La géographie militaire au Canada
1867-2002 : une approche
qui reste à développer

Jean Martin

e Canada[1], a-t-on souvent répété, est un pays domi­né par sa géographie. Deuxième pays du monde par la taille, le Canada s’étend sur près de dix millions de kilomètres carrés de plaines, de montagnes, de vallées, de glace et d’eau, quelques rares régions densément urbanisées alternant avec des zones agricoles intensivement exploitées et de vastes étendues non habitées, couvertes de forêts ou de toundra. Le territoire est partagé entre plusieurs bassins hydrographiques importants et neuf grandes “régions naturelles”[2]. Peut-on toutefois s’attendre à ce que cette emprise du terrain trouve écho dans une importance équivalente des études géographiques au Canada ? Les premiers départements de géographie n’ont été ouverts qu’à la fin des années 1940 au Canada, mais ils se sont rapidement multipliés et on retrouve aujourd’hui des géographes dans la plupart des universités du pays et dans divers autres instituts et organismes de recherche[3]. Ils ont produit de nom­breux atlas et études de toutes sortes sur le territoire canadien, un fort contraste avec le très petit nombre de travaux publiés avant la Deuxième Guerre mondiale.

Il n’y a cependant pas que la géographie qui ait imposé sa domination sur ce pays, dont le statut a longtemps été celui d’une colonie française puis britannique, avant glisser dans la “zone d’influence” de son puissant voisin du sud. L’étude de la géogra­phie canadienne a, par conséquent, d’abord été orientée par les intérêts de la France, puis par ceux de la Grande-Bretagne, avant de devenir une affaire plus spécifiquement canadienne ou à tout le moins nord-américaine. Quant à la géographie militaire canadienne elle attend toujours, nous semble-t-il, de véritable­ment émerger. Historiquement, le Canada, ayant toujours fait partie d’un empire ou été un membre mineur d’une alliance internationale, il n’a jamais vraiment eu à se soucier de ce genre de question et il a généralement eu tendance à laisser à la puis­sance dominante le soin de préciser la place qui serait la sienne dans le paysage géopolitique mondial.

Une géographie militaire canadienne ?

Le Canada n’a pas d’ambition expansionniste et il n’a pas non plus d’ennemi “naturel” depuis la normalisation de ses relations avec son seul voisin immédiat, dans la seconde moitié du xixe siècle. Ses relations extérieures ont en plus été, jusqu’en 1931, en grande partie dirigées par les politiques impériales britanniques. Il ne ressentait donc pas le même besoin que les pays européens qui se côtoient et s’affrontent constamment de développer ce que certains appelleraient une pensée géopolitique propre. Son isolement géographique lui a conféré une certaine sécurité naturelle et c’est à assurer et à développer cette sécurité qu’il consacrait l’essentiel de ses efforts en matière de défense. En dehors du soutien qu’il apportait de façon aussi enthousiaste qu’épisodique aux entreprises guerrières de la mère-patrie, le Canada ne demandait en général qu’à être laissé tranquille sur cette immense île qu’il s’était bâtie entre trois océans et un grand voisin considéré comme bienveillant.

Ce voisin ne s’est toutefois pas toujours montré aussi bien­veillant et le Canada ne s’est pas toujours montré aussi ouvert non plus à son endroit. Pendant près d’un siècle, les relations ont en fait été très tendues entre les nouveaux États-Unis et les colonies du nord restées fidèles à la Couronne britannique[4]. Cette période, marquée par de nombreux accrochages et même une guerre ouverte, a laissé des traces qui mettront du temps à s’effa­cer dans la mentalité canadienne. L’ennemi américain restait, pour certains, le seul à pouvoir menacer le territoire canadien et on peut dire que c’est cette menace qui est, jusqu’à un certain point, à l’origine de la première approche canadienne de la géographie militaire. Au moins jusqu’au début des années 1920, les militaires canadiens ont élaboré des plans en prévision d’une guerre possible avec les États-Unis[5].

La géographie militaire canadienne, jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, est celle de l’Empire britannique. Le livre qui trône sur les rayons de la bibliothèque du Collège militaire royal de Kingston est celui du major D.H. Cole[6], dans lequel le Canada occupe la vingtaine de pages du chapitre XIII, ce qui se situe dans la bonne moyenne, mais assez loin derrière l’Inde et la Birmanie (38 pages), le Pacifique (32), le Moyen-Orient (29) ou même l’ensemble constitué par l’Australie et la Nouvelle-Zélande (26), par exemple. Comme pour les autres parties de l’Empire, le chapitre canadien (qui inclut aussi Terre-Neuve) s’attarde à décrire les ressources naturelles et les capacités économiques du pays, ses infrastructures de transport et de communication, avec un accent particulier sur la navigation et les chemins de fer. La situation militaire est exposée en fonction de la défense côtière et de la protection du commerce maritime. La menace américaine y est qualifiée d’inconcevable : “Ties of race, language, sport, finance, industry and commerce bind Canada and her great neighbour[7]. Le véritable problème du Canada , explique le major Cole, “is not military attack but peaceful absorption by a powerful and wealthy neighbour[8].

