Les troupes coloniales dans la Grande Guerre

 

LA  PERCEPTION DES  « TROUPES  NOIRES » PAR  LES  ALLEMANDS

 

 

Jean-Luc Susini

   

            Depuis la Guerre franco-prussienne de 1870-1871 les Allemands connaissent les troupes coloniales françaises ; leur image de bravoure ne se ternit pas lors de la Grande Guerre, mais évolue et devient négative. D’abord strictement militaire, elle est reprise par la propagande qui essaie de la transformer en une arme politique en faveur de l’union nationale.

Cette image s’inscrit dans le plan d’actions des intel­lectuels pour mobiliser les forces morales en 1914-1918 puis elle sera reprise par les nationaux-socialistes. 

Image positive  

Depuis quand ?  

            La guerre de 1870 a ouvert un nouveau chapitre de l’histoire de la France, de l’Afrique et de l’Europe, lié à la confrontation de peuples différents dans leur culture et leur vécu. Elle a révélé au continent européen des personnes d’autres couleurs, originaires d’autres continents. Les Alle­mands y sont confrontés pour la première fois.

Les « troupes coloniales françaises » sont mentionnées dans les relations militaires allemandes de la guerre franco-prussienne. Par ses écrits, le général de CA von Boguslawski leur forge une image de troupe de choc intrépide : le Chant des Turcos et son célèbre refrain Tirailleur, couscous qui court sur toutes les lèvres en est l’exact reflet.

            L’exemple est la bataille de Froeschwiller et Wörth du 6 août 1870, relatée par Friedrich Engels dans ses écrits mili­taires : les Turcos s’y illustrèrent. L’attaque que mena le 1er régiment de Turcos, régiment d’Alger, força l’admiration de l’ennemi : rien ne résista à ces soldats insensibles au feu du canon. Effectivement, rien ne peut freiner, « ne retient Turkos » et « Zuaven » qui, à l’image d’« une tornade de poudre... emportent les lignes ». L’admiration et la crainte que les Allemands avaient depuis d’être opposés aux « coloniaux » est compensée par le fait que leur bravoure rejaillit sur les troupes allemandes, surtout si elles peuvent avec succès les arrêter, contre-attaquer puis les repousser comme à Froes­chwiller et Wörth [1].

            Depuis 1870, les Allemands considèrent les troupes coloniales comme des unités, à part entière, de l’Armée fran­çaise avec laquelle elles ont un destin commun. En 1914, l’état-major estime que l’Armée française peut « aligner 2 150 000 hommes, troupes coloniales comprises », soit « 510 000 hommes [constituant les] troupes d’occupation », ce que les Français appelaient les « forces de souveraineté [2] ». 

Qui ? 

            Si les chiffres des effectifs correspondent à la réalité, quelques 600 000, les Allemands ne différencient pas l’origine des troupes et procèdent à un amalgame reflété par leurs appellations : Turkos/Zuaven, troupes coloniales, troupes de couleur différente, Sénégalais [3].

            Les Allemands ne font aucune différence sur le plan géographique et ethnique, ni pour les modalités de recrute­ment, entre l’Armée d’Afrique (XIXe Corps d’Afrique fran­çaise du Nord) et les troupes coloniales à proprement parler. La couleur dominante est pour eux le noir, ainsi les « coloniaux » minoritaires l’emportent sur les « Africains » majoritaires. Enfin, la présence non négligeable de Français, pour l’Afrique française du Nord, de Pieds-Noirs pour simpli­fier, ne retient pas leur attention. Les uns relèvent pourtant du volontariat, les autres sont soumis à la conscription. La Deuxième Guerre mondiale permettra de différencier ces dif­férents points [4].

            Obnubilés par les indigènes, les Allemands accordent aux troupes de l’empire une importance qu’elles n’eurent jamais sur la plan quantitatif. Si 70 % des Arabes présents sous les drapeaux et 75 % des Noirs séjournèrent en métro­pole, ils ne représentèrent que 6,6 % des effectifs de l’Armée française et 4 % des combattants du front (56 000 Maghrébins et 37 000 « indigènes coloniaux ») [5]. Il est vrai que ces unités étaient engagées sur tous les fronts, extérieurs et inté­rieurs ; alignées sur l’ensemble du front du Nord et du Nord-Est, elles étaient en permanence au contact direct de l’adversaire [6].

            De ce fait, les troupes coloniales participent à toutes les batailles et acquièrent leur valeur qualifiée depuis de pro­verbiale et profondément ancrée dans l’imaginaire. On retient la combinaison d’unités aguerries et manœuvrière sans pour autant s’interroger sur la raison profonde et entrevoir leur fra­gilité.

            Cette valeur intrinsèque, incontestable, est rehaussée par la présence de ces troupes à un moment clé du combat ou dans un secteur chargé sur le plan émotionnel. Ne participent-elles pas à la reprise de Douaumont ? N’assurent-elles pas la défense de Reims lors de la deuxième bataille de la Marne, prélude à l’offensive de la Victoire [7] ? Cette valeur pourrait leur être contestée dans la mesure où leur rôle ne fut pas déci­sif dans la bataille ; il y fut toutefois primordial, voire capital, ponctuellement [8]. Toute proportion gardée, elles relèvent de la même logique d’emploi des poilus lambda asso­ciés aux nettoyeurs de tranchées ; les uns ont tenu, « mais il fallait les nettoyeurs ... et leurs couteaux pour gagner la guerre [9] ».

            Il est vrai aussi que les Allemands n’apprécient ni l’importance ni l’influence de l’encadrement « blanc » ou autochtone. La qualité de l’encadrement en officiers et sous-officiers détermine la valeur des unités avec pour corollaire leur fragilité en cas de pertes excessives. Toutefois, cette fra­gilité due à la défaillance temporaire des cadres peut se révéler plus profonde. Ces unités ne s’habituent pas au froid, souf­frent physiquement et doivent hiverner dans le Sud de la France ; composées d’illettrés, elles constituent les gros bataillons de fantassins ; déployées souvent avant l’attaque, elles passent à tort pour de « la chair à canon ». Enfin, elles ne font pas preuve d’assurance ni de ténacité dans l’épreuve et passent sans transition de la bravoure à la défection sous l’effet conjugué de la perte de leur encadrement et du « mordant » de l’ennemi entretenu par une supériorité passa­gère en nombre et en matériel.

            L’épreuve du feu les aguerrit ce qui justifie leur répu­tation acquise en première ligne et les fit redouter par l’ennemi. Là, les critères objectifs se doublent de péripéties et suscitent le mythe dans les camps adverses. Qui n’a pas entendu ces récits colportés par les Anciens de 14-18 qui voyaient les Noirs déambuler avec des colliers d’oreilles ? Ramener les têtes pour compter les prisonniers effectués lors d’une reconnaissance ? Qui recommandaient instamment de ne « pas couper cabèche » quand il s’agissait de faire des pri­sonniers pour connaître le dispositif adverse ? Ah, ces yeux et ces dents blanches qui, la nuit, vous remplissaient d’effroi, ce couteau (en fait ce coupe-coupe, outil de sapeur en dotation réglementaire dans les unités noires) élevé au rang d’arme mythique, qui tout à coup s’abattait désespérément sur vous ! Il est vrai que l’ardeur du combat et le sang versé lors du corps à corps pouvaient enivrer les Sénégalais, mais aussi tous les combattants. Le débordement qui s’ensuivait, frappait l’imagination surtout s’il se produisait dans un secteur opéra­tionnel qui, lui-même devenait un mythe pour s’avérer inac­cessible comme celui de Verdun défendu par les 33e, 43e, 46e et 52e RIC, ou de Douaumont repris le 22 octobre 1916 par le RICM, qui, malgré sa dénomination, était bien composé de Blancs. 

Pourquoi ?  

            Un double effet est recherché : dans les colonies alle­mandes et à l’Ouest.

            Dans les colonies allemandes, cernées et conquises, l’emploi d’unités indigènes, solides, au loyalisme certaine­ment plus fort que celui des Lorrains annexés, entretient la volonté de résistance dans des conditions matérielles diffici­les [10]. Sur le front de l’Ouest, la confrontation avec ces unités farouches dynamise le moral des troupes qui leur résistent, voire les repoussent.

            Elle rehausse le prestige des troupes allemandes qui, elles aussi disposent d’unités coloniales engagées outre-mer et résistent à un ennemi très supérieur en nombre et en moyens (quelques 10 000 hommes opposés à toutes les armées alliées ou des puissances coloniales !). Elles sont alors engagées au Togo, au Cameroun, Sud-Ouest africain (Deutsch-Süd-West-Afrika) et en Afrique-Orientale (Deutsch Ostafrika).

            Par contre, les Allemands ne considèrent pas ces unités comme des « troupes coloniales » mais comme des « troupes impériales de protectorat » (Kaiserliche Schutztruppen[11]. Créées au moment de la colonisation, rattachées à l’empereur et à la marine, elles furent étoffées entre 1914 et 1916 pour faire face à l’envahisseur. Ces unités blanches ont d’abord des missions de police puis sont fortement « noircies » pour offrir une résistance.

            Lorsque le conflit européen s’étend aux colonies et possessions allemandes, non seulement en Afrique mais aussi en Chine et dans le Pacifique, le blocus maritime et continen­tal est instauré ; en conséquence les Allemands ne peuvent pas compter sur une aide de la métropole, tant en hommes qu’en matériels, et doivent faire face en fonction des ressources. Pour l’Afrique, sur le plan des ressources humaines, ils ont recours à la mobilisation des personnels civils et des résidents, puis au recrutement d’indigènes ; sur le plan des moyens, ils utilisent des matériels adaptés aux circonstances (canons de marine montés sur roues) ou récupérés sur l’ennemi britanni­que.

            Le Togo comptait une compagnie, dirigée par le gou­verneur, le chef de bataillon (er) von Doering. Le Cameroun passa de 12 à 15 compagnies sous le commandement du lieu­tenant-colonel Zimmermann. L’Afrique Orientale allemande passa de 14 compagnies en 1914 à 60 en 1916, commandées par le lieutenant-colonel von Lettow-Vorbeck, et le Sud-Ouest Africain gagne quelques unités de Boers en mal de sécession.

            De ce fait, les colonies connaissent des fortunes diver­ses, allant de la défaite (3) à la résistance (1). Le Togo tombe le 26 août 1914 tandis que le Cameroun, qui constitue une plate-forme pour envahir Nigeria en 1915, résiste jusqu'à la fin de février 1916. Le Sud-Ouest africain tombe le 9 juillet 1915, tandis que l’Afrique-Orientale résiste farouchement du 13 août 1914 au 26 novembre 1918 incarnant ainsi la bra­voure.

 

            Le lieutenant-colonel Paul von Lettow-Vorbeck manœuvre en développant une action combinée terre-mer, entre les troupes de protection, la Marine et les troupes de marine [12].

En utilisant au maximum ses ressources, il dispose de 1 200 Européens, 6 200 indigènes (les fameux Askaris), 45 000 porteurs et 5 000 « boys ». Il mène alors une fantasti­que action de guérilla contre des forces qui atteignent 130 000 hommes. Il conduit également une guerre de course avec la « Möwe » et la « Planet », deux bâtiments hydrographiques, et le croiseur « Königsberg [13] ».

 

            En menant de telles opérations, livrés à eux-mêmes, les Allemands démontrent que leur valeur est égale sinon supérieure à celle des Alliés, compte tenu notamment de la faiblesse de leurs effectifs et de leurs moyens. Par ricochet, l’Africain au service de l’Allemagne en sort grandi, tout comme l’ensemble des ethnies confondues dans le combat.

            Sur le front, les troupes coloniales françaises jouissent d’une image positive et soutiennent leur réputation d’unités d’intervention, de choc, de « trou », alliant sens du combat et résistance physique. Elles conserveront au cours de la Deuxième Guerre mondiale cette réputation méritée [14]

Image négative

Quand ? Pourquoi ? Moyens ?  

Quand ?  

            L’image se transforme nettement au moment des gran­des offensives de 1918 et de l’approche vers les frontières allemandes. Elle acquiert alors une connotation défavorable.

            Elle s’affirme puis se fige avec l’occupation de la rive gauche du Rhin et de la Ruhr où les troupes coloniales sont majoritaires.

            Entretenue jusqu’alors par les militaires pour les mili­taires, cette image devient « grand public » et trouve un sup­port écrit. Elle est véhiculée par des revues (équivalent de notre Illustration) qui stigmatisent la progression et l’arrivée des « sauvages », comprenez les Noirs. Les « Sénégalais » constituaient ici la cible privilégiée que la chronique s’évertuait à désigner comme les « représentants de la cul­ture ».

            La bourgeoise et nationale Berliner Illustrierte publie le 8 avril 1917 une photo prise lors de l’arrivée des « troupes françaises », en fait coloniales, dans des localités du Nord ou de l’Est, abandonnées par les Allemands. Un Noir grimaçant tend la main à des petits enfants saisis alors d’effroi ; un gar­çon s’enfuit tandis qu’une petite fille hurle en s’accrochant aux jupes protectrices de sa mère [15] . 

Pourquoi ?  

            L’effet recherché est double et doit inciter, dans le court et le long terme, à combattre un ennemi communément accepté et un système ressenti et présenté comme étranger à l’Allemagne. L’effet mobilisateur doit agir  tant sur les trou­pes que sur la population allemandes. Les troupes coloniales sont l’émanation d’un système qui vient de s’imposer par la Victoire de 1918, en mettant l’Allemagne à genoux, en tant que Grande Puissance. Le refus de la triple défaite, militaire, morale et politique incite à la résistance, puis à l’opposition au Traité Versailles en vue de sa révision..., voire d’une revanche justifiée. 

Moyens ?  

            La propagande met en exergue des méfaits en tout genre ordonnés autour de « Poincaré mangeant les petits enfants de la Ruhr », dans le but de sensibiliser les Allemands au sort tragique qu’endure leur pays.

            Les troupes coloniales sont présentées comme violant et pillant. Ainsi de 1918 à 1933, il n’est question que d’exactions à l’encontre de femmes et d’enfants et d’augmentation des maladies vénériennes.

            Un vaste élan de solidarité s’organise au profit des « territoires occupés » victimes d’un destin funeste. On s’évertue à dresser avec minutie la liste des exactions commi­ses à l’encontre des populations, à regretter la présence de bordels et déplorer l’état sanitaire des Allemands qui nécessite la multiplication des hôpitaux. Les actions menées par les organismes non gouvernementaux ou officiels sont dirigées contre la « peste noire » qu’il importe de circonscrire [16]

Qui forme cette image ?  

Les intellectuels, le cadre, l’objectif  

            Cette image est en premier lieu l’œuvre de l’arrière, des intellectuels, ces « soldats de la plume » ou plus péjorati­vement appelés « combattants retranchés derrière leur bureau ». Auxiliaires serviles de la monarchie jusqu'à son effondrement en novembre 1918, ils font ensuite, avec la même constance, l’éloge de la révolution ou de la république.

            Leur action se situe dans un cadre précis : mobilisation des « cerveaux » pour l’empire ; justification de la guerre et du maintien des acquis, territoriaux notamment.

            L’objectif est de préserver l’Allemagne en rejetant le système imposé par les Alliés vainqueurs.

            Préserver l’Allemagne, c’est conserver l’intégrité ter­ritoriale allemande et ses zones d’influence notamment à l’Est. Relayés par les libéraux affairistes et favorables à l’impérialisme belliqueux, leurs objectifs se fondent dans la Mitteleuropa, l’Europe Centrale et de l’Est, que l’Allemagne doit libérer en organisant un système d’États inféodés sur le plan économique, militaire et politique. Indépendants sur le plan intérieur, ils seraient exploités sur le plan économique mais leur économie bénéficierait de la modernisation de cet ensemble [17].

            Il importe de repousser l’ingérence étrangère, car l’étranger sort délibérément de sa sphère géographique d’influence et veut imposer son monopole : la mercantile Angleterre, dès son entrée en guerre et après la guerre, en exi­geant des représailles à l’encontre de son concurrent alle­mand ; cette attitude est suffisante pour justifier la lutte des « Héros » contre les « Marchands » et enfourcher le thème habituel de la propagande allemande, à l’encontre de la Grande-Bretagne et de ses marchands qui sont, pour Thomas Mann, les véritables instigateurs de la guerre pour éliminer l’Allemagne des marchés extérieurs. Vers les provinces balti­ques plus précisément, il est question de l’amorce d’un cou­rant d’émigration qui s’appuie sur les organisations alleman­des existantes, afin de germaniser entièrement ces contrées. Une vie nouvelle s’annonce donc pour les agriculteurs, les officiers, les ouvriers, les techniciens, les ingénieurs, etc. [18].

            Cet impératif est d’autant plus grand que ces mêmes Alliés se servent d’étrangers qualifiés d’« auxiliaires sauvages de nos ennemis » pour l’imposer sous-couvert d’une croisade quasi religieuse. Oubliant que les Allemands se servent aussi d’étrangers, de Noirs, pour faire la guerre contre des Blancs, un journaliste d’un grand quotidien berlinois note, fin août 1918, que ces « auxiliaires sauvages » ont à l’échelon de la compagnie un fanion frappé du Sacré-Cœur. Sur une face on peut lire : « In hoc signo vinces » ; sur l’autre sont imprimés le Cœur du Christ et la Couronne d’épines entourés de la for­mule : « Cœur Sacré de Jésus, Espoir, et Salut de la France [19] ».

            Dépassant l’aspect religieux dévoyé, la mobilisation des esprits et des coeurs est ensuite évoquée en terme racial. L’arrivée des « coloniaux » et l’occupation engendrent la con­frontation des races, élément étranger à la culture allemande de l’époque. Dans l’inconscient collectif, l’Afrique n’intéresserait que quelques aventuriers célèbres pour avoir donné des colonies à l’empire. Le récit de leurs aventures avait été popularisé par les feuilletons mais les thèmes res­taient très éloignés du monde germanique [20]. Aussi, cette confrontation subite, brutale, soulève de graves problèmes dont on évalue mal les conséquences. Ce problème est jugé encore plus épineux que les « mélanges », somme toute tradi­tionnels, « avec les Juifs » car il implique la recherche de la dégradation morale et physique de l’Allemagne par la « Nation culturelle » en imposant la « loi du plus fort ». A cet endroit, l’exemple est offert par un très « chrétien » journal de la Ruhr qui révèle les horreurs enregistrées en Rhénanie et l’impuissance de la médecine face à un phénomène unique dans l’histoire d’une, jusqu’alors, saine humanité : les enfants, fruits de l’accouplement d’un « sauvage » et d’une Allemande, viennent au monde le dos zébré. Cette déchéance physique résulte d’un acte contre nature que Dieu finalement stigmatise aussi fortement pour constituer un « noir danger » pour la « Rhénanie » et « une honte pour le monde entier [21] ».

            Enfin, la composante de politique intérieure n’est pas ici innocente pour susciter la lutte contre le gouvernement de la République de Weimar, né de la double défaite, celle de la capitulation en novembre 1918 et de l’acceptation du Traité de Versailles en juin 1919, celle de l’adoption par le nouveau gouvernement démocratique et parlementaire du système occidental, pour livrer l’Allemagne aux coutumes politiques occidentales. Le but final de tout engagement est de maintenir la supériorité considérée comme fondamentale de la culture allemande et de son système politique, dut-il subir quelques aménagements de circonstance.

            Dans l’immédiat, la conséquence mais aussi la puni­tion endurée sont une Allemagne occupée par des troupes noi­res, frappée au plus profond d’elle-même par « la honte noire ». 

Conclusion  

            L’image des troupes coloniales a évolué en fonction des impératifs du moment. Flatteuse pour la France, elle rejaillit sur l’Allemagne qui se mesure à elle. Elle se ternit lorsque l’Allemagne faiblit puis cède et devient raciste. Elle est forgée et véhiculée pour susciter la résistance, d’abord militaire sur le champ de bataille, puis politique à l’intérieur face à la rupture institutionnelle, et synthétisée dans l’amalgame entre troupes coloniales « sauvages » et démocra­tie (notion étrangère à l’Allemagne), les unes et l’autre ne devant pas s’affirmer et devant donc être combattues. Reprise par les nationaux-socialistes, cette image se double de la suffi­sance exprimée par la propagande allemande lors de la défaite française de 1940 : utilisation des Noirs ou des Arabes photo­graphiés sous un jour malheureux et pitoyable [22]. Les Alle­mands peuvent être soulagés : la victoire leur épargne l’humiliation et cette domination à laquelle les Occidentaux les auraient encore condamnés ! Mais la raison était-elle suffi­sante pour procéder à l’exécution des prisonniers de couleur ?



