STRATÉGISTES CIVILS
ET STRATÈGES MILITAIRES GABONAIS AU xxe siècle :
quelle complémentarité en contexte démocratique ?

Marc-Louis Ropivia

Les relations civils/militaires, en Afrique en général et au Gabon en particulier, sont antagoniques et ne peuvent, de ce fait, traduire le caractère démocra­tique de certaines sociétés ou de certains États de l’Afrique post-conférencière[1]. Elles semblent encore être largement tributaires de doctrines, de mythes ou de perceptions élaborés au temps de la guerre froide, c’est-à-dire à une époque où l’opposition capita­lisme/communisme était, à la fois, le régulateur des relations internationales et le moteur des dysfonctionnements et de la conflictualité socio-politique à l’intérieur des États.

Les armées des pays en développement en général et d’Afri­que noire en particulier se sont transformées en appareils de répression et en instruments d’éradication de la menace commu­niste plus souvent invisible mais toujours supposée et omni­présente.

L’idéologie des armées africaines devint peu à peu une obses­sion sécurocratique inspirée de “la doctrine de la sécurité natio­nale” des militaires latino-américains dont l’essentiel consistait en une lutte contre les organisations syndicales et les mouve­ments estudiantins supposés tous marxistes. Le syllogisme et le réductionnisme paraissaient le mode de raisonnement le plus approprié de l’élite militaire du Tiers-monde. Il s’énonçait comme suit :

Tous les mouvements estudiantins et syndicaux sont contestataires,

Or toute contestation est communiste et subversive,

Donc les mouvements estudiantins et syndicaux sont communistes et subversifs.

Ce syllogisme alimenta les mythes et les principales percep­tions réciproques qui gouvernent encore l’univers des relations civils/militaires au Gabon et ailleurs en Afrique.

En dépit de ce cloisonnement avéré, il y a lieu de proposer une nouvelle approche des relations entre stratégistes civils et stratèges militaires au Gabon, qui se fonde sur les valeurs de convergence et de complémentarité dans le façonnement d’une pensée stratégique nationale cohérente et durable, à l’instar des nombreux pays qui profitent depuis longtemps de la symbiose de cette dualité conceptuelle.

LES MYTHES FONDATEURS DE L’ANTAGONISME CIVILS/MILITAIRES

Les relations antagoniques civils/militaires au Gabon ou ailleurs en Afrique ont, depuis les indépendances africaines et les premiers coups d’État militaires, été façonnées par six mythes fondateurs tenaces qui perdurent encore dans le subconscient collectif de la corporation militaire.

Le mythe de l’intellectuel naturellement ou potentielle­ment subversif

Ce mythe a consacré en Afrique l’opposition universitaire/ militaire qui s’est manifestée avec acuité durant la première décennie des indépendances et la période du parti unique. Au nom du syllogisme précédemment évoqué, l’intellectuel, c’est-à-dire celui qui exerce une activité professionnelle essentiellement pensante de réflexion sur les dysfonctionnements systémiques, a reçu du militaire le qualificatif d’“élément dangereux et subver­sif”. Et ce mythe s’est mué en substrat idéologique des armées et des forces de sécurité pour les transformer en appareils de répression.

Ce que l’on observe cependant, c’est que ce mythe a dévelop­pé un important corollaire qui n’est autre que la dénégation au militaire par le militaire lui-même de toute aptitude intellec­tuelle. Ce corollaire prépare ainsi le deuxième mythe.

Le mythe de l’obéissance aveugle

Il s’énonce ainsi : le militaire ne discute pas, il exécute des ordres. La discussion étant considérée ici comme un exercice intellectuel plutôt ennuyeux. Elle est encore ressentie comme un apanage ou un vice des intellectuels.

On peut encore se demander si ensemble, ces deux premiers mythes ne se répercutent-ils pas comme une sorte d’auto-censure empêchant les militaires africains ou gabonais de livrer leurs réflexions stratégiques au grand public ? Ce que l’on constate cependant , c’est qu’il n’existe pratiquement pas d’ouvrages sur l’art militaire, la défense nationale, la stratégie ou la sécurité écrits par des militaires gabonais ou africains. Les efforts du général Camille Nkoa Atenga[2] ne sont qu’un travail de pionnier visant à construire une pensée stratégique africaine encore dans les limbes.

Ce deuxième mythe a réduit la fonction militaire a une ambi­valence dont les actes majeurs sont : obéir et réprimer. Il peut apparaître comme un réflexe de prévention face au troisième.

Le mythe de la contamination de l’armée par les intellec­tuels de gauche

Il est justifié par les deux précédents. Il renforce l’écart et épaissit le cloisonnement entre civils et militaires. L’armée et l’intelligentsia doivent se concevoir comme deux catégories socia­les opposées, vouées, si nécessaire, à l’affrontement et non pas à la collaboration.

Le mythe de l’exclusivité de la pensée stratégique et du monopole de la réflexion sur la défense nationale

Pour de nombreux militaires africains, sinon pour la plupart, tout débat sur la défense nationale avec des civils est tabou. Ils considèrent que cette thématique est avant tout leur objet exclusif. Et c’est cet accaparement, devenu un réflexe monopolis­tique sur la pensée stratégique et la défense nationale, qui, à leurs yeux, semble fonder leur spécificité militaire. Ce réflexe monopolistique permet d’identifier un autre mythe.

Le mythe de la supériorité du sentiment patriotique

Il existe une constante, caractéristique des lendemains de coups d’État en Afrique et dans le Tiers-monde : les civils sont généralement jugés et condamnés pour haute trahison. L’argu­ment est qu’ils ont failli à leur mission de gestion de l’État et porté atteinte à la sécurité intérieure de l’État. Les nouveaux arrivants qui les remplacent placent généralement leur prise du pouvoir sous le signe du salut public. En fait, les militaires ont le sentiment qu’ils viennent sauver la patrie. Comme précédem­ment, ils s’attribuent un rôle de justicier et s’octroient le mono­pole du sentiment patriotique. La réalité de l’exercice quotidien du pouvoir démontrant, bien entendu, le contraire de ces idéaux.

Le mythe du système autarcique parallèle et différent du système civil

Il se traduit, en cas de coup d’État, par la mise en place de la hiérarchie suivante dans les institutions politiques du régime militaire :

-   Commandant en chef de l’armée = Chef de l’État ;

-   Chef d’État-Major = Premier Ministre ;

-   L’Intendant général = Ministre des Finances.