Un ouvrage du même genre a également été publié en 1936 par A.G. Boycott, du service éducatif de la RAF[9]. Plus riche en informations que le livre de Cole, l’ouvrage de Boycott est manifestement davantage destiné à un usage didactique et l’analyse y est moins développée. L’évaluation de la situation militaire du Canada couvre à peine une page, dans laquelle la possibilité d’une attaque venant des États-Unis est tout de même évoquée, l’auteur précisant que, dans un tel cas, “little could be done for the Defence of the Dominion[10]. On mentionnera aussi plus rapidement l’ouvrage publié pour la première fois en 1908 par J. Fitzgerald Lee, beaucoup moins détaillé que les deux pré­cédents[11]. La bibliothèque du Collège militaire contient d’autres ouvrages britanniques plus anciens qui abordent la géographie militaire de façon plus générale : Outlines of Military Geography (1900), Geography in Relation to War (1907), An Introduction to Military Geography (1909) et The Outlines of Military Geography (1911) ont tous été rédigés avant la Grande Guerre par des officiers supérieurs britanniques, sauf le premier qui est l’œuvre d’un lieutenant de réserve et avocat londonien[12]. Au sortir de la guerre paraît aussi The Strategic Geography of the Great Powers, qui réunit les conférences données en 1917 par le géographe Vaughan Cornish aux officiers britanniques qui servent en France[13].

Après la Deuxième Guerre mondiale paraît enfin ce qui est, à notre connaissance, le seul livre qui se soit jamais présenté comme un ouvrage de géographie militaire au Canada. C’est le Directorate of Military Training du ministère de la Défense nationale du Canada qui a mandaté George H.T. Kimble, directeur du département de géographie de l’Université McGill (Montréal), pour produire un manuel destiné à la formation des officiers de l’armée[14]. Le livre, d’un peu moins de 200 pages, se présente comme une série de leçons générales sur la géographie canadienne, dans lesquelles l’aspect militaire n’occupe pas une très grande place. C’est, en dépit de son titre, davantage un manuel d’introduction à la géographie canadienne destiné aux militaires qu’un véritable ouvrage de géographie militaire. Chaque leçon présente une description relativement succincte (généralement moins de 15 pages) sur un thème différent, ordi­nairement accompagnée d’une ou deux cartes à très grande échelle et de quelques tableaux statistiques. Cinq sujets de discussion, ou de réflexion, sont proposés à l’étudiant à la fin de chacun des dix chapitres.

Après un court premier chapitre consacré à la situation générale du Canada dans le monde, Kimble consacre les deux chapitres suivants aux questions climatiques, à la végétation et à la faune. Les activités humaines ne sont abordées qu’au cin­quième chapitre qui est consacré à l’agriculture ; puis ce sont les ressources minérales et énergétiques (chapitre 6), l’industrie manufacturière (7), le commerce extérieur (8) et les transports (9). Le dernier chapitre s’intéresse à la situation démographique du pays. Rien de très avant-gardiste comme approche ni de particulièrement approfondi comme traitement, malgré la mention “confidentiel” qui est apposée au document[15]. George Kimble n’est visiblement pas un géographe militaire et il est fort probable qu’il n’ait jamais prétendu vouloir le devenir ; toute sa carrière est consacrée à de tout autres questions, comme les explorations et la cartographie anciennes, la climatologie et la géographie du continent africain[16].

Ce livre de 1949 est le seul document publié par le ministère de la Défense nationale du Canada à avoir jamais porté le titre de “géographie militaire”, ce qui démontre le peu d’intérêt (et d’une certaine façon l’ignorance) des militaires canadiens pour ce champ d’étude. En fait, on assiste au Canada à une curieuse situation dans laquelle on voit des militaires qui se trouvent très tôt et très intensivement engagés dans l’exploration du territoire canadien, mais qui se montrent en même temps très peu enclins à développer de véritables études de géographie militaire. Des cartographes et des arpenteurs, l’armée canadienne en a toujours eus un grand nombre, mais il semble que les géographes attendent toujours d’y faire leur entrée. Encore aujourd’hui, on aura beaucoup de peine à trouver ne serait-ce qu’un seul géographe employé à ce titre parmi les quelque 60 000 militaires et 80 000 civils du ministère de la Défense nationale du Canada.

