Naissance, développement et déclin de la géo­graphie militaire en Italie (xixe-xxesiècles)[1]

Ferruccio Botti

 

Comme dans le reste de l’Europe, jusqu’au xixe siècle en Italie la géographie politique renferme souvent en elle non seulement des éléments de caractère militaire (avec en particulier ce qui a rapport avec la description des fortifications), mais aussi des considérations qui aujourd’hui seraient retenues comme étant de caractère géopolitique et/ou géostratégique[2].

La naissance de la géographie militaire italienne en tant que science autonome au cours du xixe siècle est due à deux raisons principales : la diffusion des études de stratégie en tant que science théorique, qui, surtout dans la conception jominienne alors prépondérante, a un fondement géographique, et la grande agitation intellectuelle qui prépare et accompagne la lutte contre l’Autriche pour l’unité nationale italienne. Dans la première moitié du siècle (xixe siècle) l’importance militaire de la géographie ressort nettement des écrits de Zambelli, Cattaneo, Balbo, d’Ayala, Pisacane et Pepe[3]. La première définition de la géographie militaire, due à un auteur anonyme signant A.M, se trouve dans le Politecnico (dirigé par Carlo Cattaneo) en 1839 : “science qui enseigne la conformation de la terre en rapport avec les opérations militaires qui peuvent être faites[4].

La théorie hydrographique de Lavallée a une grande influence en Italie ; elle est enseignée et appliquée dans les écoles militaires piémontaises et une traduction italienne paraît en 1852[5]. Cependant les deux ouvrages de géographie les plus importants de la première moitié du siècle (xixe siècle), dus à Durando et à Orsini, s’en séparent déjà. Le général piémontais Giacomo Durando, dans Della nazionalità italiana (1846), attribue la division de l’Italie en plusieurs États à la nature montagneuse et compartimentée du terrain de la péninsule, aussi se déclare-t-il favorable au modèle centralisateur napoléonien qui a prévalu jusqu’à aujourd’hui. Durando fournit aussi la première définition que l’on connaisse de la géostratégie : il la définit comme étant l’étude abstraite des caractéristiques fondamentales du terrain en rapport avec les opérations stratégiques[6].

Disciple de Mazzini, le patriote Felice Orsini publie en 1852 la première œuvre italienne de géographie militaire, dans laquelle il critique aussi bien Lavallée que Rudtorffer et appro­fondit les aspects théoriques généraux de la nouvelle discipline, en étendant son champ d’action jusqu’à y inclure les composants essentiels de la discipline que nous appelons la géographie humaine[7].

La seconde moitié du xixe siècle est l’âge d’or de la géo­graphie militaire italienne, conçue unanimement pour servir de base aux projets concourant à la défense de l’État. Avec les Etudes topographiques et stratégiques sur l’Italie (1859), les généraux Carlo et Luigi Mezzacapo ouvrent un nouveau chapitre de la géographie militaire, en reprenant la perspective straté­gique péninsulaire, méditerranéenne et donc navale qui avait été auparavant celle de Pisacane et Pepe[8].

Après la naissance du royaume d’Italie (1861), les études pour la défense des frontières terrestres et maritimes acquièrent un relief particulier, en particulier contre la France, dont les forces armées sont très supérieures dans les deux domaines (terrestre et maritime). En 1873, le colonel Giovanni Sironi publie un Essai de géographie stratégique, rapportant la géogra­phie militaire à la seule influence “des grands accidents de terrain” sur les “grandes opérations militaires” et la divisant en une “partie descriptive” et une “partie spéculative”[9]. Il appelle justement cette dernière partie “géographie stratégique”, parce que, en se fondant sur des principes et des critères fournis par la stratégie, par la géographie comparée et par l’histoire des guerres, il entend mettre en lumière le rôle stratégique de chaque élément géographique d’un théâtre ou d’un échiquier d’opéra­tions.

En 1874, le lieutenant colonel Guiseppe Perrucchetti publie dans la Revue militaire italienne un essai célèbre sur le Tyrol, dans lequel il réévalue la menace que représente le saillant du Trentin, aux mains de l’Autriche, pour la défense des frontières au Nord et au Nord-Est[10]. Au même moment, Perrucchetti, sur les traces de Durando, critique Lavallée et suggère une nouvelle étude de la méthode qu’il nomme “hypothétique”, fondée sur l’évaluation des caractéristiques militaires de chaque élément géographique d’une zone donnée non pas d’une manière abstraite mais à partir d’hypothèses politico-stratégiques bien définies concernant les opérations menées par les deux armées.

Le commandant Domenico Bonamico s’inspire de l’essai de Perrucchetti sur le Tyrol en publiant, en 1881, la première étude italienne de géographie militaire maritime ; il donne une base géographique à ses théories semblable à celles de la Jeune école navale et fondée sur l’attaque des convois de débarquement français par la flotte légère très rapide qui mouillerait dans les eaux de la mer Tyrénienne[11].

