Les troupes coloniales dans la Grande Guerre

   

LES  TROUPES  COLONIALES D’INDOCHINE  EN  1914-1918

 

 

Emmanuel Bouhier *

   

            Les troupes coloniales ont joué pendant la guerre 1914-1918 un rôle de tout premier plan. Elles ont fourni, d’une part, des formations blanches et indigènes importantes, et, d’autre part, des cadres à l’armée métropolitaine.

            Dès 1912, l’envoi des troupes indochinoises en France avait été envisagé, en vue de participer à un conflit européen. Le général Pennequin pensait que les forces ainsi expédiées d’outre-mer pourraient atteindre 20 000 hommes. Cette opi­nion parut exagérée. Les événements prouvèrent le contraire : en effet, non seulement presque toutes les troupes françaises purent gagner le front français, mais près de 100 000 indigè­nes furent enrôlés et vinrent prendre leur place en France, sans que des troubles ne se produisent en Indochine.

            Bien encadrés, les 1er, 2e, 7e, et 21e bataillons indochi­nois donnèrent toute satisfaction et tous les faits relatés sont demeurés à l’honneur de leur discipline et de leur courage.

            Toutefois, la presque totalité des Indochinois envoyés en France, fut employée à des travaux militaires ou d’intérêt national.

            Leur tâche fut donc moins héroïque et plus modeste que celle des autres combattants indigènes ; mais elle fut utile, indispensable même, puisque dans les combats modernes la préparation matérielle, les moyens de communications et de transport, le matériel lui-même sont des conditions essentiel­les du succès.

            Aussi, convient-il d’analyser successivement, l’apport en effectifs des troupes coloniales d’Indochine, les types d’unités constituées et enfin l’emploi de ces unités dans les engagements au cours de la Grande Guerre. 

I - Le concours en hommes

            L’aide militaire apportée par l’Indochine à la France s’est manifestée avant tout par le concours des hommes.

            Ce concours s’est traduit sous les formes suivantes. 

1-1) Renvoi dans la Métropole des militaires de carrière des troupes coloniales en service à la colonie.

            La tranquillité générale de l’Indochine et le loyalisme des ressortissants indigènes ont permis de renvoyer, dès la déclaration de guerre, la presque totalité des militaires de car­rière d’Indochine, soit environ 6 000 officiers et hommes de troupe. 

1-2) Français mobilisés sur place ou envoyés dans la Métropole.  

            Le nombre de Français mobilisés en Indochine fut de 2 333 dont 1 309 envoyés en France. Ces derniers, suivant l’exemple de leurs camarades de l’armée d’active, eurent les mêmes élans, le même mépris du danger et la même expé­rience des nécessités de la terrible guerre. Les 1 024 Français mobilisés sur place assurèrent le fonctionnement des services indispensables à l’administration de la colonie.

1-3) Recrutement militaire indigène en Indochine et envoi des contingents en France.  

            L’effort le plus considérable accompli par l’Indochine a été le recrutement indigène. On fit une première tentative sur un faible contingent ne comprenant que des infirmiers. Cet essai donna de si bons résultats qu’on décida d’effectuer un recrutement intensif. Il était, en effet, nécessaire de créer der­rière les armées, les nombreux organes qui travaillaient pour les faire vivre et leur donner, en temps et heure, les moyens nécessaires au combat.

            La nouvelle guerre a révélé que seule la puissance matérielle pouvait détruire les retranchements qui s’opposent à la marche des armées. Il a fallu, pour une armée de plusieurs millions d’hommes, une autre armée de soldats-travailleurs qui établissaient immédiatement derrière la zone de bataille, les voies ferrées, les hôpitaux, les champs d’aviation, les rou­tes, les pistes, les ponts et les transports de toutes natures nécessaires à la stratégie moderne.

            Cette armée de soldats-travailleurs, appelée bataillons d’étapes, fut constituée en partie par des Indochinois. Le recrutement des années 1916-1917-1918 donna pour toute l’Indochine, un total de 43 430 indigènes qui ont été achemi­nés vers l’Europe (France ou front d’Orient) et répartis comme suit :

- 4 bataillons de combattants ;

- 15 bataillons d’étapes ;

- des infirmiers coloniaux ;

- des ouvriers d’administration coloniaux.

            5 000 automobilistes environ furent prélevés sur les bataillons d’étapes et utilisés dans la zone des armées. 

1-4) Recrutement des travailleurs indigènes et envoi dans la métropole.

