L’un des fondateurs
de la géographie militaire française :
le commandant
Anatole Marga
(1843-1906)

Philippe Boulanger

La géographie militaire française émerge très lente­ment au xixe siècle. Alors que les autres États euro­péens créent des écoles de pensée foisonnantes et institutionnalisées, comme en Italie, en Espagne ou en Prusse, elle n’existe que très modestement, à partir des années 1830, dans les cours de géographie professés par Théophile Lavallée à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr. Il faut attendre les lendemains de la défaite française de 1870-1871 pour voir enfin une réaction se dégager dans le milieu militaire. Il faut quelques années encore pour faire naître un mouvement de pensée qui s’inspire largement de la géographie militaire dans les autres États européens. Dans les années 1880, s’achève une longue période de tâtonnements. Une nouvelle génération de géographes officiers s’affirme. Parmi eux, certains se font remarquer par leur enseignement et leurs publications qui proposent des réflexions nouvelles. Le premier connaît dans les années 1870-1890 un rayonnement étendu : Gustave-Léon Niox, commandant et pro­fesseur de géographie militaire à l’École supérieure de guerre, élève la discipline à un niveau jamais atteint jusqu’alors[1]. Par la publication de ses ouvrages, il parvient à la diffuser au-delà du milieu militaire, créant ainsi une géographie militaire parallèle à la géographie universitaire. Le deuxième, le commandant du génie et professeur Barré, reflète les conceptions conservatrices de la discipline. Il invente le concept de géogénie qui reprend les théories classiques, accorde le primat de l’analyse à la géographie physique et pérennise une forme de déterminisme géographique appliquée à la stratégie. Il est l’inspirateur moins connu d’une réflexion mettant étroitement en rapport l’espace, la stratégie et les transports. Conscient des mutations de la guerre engendrées par le développement de la vitesse et du transport de masse, il approfondit ses analyses et se consacre à la notion de voies de communications. Ses travaux annoncent déjà les problématiques des géographes militaires de l’entre-deux-guerres. Enfin, le troisième, Anatole Marga, polytechnicien et commandant du génie au début des années 1880, propose une pensée avant-gardiste. Refusant le déterminisme du champ de bataille, il cherche à établir un ensemble de règles. Les cinq volumes de Géographie militaire, publiés entre 1880 et 1884, s’imposent comme des références en la matière. Ils sont à la fois synthé­tiques compte tenu de l’importance du champ d’étude (l’Europe), didactiques et critiques. Ils exerceront encore une influence au début des années vingt auprès de la nouvelle génération des géographes militaires. La discipline se conceptualise et s’organise en géographie mathématique, physique, économique et politique en partie grâce à son action. Sa méthode apparaît également singulière pour l’époque. Elle s’oriente aussi bien vers la consultation de documents que le travail de terrain. Il apparaît comme l’une des grandes figures et appartient aux théoriciens de la discipline de la fin du xixe siècle jusqu’à la Grande Guerre. Comment Marga conçoit-il la géographie militaire et parvient-il à créer une école de pensée par ses méthodes de réflexion ? Il se signale par la spécificité de sa démarche et inscrit ses travaux à la fois dans une continuité et une rupture conceptuelles.

UNE œuvre MAGISTRALE

Né en 1843 d’un père marbrier sculpteur à Paris, Anatole Alexandre Marga entre à l’École polytechnique en 1863 et connaît, comme officier du génie, une carrière exemplaire. Lieute­nant à l’École du génie en 1867, capitaine de deuxième classe en 1870, de première classe en 1877, il commande en tant que colonel le 2e régiment du génie à Montpellier en 1897. Il devient général de brigade en 1901, et passe au cadre de réserve en 1905 pour des raisons de santé. Il meurt en 1906, atteint d’albumi­nurie. Sa carrière est ponctuée de plusieurs affectations à l’étran­ger. Il est attaché militaire à la légation de la République française en Hollande de 1884 à 1886, à l’ambassade de France à Madrid de 1889 à 1892. Il participe également à plusieurs campagnes comme beaucoup d’officiers de sa génération, en Algérie (mars-décembre 1870) et contre l’Allemagne (décembre 1870-mars 1871) où il se distingue aux batailles du Mans (10-12 janvier 1871). Il est fait chevalier de la Légion d’honneur en 1880, officier d’académie en 1882, officier de l’instruction publique en 1900 et reçoit plusieurs distinctions étrangères (commandeur de l’Ordre du Christ du Portugal en 1886, du Nicham Iftikhar la même année et chevalier de l’Ordre du Lion néerlandais peu après). Mais c’est à l’École de Fontainebleau qu’il rencontre une grande notoriété en tant que professeur de géographie militaire entre 1877 et 1884. D’esprit zélé et métho­dique, calme, sérieux et froid, parfois présentant une apparence triste selon l’un de ses supérieurs, il se consacre entièrement à cette discipline qui lui donne un rayonnement national et inter­national grâce, en grande partie, à la publication de ses cours entre 1880 et 1884[2].