Les auteurs précédemment cités se séparent d’une stricte application des théories de Lavallée, les soumettant à un examen critique très sévère au cours des débats théoriques qui naissent autour de 1880 et reflètent des orientations analogues un peu partout en Europe. En Italie l’influence de la méthode géologique de Niox est particulièrement importante, et ses ouvrages sont analysés en détail dans la Revue militaire italienne[12]. Son principal adepte est le lieutenant-colonel Giovanni Riva-Palazzi, lequel soutient, en 1883-1884, que la méthode hydrographique ne rend pas la physionomie géographique d’une région et de ses reliefs. Il prône une étude intégrée du terrain, de son histoire, de sa morpho­logie, surtout du point de vue des possibilités et des limites offertes au mouvement et au stationnement des troupes[13]. Riva-Palazzi ne s’accorde même pas avec Perrucchetti dont la méthode “hypothétique”, certes utile, n’est pas suffisante pour évaluer le terrain avec exactitude, car elle laisse de côté les indispensables principes théoriques généraux.

Les débats sont clos en 1896 par le lieutenant-colonel Carlo Porro, professeur de géographie à l’École de guerre ; tout en considérant lui aussi que la méthode hydrographique est insuffi­sante, il accuse les défenseurs de la méthode géologique de raisonner à leur tour de manière abstraite, perdant de vue le but essentiellement pratique et concret que doivent avoir les études géographiques militaires[14]. Porro n’approuve même pas la méthode hypothétique de Perrucchetti : celle-ci ne prend en considération les éléments géographiques que pour la façon dont ils se présentent dans des circonstances déterminées, de telle sorte qu’ils fournissent la solution pratique d’une série de problèmes, mais n’apportent pas la théorie pour les résoudre. Il suggère donc une “méthode éclectique”, à but éminemment pratique : chaque spécialiste doit retirer, sans exclusives, des diverses méthodes ce qui est le plus utile pour un problème donné, en n’examinant que les facteurs qui ont la plus grande influence sur les opérations (terrain, eaux, climat, végétation et présence humaine).

Les nombreux textes de géographie militaire rédigés pour les écoles, de 1870 à la Première Guerre mondiale, y compris celui, très apprécié, du même Porro, n’ajoutent rien à ce qui est paru. Du point de vue de l’application, tous considèrent que le terrain de la frontière Nord-Ouest avec la France favorise une offensive française et rend une offensive italienne extrêmement difficile ; c’est la même chose pour la frontière du Nord-Est avec l’Autriche. Beaucoup soulignent aussi le danger que représenterait le débarquement de puissantes forces françaises sur les côtes de la péninsule, ce qui pousse à fortifier Rome contre les coups de main éventuels venant de la mer.

Au xxe siècle, le débat théorique de la fin du xixe siècle n’est plus repris et l’enseignement de la géographie militaire dans les écoles suit des parcours théoriques déjà connus, avant d’être abandonné durant la Guerre froide. Les deux seuls noms qui valent la peine d’être rappelés pour le xxe siècle sont ceux du général Delfini de Ambrosis et de l’amiral Guiseppe Fioravanzo.

Actif surtout dans les années vingt, De Ambrosis a la grande ambition de poursuivre et d’étoffer l’Essai de géographie stratégi­que de Sironi en mettant la discipline à jour compte tenu des progrès des sciences géographiques durant les cinquante der­nières années[15]. Il en résulte un programme de travail extrême­ment vaste, qui comprend une série de monographies sur les notions de culture générale géographique, à savoir l’étude géné­rale du terrain, du climat, des eaux, de la végétation et des animaux, des questions de géographie humaine et biologique, et enfin l’application des principes généraux aux régions italiennes, méditerranéennes, européennes et extraeuropéennes. Les nom­breuses monographies de De Ambrosis, peu ou pas reliées entre elles, ne consacrent qu’une infime partie à des considérations stratégico-militaires. Celles-ci très générales et partielles, ne parviennent pas à formuler une synthèse unitaire comme par le passé.

Dans les années trente, l’amiral Fioravanzo reprend lui aussi, sans le citer, le concept de géographie stratégique de Sironi, en l’adaptant à la partie maritime ; il en tire des conclu­sions sur la stratégie et les caractéristiques de la flotte italienne souvent semblables à celles de Bonamico au xixe siècle[16], elles-mêmes peu considérées par les autorités de la Marine, surtout en ce qui concerne l’importance fondamentale de la guerre des convois pour l’Italie. Tout de suite après 1945, ayant pris acte de l’avènement de l’arme nucléaire et de la guerre froide, Fiora­vanzo étudie les fondements géographiques de la nouvelle straté­gie, avec une attention particulière portée au grand développe­ment des espaces[17]. Dans ces réflexions sont déjà bien présentes les raisons profondes du succès croissant de la géopolitique et de la géostratégie, qui en Italie ont fini par éclipser la géographie militaire : cette dernière ne réservait à l’espace qu’une place trop restreinte.