            Il fallait de la main-d’œuvre pour des usines de muni­tions. Il en fallait aussi pour les travaux des champs, faute de quoi l’alimentation de l’armée et de la France n’était plus assurée.

            Pour faire face à ces besoins, dès la fin de 1915, la solution retenue par le général Gallieni, alors ministre et le général Famin, directeur des troupes coloniales, fut de faire appel aux travailleurs coloniaux.

            En même temps que l’on procédait au recrutement militaire indigène, on décida de poursuivre un recrutement de travailleurs coloniaux de toute sorte. Il eut une efficacité remarquable.

            Les chiffres suivants, communiqués par la direction des troupes coloniales, résument l’effort qui fut accompli.

            Venant d’Indochine  :

1915 :     4 631

1916 :            26 098

1917 :            11 719

1918 :             5 806

1919 :       727

Soit un total de 48 981 en plus des 43 430 cités plus haut.

            Ces travailleurs furent administrés en France par le service des travailleurs coloniaux. Ils furent employés comme ouvriers non spécialistes ou ouvriers spécialistes, tous milita­risés.

            Beaucoup s’habituèrent difficilement à ces travaux d’usine qu’ils n’avaient jamais connus auparavant. Le froid et la nostalgie causèrent quelques pertes. L’épreuve fut, pour beaucoup de raisons, plus rude que les apparences ne le lais­sent supposer.

            Enfin après l’armistice, de nombreux tirailleurs des bataillons d’étapes et de nombreux travailleurs furent mis à la disposition des régions libérées. Ils servirent surtout à déblayer les champs, rendus impropres à la culture par les tranchées, les entonnoirs ou l’amas des fils de fer enchevêtrés, de pierres, de trous et de débris de toute sorte. L’exactitude, la patience, le soin méticuleux de ces travailleurs furent appré­ciés à juste titre. Il est hors de doute que cet emploi des Indo­chinois, tout limité qu’il fut dans les régions libérées, a contri-bué à les rendre plus vite à leur vie normale.

            En conclusion, le total des indigènes envoyés en France fut donc de :

- 4 800 appartenant aux 15 bataillons d’étapes ;

- 24 212 appartenant aux 15 bataillons d’étapes ;

- 9 019 infirmiers coloniaux ;

- 48 981 travailleurs coloniaux.

Soit un total de 92 411 hommes au service de la France. 

II - Les unités

            A la mobilisation les unités stationnées en Indochine étaient constituées par :

- 1 régiment européen à 4 bataillons (11e régiment d’infanterie coloniale, Cochinchine) ;

- 2 régiments européens à 3 bataillons (9e et 10e régi­ments d’infanterie coloniale, Tonkin) ;

- 1 régiment de tirailleurs annamites à 4 bataillons ;

- 4 régiments de tirailleurs tonkinois à 3 bataillons ;

- 1 régiment d’artillerie coloniale à 12 batteries (Cochinchine) ;

- 1 régiment d’artillerie coloniale à 7 batteries (Ton-kin) ;

- 2 compagnies indigènes du génie.

 

            Toutes ces unités formant corps sont restées en Indo­chine et ne sont pas intervenues directement en France. En revanche, une partie des personnels de ces unités a été dési­gnée pour servir en métropole ou en Orient. C’est donc à par­tir de ces personnels et du recrutement militaire indigène, déjà évoqués, qu’ont été constituées les unités combattantes indo­chinoises articulées en :

- 4 bataillons combattants ;

- 15 bataillons d’étapes. 

2-1) Les bataillons combattants

            En France, les seuls bataillons indochinois combattants furent les 7e et 21e bataillons et en Orient le 1er et le 2bataillon. Ces troupes étaient amalgamées à d’autres trou­pes françaises.

            Le 7e bataillon indochinois fut formé à Sept-Pagodes (Tonkin) à l’effectif de 1 000 hommes, le 16 février 1916, sous le commandement du chef de bataillon Dez. Ce bataillon, débarqué à Marseille, fut dirigé sur le camp de Fréjus où il fut entraîné et sélectionné jusqu’en avril 1917.

            Le 10 avril 1917, ce bataillon, arrivé aux armées, fut affecté à la 19e division, puis ses unités furent réparties ainsi :

- la 1ère compagnie rattachée au 54e régiment d’infanterie à Sept Monts ;

- la 2e compagnie au 67e régiment d’infanterie à Ambrief ;

- la 3e compagnie au 350e régiment d’infanterie à Sept Monts ;

- la 5e compagnie au dépôt divisionnaire de la 12e divi­sion à Rozicie.