De là vient le sentiment plus ou moins fallacieux que l’appa­reil administratif militaire est capable de se substituer à l’appa­reil administratif civil dans la gestion de l’État. Justement, l’échec des régimes militaires ne vient-il pas de ce qu’ils sont numériquement insuffisants et qu’ils ne maîtrisent pas toute la complexité des rouages et des procédures de l’administration publique ?

Tous ces mythes seront déconstruits aux fins de refondation, en contexte démocratique, d’une nouvelle approche des rapports civils/militaires dans les deux sections que nous réservons d’une part, à l’évolution des conceptions stratégiques depuis 1945, et d’autre part, aux fondements anthropologiques et spatiaux de la stratégie. En attendant, il nous faut aussi examiner l’univers des perceptions qui participent de cet antagonisme.

L’UNIVERS DES PERCEPTIONS DES MILITAIRES AFRI­CAINS PAR LA SOCIÉTÉ CIVILE : UNE AUTRE SOURCE D’ANTAGONISME

Dans de nombreux pays africains qui n’ont pas connu de guerre de défense des frontières, la conception d’une armée dont la fonction primordiale est la défense de la nation contre un ennemi extérieur s’est beaucoup étiolée. La perception que le peuple a de son armée a été forgée par des images extérieures du comportement militaire puisées dans le paysage politique africain depuis les premiers coups d’État militaires dans les années 1960. En ce sens, pour l’ensemble de la société civile, l’armée est une machine essentiellement putschiste. Mais l’appréciation de ce réflexe secondaire des armées africaines comporte une grande dose d’ambiguïtés. En effet, tantôt la prise du pouvoir par les militaires est considérée par le peuple comme salvatrice et libératrice de la férule d’une dictature civile trop prolongée. Tantôt leur irruption sur la scène politique est perçue comme une dérive autoritariste, puis dictatoriale, néfaste aux droits de l’homme. Avec leur enracinement au pouvoir, le peuple réalise qu’il ne s’agit nullement de “sauver la patrie” comme le proclamaient leurs slogans de départ, mais de s’accrocher durablement au pouvoir et de l’assumer pleinement en tant que groupe social spécifique certes, mais faisant tout de même partie de l’ensemble de la société. Le contrôle prolongé du pouvoir par les armées africaines transforme les régimes politiques qu’ils dirigent en systèmes oligarchiques et anti-démocratiques où les contre-pouvoirs travailleurs, étudiants et religieux sont dure­ment réprimés. Au nom de la “sécurité nationale”, les libertés démocratiques avec leur cortège d’expression, grèves, meetings, marches, libertés de presse et d’association, constituent une grave atteinte à la sécurité intérieure de l’État. Ces armées qui s’embourgeoisent et qui se transforment en appareils de répres­sion interne contre le peuple finissent, avec le temps, par s’écarter de leur vocation première de défense territoriale et par devenir inaptes aux tâches militaires offensives et défensives. Les deux conséquences majeures du comportement oligarchique des armées africaines étant d’une part, l’incapacité à faire face à une agression extérieure, et d’autre part, l’incapacité de l’institu­tion militaire à se réformer et à s’adapter aux évolutions et impératifs stratégiques du temps de paix, dictés par le processus d’intégration régionale et par le processus démocratique en cours d’édification dans le continent africain.

Après avoir analysé les mythes et les perceptions qui façon­nent le cloisonnement, sinon l’opposition, entre civils et militaires au Gabon et en Afrique, on peut maintenant se demander quels sont les facteurs susceptibles de faire muer cet antagonisme en relations de franche et saine collaboration pour les intérêts stratégiques vitaux de l’État et de la nation.

L’éVOLUTION DES CONCEPTIONS STRATÉGIQUES DEPUIS 1945 ET LA PROLIFÉRATION DES ANALYSTES CIVILS DE LA STRATÉGIE

L’évolution de la pensée stratégique contemporaine et les mutations de l’objet de la stratégie

L’approche dualiste ou la distinction classique entre deux objets, la politique étrangère comme objet civil et la défense nationale comme objet militaire, est aujourd’hui dépassée dans la plupart des pays qui, par leur politique diplomatique, aspirent à jouer un rôle prépondérant sur la scène internationale. Les exemples les plus manifestes d’États pratiquant aujourd’hui une approche moniste ou globale des deux objets en vue de leur rayonnement dans les affaires du monde sont : les États-Unis d’Amérique, la Russie, la France, la Chine, le Japon, Israël, l’Irak, l’Iran, la Libye, le Nigeria, l’Afrique du sud, Cuba, etc.

Dans tous ces pays, il existe depuis fort longtemps de nom­breux instituts de relations internationales ou de stratégie, des centres d’études et de recherches en géopolitique et géostratégie, des cellules de réflexion sur les problèmes de sécurité et des insti­tutions militaires ou paramilitaires dans lesquels stratégistes civils et stratèges militaires, et, depuis peu, stratèges humani­taires, collaborent à la conception de doctrines stratégiques, de rayonnement de l’État sur la scène internationale, d’intervention sur des théâtres d’opération conflictuels, et de prévention de la guerre. Seuls des États peu soucieux de leur rôle sur la scène internationale hésitent encore à accéder à cette mutation de la pensée stratégique contemporaine.

En effet, la guerre froide et le spectre de l’apocalypse nucléaire ont suscité une intense réflexion sur les conséquences biologiques et sociales du feu nucléaire sur la civilisation terrien­ne. C’est donc l’éclosion, à côté de stratèges militaires encore nombreux au début des années 1960, des premiers stratégistes[3] civils. Ils sont Nord-Américains pour la plupart. On distingue parmi eux : des scientifiques : Herman Kahn, George Lindsay ; des sociologues : Henry Kissinger, Raymond Aron ; des histo­riens : Bernard Brodie, George McBundy ; des économistes : Thomas Schelling ; des politistes : Arnold Wolfers, Edward Luttwak, Albert Legault, Zgbinew Brzejinsky, Hervé Coutau-Bégarie. Depuis, et surtout au cours de la dernière décennie du xxe siècle, sous l’inspiration de ces auteurs, les études stratégi­ques et les sciences humaines et sociales militaires ou paramili­taires (Histoire, Sociologie, Géopolitique et Géostratégie, Polémo­logie) ne cessent de se développer et de conquérir des positions académiques dominantes dans plusieurs universités du monde. Les réflexions de spécialistes de plus en plus nombreux consa­crent à la fois le recul de la stratégie opérationnelle (exclu­sivement centrée sur les opérations militaires) et l’avènement d’une stratégie globale encore appelée stratégie intégrale, c’est-à-dire, “prenant en compte de nouvelles dimensions”[4] qui sont, outre la stratégie militaire, la stratégie culturelle, la straté­gie économique, la diplomatie. Ce renouveau de la pensée straté­gique contemporaine fait de la stratégie militaire, non pas l’essentiel de la stratégie, mais simplement une de ses compo­santes. La notion de stratégie intégrale est définie par le général Lucien Poirier comme suit :

Théorie et pratique de la manœuvre de l’ensemble des forces de toute nature, actuelles et potentielles, résultant de l’activité nationale, elle a pour but d’accomplir l’en­semble des fins définies par la politique générale… Elle combine les résultats des trois stratégies économique, cul­turelle et militaire… dans une unité de pensée et d’action qui combine et leurs buts et leurs voies-et-moyens[5].