Son œuvre demeure encore aujourd’hui l’une des plus impor­tantes de géographie militaire de la fin du xixe siècle et son influence s’exerce encore bien après la Première Guerre mon­diale. Elle se compose de cinq volumes. Les deux premiers portent sur la géographie militaire de la France. Dans le premier, les généralités sur la géographie et sur l’Europe, les frontières terrestres sont étudiées. Dans le deuxième, Marga traite des frontières maritimes, du plateau central, des statistiques mili­taires, de l’Algérie et des colonies[3]. Les trois autres volumes abordent les principaux États de l’Europe. Le premier traite des petits États du centre de l’Europe et de l’Allemagne, le deuxième de l’Autriche-Hongrie, le dernier de la péninsule des Balkans, la Russie, l’Asie mineure, l’Angleterre[4].

Les ouvrages du commandant Marga, dans les années 1880, connaissent un succès certain. L’engouement pour cette disci­pline, le faible nombre d’ouvrages de synthèse sur la France et l’Europe et, surtout, l’originalité de sa réflexion, lui assurent une réputation durable. Plusieurs éditions permettent de mettre à jour ses études. Mais, contrairement à Gustave-Léon Niox qui, à la même époque, publie une quantité d’ouvrages et s’investit dans un travail titanesque, Marga se limite à la publication de ces cinq ouvrages. Aucune autre étude ne vient les compléter. Appelé à d’autres responsabilités après un brillant passage à l’École d’application d’artillerie et du génie, il disparaît du milieu des géographes militaires.

UNE CONCEPTION AVANT-GARDISTE

Contrairement à ses prédécesseurs, Marga fait preuve d’une véritable originalité méthodologique. Il apparaît l’un des rares auteurs à expliciter la définition de la géographie de son temps avant d’approfondir la définition même de la géographie militaire.

La géographie se définit toujours comme “l’étude et la connaissance de la terre sous tous aspects”, mais Marga refuse de suivre une démarche encyclopédique et descriptive. Il récuse le principe de résumer la discipline à une aride nomenclature. Il la considère comme une “véritable science qui se rattache à un très grand nombre de branches du savoir humain[5]. La géographie se divise donc en plusieurs approches complémentaires. Il distingue d’abord la géographie mathématique incluant l’astronomie, la cosmographie, la géodésie, puis la géographie physique compre­nant la météorologie, la climatologie, la géologie, l’orographie et l’hydrographie. La géographie ne se limite pas au primat de la géographie physique. Elle comprend d’autres branches qui restent sinon récentes du moins peu académiques dans l’ensei­gnement universitaire et dans la pratique. Marga met en évi­dence l’existence d’une géographie politique comprenant l’ethno­graphie, la géographie historique, la géographie politique propre­ment dit, la géographie administrative. Il souligne, enfin, une dernière branche d’étude au travers de la géographie économique (avec la géographie agricole, la géographie minérale, la géogra­phie industrielle, la géographie commerciale et la statistique).

