De la géographie
dans l’art de la guerre,
l’École de géographie militaire française

(xixe-xxe siècles)

Philippe Boulanger

 

La géographie est plus qu’un savoir stratégique. Elle constitue une manière de penser l’espace depuis les origines de la guerre. Longtemps, ce sont les stra­tèges qui y font référence dans leurs traités de tactique ou de stratégie, comme Frontin, Napoléon, Clausewitz et d’autres. Mais, à partir de la première moitié du xixe siècle, s’opère une mutation majeure. La géographie commence à devenir une discipline à part entière dans la formation de l’élite militaire, enseignée à l’École spéciale de Saint-Cyr par le professeur Théophile Lavallée. Celui-ci est le premier véritable géographe militaire en France. Il se distingue des ingénieurs géographes, reconnus et employés par l’État depuis 1744, par la singularité de ses raisonnements géographiques et par la finalité donnée à sa discipline. Dans Géographie physique, historique et militaire, publié en 1832 et réédité jusqu’aux années 1880, Lavallée pose les premiers fondements conceptuels qui sont encore appliqués à la veille de la Seconde Guerre mondiale. La géographie militaire devient une discipline appliquée à la réalité de la guerre, compo­sée d’un ensemble de pratiques et de thématiques. Mais elle demeure, jusqu’aux années 1870, surtout réservée à l’élite et à une minorité.

Après la défaite française face à l’Allemagne en 1870-1871, la géographie entre définitivement dans la culture militaire. Elle exerce une influence durable au moins jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale. La raison essentielle apparaît dans la formation d’une école de pensée militaire. Celle-ci s’impose comme une discipline dominante, au même titre que la tactique ou toute autre discipline académique. Qui plus est, elle se veut théorique mais aussi appliquée à la réalité du combat. Cette dimension explique la force du rayonnement de l’École de géographie militaire française. Les aspects théoriques doivent s’effacer et les finalité pratiques dominer à terme. Les relations entre la géographie et la guerre se sont donc renforcées durant cette période. La pensée militaire intègre de nouveaux raisonne­ments. Ceux-ci portent sur l’analyse de la topographie, du climat, du paysage, des types de milieux (terrestre, maritime et aérien), des ressources économiques et des réseaux de transports. Ils s’intéressent aussi aux données d’ordre politique, social et culturel comme les questions frontalières, de hiérarchisation des puissances mondiales ou de minorités nationales.

La géographie militaire s’est donc transformée constamment jusqu’en 1939. Elle tire notamment les leçons de la Grande Guerre qui permet le développement d’une véritable géographie de guerre, organisée en puissante machine militaire. Elle s’ins­pire des méthodes de la géographie vidalienne dans les années vingt sans jamais perdre son identité première. Dans quelle mesure la géographie est-elle étroitement associée à la guerre ? Pour répondre à cette question, trois éléments tentent d’en mesurer les aspects généraux : la géographie militaire comme mouvement de pensée, instrument de la guerre, connaissance d’un ordre stratégique mondial.

UNE GÉOGRAPHIE MILITAIRE STRUCTURÉE EN ÉCOLE DE PENSÉE

La géographie militaire se révèle après la défaite de la guerre de 1870-1871. Discipline théorique au milieu du siècle, elle s’adapte aux conditions de la tactique et de la stratégie. Son essor s’établit dans les dernières décennies du xixe siècle. Elle se structure alors en mouvement de pensée qui a pour unité le développement d’une géographie appliquée à l’art militaire, pour diversité une conception variant selon les circonstances. Après l’expérience de la géographie de guerre de 1914 à 1918, l’école de géographie militaire française s’enrichit encore de nouvelles approches, perd sa conception déterministe pour une conception possibiliste. Mais les failles se multiplient également. Son rayon­nement s’éteint progressivement et son déclin est amorcé dès le milieu des années trente.

Une géographie appliquée à l’art militaire

L’une des premières caractéristiques de cet essor apparaît dans l’exploitation de la géographie comme une arme de guerre, c’est-à-dire un atout pour atteindre la victoire. Les géographes militaires aspirent alors à mettre en place des méthodes de plus en plus rigoureuses.

Une arme de la guerre. Dès le début du xixe siècle, la géogra­phie militaire française se veut être une arme de la guerre. Certes, elle n’est ni entendue, ni encore applicable à la réalité. Seul Théophile Lavallée, auteur d’une Géographie physique, historique et militaire (1832), parvient difficilement à diffuser sa pensée au-delà du cercle étroit de l’École spéciale militaire de Saint-Cyr où il enseigne jusqu’en 1869. Malgré un retard certain par rapport aux écoles espagnole, italienne et allemande, la discipline suscite un intérêt plus grand. Jamais jusque là la géographie ne fait l’objet de réflexions approfondies mettant en rapport l’espace avec la guerre. Aucune étude ne s’était encore appuyée uniquement sur une démarche géographique. Lenglet-Dufresnoy, dans la Méthode pour étudier la géographie (1716)[1] avait déjà mis en évidence cet aspect sans avoir entrepris cette démarche systématique. Il soulignait la nécessité de connaître la géographie pour mener la guerre comme pour diriger la politique d’un État. Dans la première partie de son ouvrage, il reconnaît que la pratique de la guerre demande une connaisance générale du “globe terrestre”. La maîtrise d’informations générales sur l’étendue des continents et des pays, les différents cours d’eau, les chaînes de montagnes, les types de climats, ainsi que les grandes divisions politiques, est utile pour la conduite de la guerre, en conséquence pour l’élaboration d’une stratégie. Mais cette réflexion ne s’étend pas au-delà.

La guerre de 1870-1871 agit comme un facteur déclencheur pour l’éveil de la discipline. L’absence de connaissances générales en géographie, mais surtout l’absence de réflexion quant à l’exploitation du terrain, sont annoncées comme une des causes graves de la défaite. La réaction est immédiate mais incomplète. La géographie militaire suscite un vif intérêt sans parvenir à se libérer des théories d’Elie de Beaumont ou de Philippe Buache datant du xviiie siècle, comme celle des régions naturelles fondées sur les bassins hydrographiques. La fin des années 1870 marque donc la naissance d’une géographie militaire française. Sous l’égide d’officiers, de professeurs de géographie, dans un premier temps, la nouvelle pensée se structure progressivement et tend à se diffuser vers un plus large public militaire. Elle rencontre cependant peu d’écho auprès de la géographie universitaire. Celle-ci connaît une profonde mutation à son tour, tout en s’écar­tant des préoccupations militaires. En revanche, dans les princi­pales écoles militaires se distinguent de grandes figures de la discipline. Gustave-Léon Niox est professeur de géographie mili­taire à l’École supérieure de guerre où il influence des généra­tions d’officiers. Parallèlement il publie une œuvre magistrale en sept volumes sous le titre de Géographie militaire, rééditée plusieurs fois de 1876 à 1895. Anatole Marga, professeur à l’École d’application du génie et de l’artillerie, publie à son tour une Géo­graphie militaire en cinq volumes (1880-1884), œuvre également capitale.