Il n’y a pas de département de géographie à la seule institu­tion destinée à la formation des officiers canadiens, le Collège militaire royal de Kingston, seulement un professeur régulier qui se trouve attaché au département des Sciences politiques et économiques[17]. Quelques cours optionnels d’introduction à la géographie canadienne et mondiale sont bien offerts, mais un cadet peut très bien compléter son programme d’étude et obtenir sa commission sans jamais suivre un seul cours de géographie. Aucun des cours inscrits à l’annuaire de l’institution ne porte spécifiquement sur la géographie militaire, mais les étudiants de troisième et quatrième années peuvent s’inscrire à l’un ou l’autre des deux cours qui traitent de géopolitique. Des cours de géographie sont également offerts aux cycles supérieurs pour les officiers qui souhaitent poursuivre des études de stratégie, par exemple, mais on ne peut pas dire que la géographie militaire ait vraiment fait son entrée dans le cursus de formation des officiers canadiens.

Changement d’empire

Lorsque l’on consulte les rayons de la bibliothèque du Collège militaire, on retrouve plusieurs ouvrages publiés après la Deuxième Guerre mondiale et qui s’intéressent à la géographie d’un point de vue militaire. La plupart sont américains et il n’y en a certainement plus aucun qui oserait traiter d’empire ou même de zone d’influence britannique. Certains ont même été publiés sous les auspices du secrétariat à la Défense ou d’un autre ministère américain[18]. L’ouvrage de Kimble, même s’il était publié par le ministère canadien de la Défense, adoptait lui-même déjà en 1949 une approche plutôt continentaliste. Curieux symbole, par ailleurs, que ce géographe britannique qui vient, au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, produire une géographie militaire canadienne, pour s’en aller tout de suite après faire tout le reste de sa carrière aux États-Unis. Il semble bien que les Canadiens étaient destinés à ne jamais prendre eux-mêmes en main l’étude de leur géographie militaire.

En dehors des cercles officiels, on ne peut pas dire non plus que la géographie militaire ait fait beaucoup d’adeptes au Canada. En parcourant la bibliographie compilée en 1993 par Michael Conzen, Thomas Rumney et Graeme Wynn[19], par exem­ple, on retrouve quelques études sur l’exploration et la carto­graphie militaire du continent, quelques atlas militaires et quelques publications sur les ouvrages de défense en Amérique du Nord, mais aucun titre qui s’approche vraiment d’une analyse géographique de la situation militaire canadienne. Nous n’avons pu en fait dénicher qu’un seul mémoire de maîtrise qui se présente véritable­ment comme une étude de géographie militaire canadienne[20]. A Military Geography of the Great Lakes Area s’intéresse à une région qui s’est souvent retrouvée au coeur de l’histoire militaire canadienne, celle des Grands Lacs que se partagent le Canada et les États-Unis, à la source du grand fleuve Saint-Laurent.

L’auteur, Robert McDaniel, était officier au Princess Patricia’s Canadian Light Infantry lorsqu’il a effectué son étude à l’université de Western Ontario, en 1954. Le tiers des quelque 180 pages du mémoire sont spécifiquement consacrées aux questions de défense, même si, comme l’indique le titre, une bonne partie s’intéresse aussi à l’importance écono­mique de la région. McDaniel s’attarde étonnamment assez peu sur le passé militaire de la région, zone traditionnelle de contact et de conflit entre les voisins américains et britanniques, puis canadiens. Il ne manque naturellement pas de rappeler que c’est autour des grands lacs Érié et Ontario que s’est pour une large part jouée l’issue de la guerre de 1812 à 1815 entre les États-Unis et l’Améri­que du Nord britannique et il revient aussi sur l’importance stratégique du corridor des Grands Lacs et du Saint-Laurent. McDaniel a cependant rédigé son mémoire en 1954, en pleine guerre froide, et son étude est fortement imprégnée de cet état d’esprit qui régnait au Canada au lendemain de la guerre de Corée. Le spectre d’une Troisième Guerre mondiale y est ouverte­ment évoqué, avec un accent porté sur la vulnérabilité de la région industrielle des Grands Lacs, non pas face à une éventuelle menace venue du sud, mais qui viendrait cette fois du nord.

L’étude de McDaniel poursuit en cela la tendance amorcée pendant l’entre-deux-guerres et qui s’est accentuée après la Deuxième Guerre mondiale. La constante et très rapide amélio­ration des performances observées dans le domaine de l’aviation militaire depuis les années 1920 a clairement démontré que le Canada ne pouvait plus s’en remettre à son relatif isolement pour assurer sa défense devant les menaces potentielles venues d’Europe et d’Asie. Les avions et bientôt les missiles soviétiques pouvaient désormais facilement atteindre n’importe quel point du territoire canadien, une possibilité qui a manifestement eu une grande influence sur le choix du sujet d’étude de McDaniel. Il écrit dans le résumé de son mémoire : “This area is the ‘heartland’ of the free world and its defence is a major and necessary undertaking”.

Déjà à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, le capitaine d’aviation A. Carter lançait l’alerte : “It can be done[21]. Ce cri d’alarme faisait référence à cette nouvelle vulnérabilité canadienne devant des attaques ou des infiltrations venues du nord. Les avions de l’époque pouvaient encore difficilement lancer des attaques à partir du continent européen, mais le capitaine Carter insistait sur le danger de voir un ennemi venir installer dans les régions isolées du nord canadien des bases à partir desquelles les régions habitées du sud pourraient être atteintes. Le nord devenait la nouvelle frontière à défendre et les militaires avaient d’ailleurs déjà commencé à s’en occuper depuis quelques années. Pour les États-Unis, il s’agissait davantage de repousser plus loin une ligne de défense que d’en changer l’orientation : du temps des tensions avec la Grande-Bretagne, la frontière nord avec le Canada devait être surveillée ; la première ligne de défense se trouvait donc pour les Américains simplement repoussée plus loin, le Canada se trouvant désormais englobé dans la zone de défense continentale nordaméricaine. L’établisse­ment du Joint Board on Defence, en 1940, et la construction des réseaux de stations radars qui a suivi sont les premières mani­festations de cette nouvelle réalité ; la mise sur pied du NORAD et, bientôt, de la zone continentale de défense poursuivent cette intégration[22].

Ce sont probablement les historiens, plus que les géogra­phes, qui se sont intéressés aux questions militaires reliées à la géographie canadienne. Les sujets militaires étant très peu populaires dans les milieux académiques canadiens, il n’est guère surprenant de constater le peu d’intérêt de la part des géogra­phes œuvrant dans les départements universitaires. L’histoire militaire a quant à elle reçu un peu plus d’attention, surtout chez les Canadiens anglais, et il est donc arrivé que quelques-uns d’entre eux ont pu développer un certain intérêt pour les aspects spatiaux des problèmes qu’ils abordaient. Le colonel Charles P. Stacey est peut-être le meilleur exemple du genre, mais il faut aussi parler de Richard A. Preston, déjà mentionné plus haut[23]. Leurs travaux remontent toutefois à la période 1940-1970 et ils n’ont guère trouvé d’écho au cours des décennies suivantes. Un intérêt nouveau semble cependant vouloir se manifester ces dernières années avec la publication, notamment, de The Cana­dian Military Atlas et de Forging a Nation, Perspectives on the Canadian Military Experience[24].

Lui aussi l’œuvre d’un historien, l’atlas de Zuehlke et Daniel est davantage une histoire militaire canadienne par les cartes qu’un véritable ouvrage de géographie militaire, mais il marque à tout le moins un retour vers certaines préoccupations spatiales dans l’étude de l’histoire militaire canadienne. Quant à l’ouvrage collectif Forging a Nation, on y retrouve deux textes dont le titre même évoque l’idée de géographie et qui reprennent deux thèmes récurrents de la pensée militaire canadienne du dernier siècle : la défense de la très longue façade côtière du pays et celle de ses immenses régions nordiques. Dans “Geography and History : The Six Fathom Line of Canadian Naval Policy” (pp. 288-306), le capitaine de corvette Gregg Hannah reprend les thèses déjà avancées par les promoteurs de la création et du développement de la marine canadienne, pendant la première moitié du xxe siècle, pour faire ressortir les carences de la politique navale canadienne. Ces thèses s’appuient sur la quasi-insularité du Canada, entouré de trois grands océans, pour faire valoir que les Canadiens devraient se considérer comme une nation maritime et adopter les politiques qui leur permettraient de tirer profit de cette situation, plutôt que de remettre leurs responsabilités, et les bénéfices qui en découlent, à des puissances protectrices extérieures. Le lieutenant-colonel Bernd Horn, dans “Gateway to Invasion or the Curse of Geography ? The Canadian Arctic and the Question of Security, 1939-1999” (pp. 307-332), relate l’évolu­tion de la politique canadienne en rapport avec l’importance nouvelle acquise par les régions nordiques dans la stratégie de défense. Le lieutenant-colonel Horn, qui enseignait lui aussi l’histoire au Collège militaire royal de Kingston, soutient que le Canada s’est en fait, depuis la Deuxième Guerre mondiale, davantage soucié dans le nord d’assurer la protection de sa souveraineté contre les empié­tements réels ou appréhendés de son allié américain plutôt que de contribuer avec lui à la défense commune du continent.

La contribution militaire à la cartographie du Canada

S’il ne s’agit pas à proprement parler de géographie militaire, il convient tout de même de souligner l’importante contribution des militaires à l’exploration et à la cartographie du Canada. Depuis l’arrivée des troupes britanniques dans la seconde moitié du xviiie siècle, les militaires ont joué un rôle majeur dans la cartographie des régions isolées comme dans celle de plusieurs zones habitées et ce rôle ne s’est guère démenti jusqu’à ce jour. Les militaires ont souvent été les seuls à pouvoir réunir les ressources humaines et matérielles nécessaires à l’exploration et à l’arpentage des régions éloignées et c’est sur eux que le gouverne­ment canadien s’est largement reposé pour obtenir les informa­tions qu’il lui fallait pour développer ses réseaux de transport, les exploitations minières ou implanter de nouveaux établissements humains.

Samuel de Champlain, premier gouverneur français à Québec et lui-même géographe, avait cartographié les terres qui bordent le Saint-Laurent dès le début du xviie siècle. Au fur et à mesure que les Français puis les Anglais remontaient les rivières pour aller s’installer plus à l’ouest, jusqu’au Grands Lacs et bientôt au-delà, de nouvelles cartes furent produites qui n’étaient souvent que de simples plans d’itinéraires ne donnant qu’un assez vague aperçu des divers éléments du paysage. Le long du Saint-Laurent et de certains de ses grands tributaires, des seigneuries furent concédées qui durent être arpentées puis subdivisées en lots. Cet arpentage était cependant d’une préci­sion très variable et ne s’étendait que très rarement au-delà de quelques kilomètres à l’intérieur des terres.

Après la conquête britannique de 1763, la première tâche à laquelle s’attaqua le gouverneur militaire de la colonie fut la cartographie et le recensement des ressources humaines et matérielles du territoire ; dans chaque paroisse, les arpenteurs avaient ordre de noter scrupuleusement le nombre d’hommes en âge de porter les armes. Les Britanniques n’avaient d’ailleurs pas attendu d’obtenir le contrôle du pays pour commencer à en dresser la cartographie. La flotte d’invasion qui arriva devant la forteresse de Louisbourg en 1757 comptait parmi ses officiers deux des plus grands cartographes européens de l’époque, Samuel Holland et Joseph Frédéric Des Barres. Pendant leurs travaux d’arpentage à Terre-Neuve, autour de Louisbourg et dans d’autres secteurs du golfe du Saint-Laurent, un jeune apprenti les accompagnait qui amorçait alors une brillante carrière d’explorateur et de géographe : le maître de navigation James Cook[25].

La géographie britannique en Amérique du Nord sera, par la suite, toujours fortement préoccupée de questions militaires. Jusqu’à ce que les colons britanniques viennent s’établir en masse au nord du Saint-Laurent et des Grands Lacs, le conqué­rant dut se maintenir au milieu d’une population dont la loyauté restait incertaine, mais c’est surtout à partir de la révolte des treize colonies du sud que la Grande-Bretagne vit sa position le plus sérieusement compromise en Amérique du Nord. Au cours du siècle suivant, l’Amérique du Nord britannique devait tou­jours se sentir un peu assiégée par son populeux et entreprenant voisin du sud. Les travaux de Joseph Bouchette, par exemple, sur la géographie du Haut et du Bas-Canada, dans les premières décennies du xixe siècle, font toujours une large place aux questions militaires[26].

En 1865, W. Howard Russell publiait une sorte de journal d’observations de voyage qui se voulait “a third and concluding volume of ‘My Diary, North and South’”[27]. Intitulé Canada ; its Defences, Condition, and Resources, le livre fait une très large place à l’appréciation des capacités et des problèmes militaires des régions que l’auteur a visitées, au Canada mais aussi aux États-Unis. Le conflit latent entre les deux voisins apparaît même un peu comme la toile de fond aux observations et réflexions de l’auteur, docteur en droit, ancien directeur de l’Army and Navy Gazette (Londres) et correspondant de guerre en Crimée, en Inde et aux États-Unis. Les deux grandes cartes qui accompagnent l’ouvrage mettent également l’accent sur les grandes voies de communication et les zones de contestation entre les puissances voisines.

L’État-major du ministère de la Milice du Canada créa en 1903 un Intelligence Department qui comprenait une Mapping Branch[28]. La milice canadienne entreprenait alors une ère de spécialisation qui allait entraîner la création de plusieurs services de soutien, dont celui de l’arpentage et de la carto­graphie militaires fut l’un des premiers. Les opérations de cartographie à l’échelle très britannique d’un pouce pour un mille (1/63 360) débutèrent en 1904 et près de 4 600 kilomètres carrés avaient été arpentés à la fin de l’année suivante. À partir de 1909, les cartes pourront être imprimées au Canada sur la presse achetée l’année précédente par le capitaine T.V. Anderson ; elles devaient jusque-là être imprimées à Londres, en Angleterre. Devenue la Survey Division (1906), puis la Topographical Survey Section (1922), la Geographical Section (1925), l’Army Survey Establishment (1946) et, finalement, le Mapping and Charting Establishment (1966), l’unité militaire chargée des opérations d’arpentage et de cartographie a servi un peu partout à travers le monde depuis près d’un siècle et produit des millions de documents cartogra­phiques couvrant des territoires aussi différents que le désert égyptien, les montagnes du Kosovo et les espaces glacés du grand nord canadien.