 

            La 4e compagnie, la section hors rang et la compagnie de mitrailleuses restèrent à Montrambœuf sous le comman­dement du chef de bataillon Dez. Ce bataillon est engagé avec la 12e division à la 2e bataille de l’Aisne, au Chemin des Dames, les 5, 6 et 7 mai 1917. Ses compagnies suivent dans l’attaque les régiments auxquels elles sont rattachées et parti­cipent, soit au ravitaillement, soit au nettoyage des tranchées, soit à l’organisation du terrain conquis.

            En juin 1918, dans les Vosges, le bataillon reprend les tranchées dans le secteur d’Anould et y reste jusqu’au 22 juin. Il y repousse une attaque ennemie, reprend encore les tran­chées du 24 au 27 juin au centre de résistance Clové (au-dessus de Munster). Deux attaques, accompagnées de bom­bardement et de gaz asphyxiants eurent lieu le 29 et le 30 octobre. Elles sont repoussées victorieusement. Pendant l’armistice ce bataillon est stationné en Lorraine, puis est embarqué à Marseille, le 15 février 1919, à destination de Haïphong et dissous à la même date.

            Le 21e bataillon indochinois fut formé au camp de Saint-Raphaël (Var) le 1er décembre 1916. Il comprenait :

- la compagnie de marche ;

- 1 compagnie de dépôt ;

- 1 compagnie de mitrailleuses ;

- 1 section hors rang.

            Commandé par le chef de bataillon Jenot, l’effectif de ce bataillon était de 21 officiers, 241 Européens et 1 200 indigènes.

            Le 5 avril 1917, le 21e bataillon est employé dans la région de l’Aisne à la réfection des routes, à la garde des terrains d’atterrissage, puis à des travaux d’assainissement du champ de bataille. De fin mai à fin juillet, il est dans les Vosges où il repousse différents coups de main. En août il est à Reims. De retour dans les Vosges, il occupe les positions du centre de résistance de Montigny.

            Il est dissous le 18 avril 1919.

            En Macédoine, les 1er et 2e bataillons indochinois furent de service aux tranchées et engagés dans de petites opé­rations.

            Le 1er bataillon débarque à Salonique le 10 mai 1916. Comprenant 4 lieutenants, 2 sous-lieutenants et 1 000 indigè­nes, ce bataillon est commandé par le commandant Fierard. Après avoir quitté le camp retranché de Topsin (22 kilomètres au nord de Salonique) en janvier 1917, cette unité gagne par voie de terre Veria, Kojani, Serevia, Larissa, Tymros en juin et occupe le district de Trikala en juillet 1917.

            En août, le bataillon rejoint la région de Monastir, se dirige sur Droveno où il monte en ligne en relevant un bataillon hellénique.

            Les 19 et 20 octobre, le bataillon attaque entre le lac Malik et le lac Okrida avec le 175e régiment de ligne.

            Le 31 juillet 1918, les 2e et 3e compagnies ainsi que la compagnie de mitrailleuses sont portées à marches forcées dans le sous secteur de Selce, aux avant-postes, pour faire face à une attaque autrichienne qui est repoussée sur sa base de départ.

            Le 25 août, après un mouvement de repli des Italiens, le bataillon se retire sur le groupe de Griba et sur l’arête Est de Mécan où il repousse trois attaques bulgares.

            A partir d’octobre, il est chargé d’assurer la couverture comprise entre la rivière passant par Belica et la route Struga-Dobra.

            Embarqué à Salonique, le 30 janvier 1919, il débarque à Fiume le 6 février.

            Le 2e bataillon fut formé le 1er janvier 1916 avec des tirailleurs instruits du 3e tonkinois. Débarqué à Salonique le 17 mai 1916, il relève le 21e régiment algérien sur les posi­tions du camp retranché de Salonique.

            En août 1916, le bataillon entre dans la composition du détachement de la Struma avec les 4e et 8e chasseurs d’Afrique et une batterie à cheval.

            Au cours d’une reconnaissance sur la rive gauche de la Struma, il s’empare d’une tranchée bulgare et fait 15 prison­niers.

            Dirigé sur l’Albanie où il arrive en fin novembre de la même année, il s’empare au mois de décembre du village de Visavec, au nord du lac Malic.