Jusqu’en 1939, la géographie militaire se développe constam­ment, avec un essor particulier pendant la Première Guerre mondiale qui voit naître une véritable géographie de guerre. Pendant ces quatre années, jamais la géographie militaire n’est devenue autant une arme de guerre, destinée à des armées de masse dispersées sur de multiples théâtres d’opérations. Elle répond à des besoins diversifiés aussi bien pour les artilleurs en première position que pour les États-majors de l’arrière. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, cette finalité reste intan­gible. La géographie militaire sert à préparer et à conduire les opérations militaires, même si son approche s’est concentrée sur la notion de terrain.

La recherche d’une méthode rigoureuse et rationnelle. L’une des grandes difficultés de la géographie militaire, dès le début de son essor, est de définir un cadre d’analyse qui soit théorique et applicable à la réalité de la guerre. Outre la complexité de cette réalité spatiale, à la fois tactique et stratégique, sur de grands espaces et sur des terrains étroits, les géographes militaires ne s’appuient sur aucun précédent. Ils sont véritablement les inven­teurs d’une discipline nouvelle qui n’a cependant jamais suscité d’intérêt spécifique en dehors du milieu militaire. La méthode utilisée évolue selon les grandes périodes, mais l’ordre d’analyse des faits dans l’espace suit une même structure, à l’exception de certains cas. Elle consiste d’abord à analyser la nature du relief, puis l’hydrographie, le climat, l’organisation politique et adminis­trative, les ressources économiques, les considérations stratégi­ques. Les éléments de connaissances générales précèdent ainsi les éléments proprement militaires. La plupart des études suivent cette démarche. Celles de Lavallée entre 1832 et 1869, de Niox, Marga et Leblond à la fin du xixe siècle, de Gendron et Vouillemin au début du siècle suivant s’appuient sur cette méthode[2].

L’emploi de nouveaux concepts. La géographie militaire, jus­qu’au milieu des années trente, fait preuve d’un renouvellement conceptuel. Plusieurs manières d’appliquer la géographie à la réalité militaire se succèdent entre 1871 et 1939. L’une des plus significatives est, sans nul doute, ce que le commandant Barré appelle la géogénie à la fin du xixe siècle, c’est-à-dire la géogra­phie militaire par la géologie. La nature des roches et leur localisation déterminent l’organisation humaine du relief et d’un espace. Les opérations tant stratégiques que tactiques suivent donc cette base fondamentale.

Le primat de la géographie physique s’accompagne parfois du concept de communication, l’un et l’autre étant liés. La préoccupation des voies de passage s’inscrit toujours dans la continuité des centres d’intérêt des géographes militaires depuis le début du siècle ; elle ne présente donc pas d’originalité propre­ment dit. Ce qui constitue un élément nouveau est la place croissante accordée aux modes de transports en cas de guerre, traduisant ainsi les mutations engendrées par le développement des chemins de fer. La quête de la vitesse et la possibilité de se déplacer plus rapidement interpellent les stratèges et modifient la conception de la guerre. En conséquence, les modes de trans­ports fluviaux, routiers et terrestres suscitent une plus grande attention. Il en est de même des grands aménagements ferro­viaires achevés à la fin du xixe siècle qui occupent désormais une place stratégique. Les nœuds ferroviaires, en particulier, devien­nent incontournables et peuvent devenir des objectifs stratégi­ques. Dans ses différents ouvrages, Olivier Barré leur accorde une place prépondérante soit sous forme de conclusion à la géogénie, soit dans le développement de la stratégie militaire[3]. Dans son analyse de la géographie de l’Allemagne, les “consi­dérations générales” traitent de l’organisation humaine de l’espa­ce militaire, y compris des sites fortifiés. Or, le fil directeur de ses études suit l’orientation des grandes voies de communication et des principaux modes de transports que l’armée peut utiliser dans une campagne.

Un dernier concept fondamental repose sur l’idée d’aménage­ment de l’espace militaire, et notamment des fortifications. La localisation, la valeur stratégique et tactique de telle place forte ou tel camp retranché font partie des réflexions classiques dans la plupart des ouvrages. Leur étude permet de comprendre l’orga­nisation des lignes de défense ou de départ d’une offensive. Des hypothèses stratégiques, justifiées par des références à la géogra­phie historique, s’ensuivent pour prévoir les futures batailles.

Après la Première Guerre mondiale, les concepts se diversi­fient, accordant moins d’intérêt à la géographie physique que par le passé. L’étude du paysage, de la géographie économique, des transports, les notions d’identité et de nation témoignent de la recherche de nouvelles approches d’analyse. Le rapport entre homme et milieu s’approfondit au travers de nouvelles probléma­tiques liées par la finalité militaire de l’étude.

Une conception géographique en mutation permanente : du déterminisme géographique à la géographie humaine

La géographie militaire ne constitue pas une pensée figée et intangible. Elle reflète l’esprit du temps et évolue du détermi­nisme du champ de bataille à une conception humaine de l’espace de guerre.

Le déterminisme du champ de bataille. La première finalité de la géographie, au milieu du xixe siècle, consiste à prévoir les futurs champs de bataille. Afin de les définir dans une approche scientifique, la géologie et les bassins fluviaux sont utilisés comme critères géographiques. Leur unité géographique forme un espace homogène, appelé le plus souvent une région naturelle. Aux périphéries de ces régions naturelles, se rencontrent les grandes lignes de fracture, non seulement géographiques, mais aussi humaines. Les batailles se déroulent toujours aux mêmes lieux, pense-t-on. Cette théorie domine jusqu’en 1914 dans la quasi-totalité des ouvrages de géographie militaire. Le colonel Fervel l’a appelée la théorie des joints d’assises terrestres en 1870 dans un article de la Revue militaire française[4]. À la hauteur de ces joints, les guerres sont inévitables parce que se rencontrent aux mêmes endroits les divisions politiques, économiques et culturelles entre les sociétés. Le Rhin, par exemple, devient ainsi

Les France militaires (1871-1914)

un espace de transition et de guerre pour des raisons aussi bien géologiques que culturelles. Le Commandant Bureau, dans la Géographie physique, historique et militaire de la région française (1882), s’inspire de la même théorie qui présente l’avantage d’une démarche scientifique selon lui.

Celle-ci présente aussi des inconvénients. Elle ne fait pas d’abord l’unanimité. Le capitaine Marga, dans la Géographie militaire (1880-1884), est le premier géographe militaire à s’oppo­ser à ce déterminisme géographique et à proposer une conception proche du possibilisme vidalien. Il considère la géographie au service de l’art militaire et, pour en exploiter toutes les caracté­ristiques, un ensemble de critères doit être retenu comme l’hydrologie, la géographie économique, la géographie politique, la statistique, etc. Trop en avance sur son temps, sa pensée influence les géographes militaires d’après-guerre. De son vivant, sa notoriété est grande mais sa pensée peu suivie. Il suffit néanmoins d’une décennie pour voir s’établir la géogénie de Barré, autre père fondateur de l’école de géographie militaire, qui n’a d’intérêt que pour la géologie. Le déterminisme du champ de bataille s’effondre cependant avec l’épreuve de la Grande Guerre.