* Professeur à l’université Paul Valéry, Montpellier III, Institut d’études germaniques.

[1]. Engels Friedrich, Der Deutsch-französische Krieg 1870-1871, Dietz Verlag, Berlin (Ost), 1957, 339 S., p. 70 et suiv.

- 1er Turcos : Alger, 2e : Mostaganem, 3e : Bône ;

- Albrecht von Boguslawski, Neue Studien über die Schlacht bei Wörth im AnschluB an die letzten Veröffentlichungen über dieselbe, Berlin, 1892, p. 24.

[2]. « Die Heere der Verbündeten und der Gegner im Urteil des GroBen Generalstabes », Deutsche Militärgeschichte 1648-1939, Bd. 3 (V, VI), hrsg. Militärgeschichtliches Forschungsamt Freiburg i. Br., Bernard & Graefe, München, 1983, 379 p., p. 217.

[3]. Marc Michel, « Mythes et réalités du concours colonial : soldats et travailleurs d’outre-mer dans la guerre française », Les sociétés européennes et la Guerre de 1914-1918, sous la direction de Jean-Jacques Becker et Stéphane-Audoin Rouzeau, Centre d’histoire de la France contemporaine, Université de Paris X - Nanterre, Paris, 1990, 495 p., p. 394.

[4]. Jean-Luc Susini, « La libération de la Provence : que savaient les Allemands de cette Armée française qui débarquait ? », La libération de la Provence. Les armées de la liberté, Institut d’histoire de la Défense/SIRPA, Paris, 1994, 424 p., p. 294 et suiv.

[5]. Marc Michel, « Mythes et réalités du concours colonial : soldats et travailleurs d’outre-mer dans la guerre française », Les sociétés européennes et la Guerre de 1914-1918, sous la direction de Jean-Jacques Becker et Stéphane-Audoin Rouzeau, Centre d’histoire de la France contemporaine, Université de Paris X - Nanterre, Paris, 1990, 495 p., p. 394.

[6]. Général Andolenko, Recueils historiques de l’infanterie française, Eurimprim, Imprimeurs européens réunis, 2e éd., Paris, 1969, 413 p.

[7]. Jean-Luc Susini, « Reims lieu de mémoire », Allemagne France. Lieux et mémoire d’une histoire commune, sous la direction de Jacques Morizet et Horst Möller, Albin Michel, Paris, 1995, 233 p., p. 181.

[8]. Marc Michel, « Mythes et réalités du concours colonial : soldats et travailleurs d’outre-mer dans la guerre française », Les sociétés européennes et la Guerre de 1914-1918, sous la direction de Jean-Jacques Becker et Stéphane-Audoin Rouzeau, Centre d’histoire de la France contemporaine, Université de Paris X - Nanterre, Paris, 1990, 495 p., p. 398.

[9]. Pierre Vaydat, « Le roman de la Grande Guerre en France et en Allemagne : esquisse d’une approche comparative », Écritures franco-allemandes de la Grande Guerre, Textes réunis par Jean-Jacques Pollet et Anne-Marie Saint-Gille, Artois Presses Université, Arras, 1996, 261 p., p. 225.

[10]. François Roth, « Lorraine annexée et Lorraine occupée 1914-1918 », Les sociétés européennes et la Guerre de 1914-1918, sous la direction de Jean-Jacques Becker et Stéphane-Audoin Rouzeau, Centre d’histoire de la France contemporaine, Université de Paris X - Nanterre, Paris, 1990, 495 p., p. 290, 295.

[11]. « Die Kaiserlichen Schutztruppen », Deutsche Militärgeschichte 1648-1939, Bd. 3 (V, VI), hrsg. Militärgeschichtliches Forschungsamt Freiburg i. Br., Bernard & Graefe, München, 1983, 379 p., p. 273-275.

[12]. Lettow-Vorbeck Paul von, general, Um Vaterland und Kolonie. Ein Weckruf an die deutsche Nation. Der Feldzug in Ostafrika, Bermühier, Berlin-Lichterfelde, 1919, 121 p.