Le souci de définir la géographie correspond à une démarche encore rare durant les années 1870-1880. Il aspire, dans un but de clarification, à donner une conception rigoureuse de la géogra­phie générale d’abord, puis de la géographie militaire ensuite. Mais la véritable singularité de la pensée de Marga s’inscrit dans un autre registre, puisqu’elle affiche une opinion à contre-courant de la conception de la géographie militaire. Alors que tous les auteurs systématisent le rapport entre la géologie et la guerre, invoquant le déterminisme du champ de bataille dans les “joints d’assises terrestres”, Marga réfute cette assimilation et condamne l’absence d’esprit critique des précédentes études. Cette critique ouverte constitue une véritable révolution conceptuelle. La géographie militaire ne s’exprime plus dans son rapport avec la géologie mais avec un ensemble de données générales comme la climatolo­gie, la géographie politique et économique. Cette pensée connaît un impact certain à la fin des années 1880. Niox, comprenant son erreur d’interprétation, suit la démarche de Marga. À la suite de cette découverte, il renonce à la réédition du premier tome de la Géographie militaire, portant uniquement sur le rapport entre géologie et guerre, et le consacre à une étude générale sur la France. Marga remet en question tout un héritage intellectuel et culturel, ainsi qu’une méthode adoptée depuis le xviiie siècle. L’apport de Elie de Beaumont, dont le rapport entre géographie et géologie est exprimé dans Descrip­tion de la carte géologique de France, l’influence de la pensée allemande, notamment celle du géographe Daniel, sont mis en cause non comme source d’erreur mais comme une méthode incomplète.

La critique du déterminisme du champ de bataille par Marga (1880)[6]

La géologie indique les joints des assises qui composent chaque élément de la surface terrestre, assises qui primitivement étaient horizontales et qui ont été relevées, amenées au jour, par les bouleversements successifs qui ont formé les montagnes et les principaux accidents du sol. Ainsi la géologie fait assister au modelé de la croûte terrestre et fait saisir le plan général du dessin ; de la nature du sol dépendent la fertilité et la viabilité d’une contrée, c’est elle aussi qui fixe les matériaux employés dans les constructions des habitations, enfin elle a une très grande influence sur les mœurs des habitants et sur l’histoire des peuples ; mais il ne faut pas aller si loin que certains auteurs qui veulent tout rattacher à la géologie et qui en font la clef de l’histoire. Un célèbre géographe allemand, Daniel, qui, après Elie de Beau­mont, a basé sur la géologie l’étude de la géographie et dont les ouvrages, devenus classiques en Allemagne, en sont à leur vingt-cinquième édition, sans avoir pénétré en France, va beaucoup trop loin quand il dit : “La guerre qui domine l’histoire, est le soulèvement des peuples à la recherche de leur équilibre de juxtaposition, et c’est de cette recherche que sont sorties les combinaisons straté­giques qui instinctivement et par la seule force des choses se sont coordonnées aux joints d’assises terrestres”. Et autre part, le même géographe, patriote classique par excellence, basant ses prétentions non plus seulement sur une soi-disant communauté de langage, d’idées et d’histoire, dont il fait bon marché, mais sur la constitu­tion, l’enchevêtrement et la convenance générale des terrains, réclamait déjà avant la guerre de 1870 l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine à la patrie allemande et réclame encore la Suisse, la Belgique, la Hollande. C’est tirer des conséquences complètement fausses de faits parfaitement vrais, c’est vouloir justifier les plus grosses iniquités par des raisons qui n’ont aucune valeur.

Souvent les localités où se sont livrées de grandes batail­les, sont situées aux joints d’assises terrestres ; il n’y a rien d’étonnant à cela, car si les joints d’assises terrestres ont limité les échiquiers stratégiques, s’ils ont été le théâtre de nombreux combats, c’est qu’ils correspondent à des accidents de terrain ayant une grande valeur au point de vue stratégique et tactique. On peut donc dire que, si ce n’est pas la géologie elle-même qui influe sur les combinaisons de la guerre, elle intervient pourtant indirectement par le relief, par le modelé de la croûte terrestre qu’elle explique.

L’opposition au déterminisme du champ de bataille est clairement exprimée. La géographie doit s’ouvrir à une autre con­ception plus large et éviter le rapport systématique avec la géolo­gie. Cette conception de la géographie militaire, comme l’indique le passage ci-dessus, ne s’éloigne pas de la critique du primat de la géologie. L’auteur en appelle à une autre vision, englobant des aspects considérés jusque là comme très secondaires.