La transition conceptuelle de la Grande Guerre. La guerre bouleverse tant la théorie que la pratique de la géographie. Le Service géographique de l’armée, créé entre 1874 et 1887, se transforme en une entreprise active de géographie de guerre. De nouveaux services s’organisent, spécialisés dans des tâches spécifiques comme la météorologie, la géologie, la cartographie. Des moyens techniques importants sont investis pour fabriquer de nouvelles cartes au 20 000e et au 50 000e remplaçant celle au 80 000e, utile surtout dans la guerre de mouvement. Outre la cartographie, la fabrication de nouveaux instruments optiques est réalisée à une échelle industrielle. La géographie devient véritablement appliquée à la guerre. Les officiers sont des géo­graphes de terrain par nécessité, allant jusqu’à l’exploiter dans ses moindres accidents et dessiner le paysage de la ligne de front. Une première rupture se dégage sur le plan conceptuel en mettant fin au primat de la géologie, une autre émerge encore et constitue le nouveau programme de la géographie militaire d’après-guerre. Celle-ci est provoquée par l’influence des géogra­phes vidaliens, eux-aussi mobilisés pour leurs compétences pro­fessionnelles. En rédigeant des notices générales sur les régions touchées par le conflit et sur une série d’États européens, ils diffusent le fondement de leur méthode, à savoir le possibilisme. Depuis la fin du xixe siècle, le déterminisme géographique avait été abandonné pour être remplacé par l’idée que l’homme pouvait s’adapter au milieu naturel et l’aménager. Cette conception, qui ouvre des perspectives nouvelles vers des formes de la géographie plus spécialisée, telle l’étude du paysage, influence la pensée géographique militaire. Certains géographes militaires iront jus­qu’à suivre les enseignements de doctorat à la Sorbonne, comme Robert Villate qui soutient une thèse de doctorat, sous la direc­tion de de Martonne, sur Les conditions géographiques de la guerre, publiée en 1925[5].

La géographie humaine du fait militaire de l’entre-deux-guerres. Après l’Armistice de 1918, la géographie de guerre redevient une géographie militaire. Le Service géographique de l’armée est réorganisé pour le temps de paix et les géographes militaires redeviennent avant tout des théoriciens et des profes­seurs de géographie. Le début des années vingt constitue la période des mises en cause et du renouvellement de la discipline. Le commandant Lucien, dans un article véhément intitulé “Les objectifs géographiques dans la guerre moderne”, en janvier 1923, critique ouvertement le dogme d’avant-guerre : On ne se privait cependant pas d’étudier, parfois avec force de détails, dans certains cours de géographie dite militaire », les propriétés tactiques des moindres ruisseaux de Lorraine ou des plus petits cols des Vosges. Ces études, souvent fastidieuses et bourrées de nomenclatures, agrémentées quelquefois de considéra­tions géolo­giques ardues et beaucoup trop développées, étaient quelque peu rébarbatives. Elles pouvaient même être dangereuses et déformer certains esprits[6]. Pour Lucien, la géographie militaire dans sa conception d’avant 1914 n’a eu aucune utilité, jetant ainsi le discrédit sur la discipline. Encore sous l’influence de la géogra­phie vidalienne, les géographes militaires, comme Villate ou Lucien, inventent la géographie humaine du fait militaire. De nouveaux concepts sont adoptés comme la géographie des religions et des langues, l’approche se veut ouverte sur d’autres modes de réflexion, même si toutes les possibilités ne sont pas développées. Le mot de paysage entre dans le vocabulaire mili­taire au milieu des années 1920. Il se veut être une repré­sentation de l’espace à des fins militaires. Le capitaine Thoumin, dans ses différents articles sur la géographie militaire de la France du Nord, publiés en 1935, considère le paysage comme une approche fondamentale[7]. Les années vingt sont donc des années d’un enrichissement conceptuel de la géographie mili­taire, mais ce renouvellement ne maintient plus le rythme nécessaire des découvertes pour suivre son temps. Dans les années trente, un déclin de la discipline s’amorce.

Un déclin amorcé dans l’Entre-deux-guerres

Le déclin de la géographie militaire s’amorce dès le milieu des années trente. Il se manifeste pour des raisons diverses dont les trois principales sont relatives au repli de la discipline sur le dogme du terrain, le désintérêt pour la géostratégie et l’absence d’ouverture vers d’autres influences extérieures.

Le désintérêt pour la géostratégie. La géostratégie en France trouve ses origines dans la pensée stratégique de l’amiral Castex. Auteur des Théories stratégiques, publiées en cinq volumes de 1929 à 1935, il connaît un rayonnement certain de son vivant et apparaît comme un théoricien indépendant de la géographie mili­taire. Surtout spécialisé dans les questions navales, il considère, en effet, la géographie comme un facteur externe de la stratégie et ne s’intéresse qu’à certains de ses composants. La géologie, l’hydrologie ou le paysage, par exemple, sont ignorés. En revan­che, il utilise des concepts inédits dans la pensée géographique militaire, tels celui de réseaux de positions militaires ou de réaction de la terre sur la mer. Sa réflexion aborde la stratégie sur de grands espaces, la place prépondérante des communi­cations maritimes et, surtout, la révolution des techniques mili­taires. Castex, contrairement aux géographes militaires de sa génération, étudie aussi les mutations des techniques militaires (comme l’aviation ou les sous-marins) sur la géographie. Il démontre la dilatation de l’espace, l’apparition d’une nouvelle perception des distances et de l’espace géographique, l’existence d’une géographie en trois dimensions, elles-mêmes divisées en plusieurs espaces, que sont les milieux terrestre, maritime et aérien. Aucun de ces éléments n’est traité par les géographes militaires, bien que leur pensée inspire à Castex certains modèles, au travers de la démarche historique et de la géogra­phie politique. Sa pensée géographique apparaît singulière en se détachant de la méthodologie dominante, reposant surtout sur la géographie régionale et sur le dogme du terrain vers lequel les géographes militaires ont concentré leurs efforts. Ces derniers ne suivent pas alors le tournant conceptuel de la géostratégie et laissent échapper le renouvellement de la géographie militaire.