            Le 1er janvier 1917, la 1ère compagnie attaque et occupe le village de Veliterna. En avril 1917, un détachement occupe les hauteurs de Polena, contre-attaque les forces ennemies et bouscule les avant-postes albanais.

            Le 23 septembre ayant reçu pour mission de couvrir les mouvements de la division un détachement du bataillon détruit un pont autrichien.

            Au cours de l’année 1918, le bataillon exécute plu­sieurs coups de main. En juillet, il appuie l’attaque des troupes de la 57e division d’infanterie.

            Pendant l’offensive victorieuse qui décida du sort de l’armée bulgare, le 2e bataillon fut porté dans la région d’Okrida, afin de participer à l’action générale qui eut lieu entre les deux lacs. 

2-2) Les bataillons d’étapes  

            Les quinze bataillons d’étapes furent employés immé­diatement derrière les armées pour assurer ses communica­tions et son ravitaillement. Ils construisirent des chemins de fer à voie étroite, des routes, des hôpitaux d’évacuation, tra­vaillant parfois sous des bombardements assez meurtriers. Des bataillons subirent des pertes, notamment à Vailly (Aisnes) bombardés nuit et jour ; d’autres, moins proches, entendaient toutefois les obus et reçurent quelques bombes d’avions.

            Les bataillons d’étapes indochinois firent bonne figure dans la zone qui leur était impartie. Leur attitude et leur disci­pline furent excellentes et plus d’une fois remarquées, tant par le commandement que par les populations. En tout cas les services rendus furent appréciables. L’armée soulagée de sou­cis multiples put se consacrer uniquement à ses missions. Les cantonnements de repos furent aménagés, les voies ferrées construites, les ravitaillements opérés avec vitesse et régula­rité.

            Par ailleurs, 5 000 automobilistes furent tirés de ces bataillons d’étapes. Les Annamites montrèrent les plus heu­reuses dispositions pour la conduite des camions lourds. Leur apprentissage fut très rapide et plus d’un officier chargé de les instruire affirma, qu’en moins d’une semaine, tous pouvaient s’acquitter convenablement de leur tâche. Les ravitaillements sous les bombardements prouvèrent le courage de ces conducteurs.

            Les autres combattants, infirmiers, commis et ouvriers d’administration coloniaux donnèrent aussi satisfaction. Toutes ces troupes d’ailleurs eurent l’âme, l’énergie, la tenue de leurs cadres et de leurs chefs. Elles ne témoignèrent pas d’un caractère spécial, mais plutôt d’une heureuse discipline, qui suppléa à tout ce qui lui manquait. 

III - L’emploi des unités dans l’engagement  

            Il faut noter la très grande prudence avec laquelle le commandement des troupes coloniales mit sur pied l’engagement des formations indigènes dans les opérations. En effet, les troupes indigènes ne supportant pas le froid durent être retirées du front. Ce n’est qu’en mai-juin 1916 qu’on les vit reparaître sur les champs de bataille. Ces bataillons avaient été au préalable sélectionnés et entraînés dans les camps, dans le Midi de la France pendant l’hiver.

            Une sorte de préjugé défavorable, fit longtemps diffé­rer l’utilisation en opérations des travailleurs malgaches ou indochinois. On voulut se contenter longtemps, de la bonne volonté des premiers et de l’adresse nouvelle des seconds, pour les employer loin des toutes premières lignes, soit dans l’artillerie lourde, soit dans les services de santé ou du train automobile.

            Les bataillons malgaches et indochinois mis en ligne à partir de la fin de 1917 s’y comportèrent parfaitement.

            Ces unités n’ont été amenées par le commandement que très progressivement au contact de l’ennemi, en commen­çant par les secteurs les plus calmes, et ont été amalgamées avec les troupes blanches métropolitaines et non coloniales. Cet amalgame fut poussé, dans certaines circonstances, à un degré excessif puisque les compagnies, voire des sections furent disloquées et placées le plus souvent au contact ou sous les ordres d’officiers et de gradés qui ignoraient tout des apti­tudes et de la mentalité des soldats jaunes.

            Ainsi le 7e bataillon indochinois en 1917, dans les Vosges, se trouve réparti au sein de la 12e division comme suit :

- 1 compagnie affectée au 3e bataillon du 54e régiment d’infanterie à raison d’une section par compagnie de ce bataillon ;

- 1 compagnie affectée au 1er bataillon du même régi­ment ;

- 1 compagnie affectée au 67e régiment d’infanterie.