Sa conception de la géographie militaire est profondément avant-gardiste. Au lieu d’enfermer cette discipline dans des notions cloisonnées, il la considère comme une synthèse de la géographie générale traitée sous le rapport des questions mili­taires. La géographie militaire, selon lui, rassemble l’ensemble des sciences géographiques étudiées par des militaires, tout com­me la science de la guerre ne peut se concevoir sans l’étude de la géographie. La science de la guerre consiste à conduire les armées sur la surface du sol par les voies de communications qui y sont tracées et au milieu des obstacles que les montagnes et les eaux opposent à la marche des hommes et des chevaux : il s’agit de faire vivre ces armées au moyen des ressources que possède chaque pays ; il s’agit de les faire mouvoir, de manière à couvrir ou à menacer certains points stratégiques dont l’importance résulte de circonstances topographiques, politiques, économiques ; il s’agit de combattre dans de bonnes positions tactiques où les accidents du sol tournent à votre avantage ; enfin il s’agit encore de choisir toujours d’après des considérations topographiques et stratégiques les points qu’il convient de fortifier pour assurer la défense de l’État ou pour faciliter l’action des armées. Tels sont les buts principaux de la science de la guerre ; pour les atteindre, on est obligé de se guider d’après les indications fournies par la géographie[7]. La géographie militaire se veut un des fondements de l’art de la guerre. Marga lui attribue une place essentielle dans la conduite de la guerre et la définit par une pluralité de caractères. La géographie s’ouvre donc à d’autres domaines, ce qui explique que sa conception de la géographie militaire ne soit pas éloignée de celle de la géographie générale.

La géographie militaire se définit d’abord par la géographie mathématique car elle est indispensable à la réalisation des cartes topographiques qui servent à la conception des opérations militaires et des travaux de défense. Elle doit être envisagée aussi par la géographie physique qui permet de comprendre l’organisation des échiquiers stratégiques, des accidents de terrain. Son étude permet d’apprécier la nature et l’exploitation des obstacles, de repérer les futurs lieux d’affrontements, les difficultés à surmonter ou les avantages à connaître pour les armées. Par exemple, il considère que les routes sont praticables en toute saison sur des terres granitiques, alors qu’elles sont boueuses après les pluies de printemps et de l’automne, poussiéreuses en été sur des terres argileuses. L’étude de la géologie, de la topographie et de la climatologie, sans qu’il faille lui accorder une importance déterminante, est rendue nécessaire pour le mouvement des armées, les opérations défensives ou offensives, la manière de s’adapter et de vivre dans une contrée. Le troisième élément est la géographie politique. L’ethnographie sert à la connaissance des populations à commander ou à surveiller. La géographie historique permet de comprendre le passé des peuples, de raisonner sur l’histoire de leurs frontières, de tirer les enseignements des campagnes militaires précédentes. Enfin la géographie administrative sert directement la gestion administrative du territoire occupé. Les officiers doivent ainsi être formés à la connaissance des institutions et des coutumes des peuples susceptibles d’être dirigés. La géographie écono­mique constitue le quatrième pilier de cette définition de la géographie militaire. Son étude est rendue nécessaire par la conduite de la guerre. Il faut connaître les ressources des régions à occuper, pouvoir exploiter les productions agricoles et indus­trielles pour approvisionner les armées. La géographie des routes commerciales et des transports sert directement à la conduite de la guerre soit comme aide, soit comme objectif géographique. Enfin, la géographie militaire comprend la statis­tique, rendue indispensable par les données sur tout sujet. Cette définition de la géographie militaire se veut beaucoup plus complète et complexe que celle donnée par d’autres auteurs. Elle tend à réaliser une synthèse dans la démarche intellectuelle, à saisir un ensemble de données reflétant une pluralité d’approches.