Le dogme du terrain. La géographie militaire est caractérisée dans l’entre-deux-guerres par une concentration des travaux sur la notion de terrain. Le terrain pourrait se définir comme un espace régional que le géographe militaire étudie pour une appli­cation militaire. Les éléments naturels, les aspects humains, comme l’habitat, les ressources agricoles et indus­trielles, les transports et les identités socio-culturelles sont mis en rapport avec l’exploitation militaire. Le terrain est déterminé dans sa valeur à partir d’une combinaison de critères. Le général Dosse, dans son Traité de guerre en montagne (1928), et le capi­taine Thoumin, dans ses études sur la France du Nord en 1934-1935, excellent dans ce domaine. Celui-ci légitime la nécessité de la géographie militaire par l’étude de “toutes les possibilités que comporte le terrain[8]. Cette approche spécifique permet, selon lui, de justifier l’intérêt de la discipline, le passage de la géographie générale à la géographie militaire. Elle doit conduire au “sens du terrain”, une forme de perception de l’espace dans la pratique de la guerre que le commandement à tous les échelons doit maîtri­ser. Elle s’appuie précisément sur cinq éléments : les avantages et les handicaps du terrain selon les armes (artillerie, infanterie, etc.), les possibilités de progresser dans diverses directions, les possibilités de résister, la valeur du terrain dans le stationne­ment imposé par la guerre de position, les grandes voies de circulation. Ces points d’étude constituent la forme appliquée de la géographie militaire qu’il appartient au combattant d’exploi­ter. Le général Millet privilégie également cette approche de la géographie par le terrain. Dans une conférence au Centre des hautes études militaires, en 1935, il le considère comme un des éléments de décision : “il est un élément très important, presque « tyrannique » et la méconnaissance du terrain a eu souvent pour conséquence, au point de vue de l’armée, de rendre la bataille impossible à conduire[9]. Le terrain s’étudie préalablement à partir de cartes et de reconnaissances pour en déterminer les grands accidents du sol, comme les fleuves, les rivières, les massifs montagneux, les forêts et les obstacles aux mouvements des armées. En somme, la géographie militaire tend à s’identifier à l’étude du terrain à partir d’une méthode qui se veut plus rigoureuse. Mais cette tendance présente un inconvénient majeur. Elle s’attache moins à la réflexion stratégique sur de vastes étendues (plusieurs régions) qu’à la réflexion tactique sur une échelle réduite. Les géographes militaires se replient vers ce qui leur semble le plus pratique et le plus appliqué dans la géographie. Mais cette orientation les conduit dans une impasse et à une position de repli sur eux-mêmes, délaissant les décou­vertes extérieures.

L’imperméabilité aux influences extérieures. Le déclin de la géographie militaire amorcé vers 1935 s’explique également par la fermeture aux autres influences extérieures. Ni la géostra­tégie, ni la géopolitique ne semblent inspirer de nouvelles réflexions aux géographes militaires. Les orientations novatrices de la géographie universitaire ne sont pas non plus suivies. En somme, une position de repli paraît dominer sur le dogme du terrain. Cette imperméabilité condamne à terme l’école de géographie militaire, qui manque d’un chef de file charismatique, comme Gustave-Léon Niox à l’École supérieure de guerre dans les décennies 1870-1890. La Seconde Guerre mondiale sonne le glas d’un mouvement de pensée. La guerre éclair » montre bien que la modernisation des techniques militaires a supplanté la contrainte du terrain. Le passage des Ardennes, rempart naturel selon la doctrine militaire française, est effectué par l’armée blin­dée de Gudérian et permet de contourner la ligne Maginot. Les parachutistes allemands envoyés sur l’île de Crète en avril 1941 n’ont pas non plus à en tenir compte pour effectuer cette opéra­tion militaire. La géographie militaire disparaît parce qu’elle n’est plus vraiment nécessaire, parce que le terrain ne constitue plus un élément décisif dans une guerre de mouvement, contrai­rement à la géographie générale qui est maintenue dans l’ensei­gnement militaire après 1945.

L’école de géographie militaire cesse d’exister dès la fin des années trente. Un siècle de réflexion géographique depuis Théophile Lavallée s’efface subitement, sans susciter de réaction particulière. La géostratégie semble mieux adaptée aux condi­tions des relations internationales. Elle suscite un engouement plus profond par sa nouveauté, alors même que la géographie militaire s’identifie à une discipline académique et dépassée. Elle pose néanmoins, pour la première fois dans l’art militaire, la problématique de la géographie dans la guerre, et tente d’y répondre en structurant une méthode d’analyse. Quels sont les rapports entre la géographie et la guerre durant la période d’existence de l’école de géographie militaire ?

LA GÉOGRAPHIE AU SERVICE DE LA GUERRE

La dimension appliquée de la géographie militaire française s’explique par la permanence de deux importantes institutions. Le Service géographique d’un côté, l’enseignement militaire de l’autre constituent les vecteurs dynamiques de la diffusion de la pensée géographique. Leur rayonnement asseoit la discipline dans le milieu militaire grâce à une réflexion adaptée aux condi­tions de la guerre moderne jusqu’aux années trente. Cette réflexion distingue ainsi plusieurs éléments : des échelles spa­tiales d’abord correspondant aux domaines de la tactique, de la stratégie et du territoire ; des dimensions spatiales ensuite qu’elles soient terrestre, maritime et aérienne.

Les deux fondements permanents de la géographie militaire

L’affirmation de la géographie militaire comme courant de pensée doit à la capacité de formation de ses élites. Deux insti­tutions officielles, l’enseignement militaire et le Service géogra­phique de l’armée, contribuent au renouvellement des généra­tions de géographes militaires de 1871 à 1939. Elles sont à la fois des lieux de formation, de production scientifique et de mise en application des dernières inventions conceptuelles et matérielles de la discipline.

Des institutions destinées à la formation des géographes militaires. Le Service géographique de l’armée et l’enseignement militaire représentent les deux institutions officielles et perma­nentes de la géographie militaire. Celles-ci connaissent une évolution et une finalité parallèles. Toutes deux ont bénéficié d’une phase d’essor à la suite de la défaite de 1870-1871. En réaction à l’avance de la géographie militaire allemande, ces deux institutions sont les puissants vecteurs de développement de cette même discipline en France dans les milieux militaires. Si l’enseignement de la géographie militaire est créé dès le début du xixe siècle à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr, il s’étend à d’autres établissements, comme l’École supérieure de guerre dans les années 1870. C’est aussi en réaction aux déficiences du service des ingénieurs géographes que le Service géographique de l’armée est créé entre 1874 et 1887 et exerce un rôle prépon­dérant dans la guerre de 1914-1918. Ces deux institutions officielles ont aussi une finalité commune. Elles favorisent la formation des géographes militaires et l’essor de la pensée géographique à des fins militaires. Elles sont, au final, les deux vecteurs de la relation entre la guerre et la géographie, l’espace et l’art de la guerre.

Des lieux de production géographique. Ces deux institutions sont encore des lieux de production géographique. L’essentiel des publications est réalisé par des professeurs de géographie militaire. Gustave-Léon Niox à l’École spéciale militaire de 1876 à 1895, Marga à l’École d’application du génie et de l’artillerie au début des années 1880, Robert Villate à l’École militaire spéciale de Saint-Cyr, entre autres exemples, sont des professeurs et des auteurs d’ouvrages qui leur ont assuré une renommée certaine. La Géographie militaire de Niox fait partie des références bibliographiques à la veille de la Première Guerre mondiale. Le Service géographique de l’armée demeure un lieu de production tout autant important. Ses différentes sections inventent et mettent en pratique des instruments de repérage, de triangula­tion et de cartographie nouveaux. Elles permettent de réaliser de nouvelles cartes de France au 80 000e à la fin du xixe siècle, au 5 000e durant la Grande Guerre, au 50 000e durant l’entre-deux-guerres. Alors que l’enseignement militaire offre une approche théorique et globale, cette institution met en application sur le terrain la pensée géographique par des techniques et connais­sances qui tendent à se moderniser.­

Des applications directes à l’art de la guerre. Les deux insti­tutions sont au service de l’art de la guerre. L’enseignement militaire tend à l’apprentissage du sens du terrain, de l’espace et du territoire dont les connaissances se révèlent indispensables en temps de paix comme en temps de guerre. Tout théorique qu’il soit durant les cours, il devient la base de l’application de la tactique et de la stratégie dans l’exercice des fonctions de commandement. Quant au Service géographique de l’armée, son application à l’art de la guerre apparaît encore plus directe. De 1914 à 1918, cette institution invente la géographie de guerre en employant des techniques nouvelles. Elle s’adapte constamment à la modernisation de l’armement et des conditions de la guerre. Elle facilite la reconnaissance, l’exploitation et la maîtrise de l’espace. Elle favorise à son tour l’emploi de nouvelles armes (la mine) comme l’aménagement de l’espace par les armées.