- Lettow-Vorbeck Paul von, Meine Erinnerungen aus Ostafrika, Verlag von RF Koehler, Leipzig, 1920, 302 p.

- Lettow-Vorbeck Paul von, Heia Safari ! Deutschlands Kampf und Ostafrika. Der deutschen Jugend erzählt, Koehler, Leipzig, 1923, 280 p.

[13]Les marins allemands au combat, 28 récits d’officiers ou hommes d’équipage de la Marine allemande, publiés par le vice-amiral E. von Mantey, directeur du Reichs-Marine-Archiv., traduits par R. Jouan, capitaine de corvette et Y. Du Jonchay, lieutenant de vaisseau, Payot, Paris, 1930, 412 p.

[14]. Jean-Luc Susini, « La libération de la Provence : que savaient les Allemands de cette Armée française qui débarquait ? », La libération de la Provence. Les armées de la liberté, Institut d’histoire de la Défense/SIRPA, Paris, 1994, 424 p., p. 296 et suiv.

[15]. Bay HSt A München, Pr A Slg 3006, schwarze Schmach.

[16]. Bako-ZSg 2/110 - Auslandsdeutschtum 1918-1933.

- Bay HSt A München :

* M Wi, Bd.l u. II, Staatsministerium für Wirtschaft und Verkehr, XV. Reichsangelegenheiten (bes. Akten über besetzte Westgebiete und Reichsgesetze), Nr.8170 - 8512.

* G. Gesandtschaft Berlin, IX, Nr. 1733-1793, XV, Nr. 1954-1959, Besetzte Gebiete, 1919-1929.

* Saar und Pfalzakten, 1919-1929, Nr. 107 771 ... 108 459.

[17]. Eberhard Demm, « Les intellectuels allemands et la guerre », in Les sociétés européennes et la Guerre de 1914-1918, op. cit., pp. 191-193.

[18]. SHAT-7 N 2769. * Études du 2e Bureau/Section économique. « Ce que chacun peut faire dans les provinces baltiques », Dr. Stavenhagen.

* Compte rendu officiel de presse allemande n° 298 du 24 décembre 1925 tiré du Stuttgarter Neues Tageblatt. Amorce d’un rapprochement franco-balte pour s’opposer à la politique anglaise en mer baltique qui devient de plus en plus un véritable lac anglais.

* Berliner Lokal Anzeiger (conservateur), 27 septembre 1928. Les États baltes sont un intermédiaire entre l’Est et l’Ouest dans le cadre des échanges spirituels et commerciaux. Le marché balte est le passage obligé vers le marché russe. En conquérant le marché balte, des maisons de commerce prévoyantes pensent être en bonne position lorsque le marché russe sera de nouveau ouvert à la libre importation. Il est indéniable que les Allemands disposent de l’immense avantage de la langue, car l’allemand est la langue du commerce international en Europe de l’Est.

- Niessel, L’évacuation des Pays baltiques par les Allemands, Lavauzelle, Paris, 1935, 272 p., p. 204, développement des infrastructures et investissements allemands pendant la guerre ;

- Eberhard Demm, « Les intellectuels allemands et la guerre », in Les sociétés européennes et la Guerre de 1914-1918, op. cit., p. 185, 189 ;

- Thomas Mann, Gedanken im Kriege, p. 15, cité par Demm, op. cit., p. 189.

[19]Deutsche Tageszeitung, 27 août 1918.

[20]. Robert Cornevin, Histoire de la colonisation allemande, PUF (Que sais-je ?, n° 1331), Paris, 1969, 128 p.

- Steltzer Hans Georg, Die Deutschen und ihr Kolonialreich, Societäts-Verlag, Frankfurt/M., 1984, 413 p.

[21]. « Die schwarze Gefahr im Rheinland. Eine Schande für die ganze Welt », Aufwärts. Christliches Tageblatt, Bielefeld-Bethel, 8 janvier 1925. Cité dans Die Erste Republik. Dokumente zur Geschichte des Weimarer Staates, hrsg. Peter Longerich, Piper (SP 1429), München, 1992, 512 p, p. 321.

[22]Mit dem K durch Frankreich, Erinnerungsblätter der Gruppe von Kleist, Verlag E. S. Mittler & Sohn, Berlin, 1941, 243 p.

 

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