Liddell Hart, avant Lucien Poirier, avait professé la même conception, ce qui l’avait conduit à “séparer les deux stratégies et à les hiérarchiser convenablement, la stratégie militaire n’étant qu’une des composantes de la grande stratégie…La stratégie militaire ressort à la politique du gouvernement et non au chef de guerre, elle ne vise pas seulement la bataille ou l’engagement car les combats ne sont pas les seuls moyens d’atteindre les objectifs visés par le politiqueCertes, confirme Liddell Hart, la stratégie militaire est bien l’art de mettre en œuvre les forces armées dispo­nibles afin de répondre à l’attente du politique, mais cette straté­gie n’est qu’un des éléments de la grande stratégie : exécution permanente, selon les circonstances, des desseins de l’État[6]. Ce principe de subordination de la stratégie militaire au politique, autrement dit, à l’autorité politique, c’est-à-dire au pouvoir civil, s’avère être le fondement même de la hiérarchisation institution­nelle des rapports entre civils et militaires dans le contexte d’une société démocratique. C’est cette conception-là, véhiculée par une instruction civique rigoureuse, que doivent s’approprier les générations futures de civils et de militaires du continent afin de donner aux régimes politiques africains toute leur architecture républicaine. Elle sied également aux architectes de la politique diplomatique de tout État qui veut rationaliser la conception, l’usage de ses doctrines et la prise de décision en matière de politique étrangère car elle contient un principe d’unité d’action entre le politique et le militaire. C’est justement du rapport de complémentarité entre le Diplomate et le Général qu’il va être question pour conforter la collaboration entre le Civil et le Militaire.

Le Civil et le Militaire ou le Diplomate et le Général : une complémentarité indispensable à l’unité stratégique de la nation

La compréhension des relations internationales selon Raymond Aron repose sur une trilogie dont le premier principe annonce déjà le rapport harmonique qui doit s’instaurer entre le Diplomate et le Général. Ce principe est “l’unité de la politique étrangère à travers le double visage de la stratégie et de la diplomatie”[7].. C’est sous cet éclairage que nous nous sommes employé à résoudre la controverse suscitée, il y a quelques temps, par la création, au sein du ministère gabonais des Affaires étran­gères et de la Francophonie, d’une Direction des affaires stratégi­ques et de sécurité.

Cette controverse opposait bien sûr deux écoles de pensée au sein de la corporation des diplomates en poste au ministère : les partisans ou progressistes étaient en phase avec l’évolution de la pensée stratégique contemporaine et trouvaient normal que l’on introduisît une telle innovation dans l’organigramme, tandis que les adversaires ou conservateurs y étaient opposés ; de ces der­niers, on n’avait aucun mal à deviner qu’ils avaient été façonnés dans le grand moule du mythe de l’exclusivité militaire de la pensée stratégique et du monopole de la réflexion sur la défense nationale. De ce fait, ils trouvaient plus logique que le ministère de la Défense nationale abritât naturellement une telle direction. En fin de compte, l’argumentation développée pour justifier la création de cette direction se présentait comme suit.

Partons de l’idée que le ministère des Affaires étrangères est l’architecte indiscutable d’une politique diplomatique visant à préserver la paix et à maintenir l’harmonie entre les nations. Il devient alors, au niveau des rapports internationaux, le centre principal d’élaboration des stratégies de paix et de stabilité de l’État. De ce fait, les problématiques de la stratégie et de la sécurité sont au cœur de ses préoccupations. Elles ne sauraient être une exclusivité du ministère de la Défense nationale pour au moins trois raisons :

a)    On ne peut se battre continuellement, et il faut cons­truire la paix. Qui d’autre que le Diplomate peut être l’architecte de la paix ? Cependant, une question demeure fondamentale : comment construire la paix sans prendre en compte les stratégies que les militaires ont conçues pour pérenniser la guerre jusqu’à la victoire ? Conclusion : le Diplomate et le Général sont condam­nés à collaborer en vue d’atteindre l’objectif ultime de tout conflit, à savoir le rétablissement de la paix ;

b)   la paix s’obtient par :

-    diplomatie préventive ; c’est-à-dire par signature de pactes de non-agression ou de traités d’amitié ;

-   préparation à la guerre ; l’adage dit : “qui veut la paix prépare la guerre”. Dans son acception défensive, cette formule se matérialise par la construction de fortifications militaires qui sont presque toujours associées à un autre type de fortification, celle-là politique, appelée glacis diplomatique[8]. Dans son accep­tion offensive, la préparation à la guerre en vue de la paix pourrait aussi se traduire, entre autres, par des frappes préven­tives dont le but est de neutraliser prématurément les capacités opérationnelles de l’agresseur potentiel ;

-    désarmement ; les diplomates s’impliquent énormément dans les signatures d’armistice et, depuis la guerre froide, dans toutes les négociations portant sur la non-dissémination, la non-prolifération, et la limitation des armes nucléaires et conven­tionnelles. Le but de ces négociations étant de construire un cadre régional ou général de sécurité et de coopération ;

c)    En cas de conflit majeur, lorsque les militaires sont débordés, les civils sont appelés aux armes. Il est donc logique de considérer qu’on ne peut participer à l’effort de défense de son pays sans être associé à la conception de ses stratégies de défense. C’est bien ce dernier aspect qui a entraîné l’éclosion de stratégistes civils qui, dans un nombre croissant d’États, travail­lent en étroite collaboration avec les stratèges militaires en vue de concevoir les doctrines de politique étrangère ou de défense nationale.

Voilà trois raisons qui rendent indispensable la collaboration ou la complémentarité entre le Diplomate et le Général et qui, du même coup, favorisent le rapprochement de deux catégories, le militaire et le civil, qui jusque-là au Gabon concevaient différem­ment le devenir stratégique de la nation.

Le contexte démocratique au Gabon étant d’une part, celui du recul des mythes et des préjugés qui ont façonné l’univers de conflictualité entre le civil et le militaire, et d’autre part, celui de l’épanouissement d’une stratégie globale unifiant, entre autres, la stratégie militaire et la diplomatie, j’ai cru bon de conclure mon plaidoyer en faveur de la création d’une Direction des affai­res stratégiques et de sécurité en indiquant qu’elle était plutôt la bienvenue dans l’organigramme du ministère des Affaires étran­gères. Elle constituera désormais l’interface, en tant que struc­ture d’analyse et de synthèse stratégique, entre les représenta­tions diplomatiques extérieures, le ministère de la Défense natio­nale, les différents services d’intelligence stratégique, et les structures universitaires de recherche en géopolitique et rela­tions internationales. Sa mission sera de centraliser et d’analyser pour le compte du M.A.E. l’information stratégique émanant de ces différentes structures aux fins d’élaborer les scenarii et stratégies devant aboutir à la conception de doctrines cohérentes de politique étrangère.

J’indiquai par ailleurs que le premier paragraphe de l’article se rapportant à cette Direction, dans le projet de texte, était fort bien rédigé. Cependant, il pouvait être renforcé selon la proposi­tion suivante :

de traiter et de suivre, en liaison permanente avec le ministère de la Défense nationale, l’ensemble des services nationaux d’intelligence stratégique, les structures uni­versitaires nationales de réflexion géopolitique, les sections nationales des organismes humanitaires d’inter­vention et les représentations gabonaises à l’étranger, les questions internationales de sécurité de l’État dans tous les domaines où celles-ci intéressent ou peuvent influen­cer la politique étrangère de la République gabonaise[9].

Toute cette complémentarité entre le Diplomate et le Géné­ral a aussi besoin d’être étayée par une analyse anthropologique du rapport civil/militaire qui viserait à rétablir, contrairement aux idées reçues, l’antériorité du civil dans l’élaboration de la stratégie.

LES FONDEMENTS ANTHROPOLOGIQUES ET SPA­TIAUX DE LA STRATÉGIE ET DE LA DÉFENSE NATIONALE : DÉMYSTIFIER LA STRATÉGIE

L’anthropologie et l’épistémologie génétiques de la stratégie conduisent à émettre un certain nombre de propositions dont l’objectif est de clarifier le rôle des civils dans la production stratégique initiale tout en en déniant la paternité aux militaires.

1e proposition

La stratégie n’est pas exclusive à la guerre ; elle appartient aussi au jeu et à l’adversité d’une façon plus générale.

Évoquant “la stratégisation de l’homme”, Jean-Paul Charnay[10] indique que “par activité, l’homo strategicus est un homo ludens (parce que) la stratégie répartit les joueurs en camp”. Charles-Philippe David fait aussi la même allusion lorsqu’il énonce :

La “stratégie” est généralement définie comme l’utili­sation de certains moyens en vue de réaliser un objectif, que ce soit pour gagner une partie de hockey ou pour vendre une automobile[11].

Partant de cette approche, on peut alors définir la stratégie comme une combinaison de conceptions, de ruses et de manœu­vres dont se sert un adversaire en vue de supplanter un autre et de parvenir à la victoire dans un affrontement de n’importe quel type. L’affrontement n’est pas forcément armé, il peut être ludique, sportif, intellectuel, etc. De manière plus synthétique, la stratégie est un effort d’imagination, de ruse et d’intelligence différentielle en vue de surclasser l’adversaire.

2e proposition

La stratégie a précédé le militaire.

Il est évident que le guerrier a précédé le soldat. Le militaire (ou le soldat) est l’institutionnalisation et la professionnalisation du guerrier en vue d’assurer la défense d’une entité territoriale politiquement organisée. Le guerrier, lui, c’est tout simplement le civil animé du réflexe de défense de son territoire. Or, selon Edward T. Hall, “la territorialité est un concept de base dans l’étude du comportement animal (et de la genèse de la stratégie) : on la définit généralement comme la conduite caractéristique adoptée par un organisme pour prendre possession d’un territoire et le défendre contre les membres de sa propre espèce”[12].. Il poursuit : “La territorialité existe aussi chez l’homme qui a inventé bien des manières de défendre ce qu’il appelle sa terre, son sol ou son espace… Il existe une différence bien établie entre la propriété dite privée (qui est le territoire d’un individu) et la propriété publique (qui est le territoire d’un groupe)[13].. Il s’ensuit que les notions de stratégie et de défense nationale puisent ainsi leur essence dans le réflexe individuel ou collectif de territorialité et de protection spatiale qui se développe chez les membres d’une société animale ou humaine. La défense nationale, singulière­ment, est la somme des différents réflexes individuels de territo­rialité vécue à différentes échelles spatiales et agrégées à l’échelle nationale. Cette déduction nous conduit à énoncer la troisième proposition de manière conclusive comme suit :

3e proposition

La stratégie ne saurait être l’apanage du militaire, a fortiori “la science du général”, mais tout autant l’art du guerrier, autrement dit du civil animé du réflexe de défense de son territoire.

4e proposition

La guerre non plus ne saurait être une exclusivité du militaire.

La notion de guerre civile implique effectivement que les rapports entre civils ont atteint leur seuil critique d’incom­préhension au point que ceux-ci s’organisent en factions rivales dont l’objectif de chacune est d’imposer à l’autre sa conception du devenir national par les armes. Et ces civils, quoique dépourvus de culture militaire, conduisent efficacement la guerre parce qu’ils sont nantis d’une culture stratégique.

5e proposition

La défense civile est la deuxième grande composante et expression de la stratégie nationale de défense.

Souvent, en cas d’attaque du territoire national, les civils organisent leurs propres réseaux et systèmes parallèles de défense. Il arrive, dans certains cas, que ceux-ci prennent le pas sur l’organisation militaire.

Toutes ces propositions peuvent être analysées comme des postulats qui permettent de prendre en compte le rôle du civil dans la production stratégique. Elles doivent être appréhendées comme l’autre versant de la pensée stratégique nationale. Dans les pays de grande tradition démocratique et de grande culture stratégique, ces postulats constituent le fondement principal de la collaboration entre civils et militaires, du fait que les deuxièmes reconnaissent aux premiers une capacité certaine de production stratégique. Pourtant, sans être ni un pays de grande tradition démocratique ni de grande culture stratégique, le Gabon avait amorcé, durant la décennie 1980, une expérience originale de coexistence harmonieuse entre civils et militaires.

LES PRÉMICES DE LA COEXISTENCE HARMONIEUSE ENTRE MILITAIRES ET CIVILS AU GABON DURANT LES ANNéES 1980

Cette expérience gabonaise des années 1980 porte une déno­mination : l’Institut Africain d’Études Stratégiques (IAES). Il s’agissait d’un lieu commun de formation. Sa connaissance rétrospective peut être rapportée sous la forme d’une fiche d’iden­tité[14] qui dévoile les points saillants et les centres d’intérêts de l’organisation des études stratégiques.

Création

L’IAES a été créé en 1982 sous la forme d’une association. Il était placé sous le Haut Patronage de son Excellence El Hadj Omar Bongo, Président de la République Gabonaise.

L’IAES avait pour objet :

-   d’effectuer, pour son compte ou pour le compte des admi­nistrations publiques, nationales ou internationales et par tous les moyens jugés utiles, des recherches et des études dans les domaines des relations extérieures et plus particulièrement dans ceux de la défense, de la sécurité, de la stratégie et de la paix ;

-   de contribuer à l’organisation de l’enseignement et à la diffusion des connaissances dans ces mêmes domaines ;

-   d’organiser des rencontres, colloques ou séminaires ;

-   d’assurer la publication de ses propres travaux.

Activités

Enseignement

À partir de l’année universitaire 1984-1985, l’IAES a orga­nisé, chaque année, jusqu’à sa fermeture en 1989, un programme d’études de troisième cycle sanctionné par un Diplôme d’Etudes Approfondies (D.E.A.) de Science Politique, option Stratégies et Politiques de Défense. Ce diplôme, qui fut reconnu par l’Univer­sité de Paris I, pouvait déboucher sur des études conduisant au Doctorat.

Étaient admis à s’inscrire à ce cycle d’études : les étudiants gabonais ou étrangers, civils et militaires, titulaires d’une Maîtrise (Bac + 4) ou d’un diplôme équivalent. Ils devaient cepen­dant être autorisés ou recommandés par leurs gouvernements respectifs. Les cours et séminaires étaient articulés comme suit :

A. COURS

-   La spécificité militaire, Professeur Pierre Dabezies, Université de Paris I ;

-   Les centres de décision stratégiques et politiques dans les États souverains, Professeur Yves Jeanclos, Directeur du Centre d’Etudes de Défense, Université de Strasbourg III ;

-   Economie de la Défense, Professeur Christian Labrousse, Université de Paris II ;

-   Les menaces contre les États modernes : actions directes et indirectes dans le cadre d’une stratégie totale, Philippe Massoni, Président du Collège des Conseillers du Directeur de l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale (IHEDN) ;

-   Géopolitique et géostratégie du monde contemporain, Professeur Jacques Soppelsa, Président de l’Université de Paris I, Président de l’Institut National Supérieur d’Etudes de Défense (INSED) ;

-   Conflits contemporains, Professeur Charles Zorgbibe, Recteur de l’Académie d’Aix-Marseille.

B. SÉMINAIRES

-   Stratégies et politiques de défense des États contempo­rains, Dominique Bangoura ;

-   Stratégie et réglementation des armements, Jean Klein, Institut Français des Relations Internationales (IFRI).

Colloques

L’IAES avait organisé deux grands colloques internatio­naux : le premier, du 3 au 4 février 1983, sur La Sécurité en Afrique ; et le second, du 16 au 19 janvier 1985, sur Les Armées africaines. Avaient pris part à ces travaux, de nombreux et éminents professeurs d’Université, des experts européens et africains, des diplomates, des militaires, des journalistes. Ces travaux ont été publiés.

Liste des Premiers Diplômés(1985) 

D.E.A. de Science Politique, option Stratégies et politiques de défense

1- M. Eba Nguema Omar, nationalité gabonaise ;

2- Mme Ekié Ursule, nationalité gabonaise ;

3- M. Magnangha-Magnangha Jean-Jacques, nationalité gabonaise ;

4- M. Mamboundou-Mounguengui Sébastien, nationalité gabonaise ;

5- M. Manva Nkélé, nationalité gabonaise ;

6- Mme Messerschmitt Anne-Marie, nationalité française ;

7- M. Le Goff Christian, nationalité française ;

8- Général Oyabi Ahmadou Khadime, nationalité gabonaise ;

9- M. Moussoungou-Moulounguy Claude, nationalité gabonaise ;

Diplôme de l’Institut

1- Général Oléry Honoré, nationalité gabonaise.

Il est à noter que sur cette liste des premiers diplômés figurent tout de même trois militaires dont deux Gabonais, les Généraux Oyabi et Oléry, et un Français, le Commissaire de la Marine Le Goff. Ce qui permet à J.P. Challard[15] de porter cette appréciation :

Un étudiant de l’Institut a réussi à approfondir sa thèse sur “l’armée gabonaise”, une démarche qui, il y a quel­ques années seulement aurait relevé de l’exploit confi­dentiel. En effet, le principal mérite de l’Institut Africain d’Etudes Stratégiques aura été d’ouvrir les portes des casernes africaines (et plus particulièrement gabonaises).

Il me paraît tout aussi nécessaire de compléter ce jugement en indiquant que l’autre mérite de l’Institut, et non des moindres, est d’avoir favorisé, sur le même lieu de formation, cette ren­contre entre militaires gabonais et civils, et d’avoir permis aux seconds surtout, d’accéder aux études stratégiques, les démythi­fiant ainsi de la tradition monopolistique dont les premiers s’estimaient détenteurs.

Au moment de la fermeture de l’IAES en 1989, sa brève existence académique de seulement six années peut être considé­rée comme la semence à partir de laquelle vont germer les géné­rations ultérieures de stratégistes civils gabonais. D’ailleurs, en ce moment, il y a comme un engouement particulier des étu­diants gabonais de 3e cycle pour les études de stratégie, de défense nationale et de sécurité.

L’APPROPRIATION DES ÉTUDES STRATÉGIQUES PAR LES UNIVERSITAIRES GABONAIS OU L’ECLOSION DES STRATÉGISTES CIVILS GABONAIS DEPUIS 1990

Depuis la disparition de l’IAES, le présent et l’avenir des études stratégiques au Gabon semblent disposer actuellement de deux points d’appui : l’Université Omar Bongo et le ministère des Affaires étrangères.

Tout d’abord, afin de mieux fixer les idées quant à la nature des études stratégiques, il est nécessaire d’en préciser le contenu disciplinaire. Donnons pour cela la parole à Charles-Philippe David :

Les études stratégiques… constituent une discipline rela­tivement jeune, datant de la fin des années quarante aux États-Unis, du milieu des années cinquante en Grande-Bretagne et des années soixante en France… La produc­tion théorique est donc fortement influencée par la césure historique provoquée par la présence des armes nucléai­res. Mais, en général, cette production demeure assez mal structurée et finit par ressembler, au cours des années, à un véritable fourre-tout où l’on retrouve histoire mili­taire, pensée stratégique, défense nationale, études de sécurité, polémologie, sociologie militaire et finalement contrôle des armements[16].

Un certain nombre de ces disciplines sont aujourd’hui repré­sentées au Gabon par un embryon de filières d’enseignement, d’enseignants-chercheurs, de structures de recherche et de diplomates évoluant dans certaines administrations publiques. Essayons donc de présenter ces centres embryonnaires d’organi­sation des études stratégiques.

L’Université Omar Bongo

Une volonté d’ouverture des Départements à des disciplines ou spécialités nouvelles a coïncidé avec le désir de nouveaux enseignants à œuvrer à l’implantation de leur spécialité. La Faculté des Lettres et Sciences Humaines peut être considérée aujourd’hui comme le principal laboratoire d’expérimentation en matière d’implantation des études stratégiques. Sur le plan de l’organisation des enseignements, la situation se présente comme suit.

Département de Géographie

Le cours de Géographie politique introduit en 1988 en DEUG II, débouche actuellement sur une Licence en Géographie, spécialité géographie politique, puis sur une Maîtrise en Géogra­phie, spécialité géopolitique et géostratégie.

Un certain nombre d’étudiants ayant suivi cette filière ont poursuivi leurs études de 3e cycle, soit au DEA d’Histoire mili­taire, Défense et sécurité, de l’Université Paul Valéry à Montpel­lier, soit au DEA d’Histoire militaire et Études de défense nationale, de l’Université de Nantes.

Avec sa masse critique actuelle d’enseignants spécialisés en Géomorphologie littorale, en Sciences humaines de la mer, en Aménagement littoral et portuaire, et en Transport maritime d’une part, en Géopolitique et Géostratégie d’autre part, le Département de Géographie, en élaborant son Plan triennal de développement (1998-2000), a décidé de donner une impulsion nouvelle aux études stratégiques. En effet, à partir de la rentrée universitaire 2001, s’ouvre au Département de Géographie un enseignement de 3e cycle intitulé Géostratégie de le façade atlantique et sécurité du patrimoine marin. Il sera composé d’un DESS en Activités maritimes (Transport, Environnement, Ressources marines) et d’un DEA en Géostratégie maritime et sécurité du patrimoine marin. Il sera ouvert aux civils et mili­taires désireux de se spécialiser dans les problèmes de stratégie et de sécurité liés au milieu marin. Le ministère de le Défense nationale, l’ensemble des organismes publics et des opérateurs économiques œuvrant dans le domaine maritime ont déjà été sensibilisés à cet effet.

Département d’Histoire

Ce Département enregistre, depuis deux ans, des candida­tures sollicitant un poste d’enseignant en qualité de spécialistes d’histoire militaire ayant été formés dans les deux DEA précé­demment mentionnés. Un seul enseignant de cette spécialité a été recruté à ce jour. En attendant l’acceptation d’un autre, celui-ci pourrait, en étroite collaboration avec ses collègues formés en Relations internationales et Défense, mieux redéfinir une filière de 2e cycle plus adaptée aux études stratégiques. L’histoire militaire, au même titre que la géographie militaire muée, certes, depuis en géopolitique et en géostratégie, doit désormais avoir droit de cité afin de mieux structurer les études stratégiques dans ce Département.

La recherche en études stratégiques

La recherche dans ce domaine avait été inaugurée par le Centre d’Études et de Recherches en Géopolitique et Prospective (CERGEP) dont la création date du 14 mai 1993. Ce centre avait pour but de rassembler des spécialistes travaillant dans les domaines de la géopolitique, de la géostratégie, de la sociologie politique, de la politique internationale, de la prospective et du développement. Malheureusement, la masse critique des ensei­gnants-chercheurs devant impulser des recherches sérieuses en ces domaines était encore faible. Le centre changea alors d’objet et de structure. Il est à ce jour, tout en conservant l’acronyme CERGEP, le Centre de recherche sur les Politiques et Développe­ment des Espaces et Sociétés de l’Afrique subsaharienne. Le Groupe de recherche en Géopolitique, Géostratégie et Relations internationales (GERI) est l’une de ses composantes œuvrant dans le domaine des études stratégiques. Bien que sa production soit encore infime, il s’est néanmoins renforcé depuis, du fait de l’arrivée d’autres spécialistes en géopolitique, géostratégie et histoire militaire. Sa mission demeure la même qu’à ses débuts, à savoir, recherche, enseignement et documentation.

Outre l’université, il existe un autre pôle dans lequel semble s’épanouir un noyau de stratégistes-praticiens. Il s’agit du minis­tère des Affaires étrangères.

Le ministère des Affaires étrangères

On observe aujourd’hui dans ce ministère un renouveau de la fonction diplomatique. Celui-ci est dû au recrutement d’agents réellement formés à la carrière diplomatique. Parmi ceux-ci, on dénombre de plus en plus de titulaires d’un diplôme de 3e cycle en études stratégiques et relations internationales. Avec ces derniers, une nouvelle approche de la politique diplomatique, fondée sur la prise en compte de la notion de stratégie globale, est en cours de définition, comme en témoigne l’enrichissement de l’organigram­me par la récente création de la Direction des Affaires straté­giques et de Sécurité.

Toutes ces perspectives qui se dessinent au Gabon en matière d’études stratégiques sont confortées par la présence de quelques spécialistes dont les travaux les plus représentatifs sont les suivants :

-   Eric Iga-Iga, Le particularisme de la procédure pénale militaire, Thèse de Doctorat, Université de Toulon, 1991 ;

-   Jean-François Owaye, Système de défense et de sécurité du Gabon de 1960 à nos jours, Thèse de Doctorat, Université de Montpellier III, 1997 ;

-   Mireille Nzenze, L’Armée française en A.E.F. de 1919 à 1958, Thèse de Doctorat, Université de Nantes, 1998.

Ainsi depuis l’IAES, l’irruption des civils gabonais dans les études de défense, de sécurité et dans la réflexion stratégique augure-t-elle d’une ère nouvelle de relations plus décrispées avec les militaires. Cette communauté d’intérêts pourrait déboucher, dans le contexte démocratique actuel, sur une complémentarité ou sur une synergie bénéfique au développement de l’ensemble de la nation.

LES PERSPECTIVES DE COLLABORATION ENTRE CI­VILS ET MILITAIRES GABONAIS EN TEMPS DE PAIX ET EN RÉGIME DÉMOCRATIQUE

À l’instar de ce que l’on observe aujourd’hui dans les pays où la coexistence harmonieuse entre société civile et organisation militaire est bien établie, trois champs d’activités pourraient constituer le domaine de collaboration par excellence entre civils et militaires gabonais.

L’interinfluence de la stratégie militaire et de la stratégie d’entreprise

Le général français Gil Fiévet est un spécialiste de cette question, à laquelle il a consacré des travaux décisifs[17]. Il a pu établir que la stratégie militaire et la stratégie d’entreprise s’in­fluencent réciproquement de nos jours. Il s’agit pour l’une de tirer de l’autre le meilleur parti qui puisse contribuer à l’efficacité de sa gestion et à l’amélioration de l’ensemble de ses performances.

Les pays en développement, dont le Gabon, sont-ils obligés, en temps de paix et en régime démocratique, de perpétuer le clivage classique entre société civile et organisation militaire dont la tâche essentielle est la guerre, sans risquer de transfor­mer l’armée en machine vouée à l’oisiveté, à l’inefficacité et en institution inutilement budgétivore ?

Une interpénétration des systèmes militaire et civil, s’enri­chissant mutuellement de leurs spécificités de méthodes d’orga­nisation, de gestion, de planification stratégique, de prise de décision et d’exécution des tâches, ne contribuerait-elle pas à améliorer la productivité et le rendement de l’ensemble de l’appareil administratif de l’État ?

L’interinfluence de la stratégie militaire et de la stratégie d’entreprise doit stimuler le développement de l’ensemble de la nation. Pour se développer, la société gabonaise a également besoin de discipline collective, de savoir mieux gérer le temps ; et il est logique que son armée lui inspire, entre autres, les valeurs de ponctualité et de respect de la hiérarchie. Il s’agit là de valeurs qu’elle a perdues du fait de l’absence du service militaire obligatoire. De même, l’organisation militaire a besoin de s’affranchir de la logique de l’obéissance aveugle où “l’ordre quel qu’il soit ne se discute pas”. Elle a besoin d’exprimer son potentiel intellectuel indéniable en mettant en exergue la notion multidi­mensionnelle de génie militaire. Enfin, elle a besoin de s’intégrer dans la logique citoyenne afin d’effacer l’image d’un système plus répressif et moins protecteur du peuple. Le développement ne saurait se produire sans une mobilisation totale de l’ensemble des composantes et des capacités de la population active, et l’armée en fait bel et bien partie, même dans un contexte où société civile et organisation militaire évoluent en systèmes autarciques.

En jetant un coup d’œil rétrospectif sur les dysfonction­nements de nos entreprises publiques et parapubliques, on mesure combien les théories du Général Gil Fiévet et les ressour­ces de la stratégie militaire auraient pu accompagner l’actuel mouvement de restructuration.

De l’intelligence militaire à l’intelligence économique et à la stratégie globale

Depuis la fin de la guerre froide, la plupart des grandes centrales de renseignement se sont reconverties dans l’intelli­gence économique. La mise en œuvre d’une pensée stratégique nationale, fondée sur la notion de stratégie globale telle que défi­nie plus haut, suppose désormais la mise en relation de toutes les structures nationales d’intelligence (universitaires, politiques et militaires) afin d’échanger l’information stratégique nécessaire à la rationalisation de la décision politique et à la sauvegarde des intérêts vitaux de l’État.

La gestion des crises ou l’impérieuse nécessité du binôme d’intervention militaire/humanitaire

La sous-région d’Afrique centrale ne cesse de s’embraser, et ces feux dont les épicentres sont tantôt lointains, tantôt proches, ont entraîné un afflux massif de réfugiés dans les frontières gabonaises. D’un autre côté, les caprices du climat multiplient les catastrophes naturelles et laissent de nombreuses populations sans abri.

Une action humanitaire ne saurait être efficace sans vecteur d’accompagnement sur le théâtre d’intervention. Et le rôle de l’armée gabonaise pourrait être, entre autres, d’assurer un soutien logistique pour des actions humanitaires de secours aux populations sinistrées. Dans ce cadre, un des axes de collabo­ration à privilégier serait sans aucun doute le renforcement des ressources humaines dans l’intervention humanitaire, nationale ou extérieure, par la constitution d’équipes médicales mixtes réunissant médecins militaires et médecins civils. Et l’armée gabonaise dispose déjà de ressources humaines non négligeables dans le domaine de la santé militaire. Dans le cas d’un régime de conscription obligatoire, les étudiants de médecine finissants pourraient eux aussi accomplir leur service militaire ou national en intégrant ces équipes mixtes d’intervention.

En raison de la persistance d’un climat de crise dans la sous-région, une concertation permanente entre militaires et humani­taires gabonais aurait pour conséquences de redynamiser les organisations humanitaires nationales et de justifier le renouvel­lement des matériels susceptibles d’améliorer les capacités opéra­tionnelles de nos armées. Attention, le temps des initiatives sous-régionales ou régionales de paix appelle désormais, dans chaque pays, une coordination nationale des stratégies d’intervention extérieure entre militaires et humanitaires.

CONCLUSION

Les facteurs qui pourraient amener les politiques et les militaires à modifier la physionomie des armées africaines au 21e siècle sont au nombre de cinq. Ce sont :

-   la politique d’intégration régionale, en ce qu’elle postule des relations internationales pacifiques entre les États membres ;

-   la volonté réelle des États d’éviter la guerre ou de prévenir tout conflit par la signature de pactes régionaux de non-agression ;

-   le spectre de la pérennité du conflit avec, pour incidence éventuelle, la désorganisation prolongée ou le démembrement de l’État par les puissances extérieures limitrophes ;

-   la difficile gestion des conséquences socio-économiques des crises et des guerres ;

-   enfin, la résurgence du phénomène démocratique dans la gestion des rapports socio-politiques à l’intérieur des États.