Les trois échelles de la géographie militaire

Dans les différentes publications de 1871 à 1939, les géographes militaires considèrent, de manière le plus souvent implicite, trois échelles spatiales successives. Chacune présente une adéquation avec une application militaire. La première échelle correspond à celle du terrain dont l’approche est associée à la tactique. La deuxième s’appuie sur l’espace dont la dimen­sion étendue permet des raisonnements d’ordre straté­gique. La dernière met en évidence le territoire dans son rapport avec les notions de frontières, de puissance et de nation.

Le terrain, l’échelle tactique. La première échelle géogra­phique renvoie à l’étude du terrain. Jusqu’en 1914, celle-ci consti­tue une approche de la discipline parmi d’autres. Ce n’est qu’après la Grande Guerre qu’elle constitue l’unique centre d’intérêt des géographes militaires. Cette échelle peut donc être considérée comme fondamentale puisque, dès les origines jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale, elle fait l’objet d’ana­lyses précises. Aussi bien Pichat, dans La géographie militaire du bassin du Rhin, en 1876, que Thoumin, dans Essai de géographie militaire, la Flandre, en 1935, accordent un intérêt fondamental à cette échelle spatiale dans l’art de la guerre. L’étude du terrain permet la synthèse des différents composants de la géographie classique comme les éléments géologiques, topographiques et climatiques dont la connaissance se révèle indispensable pour conquérir, exploiter et aménager un espace réduit. Sur le plan militaire, le terrain renvoie donc à la pratique de la tactique. Sa dimension limitée à une surface restreinte facilite l’étude des opérations militaires localisées, permet de mesurer l’influence des éléments géographiques et de définir une position offensive ou défensive. Pour ces différentes raisons et pour son caractère réaliste dans la conduite de la guerre, la perception du terrain devient le cœur de la réflexion géographique dans l’entre-deux-guerres.

L’espace, l’échelle stratégique. L’autre échelle géographique se rencontre essentiellement dans les publications de la fin du xixe siècle et du début du xxe siècle. Elle porte sur la notion d’espace et l’analyse s’étend alors sur de plus vastes surfaces, telles celles d’un continent ou d’un État. Elle ne s’oppose donc pas à l’échelle du terrain et apparaît, au contraire, comme une démarche complémentaire dans l’étude géographique. La relation entre les hommes, l’espace et la guerre emploie donc une démarche surtout conceptuelle. Les géographes militaires raison­nent en termes de centre et de périphérie, de distance et d’éten­due, de région fortifiée. Les notions d’objectif géographique et de réseaux de transports dans la stratégie participent aussi à la construction de l’espace militaire et se situent au cœur de la démarche géographique. Les géographes militaires intègrent donc une échelle spatiale plus étendue permettant d’aboutir à des considérations stratégiques globales inscrites dans une autre dimension temporelle, passée, présente et future. Dans l’entre-deux-guerres, cette approche géographique s’écarte progressive­ment des préoccupations des géographes militaires qui, comme il l’a été dit, concentrent leur attention sur l’échelle du terrain. L’espace dans son rapport avec la stratégie n’en demeure pas moins oublié. Cette approche est reprise par l’amiral Raoul Castex, dont les œuvres annoncent de nouveaux développements stratégiques. Tout en s’inspirant des précédentes études, elle définit néanmoins de nouveaux concepts en systématisant l’étude géographique sur de vastes surfaces et dans un temps long.

Le territoire, l’échelle des puissances. La dernière échelle spatiale qui apparaît dans les études de géographie militaire s’attache surtout à la dimension politique. Celles-ci s’intéressent à la géographie des frontières, au territoire des puissances et des nations. La géographie militaire ne se limite donc pas aux questions strictement militaires. Elle s’ouvre aussi aux données humaines, au sentiment national des peuples, à la fragilité des nations. La guerre est analysée comme un phénomène culturel, opposant des civilisations depuis des temps anciens. Le cas de la maîtrise de la plaine d’Alsace, lieu d’affrontement entre la civili­sation latine et germanique depuis l’Antiquité, est l’illustration même de cette approche. Le territoire est donc perçu comme une entité à défendre, d’où l’importance accordée aux périphéries frontalières, à leur aménagement et à leur position névralgique dans un ensemble défensif. Parallèlement, la maîtrise de ce terri­toire et la cohésion de la nation dans sa défense sont considérées comme les fondements de la puissance d’un État et de son rayon­nement mondial. Les géographes militaires accordent une impor­tance spécificique à ces éléments, comprenant que le sentiment d’appartenance d’une population à son territoire peut exercer une influence essentielle dans le déroulement des opéra­tions militaires.

La spécialisation progressive de la pensée géographique

La pensée géographique militaire s’enrichit de l’apport des techniques de la guerre et de la modernisation globale de la société industrialisée. Elle se spécialise et se diversifie en fonc­tion de ces découvertes selon les armes et les types de dimension spatiale, qu’ils soient terrestres, maritimes ou aériens.

La prépondérance de la dimension terrestre. La géographie militaire revêt surtout une dimension terrestre. Elle apparaît comme l’approche géographique la plus ancienne puisque les travaux de Théophile Lavallée, datant du début du xixe siècle, concernent essentiellement la surface terrestre. Parmi les aires géographiques abordées jusqu’en 1939, le continent européen occupe une place prépondérante. Théâtre de guerre traditionnel, il est perçu comme un continent instable, formant dans son histoire un bloc contre la France. Officiers français au service de leur pays, les géographes militaires ont orienté leurs études d’abord pour préserver le territoire national contre les envahis­seurs, puis se sont tournés vers les autres échiquiers militaires européens. Cette conception apparaît révélatrice d’une forme de culture militaire. Elle traduit l’importance accordée à une vision politique de l’Europe et notamment des alliances militaires entre États. L’intérêt consacré à tel ou tel théâtre d’opérations mili­taires dépend ainsi étroitement du contexte des relations entre puissances européennes. Cette conception terrestre de la géogra­phie militaire reflète aussi un attachement particulier pour la modernisation des armements. Elle met en évidence une vérita­ble géographie des techniques de la guerre, notamment quant au type d’artillerie et de fortifications. Enfin, la dimension culturelle de la guerre se dégage nettement de la géographie militaire de l’Europe. Celle-ci renvoie à une géographie des civilisations puis­que la guerre est perçue comme un phénomène récurrent entre les peuples. Les conflits se répètent souvent aux mêmes lieux à des périodes différentes. Les géographes militaires déterminent ainsi des axes géographiques de la guerre. En Europe, l’axe Est-Ouest est celui qui leur apparaît le plus ancien et le plus mena­çant pour l’équilibre de la paix, au contraire de l’axe Nord-Sud relativement secondaire. À ces derniers, s’ajoutent les axes mar­ginalisés des autres continents africain, asiatique et américain. La géographie militaire se présente d’abord dans sa dimension terrestre, mais elle n’exclut pas les deux autres dimensions.