Après la fin de la guerre froide, la parution en 1993 d’une revue italienne de géopolitique (Limes) correspond à la nouvelle réalité stratégique, dans laquelle un concept élargi de géographie militaire (du type de celui de De Ambrosis) pourrait avoir à nouveau un espace autonome sans les mêmes dogmatismes. La “nouvelle guerre” du xxie siècle, en effet, requiert, comme par le passé, un lien savant et serré de la stratégie avec la géographie et l’histoire. C’est peut-être à cause de cela que la géopolitique et la géostratégie actuelles sont souvent confondues respectivement avec les anciennes géographies politique et militaire. Par exem­ple, selon le général Jean, la géostratégie d’aujourd’hui est la “petite sœur” de la géopolitique, qui à son tour “étudie l’influence des facteurs géographiques sur les analyses, les choix et les actions politiques[18]. Mais aucune politique et aucune stratégie n’ont jamais pu faire abstraction de facteurs géographiques immua­bles, et depuis toujours ces facteurs sont étudiés par la géographie politique, militaire et stratégique


[1]        Traduction : Jacqueline Fassier

[2]        La première œuvre italienne de géographie militaire est probablement la Geografia istorico - politica data in luce dal molto Reverendo Padre Giovanni Pietrobelli della compagnia di Gesù (Parme, Stamperia Ducale, 1689). Elle est riche d’idées de caractère géopolitique et géostratégique, indiquant par exemple la puissance croissante de la marine anglaise et la décadence de la République de Venise.

[3]        Voir Ferruccio Botti, Il pensiero militare e navale italiano dalla Rivoluzione Francese alla prima guerra mondiale - vol. I (1789-1848) et vol. II (1848-1870), Rome, Ufficio Storico Esercito 1990-1995.

[4]        A.M., “Divisioni fondamentali della scienza della guerra”, Il Politecnico, 1839, vol. I, pp. 132-135.

[5]        Voir Geografia fisica, storica e politica di Teofilo Lavallée - opera adottata dal Ministero della pubblica istruzione - prima versione italiana con aggiunte ad uso dei collegi nazionali, Turin, Libreria Subalpina, 1852. L’influence de Lavallée se manifeste en particulier dans Idrografia del Regno d’Italia (1864) du colonel Luigi de Bartolomeis (compte-rendu dans Rivista Militare Italiana, octobre 1864).

[6]        Giacomo Durando, Della nazionalità italiana - saggio politico-militare, Lausanne, S. Bonamici, 1846.

[7]        Felice Orsini, Geografia militare della penisola italiana, Turin, Pomba, 1852. Orsini est guillotiné en France en 1856 après son attentat manqué contre Napoléon III.

[8]        Carlo e Luigi Mezzacapo, Studi geografici e strategici sull’Italia, Milan, Vallardi, 1859.

[9]        Giovanni Sironi, Saggio di geografia strategica, Turin, Candeletti, 1873.

[10]       Giuseppe Perrucchetti, “Il Tirolo - saggio di geografia militare preceduto da brevi considerazioni sull’indirizzo da seguirsi nello studio di un teatro di guerra”, Rivista Militare Italiana, juin-octobre 1874 (4 parties).

[11]       Domenico Bonamico, Considerazioni sugli studi di geografia militare e marittima, Rome, Barbèra 1881 (extrait de la Rivista Marittima).

[12]       La Rivista Militare Italiana étudie la théorie de Niox dans une série d’articles publiés entre 1878 et 1881 et intitulés Gli studi geografico-militari in Francia.

[13]       Giovanni Riva - Palazzi, “Importanza della geologia nello studio militare del terreno”, Rivista Militare Italiana de janvier à juillet 1883 (3 parties). Riva - Palazzi commente en outre les écrits de Perrucchetti (Rivista Militare Italiana, janvier 1884) et de Porro (Rivista Militare Italiana, mars 1898).

[14]       Carlo Porro, “Note sulla sistemazione scientifica dello studio della geografia militare”, Rivista Militare Italiana, novembre et décembre 1896, et Guida allo studio della geografia militare, Turin, Unione Tip. Editrice 1898, pp. 1-33.

[15]       Voir Monografie di geografia militare razionale publiées par De Ambrosis de 1920 à 1930 (Turin, Lattes), dont un compte rendu très détaillé paraît dans la Rivista Marittima, aout-septembre 1921.

[16]       Giuseppe Fioravanzo, La guerra sul mare e la guerra integrale, vol. I Argo­mento IV (importanza dell’ambiente), Schioppo, Turin, 1930 et Basi navali - aspetti di geografia militare e strategica (1936), rééd. Rome, Forum di Relazioni Internazionali, 2001.

[17]       Giuseppe Fioravanzo, “Filosofia strategica degli spazi crescenti”, Rivista Marittima, décembre 1948 et “Geografia e strategia”, Rivista Marittima, mai 1956.

[18]       Carlo Jean, Geopolitica, Bari, Laterza, 1995, pp. 11-12.

 

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin