Les troupes coloniales dans la Grande Guerre

 

 

ALLOCUTION  INTRODUCTIVE

 

par M. le doyen Guy Pedroncini , Président du Comité National du Souvenir de Verdun

 

 

 

Monsieur le Président du Conseil général,

Monsieur le Député-maire,

Messieurs les Officiers généraux,

Messieurs les Officiers supérieurs,

Mes chers Collègues et Amis,

Mesdames, Messieurs,

   

            Après le colloque particulièrement passionnant et réussi sur Les Armes nouvelles, Verdun affirme de nouveau son rayonnement intellectuel avec le colloque sur Les Troupes coloniales et la Grande Guerre. Il l’élargira encore grâce aux quatre colloques prévus pour 1997 sur La Gendarmerie, le service de Santé, la nouvelle guerre (avec la défection russe, l’entrée des Américains dans le conflit) et les problèmes de l’armée française en 1917.

            Je dois ajouter que notre nouveau colloque s’inscrit dans une série de bonnes nouvelles. Après le patronage de l’Académie française accordé à la Fondation « Le souvenir de Verdun » - nous le devons à Madame Maurice Genevoix - j’ai la joie de vous annoncer celui du président du Sénat grâce au président Herment, celui de la ville de Paris - grâce à moi-même - elle a bien voulu ne pas oublier que j’avais été pen­dant 16 ans membre du jury de recrutement de ses adminis­trateurs. Nous venons d’obtenir le concours du maire de Vincennes ce qui est très important dans le cadre de nos rap­ports avec le Service historique des Armées, et particuliè­re­ment le Service historique de l’armée de Terre dont les capi­taines Bouhier et Champeaux participent à notre colloque. Nous le devons également à Madame Delaneau qui préside une des commissions de l’Institut d’histoire des Conflits contemporains « Les penseurs et la guerre ».

            Il faut enfin souligner que le Mémorial voit ainsi assu­rée ce que j’appelle son « éternité humaine » et son rôle consacré. J’exprime toute ma reconnaissance à tous ceux qui travaillent à son rayonnement, en particulier au colonel Farinet qui se dévoue avec bonheur et sans compter à la réus­site de toutes les manifestations du Mémorial. Je remercie également l’Institut d’histoire des Conflits contemporains et en particulier le professeur Claude Carlier qui n’a pu être des nôtres en raison de ses obligations universitaires à la Sorbonne. 

            Le fait colonial domine le XIXe siècle et le début du XXe avant de jouer un rôle important après la Grande Guerre.

            Depuis 1850 on assiste à un rapide développement de la colonisation : en 1850, 11 % de l’Afrique sont colonisés, à la veille de la Grande Guerre 90 %. L’Océanie est colonisée à 54 % en 1850 et à 96 % en 1914.

            La pénétration européenne s’est développée en Asie centrale, en Chine, en Indochine. Au total, l’Europe domine les 3/5e des terres émergées et la moitié de la population du monde. Mais la part des pays européens est très différente : l’Angleterre contrôle 30 millions de km2 et 354 millions d’habitants (elle-même a 314 000 km2 et 42 millions d’habitants), la France contrôle près de 9 millions de km2 (8 941 000) et 41 millions et demi d’habitants (pour 536 000 km2 et 39 millions d’habitants).

            L’Allemagne dernière venue à la colonisation (Bismarck jugeait les colonies inutiles car il faudrait les développer et, après, elles prendraient leur indépendance sans compter la nécessité d’avoir une puissante marine de guerre pour les protéger) ne contrôle que 2 596 000 km2 et 12 200 000 d’habitants (elle-même 540 000 km2 et 60 600 000 habitants).

            Des rivalités étaient nées entre les grands pays coloni­sateurs. Celles entre la France et l’Angleterre s’étaient peu à peu atténuées avant de cesser, au moins de manière ouverte, après 1904. Par contre les rivalités entre les Allemands et les Français avaient donné lieu à deux crises marocaines gra­ves : celles de 1905 et celles de 1911, Tanger et Agadir.