Le développement de la dimension maritime. La dimension maritime ne constitue pas un centre d’intérêt spécifique. Les géo­graphes militaires appartiennent à des armes terrestres (infante­rie, génie, artillerie) et ils ne s’étendent pas sur un sujet qu’ils connaissent mal. Malgré cet intérêt limité, ils ne l’excluent pas pour autant. La géographie militaire intègre les mers, les océans et les littoraux. Les études demeurent essentiellement descripti­ves et les considérations stratégiques sont peu nombreuses jusqu’à l’apparition de la géostratégie navale de Raoul Castex. Ce sont, en fait, les littoraux et les positions militaires, disséminées dans le monde, qui suscitent des analyses approfondies. Conçus comme des frontières militaires fermées, ils comprennent diffé­rents types d’aménagement militaire et présentent une valeur défensive inégale selon le milieu naturel. L’espace littoral comme maritime n’apparaît étudié que dans son rapport avec l’espace terrestre. Raoul Castex, qui s’est dégagé de cette conception dans les années trente, utilise l’expression de “réaction de la terre sur la mer” dont les géographes militaires ne se sont jamais vérita­blement écartés. La dimension maritime, pour cette raison, n’atteint pas le même degré d’analyse que la géographie terres­tre, même si la pensée géographique militaire lui accorde une place non négligeable.

La découverte d’une troisième dimension : l’espace aérien. La géographie de l’espace aérien est l’une des découvertes de la géo­graphie militaire dans l’entre-deux-guerres. Elle apparaît toute­fois très secondaire, compte tenu des faibles connaissances du milieu aérien et de la place qu’occupe l’aviation dans la stratégie militaire. Subordonnée aux armes terrestres, l’aviation constitue une arme de guerre très relative et, pour cette raison, l’espace aérien ne suscite pas d’études géographiques spécifiques. Son étude se limite à quelques éléments que sont le choix du terrain d’aviation, le climat et la topographie. Cette branche de la géographie militaire apparaît, comme pour la précédente, étroite­ment dépendante de la géographie terrestre. Les exercices du Centre des hautes études aériennes, en 1938, apprennent à reconnaître, à partir de cartes, les emplacements possibles des terrains d’atterrissage, la localisation en fonction de repères au sol et les obstacles de la topographie pour les vols dans les régions montagneuses. La pensée de l’amiral Castex se distingue de cette approche et invente une autre démarche. Il montre, en particulier, l’apport de l’utilisation de l’aviation dans la géostra­tégie, provoquant la dilatation de l’espace et la contraction du temps. Elle modifie donc la perception même de l’espace créant une autre échelle de réflexion de la géographie. Comme dans d’autres cas, la pensée de Castex dépasse le cadre limité des considérations tactiques sur le terrain des géographes militaires. Elle met en place de nouveaux concepts, car elle intègre les armes les plus modernes et s’appuie sur des espaces vastes à l’échelle des continents ou des océans.

Au regard de ces dernières observations, la géographie entre­tient des relations étroites avec la guerre. Les géographes mili­taires développent un courant de pensée original qui atteste de l’influence du facteur géographique sur le déroulement des opérations militaires et sur l’aménagement militaire d’un espace. Leur perception du milieu constitue une approche distincte, appliquée et différenciée de la géographie. Elle met en évidence encore l’inégale valeur militaire des espaces étudiés. Quels sont les échiquiers de la géographie militaire de 1871 à 1939 ?

UNE CONCEPTION DU MONDE CENTRÉE SUR L’EUROPE

La conception du monde des géographes militaires se rencon­tre communément aussi bien dans les grandes synthèses géogra­phiques que dans les études régionales. Elle se structure d’une manière relativement simple et ordonnée de sorte que trois grands types d’espaces se distinguent. Le premier recouvre uni­quement l’espace français, le deuxième se compose des pays euro­péens périphériques à la France, le dernier concerne les espaces des autres continents. Cette représentation du monde n’est pas étrangère au contexte de la IIIe République ni à la fonction du géographe militaire. La France, menacée constamment à ses frontières par l’Allemagne, l’adversaire héréditaire, constitue l’épicentre de toutes les réflexions stratégiques. De même, la fonction du géographe militaire consiste à prévoir la prochaine guerre et à rendre ses réflexions géographiques appli­quées à une réalité. Toute représentation du monde s’organise à partir de ce principe. Les échiquiers, vastes espaces étendus à une ou plusieurs régions, et les théâtres d’opérations, région ou partie d’une région, sont étudiés dans ce sens. La division du monde en échiquiers mondiaux conduit à distinguer trois grandes aires : l’espace français dont la géographie sert à organiser la défense, les échiquiers européens dont le plus important est celui de l’Allemagne au cœur de l’Europe, puis, à la périphérie, les échi­quiers des autres continents, partagés entre des États indépen­dants, des empires coloniaux et des espaces inexplorés.

Un ordre stratégique du monde

La conception tripartite du monde reste constante de 1871 à 1939. Les géographes militaires restent attachés à une représen­tation traditionnelle des échiquiers. Les espaces de guerre appa­raissent, selon eux, surtout en Europe. Seule l’émergence des nouvelles puissances mondiales vient cependant bouleverser cet ordre stratégique à partir des années vingt.

Un ordre stratégique fondé sur les puissances européennes. La réflexion des géographes militaires se définit selon un ordre stratégique traditionnel et révélateur d’une forme de culture militaire. Ce sont les grandes puissances qui organisent le monde, imposent leur domination et gèrent les relations entre États. Cet ordre met en évidence le rayonnement en Europe et dans le monde des puissances britannique, française, allemande et autrichienne (jusqu’en 1914). Toute la représentation du monde, divisé en échiquiers militaires, traduit cette domination de l’Europe. Elle apparaît tripartite, accordant plus d’importance à l’échiquier français qu’aux échiquiers européens, puis à ceux des autres continents. La vision du monde des géographes mili­taires s’appuie donc sur une organisation ancienne et tradition­nelle, au point de prendre conscience tardivement, c’est-à-dire bien après la Grande Guerre, de l’importance stratégique des puissances montantes comme les États-Unis ou le Japon dans l’aire pacifique. Elle renvoie aussi à une organisation spatiale de la guerre qui n’a guère évolué depuis les Temps modernes. L’Europe et la France restent les théâtres d’opérations essentiels dans les rivalités mondiales.