Cette conception novatrice admet également la possibilité d’évolution. Marga met en garde contre l’immobilisme de la pensée et recommande de tenir compte des mutations du milieu et des hommes. Il en appelle à la recherche de données toujours actualisées et renouvelées, adaptées à la situation de guerre présente. La méthode apparaît plus rationnelle, elle place la discipline au rang de véritable science de la guerre. Sa maîtrise et sa connaissance sont rendues indispensables à l’officier et cette approche surclasse toutes les démarches antérieures. Le succès de cette méthode nouvelle, dans la théorie du moins, apporte à Marga une renommée certaine. Celui-ci se hisse au rang des grands théoriciens de la discipline en cette fin de siècle. Grâce à ses travaux, il est appelé à rédiger la définition de la géographie militaire, aux côtés d’autres officiers, dans le Nouveau diction­naire militaire[8] Sa pensée, au-delà des cinq volumes de la Géographie militaire, est ainsi assurée d’une certaine pérennité et influencera plusieurs générations d’officiers.

UNE NOUVELLE GÉOGRAPHIE MILITAIRE

La pratique d’une telle méthode suscite l’emploi de sources spécifiques. Marga fait preuve d’une démarche novatrice en définissant les instruments d’analyse que doit utiliser l’officier en complément des informations fournies dans ses ouvrages, et en recommandant de procéder à un travail de terrain. La carte constitue l’instrument essentiel d’étude de la géographie. “Les bonnes cartes sont précieuses, indispensables même, elles indi­quent la direction des cours d’eau, des chaînes de montagnes, des voies de communication, l’emplacement des villes, des lieux habités et autres particularités[9].

Mais l’auteur souligne les imperfections des cartes contem­poraines, notamment l’absence des altitudes, des accidents de terrain, des densités de population, des ressources agricoles et industrielles, enfin, des places fortes et lieux importants sur le plan militaire. Il recommande l’ancienne carte de France du génie militaire en quatre feuilles, à l’échelle 1/864 000, la nou­velle carte du génie en quatre couleurs, à l’échelle 1/500 000, les cartes publiées par le dépôt de la guerre, dites cartes d’état-major à l’échelle 1/80 000, et les cartes étrangères. Si les cartes demeu­rent incomplètes, l’usage de l’atlas reste à son tour déficient. Les différentes cartes, publiées dans l’atlas de Brné (Delagrave, 1875), sont inexactes et reproduisent uniquement le figuré du terrain datant de 1824. “Comme atlas, écrit-il, nous n’avons rien de parfait, rien même de bon, ils laissent à désirer au point de vue de la représentation du terrain et de l’exactitude des tracés”. À défaut de trouver des éditions françaises de qualité, Marga n’hésite pas à orienter l’officier vers les atlas allemands, notam­ment ceux de Sydow, de Kiepert et de Stieler, reconnus par l’exactitude, la qualité de l’exécution et de la reproduction. Quant aux ouvrages de géographie militaire, Marga met en évidence la rareté de leurs publications en France et recommande de se tourner vers les livres d’histoire militaire ou les descriptions des terrains des divers théâtres d’opérations. Il n’accorde aucun intérêt à la géographie militaire de Lavallée, qu’il considère trop pénible et peu utile, en raison de “ses arides nomenclatures de villes situées le long des fleuves” et de ses “considérations mili­taires [qui] ne sont pas à la hauteur des idées modernes”. À défaut de lectures en géographie militaire française de qualité, et en oubliant de citer les œuvres de Niox, Marga recommande de se consacrer à des ouvrages de géographie générale, notamment ceux de Levasseur, de Grégoire, d’Onésime Reclus, et des guides de voyage Joanne et Baedeker.

Parallèlement à la consultation de divers documents géné­raux et statistiques, Marga en appelle aussi au travail de renseignements sur place en temps de paix, pour vérifier les informations obtenues et apporter une mise à jour. En somme, il pose, pour la première fois, la question de l’intérêt du travail de terrain, qu’il nomme une reconnaissance[10]. Pour faciliter la reconnaissance, Marga préconise la distribution des cartes d’état-major mises à jour, des reproductions de cartes de pays étrangers et de documents statistiques, à l’instar de l’armée allemande qui en avait été pourvue en 1870 et avait suscité la surprise par la richesse des documents transportés par les cava­liers en reconnaissance. Ainsi, la nouvelle géographie militaire s’ouvre à des méthodes jusque là jamais explicitement abordées. Elle se compose désormais d’une double approche, par la consultation de documents diversifiés dans tous les domaines et le travail d’observation sur tous les aspects en rapport avec la préparation d’une campagne militaire.