 

            La compagnie de mitrailleuses quant à elle, est répartie à raison de :

- 1 peloton avec le 67e régiment d’infanterie ;

- 1 peloton avec le 54e régiment d’infanterie.

 

            Cette dislocation annihile, d’une part, l’action du chef de bataillon et de la plupart des capitaines et, d’autre part, l’autorité que les uns ou les autres possèdent sur le tirailleur indochinois se trouve réduite.

            En effet, à aucun moment les bataillons n’ont été engagés de manière homogène.

            Dès leur arrivée sur la ligne de front, ces unités étaient éclatées pour aller, soit renforcer les régiments, soit compléter les pertes occasionnées au sein de ceux-ci.

            Des rapports, observations diverses, ou mémoires font apparaître que les troupes jaunes avaient des aptitudes comme tireurs, mitrailleurs, conducteurs d’auto et faisaient d’excellents observateurs.

            Si ces fractions dispersées étaient restées pendant une longue période rattachées aux mêmes unités métropolitaines, les cadres de celles-ci se seraient familiarisés avec la mentalité des combattants indochinois et auraient ainsi appris à les commander. Mais les bataillons indochinois n’ont fait que passer d’un secteur à l’autre. Ainsi le 21e bataillon, d’avril 1917 à novembre 1918, a changé onze fois de secteur ou de division. 

Conclusion  

            Parmi les 43 000 combattants indochinois, les pertes s’élèvent à 1 123 hommes 1, soit 2,5 % des effectifs contre un peu moins de 20 % pour les Français.

            Si la participation des troupes coloniales d’Indochine n’est pas à négliger durant ce conflit, il convient néanmoins de s’interroger sur l’emploi de ces unités au cours de leurs enga­gements.

            Certains rapports mentionnent qu’elles ont peu de nerfs, mais sont aptes au choc. Dans un rapport d’ensemble du 21e régiment d’infanterie coloniale datant de 1920, un officier déclare que « les Indochinois sont plus intelligents » que d’autres troupes coloniales, « parfaitement susceptibles de servir dans les compagnies de mitrailleuses et d’utiliser le fusil mitrailleur ». Par ailleurs, « d’un tempérament peu im­pressionnable leur caractère s’adapte parfaitement à la défensive ». En revanche, « leur capacité offensive est moin­dre, bien qu’ils sachent judicieusement utiliser le terrain et possèdent sous une frêle apparence une résistance à la fatigue insoupçonnée ». Par ailleurs, les effectifs fournis par les com­battants indochinois, qu’ils proviennent des bataillons de combattants ou des bataillons d’étapes, auraient pu fournir plusieurs régiments de tirailleurs indochinois. Or aucun régi­ment n’a été créé. Est-ce par une volonté délibérée, ou par une hésitation du commandement qui ne connaissait pas suffi­samment le comportement de ces unités au feu, ou bien encore les luttes ancestrales et séculaires, entre Annamites, Cochin­chinois, et Tonkinois ? 

Le passage de ces troupes indochinoises et leur contact avec les Européens ont été le germe, dans les esprits, des idées nouvelles d’indépendance, de nationalisme et d’émancipation.

            « Devant le constat d’un peuple français plus tolérant que les colons d’Indochine, les premières interrogations sur la légitimité du régime colonial se dessinent. Parmi les intel­lectuels, se trouvent les hommes les plus séduits par le mo­dernisme : ils voient dans celui-ci un moyen de leur émanci­pation.

            « Mais ils sont aussi les hommes les plus enclins à se livrer à une critique élaborée de la mise en coupe réglée de la colonie et à s’insurger de l’état de subordination dans lequel on les cantonne. De leur séjour en France, les Vietnamiens retiennent surtout que l’omnipotence et l’arrogance françai­ses peuvent être battues en brèche.

            « Témoignant d’un loyalisme peu convaincu, ils per­dent beaucoup de ce sens, si intériorisé chez eux, de l’immuabilité des hiérarchies sociales, en même temps qu’ils prennent conscience de la nécessité d’une évolution pour leur propre société 2. »

 


* Capitaine, Division Archives Communication du Service historique de l’armée de Terre.

1. JORF documents parlementaires - Chambre - session ordinaire de 1924. Annexe 335, p. 1 319.

2. Le Van Ho Mireille, Mémoires d’outre-mer - Exposition de Péronne, du 3 juin au 20 octobre 1996, p. 86.

 

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