La difficulté de visiter et de mesurer les éléments d’un terri­toire aussi vaste et souvent aussi difficilement accessible que celui du Canada a incité à utiliser les pilotes et les appareils rendus disponibles par la fin de la Première Guerre mondiale pour lancer, à partir des années 1920, un vaste programme de photographie aérienne[29]. Le colonel H.S.L. Winterbotham décri­vait en 1926 devant The Royal Geographical Society de Londres les efforts extraordinaires déployés par les équipages de la Royal Canadian Air Force dans les opérations de photographie aérien­ne destinée à la cartographie du territoire canadien[30]. Très impressionné par les techniques utilisées autant que par l’ampleur de l’entreprise, le colonel Winterbotham n’hésitait pas à proposer plusieurs aspects du modèle canadien à ses compa­triotes pour inspirer le développement de projets semblables en Grande-Bretagne, même si les conditions y différaient considé­rablement de celles qu’on peut retrouver au Canada. Les opéra­tions de photographie aérienne et d’arpentage de la RCAF attein­dront l’Arctique en 1931 et elles auront couvert plus de deux millions de kilomètres carrés à la veille de la Deuxième Guerre mondiale. En 1941, les militaires avaient cartographié 150 000 kilomètres carrés du territoire canadien depuis le début des activités de la Mapping Branch, en 1904. Dix ans plus tard, le Director of Military Survey pouvait encore fièrement déclarer qu’environ la moitié des cartes topographiques publiées à ce jour au Canada étaient le résultat du travail effectué par les arpen­teurs militaires[31].

Les activités d’arpentage des Forces canadiennes se sont poursuivies dans le nord après la guerre, mais les opérations normales de cartographie ont été peu à peu remises au Service géodésique du Canada. Les militaires canadiens, qui ont long­temps produit une large part des cartes à usage civil, travaillent maintenant en étroite collaboration avec les services qui sont aujourd’hui chargés de cette tâche par le gouvernement fédéral. Le Service de cartographie des Forces canadiennes cohabite aujourd’hui à l’intérieur d’un même édifice d’Ottawa avec le Service géodésique, le Service hydrographique, la Commission géologique et divers autres services reliés à la cartographie au Canada, avec lesquels les contacts sont quotidiens.

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Pourquoi raconter l’évolution d’une géographie militaire canadienne qui a finalement si peu d’histoire ? Peut-être que ce qui rend la chose intéressante, c’est justement de constater l’absence presque totale d’intérêt de la part des Canadiens pour ce domaine. J’avoue m’être attendu à trouver un peu plus de matériel lorsque j’ai entrepris mes recherches sur ce sujet, mais j’ai vite dû me rendre à l’évidence et reconnaître que, proba­blement encore une fois en raison de son passé colonial, le Canada avait plus ou moins négligé un aspect important de ce qui constitue son identité, certains diraient son caractère national, laissant à d’autres le soin de se poser pour lui les questions qui auraient normalement dû le préoccuper. On peut voir dans l’absence de voisin menaçant une cause majeure de ce manque d’intérêt pour la géographie militaire, mais la prémisse pourrait être rejetée par certains et elle n’explique pas pourquoi les historiens ont semblé démontrer davantage d’intérêt que les géographes.

Quoi qu’il en soit, il semble y avoir en ce moment un regain d’intérêt pour les questions militaires en général et pour la géographie militaire en particulier ; on peut espérer que le Canada saura cette fois y apporter une certaine contribution. Il faudra probablement pour ce faire qu’un contact puisse être établi entre l’institution militaire et les géographes canadiens. Le mot géographie semble n’évoquer pour le moment chez les militaires canadiens que la seule idée de dresser et de produire des cartes. La pensée géographique pourrait certainement être plus répandue chez les militaires, mais les géographes canadiens auraient eux aussi avantage à se tourner vers une spécialité qu’ils ont beaucoup trop négligée au cours des soixante dernières années.



[1]        Le Canada actuel trouve son origine dans la confédération créée en 1867 autour des quatre provinces du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Écosse, de l’Ontario et de Québec. Six autres provinces, le Manitoba (1870), la Colombie-britannique (1871), l’Île-du-Prince-Édouard (1873), la Saskat­chewan (1905), l’Alberta (1905) et Terre-Neuve (1949) se joignirent à elles au cours des décennies suivantes.