            Beaucoup d’esprits avaient été marqués par ces rivali­tés et estimaient que les rivalités coloniales étaient à l’origine de la Grande Guerre. C’était en particulier la thèse de Lénine. Pour lui : « l’impérialisme (était le) stade suprême du capita­lisme » et il estimait que la guerre avait pour but de redistri­buer les colonies dans le monde.

            Cette explication n’est plus guère prise en considéra­tion. Dans sa thèse, Pierre Guillen avait montré que lors de la crise marocaine de 1905, le Maroc n’était qu’un prétexte. Cette conclusion ayant été attaquée, Guillen l’avait réaffirmée et élargie dans un article ultérieur en concluant que le Maroc et les questions coloniales n’avaient pas eu de rôle direct dans le déclenchement du conflit.

            Cette conclusion a été confortée par la thèse de Raymond Poidevin sur les rapports financiers franco-allemands de 1898 à 1913 : contrairement aux théories mar­xistes, il a montré que les milieux financiers étaient favorables à la paix. Elle l’a été aussi par la thèse de Jean-Claude Allain sur la crise d’Agadir qui allait dans le même sens.

            En effet, ce qui frappe, c’est la médiocrité des intérêts allemands dans le domaine colonial en général et dans le domaine marocain en particulier. En 1905 le commerce colo­nial allemand représente 0,5 % du commerce extérieur alle­mand et celui du Maroc 0,07 %. Les efforts de Dernburg après la crise de Tanger ont certes développé le commerce colonial allemand avant 1914 mais les pourcentages sont restés les mêmes 0,5 % et 0,07 %, le reste du commerce extérieur alle­mand ayant également progressé.

            Le rôle des questions et des rivalités coloniales a donc été faible dans le déclenchement de la Grande Guerre.

            Par contre, les colonies ont joué un rôle considérable dans le conflit, en particulier par la conquête des colonies allemandes - vaste question qui n’entre pas dans le cadre de notre colloque - et par l’apport humain en combattants et en main-d’œuvre des colonies que nous allons étudier. 

            Les interventions prévues examineront les différentes contributions. Je me bornerai à un rappel d’ensemble.

            On estime qu’il y a eu environ 820 000 mobilisés (818 000) dans les colonies ou protectorats français. 636 000 ont été transportés en France dont 449 000 militaires et 187 000 travailleurs. Sur les 449 000 militaires, 150 000 venaient d’Algérie, 135 000 d’Afrique noire, 43 000 d’Indochine, 39 000 de Tunisie, 34 000 du Maroc, 31 000 de Madagascar, 31 000 des Antilles et de la Réunion et 3 000 de la Somalie et du Pacifique.

            70 000 ont été tués dont la moitié étaient originaires d’Afrique du Nord. Leur intervention était nécessaire, mais elle posait de nombreux problèmes.

            La crise des effectifs qui se révèle et se développe en 1917-1918 est préoccupante. Elle est la conséquence des per­tes des années précédentes et, seule la diminution des pertes en 1917 - l’année la moins meurtrière de la guerre - en limite les effets.

            Les pertes mensuelles du second semestre de 1916 (81 700 hommes) et du premier semestre de 1917 (71 500 hommes) pèsent lourd. Dès octobre 1917, le général Pétain estime qu’il faudra faire rapidement appel à la classe 1918. Aussi demande-t-il la révision de la classe 1919. Il doit se résoudre à dissoudre des divisions : 2 le 14 novembre 1917 puis 3 de plus avant la fin de novembre.

            Si les pertes devaient atteindre de nouveau les moyen­nes mensuelles de 1916 et du début de 1917, un million d’hommes manqueraient aux armées entre le 1er novembre 1917 et le 1er novembre 1918. Or les ressources ne dépasse­raient pas 836 000 hommes. L’armée française serait réduite à 80 divisions. 

            Comment faire face ?

            L’extension du front anglais semble être la meilleure solution. Oui, mais quelle extension ?