La méthode théorique de Marga présente une conceptuali­sation de la géographie militaire. Dans la pratique de la disci­pline, l’auteur met en évidence une classification des concepts indispensables dans l’art de la guerre. Sa méthode d’analyse de l’espace témoigne de la recherche d’une vision globale et synthétique des informations indispensables pour l’officier. Elle débute généralement par une approche thématique dans laquelle sont abordés le relief et l’hydrographie, la population et les religions, les ressources économiques, enfin les voies de commu­nications. Marga met en rapport, dans ce premier temps, ces éléments avec des considérations proprement militaires, par l’étude des fronts et des positions défensives. À ce niveau inter­vient la géographie historique pour témoigner de l’importance stratégique de tel espace dans l’histoire des États. La situation temporelle demeure incontestable dans l’analyse car elle sert directement la compréhension de l’échelle spatiale. Dans un deuxième temps, Marga adopte une analyse régionale. Le terri­toire apparaît alors étudié précisément dans ses subdivisions spatiales, valorisant ainsi certains détails d’ordre stratégique et tactique. Enfin, dans un troisième temps, l’auteur accorde une importance décisive aux centres défensifs du territoire. Les voies de communication stratégiques, les places d’armes et les lignes de défenses sont décrites dans leur complexité et suscitent des considérations stratégiques. L’ensemble des ouvrages de Marga suit cette logique, avec parfois un ordre différent, et se présente de fait comme un ensemble de manuels complets, facilement utilisables pour l’officier.

Il résulte de cette démarche un certain nombre de concepts. Celui de frontière se situe au centre de son analyse spatiale, car il revêt une importance décisive sur un plan stratégique. Si Marga n’accorde pas d’intérêt à la limite politique en soi, il lui donne un sens militaire précis. La frontière ne doit être considé­rée que comme un atout ou un obstacle à la défensive ou à l’offensive. Elle “peut former une saillie dans le territoire ennemi, elle peut être enveloppante, elle peut être tracée en ligne droite[11]. Lorsque la frontière forme une saillie, l’offensive est facilitée mais est exposée aux mouvements de flancs de l’adversaire. D’autres éléments doivent être pris en compte encore comme la situation politique, les forces militaires et le milieu naturel. Leur combinaison doit être maîtrisée par le stratège pour exploiter toutes les situations possibles, ce qui justifie la connaissance d’une géographie globale des États pour concevoir et mener un plan militaire. Telle est la frontière du Tyrol autrichien, dont la saillie, entourée de montagnes et de positions dominantes, est à la fois une position avancée en Italie du Nord et en Allemagne du Sud et une position menacée par les hauteurs montagneuses de l’adversaire. En revanche, lorsque la frontière suit une ligne droite, l’attaque de front est facilitée par l’absence de risque de manœuvre enveloppante. Mais il faut encore, écrit-il, tenir compte du terrain qui peut jouer un rôle d’obstacle fondamental, tels le marais ou la chaîne de montagnes. La frontière, dans son étude géographique, constitue ainsi le point de départ de la réflexion stratégique mais elle ne joue pas systématiquement un rôle militaire. Lorsque la topographie et la nature du terrain n’offrent pas d’avantages au défenseur, celui-ci doit définir une autre frontière dite militaire ou stratégique dans une position arrière proche afin d’arrêter l’ennemi tout en préparant la concentration de ses armées. Ce schéma relatif à la frontière dans la stratégie renvoie à un second concept au cœur de ses analyses, qui est relatif aux obstacles naturels et artificiels.