Des espaces de rivalités anciens et nouveaux. La représen­tation du monde en géographie militaire renvoie à une organisa­tion traditionnelle de la guerre. Les rivalités anciennes sont celles de la guerre future. Les géographes militaires n’imaginent pas d’autres formes de conflit jusque dans l’entre-deux-guerres. L’axe du Rhin en constitue un exemple significatif. La rivalité entre les civilisations latine et germanique s’est établie sur cet axe géographique. Toutes les études régionales jusqu’en 1939 y reconnaissent un théâtre d’opérations immuable imposé par l’ordre de la nature et des hommes. En Europe, d’autres exemples apparaissent aussi. La plaine suisse forme un carrefour de peuples et donc un théâtre de rivalités pluriséculaires que la simple neutralité ne peut protéger. Au cœur stratégique de l’Europe, le pays est menacé directement par des invasions autant italienne qu’allemande. Enfin, la vallée et la plaine du Danube représentent encore un échiquier stratégique parmi d’autres dans cette Europe dont la géographie révèle l’emplace­ment des futurs champs de bataille. Les grands axes de passage des peuples depuis l’Antiquité forment ainsi autant de théâtres d’opérations possibles. Mais si cette conception des espaces de guerre n’est jamais remise en cause, il apparaît cependant une nouveauté majeure. La constitution de domaines coloniaux forme des zones nouvelles de contact entre grandes puissances, suscep­tibles de se transformer en théâtres de guerre. Emergents à la fin du xixe siècle, ces domaines se distinguent en particulier après 1918, en Asie centrale et dans l’aire pacifique.

L’émergence des nouvelles puissances régionales. Celles-ci sont reconnues tardivement par les géographes militaires. La fin du xixe siècle voit la mise en place de nouveaux territoires, certains étendus, comme les États-Unis ou la Russie, à l’échelle de vaste surface continentale. Or, les géographes militaires ne les perçoivent pas immédiatement. À défaut de sources ou obnubilés par la menace allemande sur le territoire français, ils prennent conscience de l’émergence de ces puissances politiques et mili­taires surtout après la Grande Guerre. Ce phénomène vient mettre en cause encore timidement l’ordre tripartite du monde. Les sphères d’influence des puissances européennes ne sont pas directement menacées mais les géographes militaires insistent sur les bouleversements stratégiques induits par l’apparition de nouvelles forces régionales. Dans l’aire pacifique, par exemple, l’expansionnisme japonais, en Chine particulièrement, se heurte directement aux anciennes puissances mondiales françaises et anglaises ainsi qu’à la nouvelle puissance américaine. De nou­veaux espaces de guerre sont envisagés et les géographes mili­taires y voient une menace pour l’équilibre politique et économi­que du monde.

La prépondérance des échiquiers européens

Dans cette conception tripartite du monde, les échiquiers français et européens constituent des espaces de guerre prépon­dérants. Toutes les guerres modernes s’y sont déroulées et les géographes militaires, en tant qu’observateurs français puis européens, continuent à privilégier cet ordre stratégique de 1871 à 1939.

Les lignes de force de l’échiquier français. L’échiquier fran­çais forme un tout géographique dans les ouvrages de synthèse. Mais, dans la réalité, il se divise en deux ensembles régionaux distincts. Un premier ensemble concerne les régions du Nord et du Nord-Est. Plusieurs régions fortifiées y sont établies à la fin du xixe siècle, puis de 1929 à 1935 dans le cadre de la cons­truction de la ligne Maginot que les géographes militaires n’abor­dent d’ailleurs pas. Face à l’orientation des vallées qui dessinent les axes d’invasion traditionnels entre les aires latine et germani­que, les lignes de force se sont concentrées en Lorraine pour briser tout élan. Dans le Nord, les conditions d’invasion sont tout aussi favorables mais les aménagements défensifs n’apparaissent pas modernisés. Les géographes militaires, confiants dans la neutralité de la Belgique, tardent à prendre conscience de cette faiblesse stratégique dans le système défensif. L’autre France militaire comprend un système défensif relatif. Celui-ci s’appuie sur des constructions anciennes et les aménagements adaptés aux progrès de l’armement se trouvent sur les axes de passage les plus fréquentés. La menace, il est vrai, est moins accentuée. Les autres États limitrophes, comme l’Italie ou l’Espagne, ne sont pas considérés comme des forces d’agression redoutables. Seule l’Allemagne continue de constituer le véritable adversaire.

L’axe de guerre allemand. L’Allemagne, pour les géographes allemands, forme un vaste espace de guerre. Cette entité politi­que, édifiée sous l’égide de la Prusse, se situe au cœur de l’Europe sur les voies de passage et d’invasion Est-Ouest. Les grands fleuves qui se jettent dans la mer du Nord ou dans la mer Baltique forment certes des obstacles à ces mouvements anciens de populations. Mais toute la partie septentrionale du pays se compose d’une vaste plaine conduisant directement à la Belgique et au Nord de la France. L’espace militaire allemand s’est adapté à cette configuration stratégique. Ses deux façades, occidentale face à la France et orientale face à la Russie, voient leur système défensif se renforcer. Des régions fortifiées commandent toutes les voies de communication. Toutes les guerres modernes les ont traversées. Cette expérience acquise et maîtrisée du passé conduit cet État à devenir une grande puissance continentale, susceptible de briser un équilibre européen fragile.

L’instabilité des échiquiers européens. Aux côtés des échi­quiers français et allemand, toute l’Europe se divise en plusieurs échiquiers en fonction des États en présence, et de leur confi­guration physique. En procédant à leur analyse par théâtres d’opération, les géographes militaires prennent conscience de la vulnérabilité de l’Europe. L’Europe centrale et orientale, l’Europe balkanique constituent les échiquiers de crises permanentes. L’éclatement des Empires austro-hongrois et ottoman, après 1918, crée une situation instable. L’aménagement des dispositifs défensifs traduit une tension entre États que les géographes militaires voient éclater en conflit armé. En revanche, les échi­quiers péninsulaires ou insulaires, comme celui des Iles Britanni­ques, profitent d’une situation géographique protectrice. Les péninsules scandinave, italienne ou ibérique ont plus à craindre d’une invasion qu’elles ne créent une potentielle menace en Europe.

Les échiquiers en marge

Parallèlement à l’échiquier français, puis à ceux de l’Europe, les géographes militaires distinguent une série d’espaces en marge. Ils sont hiérarchisés selon un ordre fondé sur la domina­tion des puissances européennes.

Les échiquiers des nouvelles puissances. Les espaces explorés et intégrés dans de nouveaux États, durant la seconde moitié du xixe siècle, ne suscitent aucun intérêt pour les géographes mili­taires. Ville d’Avray remarque, par exemple, que les États-Unis, dont le territoire est à peine exploré dans les années 1880, ne disposent pas d’une armée à leur mesure. Les échiquiers des nouvelles puissances se précisent après la Grande Guerre. Les États-Unis, le Japon, la Russie forment un groupe de puissances en pleine expansion. Ils maîtrisent des espaces terrestres ou maritimes dans lesquels les puissances européennes anciennes sont restées secondaires. Ce n’est donc pas tant leur espace natio­nal qui suscite l’intérêt mais leurs zones d’influence étendues. L’Asie orientale, par exemple, constitue un ensemble d’échiquiers que la France, l’Angleterre, le Japon et les États-Unis se dispu­tent. La discipline commence à s’intéresser, malgré tout tardi­vement, aux nouveaux ordres stratégiques qui s’organi­sent dans des régions du monde jusqu’alors méconnues ou inconnues des géographes militaires.