            Si l’on s’en tient à une occupation proportionnelle des forces, les Anglais devraient étendre leur front jusqu’à Verdun. Si l’on s’en tient au nombre des divisions jusqu’à Reims, la solution militaire, c’est Berry-au-Bac.

            La seconde solution qui n’exclut pas la première, c’est de faire appel aux ressources de l’intérieur. On peut les esti­mer à 800 000 hommes mais une telle ponction compromet­trait l’effort industriel de guerre.

            Lors de la Conférence interalliée du 30 janvier 1918, Pétain dit qu’il devra dissoudre 25 divisions d’ici le 1er octo­bre 1918 et Haig renchérit qu’il devra en dissoudre 30. On a calculé que les forces françaises à la veille de l’armistice ne représentaient plus que 37 % des forces alliées.

            Le 31 janvier 1918, Lloyd George et Foch se heurtent vivement : Foch demande aux Anglais de faire un plus grand effort dans leur engagement sur le plan des hommes et Lloyd George riposte que l’Angleterre assure les transports mariti­mes et la production du charbon et que si elle cessait son effort dans ces domaines, la guerre ne durerait pas 6 mois. Comme Foch insiste, Lloyd George riposte que le gouverne­ment britannique doit faire face à d’autres exigences que les exigences militaires.

            Il ne reste que l’appel aux colonies. 

            A la main-d’œuvre coloniale, particulièrement au moment où il faut créer, construire partout la seconde position sans laquelle on ne pourra pas échapper aux pénétrations pro-fondes, voire catastrophiques des troupes allemandes, avant l’entrée en ligne des Américains.

            Mais la participation coloniale n’est pas suffisante : il faut faire appel aux Italiens - 60 000 dont les premiers arrivent le 21 janvier 1918, 125 ans après l’exécution de Louis XVI... Une convention franco-italienne, le 23 janvier 1918, assure à la France le concours de 60 000 travailleurs.

            Pétain voudrait avoir des troupes italiennes, mais il se heurte à la politique : Clemenceau lui, refuse même le retour du 13e CA d’Italie et Poincaré s’inquiète de la menace politi­que : les Italiens pourraient en compensation de leur concours demander la ligne du Var.

            On mesure la tension des effectifs.

            Seule l’arrivée des troupes américaines peut permettre de surmonter la crise des effectifs. Or cette arrivée est plus lente que prévue.

            Le printemps de 1918, sans doute moins sombre que le printemps de 1917, n’est pas pour autant très lumineux.

            Nécessaire, l’intervention des troupes coloniales soule­vait de délicats problèmes.

            Les troupes d’outre-mer étaient sensibles au climat. Rappelons que la seule décimation prouvée est à l’automne de 1914 ordonnée par d’Urbal et Foch : transis, paralysés par le froid des Flandres, des Tunisiens n’étaient pas sortis des tran­chées pour attaquer. Mais, en dehors de ce cas exceptionnel, leur logement, leur hébergement posaient des problèmes, leur nourriture également.

            La seconde question souvent soulevée : « Avaient-ils été plus de la chair à canons que les troupes françaises ? ». Il est certain que leurs qualités guerrières se manifestaient mieux dans l’offensive, mais les travaux de Marc Michel et la com­munication de Jean-Charles Jauffret montrent qu’ils n’ont pas supporté plus de pertes que les troupes françaises. L’indigène chair à canon est une idée qui doit être abandonnée.

            Les troupes coloniales posaient une autre question : celle de leurs rapports avec la population civile. Au-delà des images de rapports amicaux, il semble que les incidents aient été rares. La caricature développait l’image du bon Noir, tout à fait anti-allemand de surcroît. Une caricature résumait l’effroi qu’ils étaient censés inspirer aux Allemands : face à un prisonnier allemand apeuré qui le suppliait de ne pas le dévorer, un Noir répondait : « N’aie pas peur. Li sauvage mais Li ne mange que des choses propres ».