L’obstacle naturel suscite une attention particulière dans l’œuvre de Marga. Selon lui, il est le support originel de la frontière naturelle. Le tracé d’une chaîne de montagnes ou d’un cours d’eau détermine les limites du territoire et devient parfois l’enjeu de contestations et de rivalités entre États. Marga attire l’attention du lecteur, dès le premier tome, sur cette question de géographie militaire, qui suppose une organisation défensive et des aménagements fortifiés adaptés à la topographie et aux techniques. Il montre aussi l’importance des marais, des lacs, des forêts, des bois, des steppes et déserts, des pays neutres dans la conduite de la guerre qu’il faut pouvoir exploiter ou éviter. Ces deux derniers concepts constituent les axes de réflexion straté­giques fondamentaux. La géographie militaire débute par la compréhension de ces deux éléments et leur étude nécessite forcément un savoir géographique ouvert autant sur la géogra­phie physique et mathématique que la géographie politique et économique. Cette pensée, profondément conceptualisée et nova­trice, justifie donc l’emploi d’une méthode d’analyse de la géographie militaire rigoureuse et rationnelle pour son époque. La portée de son œuvre est sans égale jusqu’en 1914. Bien en avance sur son temps, elle est souvent citée et devient une référence, surclassant les travaux de Niox, sans pour autant être comprise par ceux qui s’intéressent à la géographie militaire. Ses méthodes ne se retrouvent dans aucun des ouvrages des généra­tions suivantes. Elles restent uniques dans ce domaine et il faudra attendre la fin de la Première Guerre mondiale, notam­ment les travaux de Robert Villate, pour rencontrer une géographie militaire qui ne soit plus déterministe.

À la fin du xixe siècle, Marga, capitaine du génie et profes­seur adjoint à l’École d’application du génie et de l’artillerie, se distingue comme l’une des grandes figures fondatrices de l’École de géographie militaire. Son œuvre se veut complète par sa dimension autant didactique que scientifique. Elle fait preuve d’une recherche d’information et d’une capacité de synthèse peu communes sinon dans les œuvres de Gustave-Léon Niox, son homologue à l’École supérieure de guerre. Elle présente aussi une conception avant-gardiste. Elle s’éloigne de la primauté de la géographie physique qui domine alors, mais aussi d’une forme d’encyclopédisme qui était de bon ton d’affirmer à l’époque. Cette conception peut certes apparaître marginalisée par rapport à la multitude d’ouvrages qui s’appuient sur le déterminisme du champ de bataille. Mais son influence est plus grande. Sa pensée novatrice participe à la formation géographique de plusieurs générations d’élèves-officiers. Elle demeure une des références de la discipline jusque dans l’entre-deux-guerres. Ses successeurs ne manqueront pas de s’en inspirer.



[1]        Philippe Boulanger, La Géographie militaire (1876-1895) de Gustave-Léon Niox”, Stratégique, 4/2000, n°76, pp. 95-126.

[2]        La publication de ses cours est, jusqu’en 1880, interdite de diffusion par le ministre de la Guerre. L’importance des informations sur la défense territoriale de la France, contenues dans ses volumineux ouvrages, pouvait, en effet, constituer une source de renseignements pour une puissance adverse. SHAT 10 yd 876.

[3]        Anatole Marga, Géographie militaire, Généralités et la France, cours d’art militaire, t. 1 : Généralités sur la géographie et sur l’Europe, les fron­tières terrestres de la France, t. 2 : Frontières maritimes, plateau central, sta­tistique militaire, Algérie et colonies, Fontainebleau, imp. de l’École d’appli­cation, 1880 (3e éd.), 413 et 257 p.

[4]        A. Marga, Géographie militaire, Principaux États de l’Europe, Paris, Berger-Levrault, 3 tomes, 1884 (3e éd.), 201, 311 et 277 p.

[5]        Op. cit., tome 1, p. 3.

[6]        Op. cit., tome 1, pp. 5-6.

[7]        Op. cit., tome 1, p. 17.

[8]        Nouveau diction­naire militaire, Paris, Librairie militaire Baudoin, 1892, 854 p.

[9]        Op. cit., tome 1, p. 20.

[10]       Ces reconnaissances peuvent porter sur certains points particuliers : étude d’une contrée, d’une place forte, d’une frontière, reconnaissance d’une position militaire, d’un obstacle, d’un fleuve, d’une route, d’un chemin de fer. Elles sont faites par des officiers envoyés spécialement dans l’un de ces buts ou par les attachés militaires que chaque État entretient auprès des autres puissances. Ce sont ces derniers qui sont chargés de fournir tous les rensei­gnements relatifs à l’armée, aux modifications apportées à son organisation, à son armement, à sa tactique, c’est-à-dire toutes les données statistiques permettant de se rendre compte de la puissance militaire du pays considéré”, op. cit., tome 1, p. 23.

[11]       Op. cit., tome 1, p. 24.

 

 

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