Les échiquiers coloniaux. L’apparition des échiquiers colo­niaux est presque contemporaine du développement de la géogra­phie militaire. Pourtant, la discipline considère longtemps les conquêtes coloniales comme des espaces d’exploitation ou de rivalités européennes et non de guerres. Là encore, s’affirme l’emprise du principe que toute guerre se fera en Europe. La géographie militaire des colonies suit une structure de pensée spécifique par rapport à la géographie militaire classique. Elle emprunte trois formes successives entre 1871 et 1939 : celle des explorations avant 1914, celles des théâtres d’opération et des objectifs stratégiques après 1918. Après la Grande Guerre, une conception différente se dégage, accordant une importance straté­gique bien plus grande à ces espaces lointains et difficile­ment accessibles. La géographie des positions maritimes et des routes impériales, par exemple, témoigne d’une réflexion nouvelle. Mais, dans l’ensemble, les échiquiers des colonies restent très secon­daires durant toute la période et peu de géographes militaires leur accordent de véritables études régionales.

Les espaces oubliés. La géographie militaire s’est développée au xixe siècle dans un but appliqué à l’art militaire dans une dimension universelle. Les sept tomes du colonel Niox sont révélateurs de cet esprit dans la pensée géographique militaire. Pourtant, force est de constater un certain nombre d’espaces oubliés, surtout entre 1871 à 1939. Le continent sud-américain, l’Amérique centrale, le Moyen-Orient, l’espace canadien, les régions polaires sont parmi les principaux territoires que la géo­graphie militaire a longtemps considéré comme inutiles dans la conception stratégique du monde. La Première Guerre mondiale constitue également une période charnière. Certains géographes commencent à étudier l’Arabie ou quelques États d’Amérique du Sud dans une dimension essentiellement politique. La dimension militaire et stratégique est totalement inexistante. Plusieurs raisons peuvent l’expliquer comme la méconnaissance de ces territoires ou leur faible valeur stratégique. Trop excentrés et distants de l’Europe, ces espaces sont oubliés et ignorés de la géographie militaire.

L’École de géographie militaire française, jusqu’alors incon­nue, se développe véritablement entre 1871 et 1939. Sa force réside longtemps dans son esprit d’innovation, sa démarche pure­ment géographique est associée à des considérations stratégiques et tactiques. Ce mouvement de pensée, dissout après 1945, cons­titue aussi la seule école de pensée en France où les relations entre la géographie et la guerre sont approfondies d’une manière presque systématique. Toute l’élite militaire dispose durant cette période non seulement d’une culture géographique générale mais aussi de méthodes de réflexion en vue d’exploiter la dimension spatiale sur un plan tactique et stratégique. Malgré son déclin après 1945, la géographie militaire contribue à ancrer un sens géographique dans la culture militaire française. Elle a aussi, sans nul doute, participé à la naissance d’une autre approche géographique du fait militaire, plus attachée aux grands espaces, mieux adaptée aux nouvelles techniques militaires et à la formation d’un monde bipolaire Est-Ouest dans un contexte de guerre froide. La géostratégie devait se révéler plus adéquate au nouvel équilibre mondial de l’après-guerre et à une autre concep­tion stratégique mondiale.



[1]        Hervé Coutau Bégarie, Traité de stratégie, Paris, ISC-Economica, 1999 (2è éd.), 1005 p., pp. 662-663.

[2]        Commandant G. Leblond, Cours de géographie, Paris, École supérieure de guerre, 1894-1896, 2e division, 300 p. ; Commandant Gendron, Cours de géographie, Notes sur l’Amérique, Paris, École supérieure de guerre, 1897-1905 ; Commandant Vouillemin, Cours de géographie, notes sur le théâtre d’opérations franco-allemand, École supérieure de guerre, 1914, 85 p. ; Cours de géographie, Notes sur la frontière du Sud-Est, École supérieure de guerre, 1914, 85 p. ; Conférences de géographie, École supérieure de guerre, 1914, 85 p.

[3]        La ligne de la Sarre franchie, écrit-il, il faudrait, avant de déboucher dans la vallée du Rhin, traverser les régions montagneuses. Nous avons vu qu’il y avait entre Saverne et la vallée de la Nahe quantité de routes et nombre de voies ferrées, mais il faut insister sur ce fait que ces voies de communications sont inégalement réparties, et que tandis que de Saverne à Bitche, c’est-à-dire sur un front d’une trentaine de kilomètres il y a dix bonnes voies carrossables, et que de Kaiserslautern à la Nahe il y a en plus encore sur un front de marche de quarante kilomètres environ, il n’existe guère dans l’intervalle, c’est-à-dire sur près de cinquante kilomètres, que le groupe des routes de Pirmasens. Il est impossible que cette répartition des voies de communication n’ait pas une influence sur la marche générale des opérations” (Op. cit., Italie du Nord, Allemagne, 1898, pp. 69-71). L’aména­gement des lignes ferroviaires dans l’Ouest de l’Allemagne suscite un long développement, mis en rapport avec la stratégie susceptible d’être employée par l’armée allemande ; Commandant Olivier Barré, L’architecture du sol de la France, Paris, A. Colin, 1903, 93 p. ; Géographie militaire et les nouvelles méthodes géographiques, la France du Nord-Est, Paris, Berger-Levrault, 1899, 122 p. ; La géographie militaire, l’Europe centrale, Paris, Berger-Levrault, 1899, 27 p. ; Croquis géographique, Italie du Nord, Allemagne, École d’application de l’artillerie et du génie, 1898, 85 p. ; Croquis géographique, Belgique, Hollande, Suisse, Autriche, Hongrie, École d’appli­cation de l’artillerie et du génie, 1897, 86 p. ; L’Europe centrale, Bourges, 1897, 89 p. ; Frontières du Sud-Est, cours d’art militaire, École d’application de l’art et du génie, 1891, 1891 ; Les frontières de la France, École d’application de l’art et du génie, 1889, 145 p.

[4]        Colonel Fervel, “Etudes de géographie stratégique”, Le Spectateur mili­taire, juin 1870, pp. 312-332, juillet-septembre 1870, pp. 5-27 ; Etudes straté­giques sur le théâtre de guerre entre Paris et Berlin, Paris, Dumaine, 1873 (2e éd.), 152 p.

[5]        Robert Villate, Les conditions géographiques de la guerre, étude de géographie militaire sur le front français de 1914 à 1918, Paris, Payot, 1925, 325 p.

[6]        Commandant Lucien, “Les objectifs géographiques dans la guerre moderne”, Revue militaire française, janvier 1923, p. 27-45.

[7]        Capitaine R. Thoumin, “De la Sambre à l’Oise, essai de géographie militaire”, Revue militaire française, novembre 1935, n° 173, pp. 157-187.

[8]        Capitaine Thoumin, “Le sens du terrain et la géographie militaire”, Revue militaire française, n° 159, septembre 1934, pp. 198-219.

[9]        Général Millet, La manœuvre d’une armée, Centre des hautes études militaires, 1935, SHAT (S) 2 N 24.

 

 

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