La géographie militaire et les géographes militaires depuis les origines

 
Philippe Boulanger

La géographie n’est pas un but, c’est un moyen. La géographie est dans un tout. Tout est dans la géographie. C’est la science mère, indispen­sable, sans laquelle toutes les autres, histoire, art militaire, littérature, philosophie même, manquent de base et ne peuvent acquérir leur entier développement”[1]. La géographie fut de tout temps un élément essentiel de la stratégie et de la tactique. Cet extrait de l’œuvre encyclopédique de l’officier-géographe français Gustave-Léon Niox (1840-1921) nous le rappelle. Mais la systématisation de son emploi apparaît relativement récente à l’échelle de l’his­toire militaire. Il faut attendre la fin des guerres napoléoniennes pour que des pensées géographiques militaires émergent progres­sivement. Dans les États germaniques, italiens, espagnol, russe, suisse, français et bien d’autres, une spécificité géographique de la pensée militaire se fait jour jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Elle consiste à connaître et exploiter les diffé­rents composants de la géographie à des fins militaires. La géolo­gie, la climatologie, l’hydrologie qui sont les bases les plus ancien­nes sont progressivement complétées sinon remplacées par les notions de paysage, de géographie économique, politique, culturelle.

La géographie militaire se définit donc comme une synthèse de connaissances ouverte sur de multiples aspects du monde contemporain et enseignée dans les grandes écoles militaires européennes. Elle présente une dimension profondément théori­que et une autre appliquée à la tactique et à la stratégie. En cela, la géographie est reconnue comme une science avec ses règles et ses méthodes, ses institutions géographiques et ses services cartographiques. Elle forme aussi un art par sa dimension inven­tive et créative, sa capacité d’adaptation aux circonstances, son apport constant à la nécessité de maîtriser le terrain, l’espace et le territoire.

Paradoxalement, alors que la géographie militaire fut à l’origine de la diversité et de l’unité des cultures militaires pendant plus d’un siècle et demi, elle ne repré­sente plus le même intérêt aujourd’hui. La géographie n’est plus militaire, mais globale. A l’exception de quelques États, elle est un savoir géné­ral acquis pour entrer dans certaines écoles mili­taires ou com­pléter des techniques du renseignement militaire. Que savons-nous de la géographie militaire d’hier et d’aujour­d’hui ? Et que dire de la géographie militaire prospective ?

Pour combler cette lacune de la connaissance militaire, l’Institut de stratégie comparée et la Commission française d’histoire militaire ont lancé un programme de recherche et de publication depuis 2001. Mis en place et dirigé par Philippe Bou­langer, il est intitulé La géographie militaire et les géographes militaires dans le monde depuis les origines. La finalité est sim­ple mais la tâche importante. Ce programme tend à comprendre la place de la géographie en temps de guerre et de paix pratiquée par les militaires dans le monde entier. Un large appel à partici­pation a alors été diffusé auprès de toutes les institutions d’histoire et de géographie militaires. Les réponses venant de tous les continents, de différentes institutions ou de particuliers, témoignent du vif intérêt porté à cette question méconnue. Des dizaines d’auteurs originaires du Canada, d’Argentine, d’Autri­che, d’Irlande, d’Angleterre, de Suisse, d’Italie, du Portugal, de Roumanie, etc. ont demandé à y participer. Qu’ils en soient, une nouvelle fois remerciés. Toute ma reconnaissance s’adresse aussi à M. Hervé Coutau-Bégarie sans lequel cette entreprise de publi­cation n’aurait pu voir le jour.

Ce numéro de Stratégique présente les premières communi­cations. Un second est en préparation[2] et en constitue la suite. Ces deux numéros seront prochainement suivis par un ouvrage collectif, La géographie militaire dans le monde depuis les origines, qui présentera le bilan de cette recherche. La parution de ce premier ensemble d’études sera accompagnée de plusieurs manifestations sur ce thème. D’ores et déjà, nous pouvons signaler l’organisation d’une journée d’études sur La géographie et le militaire le 14 juin 2003 qui se tiendra à la Société de géographie. Celle-ci réunira les spécialistes civils et militaires de cette approche de la géographie. Elle prépare surtout l’organisation d’un colloque international qui devrait se tenir à l’Université de Paris-Sorbonne en 2004.

Ces premiers articles abordent plusieurs aspects de la géographie militaire. Ils analysent avec discernement, tantôt la dimension internationale de la géographie militaire, tantôt la pensée des géographes militaires parmi les plus célèbres de chaque pays, tantôt la géographie militaire de leur État.

Ferruccio Botti montre que la géographie militaire en Italie s’épanouit tout au long du xixe siècle dans un contexte favorable, où l’effervescence intellectuelle sur les questions de stratégie et la formation de l’unité italienne jouent un grand rôle. Si la géographie est reconnue comme un composant de l’art militaire dans La géographie historique, politique mise en lumière par Giovanni Pietrobelli en 1689, elle ne se distingue comme une science autonome que deux siècles plus tard. La pensée géogra­phique italienne est alors l’une des plus dynamiques en Europe. Elle influence les grands penseurs militaires pendant plus d’un siècle comme elle s’inspire des autres écoles de géographie mili­taire jusqu’à son déclin dans les années quarante.

Le développement de l’École française de géographie mili­taire s’inscrit dans la même continuité à l’exception de son essor relativement tardif par rapport aux autres écoles de pensée européennes[3]. Il faut attendre véritablement les lendemains de la guerre franco-allemande de 1870-1871 pour qu’un mouvement important se forme. Plusieurs dizaines d’auteurs officiers s’inté­ressent à la relation entre la géographie et la guerre. Ils contri­buent à créer une école géographique parmi les plus actives jusqu’à son déclin dès la fin des années trente. Gustave-Léon Niox, mentionné plus haut, en est l’une des grandes figures au même titre que Anatole Marga, tous deux auteurs d’une Géogra­phie militaire en plusieurs volumes et professeurs de géographie militaire à la fin du xixe siècle. Cette école de pensée se développe alors rapidement. Dans le cadre de la préparation de la guerre face à l’Allemagne, elle favorise la connaissance du terrain dans la tactique, l’emploi des concepts stratégiques liés à l’espace et au territoire, mais reste surtout limitée au cadre géographique du continent européen.

En Suisse, un semblable mouvement de pensée se développe durant la même période. Hervé de Weck souligne la dimension intellectuelle de l’œuvre de l’un des plus grands géographes militaires suisses, le colonel Arnold Keller. Celui-ci est l’auteur d’une Géographie militaire de la Suisse (34 volumes, 1906-1922) après avoir été chef d’État-major général de l’armée suisse. Partant du principe que la neutralité du pays ne serait pas respectée en cas de guerre européenne, les officiers suisses se sentaient menacés par une offensive, soit directe qui fait du pays un “objectif opératique”, soit indirecte par la traversée du territoire d’une armée adverse. Les différentes conceptions de la défense du territoire national, débattues entre les théoriciens militaires jusqu’en 1940, montrent la place prépondérante qu’occupe la géographie dans la culture militaire suisse.

Gunnar Aselius réalise aussi cette importance dans l’étude de la géographie militaire suédoise et scandinave depuis la fondation des premiers royaumes au Moyen-Age. Il met surtout en évidence l’importance de la géographie pour comprendre les grandes mutations politico-militaires de la Suède jusqu’à aujour­d’hui. La maîtrise de la mer Baltique, grand axe de circulation dans cette partie septentrionale de l’Europe, constitue un enjeu global et permanent que l’auteur analyse sous l’angle de la stratégie et de la tactique opérationnelle sur la longue durée.

Tudorel Ene insiste aussi sur la place de la géographie dans la pensée militaire roumaine avant 1940. Il montre que les considérations géographiques prévalent car elles donnent des perspectives concrètes au déroulement des opérations militaires sur le territoire national. Celui-ci comprend, selon les géographes militaires roumains, d’axes de défense et d’obstacles naturels de haute valeur stratégique. L’idée majeure réside dans l’exploita­tion du Réduit central (le plateau transylvanien) pour organiser les autres théâtres d’opérations militaires (Est-Ouest-Sud). Certains concepts de géographie militaire peuvent se rencontrer dans plusieurs cultures militaires sans que celles-ci soient pour autant en relation.

Au Portugal, la géographie militaire, étudiée dans une large dimension historique par João Vieira Borges (depuis les grandes découvertes maritimes et terrestres du xvie siècle), connaît un essor similaire aux autres États européens, à l’exception de la France. Elle joue un rôle essentiel dans la représentation du monde pour les militaires et dans toutes les grandes entreprises militaires de la nation portugaise. Si elle connaît son apogée au xxe siècle, elle trouve ses racines dans la culture géographique liée aux grandes expéditions de la fin du Moyen Âge.

La géographie militaire n’est pas strictement européenne. Jean Martin, dans une synthèse sur la géographie militaire au Canada, de 1867 à 2002 montre que la pensée géographique militaire connaît plusieurs évolutions sous influence française puis britannique. Cette pensée existe mais pourrait être plus diffusée chez les militaires.

Au Japon, dans les années trente et quarante, la politique de la sphère de coprospérité de la Grande Asie repose sur des fondements géographiques. Enoncée pour la première fois en août 1940, elle sert les visées expansionnistes du ministre des Affaires étrangères Matsuoka en Indochine, Indes Néerlandaises, Mandchourie et Chine. Kyoichi Tachikawa montre ainsi un des aspects essentiels de la géographie militaire : la théorisation de l’espace à des fins stratégiques et sa mise en pratique dès 1941 par l’armée japonaise.

Après ces premiers articles inédits par leur approche, force est de constater la dimension fascinante qu’a pu exercer la géo­graphie dans les cultures militaires européennes et asiatiques. D’autres articles, présentés dans un prochain numéro de Straté­gique, montreront que ce phénomène se remarque dans d’autres pays à des périodes parfois différentes.



[1]        Colonel Niox, Géographie militaire, La France, tome 1, Delagrave, 1893, p. VII. Voir Philippe Boulanger, “La Géographie militaire (1876-1895) de Gustave-Léon Niox”, Stratégique, 4/2000, n° 76, 2001, pp. 95-126.

[2]        On peut encore proposer des articles, qui devront être remis en février 2003 au plus tard. Contact : Philippe.Boulanger@paris4.sorbonne.fr.

[3]        Philippe Boulanger, La géographie militaire française (1871-1939), CFHM-ISC-Économica, 2002.

 

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