[2]        Les classifications peuvent varier. Les neufs régions naturelles évo­quées ici sont celles présentées par l’Atlas national du Canada (1986) et qui tiennent compte des aspects climatiques autant que des types de végétation et du relief.

[3]        L’Université de Toronto a en fait été la seule à créer un département de géographie au cours de la décennie précédente, celles de la Colombie-Britannique et de Western Ontario se contentant d’accorder à la discipline un statut mineur à l’intérieur de leur département de géologie.

[4]        La guerre d’Indépendance américaine commence par une expédition lancée contre les possessions britanniques du Canada et Québec devra subir un long siège en 1775. Les relations resteront tendues entre les deux voisins après la signature du traité de Paris et l’installation au Canada d’un grand nombre d’Américains restés loyaux à la Couronne. La Guerre de 1812 à 1815, dans laquelle les volontaires canadiens appuyés par les troupes britanniques réussirent à contenir les forces des États-Unis est souvent perçue par les Canadiens anglais comme une sorte d’acte fondateur pour la nation canadienne.

[5]        La découverte du maintenant célèbre Defence Scheme n° 1, élaboré en 1921, a fait couler beaucoup d’encre au cours des années 1960 et 1970. Certains arrivaient mal à imaginer que le plan de défense numéro un du Canada ait pu encore évoquer la possibilité d’une guerre avec les États-Unis et même d’attaques canadiennes en sol américain pendant les années 1920. Le Defence Scheme n° 1 n’était qu’un exercice d’analyse et de préparation pour faire face à l’une des menaces possibles à la sécurité canadienne, d’autres plans concernant d’autres menaces furent aussi élaborés, mais le Defence Scheme n° 1 démontre tout de même la persistance de l’idée d’une menace américaine pour les militaires canadiens. Le colonel J. Sutherland Brown, responsable de sa conception, s’était même rendu incognito, avec des membres de son personnel, en expédition de reconnaissance à travers le territoire américain. S’il en montre la persistance, le Defence Scheme n° 1, marque aussi la fin des plans de défense canadiens contre les États-Unis ; il ne fut d’ailleurs jamais reconnu officiellement par les supérieurs du colonel Sutherland Brown, qui ordonnèrent d’en détruire tous les exemplaires en 1931. Rappelons d’ailleurs que les États-Unis élaboraient à la même époque des plans semblables de guerre possible avec le Canada. Voir Richard A. Preston, The Defence of the Undefended Border. Planning for War in North America, 1867-1939, Montréal et London (Ontario), McGill-Queen’s University Press, 1977, pp. 213-233 ; et “Buster Brown was not Alone : American Plans for the Invasion of Canada, 1919-1939”, Canadian Defence Quarterly, vol. 20, n° 1, août 1990, pp. 29-37.

[6]        D.H. Cole, Imperial Military Geography, Londres, Sifton Praed, 1ère édition 1924. Nous nous référons dans ces pages à la neuvième édition, de septembre 1937.

[7]        Ibid., p. 208.

[8]        Ibid., p. 211.

[9]        The Elements of Imperial Defence. A Study of the Geographical Features, Material Resources, Communications, and Organization of the British Empire , Aldershot , Gale & Polden, 1936.

[10]       Ibid., p. 169.

[11]       Imperial Military Geography, Londres, William Clowes and Sons, 1908, 1922 et 1923.

[12]       T. Miller Maguire, Outlines of Military Geography, Cambridge, Cambridge University Press, 1900 ; E.S. May, Geography in Relation to War, Londres, Hugh Rees, 1907 ; E.S. M, An Introduction to Military Geography, Londres, Hugh Rees, 1909 ; A.C. MacDonnell, The Outlines of Military Geography, Londres, Hugh Rees, 1911.

[13]       Vaughan Cornish, The Strategic Geography of the Great Powers, Londres, George Philip & Son, 1918.

[14]       George H.T. Kimble est un Anglais qui a fait ses études et a enseigné en Grande-Bretagne avant la guerre. Officier du service météorologique de la Royal Navy pendant la guerre, il commence dès 1945 à enseigner à l’Univer­sité McGill (anglophone), à Montréal. Son doctorat lui est accordé par l’Université de Montréal (francophone) en 1948. Il part deux ans plus tard pour les États-Unis, tout de suite après la publication de son livre sur la géographie militaire canadienne, où il fera le reste de sa carrière, avant de se retirer en France, puis en Angleterre.

[15]       Le livre n’inclut ni bibliographie ni référence, mais les lectures complé­mentaires qui sont suggérées laissent croire que les sources principales de Kimble sont l’Annuaire du Canada et deux ouvrages de géographie générale publiés récemment : A.W. Currie, Economic Geography of Canada, Toronto, Macmillan, 1945 ; et Griffith Taylor, Canada, Londres, Methuen, 1947.

[16]       Mise à part son expérience de temps de guerre au service météorolo­gique de la Royal Navy, rien n’indique que George Kimble ait été particu­lièrement qualifié ni même intéressé par la géographie militaire.

[17]       Renseignements tirés de l’annuaire des cours de premier cycle 2001-2002 du Collège militaire royal de Kingston.

[18]       Voir par exemple Military Aspects of World Political Geography, Base aérienne de Maxwell, Alabama, Air Force Reserve Officers Training Corps, 1959 ; Louis C. Peltier et G. Etzel Pearcy (géographe du Département d’État), Military Geography, Princeton (NJ), D. Van Nostrand Company, 1966 ; et John M. Collins, Military Geography for Professionals and the Public, Washington, National Defense University Press, 1998.

[19]       Michael P. Conzen, Thomas A. Rumney et Graeme Wynn, A Scholar’s Guide to Geographical Writing on the American and Canadian Past, Chicago et Londres, The University of Chicago Press, Geography Research Paper, no. 235, 1993, 741 p.

[20]       Robert McDaniel, A Military Geography of the Great Lakes Area with an Emphasis on Industrial Dispersion and Defence, London (Ontario), Univer­sity of Western Ontario, mémoire de maîtrise (géographie) 1954, 189 p., ill. et cartes.

[21]       A. Carter, “It can be done”, Canadian Defence Quarterly, vol. XVI, n° 1, octobre 1938, pp. 54-58.

[22]       Norad, pour North American Aerospace Defence. L’intégration du territoire canadien par les États-Unis dans une nouvelle zone de défense nord-américaine a été annoncée dans les mois qui ont suivi les attaques du 11 septembre 2001.

[23]       Richard A. Preston, op.cit. et Charles P. Stacey, The Military Problems of Canada, Toronto , The Ryerson Press, 1940, qui contient un long chapitre intitulé “Geography and the Canadian Security” (pp. 1-52). Charles P. Stacey, universitaire et officier de carrière, qui a dirigé le Service historique de l’Armée canadienne de 1945 à 1959, puis celui des forces unifiées en 1965 et 1966, a eu une influence profonde et durable sur l’histoire militaire canadienne.

[24]       Mark Zuehlke et C. Stuart Daniel, The Canadian Military Atlas : the Nation’s Battlefields from the French Indian Wars to Kosovo, Toronto , Stoddart, 2001. Bernd Horn, dir., Forging a Nation, Perspectives on the Canadian Military Experience , St. Catharines (Ont.), Vanwell, 2002.

[25]       Cook, le futur explorateur du Pacifique, devait curieusement croiser à Québec son concurrent français dans la découverte de plusieurs îles du sud, Louis-Antoine de Bougainville, qui servait alors comme aide de camp du général Montcalm.

[26]       Joseph Bouchette, Description topographique du Bas-Canada, Londres, W. Faden, 1815 ; et The British Dominions in North America, Londres, Longman, Rees et al., 1832. Bien que Canadien-Français, Bouchette n’a jamais caché ses sympathies britanniques.

[27]       W. Howard Russell , Canada  ; its Defences, Condition, and Resources, Londres, Bradbury and Evans, 1865, 352 p., cartes.

[28]       La milice englobe à cette époque la milice active permanente, ce qu’on appellerait aujourd’hui la force régulière, et la milice active non-permanente, ou la réserve. Pour la section qui suit, on se référera entre autres à A.J. Kerry et W.A. McDill, The Corps of Royal Canadian Engineers, vol. 1, 1749-1939, Ottawa, The Military Engineers Association of Canada, 1962 ; N.L. Nicholson et L.M. Sebert, The Maps of Canada, Folkesstone (R.U.), Wm Dawson & Sons Ltd, et Hamden (Conn.), Archon Books, 1981 ; et Defence Geomatics Then and Now, Ottawa, Association canadienne des sciences géomatiques, 1996. Il me faut aussi remercier le colonel John W. Dawson, le lieutenant-colonel Yvan Désy et tout le personnel du Canadian Forces Mapping and Charting Establishment, à Ottawa, pour les documents et les informations qu’ils m’ont généreusement fournis.

[29]       Le Canada a fourni au moins le quart des pilotes du Royal Flying Corps britannique pendant la Première Guerre mondiale.

[30]       H.S.L. Winterbotham, “The Surveys of Canada”, The Geographical Journal, vol. LXVII, n° 5, mai 1926, pp. 403-421.

[31]       Lieutenant-colonel C.H. Smith, Discours prononcé à Ottawa, le 19 novembre 1951, devant l’assemblée conjointe de la Military Engineering Association of Canada et de l’Environmental Institute of Canada.

 

 

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