            Il faudra bientôt dans ce domaine s’appuyer sur la thèse qu’achève Madame Françoise Navet.

            Enfin leur présence entraînait des craintes chez les combattants. N’allaient-ils pas servir à réprimer les mouve­ments éventuels de rues ? En 1917 au moment des mutineries cette crainte a existé dans certaines unités françaises.

              Enfin naissait un problème pour l’avenir : pourrait-on ne rien changer au statut politique des anciens combattants surtout après l’influence des idées wilsoniennes ? Une évi­dente déception eut lieu, en particulier en Indochine et en Afrique du Nord : les réformes apparurent insuffisantes. Rappelons qu’en février 1919 une loi a conféré aux Nord-Africains musulmans le droit de voter aux élections des Assemblées locales.

            Aussitôt après la fin de la guerre, on décèle dans les débats du Conseil supérieur de la Guerre ou du Conseil supé­rieur de la Défense nationale des inquiétudes concernant la possibilité pour les troupes coloniales de prendre une impor­tance trop grande dans la Défense nationale. Le rôle de l’Empire dans la Défense nationale mériterait un grand collo­que. Il suffit de penser à ce que la thèse de troisième cycle de Christine Levisse-Touzé sur l’Afrique française du nord entre les deux guerres - cette thèse amorce celle d’Etat faite sur l’AFN entre 1939 et 1943 « Secours ou recours » - apporte dans ce domaine pour en être persuadé.

            En 1914-1918 l’Empire colonial a été un secours.

Peut-être faut-il citer ce que, le 4 mai 1916, Joffre écri­vait au ministre de la Guerre : « Le chiffre de 18 bataillons de Sénégalais paraît être le maximum d’unités noires que les régiments coloniaux des armées peuvent absorber utilement ». Aussi demande-t-il au ministre que les deux bataillons de Sénégalais arrivant du Maroc soient dirigés sur le front « comme bataillons-dépôts ».

            Les troupes coloniales apparaissent ainsi comme le symbole de l’Empire et leur participation aux combats comme le témoignage de leur attachement à la France et à son œuvre colonisatrice.

            La Grande Guerre, au-delà des liens économiques, culturels a créé un lien nouveau : le rose des atlas qui tradui­sait l’existence de l’Empire français a été teinté de rouge par le sang des morts et des blessés venus d’outre-mer secourir la métropole engagée dans une guerre sans merci.

            A travers cette question des troupes coloniales se trouve posé tout le problème de la Défense nationale avant et après la Grande Guerre.

            Terminons par le rappel de la conférence prononcée dans le Grand amphithéâtre de la Sorbonne, le 17 février 1924, par Jean Fabry, président de la Commission de la Guerre et ancien collaborateur de Joffre.

            Il pensait que la prudence s’imposait sur la question du matériel : certes on avait tiré 240 000 obus de 75 chaque jour entre le 21 mars et le 1er juillet 1918 mais, si les chars avaient besoin de deux hommes pour les conduire, il en fallait 46 pour s’en occuper et, pour les avions, 60.

Il estimait qu’il fallait se préoccuper des gaz : « une nation ne peut se désintéresser de ce problème ». Il veut une frontière inviolable : « en 1918 on a pu croire que la guerre de mouvement reprenait ».

Dans la guerre, il faut apporter aux combattants « l’appui de tout l’ensemble du pays ».

« On ne peut pas séparer le territoire national de l’ensemble des territoires français répartis sur l’ensemble du monde ».

La guerre a vu augmenter sa puissance d’action et de destruction. Elle a besoin d’énormes ressources. La forme nouvelle de la guerre : science et industrie est plus exigeante que les effectifs : toutes les ressources nationales et du monde sont à mobiliser :

« Il n’y a pas un coin des possessions françaises d’outre-mer qui ne doive être considéré comme directement intéressé au conflit qui aura commencé ».

La Deuxième Guerre mondiale ne démentira pas cette vision d’avenir issue de la Première Guerre mondiale.

 

 

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