Tous ces facteurs posent le problème fondamental de la transformation radicale ou progressive de l’institution militaire africaine au xxie siècle et de son adaptation au contexte démo­cratique en cours d’édification dans le continent. Il s’agit naturel­lement d’une transformation multidimensionnelle, morale (s’affranchir de la logique du coup d’État et de l’image d’une force essentiellement répressive), doctrinale (quel est le rôle de l’armée en temps de paix, en régime démocratique et en contexte d’inté­gration régionale ?, quels types de rapports entretenir avec la société civile ?), technique (quels objectifs politico-stratégiques à atteindre en vue de privilégier quel type d’arme, armée de terre, marine, armée de l’air ou aéronavale ?) et stratégique (continue-t-on de privilégier uniquement la stratégie militaire ou accepte-t-on d’intégrer la stratégie globale dans l’analyse stratégique des enjeux ?). Et le choix définitif de cette transformation peut s’avérer difficile entre conscription obligatoire, nation armée et armée de métier.

Pour le Gabon, le modèle de la conscription obligatoire con­duisant vers la nation armée paraît être le plus fécond dans les rapports civils/militaires car il engendre une pensée stratégique nationale et postule une synergie d’action dans le processus de développement. Le contexte de cette collaboration entre civils et militaires gabonais est propice, car elle repose sur les trois éléments suivants : une expérience d’enseignement de 3e cycle où ont cohabité civils et militaires ; une qualification des civils dans les études stratégiques et les sciences humaines et sociales mili­taires ou paramilitaires ; enfin, une Direction des Affaires straté­giques et de sécurité au ministère des Affaires étrangères.

Nous concluons donc que stratégistes civils et stratèges militaires gabonais sont condamnés, dès à présent, à collaborer en vue d’élaborer les doctrines de politique étrangère et de défense nationale qui doivent sous-tendre le processus national de développement et qui doivent constituer l’apport de la pensée stratégique gabonaise à la fondation de la politique de paix qui doit soutenir le processus d’intégration régionale en Afrique cen­trale. Pour cela, il faut vaincre les mythes fondateurs qui empêchent leur complémentarité. 

BIBLIOGRAPHIE

-   Aron Raymond, Paix et guerre entre les nations, Paris, Calmann-Lévy, 1962.

-   Bangoura Dominique, Stratégie Magazine, Publication de l’Institut Africain d’Etudes Stratégiques, Libreville, janvier 1987.

-   Bournois Frank, Romani Pierre-Jacquelin, L’intelligence économique et stratégique dans les entreprises françaises, Paris, Economica, 2000.

-   Caplow Théodore, Vennesson Pascal, Sociologie militaire, Paris, Armand Colin, coll.U, 2000.

-   Chaliand Gérard, Anthologie mondiale de la stratégie, Paris, Robert Laffont, Coll. Bouquins, 1991.

-   Charnay Jean-Paul, Stratégie générative, de l’anthropologie à la géopolitique, Paris, PUF, 1992.

-   Coutau-Bégarie Hervé, Traité de stratégie, Paris, ISC/ Economica , 2e édition, 1999.

-   David Charles-Philippe et Collaborateurs, Les Études straté­giques, approches et concepts, Montréal, Editions du Méridien, 1989.

-   Fievet Gil, De la stratégie militaire à la stratégie d’entreprise, Paris, InterEditions, 1992.

-   Hall Edward T., La dimension cachée, Paris, Ed.du Seuil, 1978.

-   Iga-Iga Eric, Le particularisme de la procédure pénale militaire, Thèse de Doctorat, Université de Toulon, 1991.

-   Malis Christian, “Critique de la raison stratégique à la lumière de Clausewitz”, Stratégique, 62, 1996, pp. 81-94.

-   Nkoa Atenga Camille, Réflexion sur la stratégie de la défense en Afrique noire, Yaoundé, Ed. Clé, 1980.

  L’Afrique face à la paix dans le monde, Yaoundé, SOPECAM, 1987.

-   Nzenze Mireille, L’Armée française en Afrique Equatoriale Française de 1919 à 1958, Thèse de Doctorat, Université de Nantes, 1998.

-   Owaye Jean-François, Système de sécurité et de défense du Gabon de 1960 à nos jours, Thèse de Doctorat, Université de Montpellier III, 1997.

 Département de Géographie, Directeur du CERGEP, Université Omar Bongo-Libreville



[1]      Expression forgée par l’auteur pour caractériser la période qui a succédé au grand mouvement des conférences nationales de 1990.

[2]      Camille Nkoa Atenga, Réflexion sur la stratégie de la défense en Afrique, Yaoundé, Ed. CLE, 1980 ; L’Afrique face à la paix dans le monde, Yaoundé, SOPECAM, 1987.

[3]      Ce terme s’applique aujourd’hui aux analystes civils de la stratégie, en d’autres termes, à ceux qui la pensent, pour les différencier d’avec les stratèges militaires, plus spécialisés dans la stratégie opérationnelle, c’est-à-dire, ceux qui l’appliquent directement sur un théâtre d’opérations.

[4]      Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, Paris, ISC/Economica, 2e éd., 1999, p. 409.

[5]      Cité par H. Coutau-Bégarie, op. cit., p. 417.

[6]      Cité par Gérard Chaliand, Anthologie mondiale de la stratégie, Paris, Robert Laffont, coll. Bouquins, 1991, p. 1492.

[7]      Cité par Christian Malis, “Critique de la raison stratégique à la lumière de Clausewitz”, Stratégique, n° 62, 1996, pp. 81-94.

[8]      Phénomène spatial d’interposition, zone-tampon, censée constituer la zone d’amortissement d’impact, le lieu où se brisent les velléités offensives, bellicistes, de deux puissances antagonistes.

[9]      Les éléments en italique ont été suggérés par nous.

[10]     Jean-Paul Charnay, Stratégie générative, de l’anthropologie à la géopolitique, Paris, P.U.F., 1992, p. 19.

[11]     Charles-Philippe David et Collaborateurs, Les Études stratégiques, approches et concepts, Montréal, Ed. du Méridien, 1989, p. 13.

[12]     Edward T. Hall, La dimension cachée, Paris, Ed. du Seuil, 1978, p. 22.

[13]     Ibid., p. 24.

[14]     Les éléments de celle-ci ont été puisés dans la présentation faite par Dominique Bangoura, Secrétaire général de l’IAES, dans la publication de l’Institut, Stratégie Magazine, janvier 1987.

[15]     Note consacrée aux soutenances des Mémoires de D.E.A. de l’IAES, parue dans la revue Africa, n° 183, mai 1986.

[16]     Charles-Philippe David et Collaborateurs, op. cit., pp. 15-16.

[17]     Gil Fiévet, De la stratégie militaire à la stratégie d’entreprise, Paris, InterEditions, 1992.

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin