Les troupes coloniales dans la Grande Guerre

   

L’ARMÉE  D’AFRIQUE

 

 

Léon Rodier

 

 

 

« Qu’on s’en souvienne, la France doit à l’Armée

d’Afrique une immense reconnaissance. »

Maréchal Juin

 

 

            L’Armée d’Afrique 1 : ensemble des unités militaires françaises stationnées en Afrique du Nord dont l’origine remonte pour la plupart à la conquête de l’Algérie (Légion étrangère, zouaves, chasseurs d’Afrique, spahis et tirailleurs). Intégrées aux forces armées métropolitaines, elles ne peuvent être confondues avec les troupes coloniales.

            Cette appellation est employée officiellement, pour la première fois, dans une ordonnance du roi Charles X du 6 juin 1830. Elle concerne le corps expéditionnaire français qui, suite à différents incidents diplomatiques, débarque à partir du 14 juin sur les plages de la baie de Sidi-Férruch, des 675 navi­res à voile aux ordres de l’amiral Duperré partis de Toulon le 25 mai 1830. 37 000 hommes, 3 500 chevaux et 120 canons, sous le commandement du général de Bourmont, se préparent à franchir les 27 kilomètres qui les séparent d’Alger. Battu à Staouéli, le dey d’Alger capitule le 5 juillet.

            Dès les premiers mois, apparaît très rapidement la nécessité de recruter des troupes indigènes pour remédier, d’une part aux charges imposées à nos troupes sur un terrain difficile et sous un climat éprouvant et, d’autre part, pour sup­pléer aux pertes dues à la maladie et au rappel par Paris d’une partie importante du corps expéditionnaire.

            Bien que Louis-Philippe, en raison de difficultés poli­tiques, décide de se borner à une occupation restreinte de l’Algérie et, de ce fait, récupère une partie du corps expédi­tionnaire, le commandement en Algérie met successivement sur pied, pour augmenter et maintenir ses effectifs, des forma­tions nouvelles avec un encadrement français. Il s’agit de la Légion étrangère avec des engagés strictement européens, les zouaves, les chasseurs d’Afrique, les spahis et les tirailleurs algériens recrutés parmi les indigènes 2, dont certains avaient été au service du dey. Parallèlement, les bureaux arabes éta­blissent le contact avec les popula­tions de l’intérieur du pays.

            Fondée sur leurs instincts guerriers héréditaires, valori­sée par leurs résistances physiques et la connaissance du pays, cette décision d’allier au corps expéditionnaire des autochto­nes dit indigènes, s’inspirait d’une coutume ancestrale. En effet, de tout temps, les armées en campagne ont fait appel, sous une forme ou sous une autre, aux services des popula­tions locales. Les Turcs n’avaient pas négligé cet apport et avaient recruté parmi les populations d’Algérie pour conforter leur domination sur ce pays. La tribu des Zouaoua, Kabyles du massif montagneux du Djurdjura, au service du dey jusque-là, offre à la France ses meilleurs hommes à partir desquels le général Clauzel crée, le 1er octobre 1830, un corps de « zouaves », de plusieurs bataillons d’infanterie avec encadre­ment de volontaires français. Ce recrutement s’étend aux Arabes, Turcs et autres habitants d’Algérie. Plus tard, ayant mené à bien l’occupation des environs d’Alger, il souhaite recruter à la solde de la France les soldats du dey Hussein, licenciés en raison des circonstances. Sur sa demande, le gou­vernement Français « autorise les généraux en chef, comman­dant sur les théâtres extérieurs, à former des unités militaires recrutées parmi les autochtones ou les étrangers à ce terri­toire ».

            De cette loi du 9 mars 1831 découlent ordonnances, décrets, arrêtés et décisions concernant les différents corps de l’Armée d’Afrique, dont les premières applications portent sur la création de la Légion étrangère en date du 10 mars 3, et l’organisation des corps indigènes le 21 mars 1831 4.

            Rapidement quelques escadrons de « zouaves montés » viennent compléter cette infanterie. Ainsi, côte à côte, infante­rie et cavaliers indigènes se trouvent en mesure de participer à la conquête menée par les troupes françaises. Ces escadrons du « corps de zouaves », aux ordres du chef d’escadrons Marey, prennent la dénomination de « chasseurs Algériens ». L’ordonnance du 17 novembre 1831 autorise la création de deux régiments de chasseurs d’Afrique. Le premier stationne à Alger, le deuxième à Oran où se côtoyaient cadres et cavaliers français en provenance du 12e régiment de chasseurs à cheval du corps expéditionnaire et une quarantaine de « chasseurs algériens » par escadrons. Ceux-ci vivaient sous un statut par­ticulier : une première mise et une prime journalière leur per­mettant de se nourrir, s’habiller, se procurer monture, équi­pement et armement.

            Les chasseurs d’Afrique, issus des zouaves à cheval, devinrent le noyau actif du « corps de spahis ». Stationné à Alger et ayant à sa tête le lieutenant-colonel Marey, il était composé de quatre escadrons, (200 cavaliers indigènes en provenance du 1er régiment de chasseurs d’Afrique et de recrues du pays). Modifiant l’ordonnance royale du 10 sep­tembre 1834, celle du 12 août 1836 porte à six le nombre d’escadrons de ce régiment. A partir de cette mutation des éléments indigènes, les chasseurs d’Afrique deviennent des corps entièrement français.

            Cette création découlait d’un constat du commande­ment de l’impossibilité de faire vivre en commun deux cultu­res différentes. L’une fondée sur le Coran, les mœurs, les usa­ges, les coutumes propres aux Musulmans, l’autre de civilisa­tion chrétienne et occidentale. Régiment porté 2 ans plus tard à 6 escadrons (ordonnance du 12 août 1836).

            Un second régiment de spahis, par ordonnance du 10 juin 1835, est créé à 4 escadrons, à Bône : chef de corps, chef d’escadrons Yusuf ; un troisième à Oran (ordonnance du 12 août 1836), dans les mêmes conditions, aux ordres du lieutenant-colonel de Thorigny.

A signaler qu’en mars 1832 après la prise de la Cita­delle de Bône par Yusuf avec 80 cavaliers turcs, est créé un escadron de spahis irréguliers. Tandis qu’après celle de Constantine en décembre 1837, un corps auxiliaire voit le jour aux effectifs de 200 cavaliers appelés « spahis de Constan­tine » et 800 fantassins dénommés « tirailleurs de Constan­tine ».

A partir de 1840, la France décide officiellement de poursuivre la conquête du pays. C’est l’œuvre de Bugeaud 5, nommé gouverneur de l’Algérie. Il dispose de 100 000 hom­mes dont l’organisation est adaptée aux impératifs de mobilité nécessaire dans cet important territoire aux reliefs différents et souvent difficiles 6. Grâce à ces unités, il refoule, par d’incessantes attaques, les troupes d’Abd-el-Kader vers le désert. Il détruit sa smala en 1843. Réfugié au Maroc, celui-ci réussit à massacrer nos chasseurs à Sidi Brahim, en 1845, avant de se rendre à Lamoricière en 1847.

Après bien des hésitations suivies d’essais plus ou moins concluants, le roi Louis-Philippe, décide enfin (ordonnance du 7 décembre 1841), d’entériner l’existence de spahis réguliers, de porter leur effectif à 20 escadrons, de réglementer leur organisation et de leur donner un véritable statut : cadres et cavaliers (recrutement, avancement, hiérar­chie, solde etc.). est donc créé un corps englobant tous les spahis, avec un état-major de 29 officiers, 28 sous-officiers et spahis, 89 chevaux.

Chaque escadron est constitué sur ce tableau d’effectifs par : 4 officiers français, 3 officiers indigènes, 20 sous-officiers brigadiers et cavaliers français, 173 sous-offi­ciers, brigadiers et spahis indigènes. Ces 20 escadrons comp­tent plus de 4 000 hommes sous les ordres du lieutenant-colonel Yusuf, secondés par sept chefs d’escadrons d’élite.

L’ordonnance royale du 21 juillet 1845 crée 3 régi­ments de 6 escadrons à partir de ceux stationnés dans chaque province : 1er régiment de spahis d’Alger 7, 2e régiment de spahis d’Oran, 3e régiment de spahis de Constantine.

A la tête d’un régiment, un chef de corps, un état-major et un peloton hors-rang.

Sous Louis-Philippe, les régiments de tirailleurs Algé­riens se voient dotés de l’organisation conservée jusqu'à leur dissolution en 1962. A l’origine, on y compte aussi bien des corps composés de Français (1836) que des unités recrutées parmi les indigènes, telles les compagnies auxiliaires de tirailleurs (1837), créées dans les villes dont ils portent le nom : Alger, Oran, Constantine.

Pour des raisons diverses, surtout de sécurité, les Fran­çais sont incorporés dans les zouaves et les chasseurs d’Afrique, régiments de souveraineté, les autochtones dans les tirailleurs et les spahis 8. Un quatrième régiment créé après l’occupation de la Tunisie et, par la suite, recruté dans ce pro­tectorat, prend le nom de 4e régiment de tirailleurs tunisiens (RTT). Il est à l’origine de la création du 8e qui en 1916 prend part à la reprise du fort de Douaumont aux côtés du RICM.

Dès 1912, au Maroc, sont mises sur pied des compa­gnies auxiliaires marocaines, engagées en France dès 1914, sous le nom « de chasseurs indigènes ». Groupées en bataillons, ces compagnies constituent en 1915 des régiments de marche marocains. Ils sont transformés en 1920 en régi­ments de tirailleurs marocains (RTM) avant d’être intégrés en 1923 dans l’Armée d’Afrique.

Au lendemain de la défaite de 1871, l’Armée d’Afrique qui s’est distinguée en Alsace, en Lorraine et à Sedan en particulier, comprend les trois divisions militaires d’Alger, d’Oran et de Constantine. Elles constituent le XIXe corps d’armée dont le quartier général est stationné à Alger. Il devient en 1946 la Xe région militaire.

Cependant les territoires du sud algérien forment, à partir de 1902, un commandement distinct dont le général relève directement du gouverneur général de l’Algérie. Admi­nistrés par des officiers des affaires indigènes, ils disposent, depuis 1891, pour la police du désert, de compagnies saha­riennes.

 

L’Armée d’Afrique apporte une importante contribu­tion à l’effort militaire français en toutes circonstances.

Au cours du premier conflit mondial, l’Armée d’Afrique envoie 172 000 combattants algériens, 6 000 Tuni­siens, 37 000 Marocains et 115 220 Français mobilisés en Afrique du Nord. Les pertes s’élèvent à 35 000 morts pour les troupes indigènes et à 22 100 pour les Français 9.

Lors du conflit 1939-1945, les tirailleurs de l’Armée d’Afrique forment 16 régiments de tirailleurs algériens, 5 régiments de tirailleurs tunisiens et 5 régiments de tirailleurs marocains répartis entre la France et l’Afrique du Nord. Ils forment l’infanterie des divisions nord-africaines (DINA), des divisions d’infanterie d’Afrique du Nord (DIA), en 1940 10 puis des divisions algériennes (DIA) et marocaines (DIM) en 1943.

Il en est de même pour les régiments de zouaves, notamment l’infanterie portée de la 1ère division blindée, et les régiments de spahis et de chasseurs d’Afrique sur véhicules blindés (régiments de reconnaissance) et régiments de chars, la Légion étrangère au sein de la 5e DB (1er régiment étranger de cavalerie et régiment étranger d’infanterie) 11.

La route de cette Armée d’Afrique est jalonnée de milliers de morts et d’innombrables souffrances, mais aussi de combien de gloires et d’espérances. Grâce au sacrifice de ces hommes et de leurs cadres, souvent ignoré, parfois oublié et, plus généralement, grâce à toute cette Armée d’Afrique, la France put retrouver son rang de grande puissance, le 8 mai, à Berlin, où le général de Lattre a représenté notre pays à la signature de la capitulation de l’Allemagne nazie.

Il est juste que leur souvenir soit ravivé et exalté. A cet effet, voici les drapeaux de certains de ces régiments décorés de la Légion d’honneur. Troisième régiment de tirailleurs algériens en 1880, le 2e régiment de tirailleurs algériens en 1903, le 4e régiment de marche de tirailleurs indigènes en 1919 et le 7e régiment de tirailleurs indigènes en 1919, le 4e régiment mixte de zouaves et de tirailleurs en 1919, le 1er régiment de tirailleurs algériens en 1948, le 1er régiment de tirailleurs marocains en 1952 12.

Toutefois, grâce aux régiments de tradition de cette Armée d’Afrique, 1er régiment de spahis à Valence, 9e zouaves à Givet et 1er tirailleurs à Épinal, il est heureux que ces appellations ne tombent pas en désuétude dans le langage de l’Armée. Quant à l’étendard du 2e régiment de chasseurs d’Afrique, il est confié au 2e régiment de chasseurs en garni­son à Verdun depuis sa dissolution, en 1964, à Orange.

Quoi qu’il en soit ces anciens combattants 13, « étrangers aujourd’hui », demandent justice à l’État français. En effet, la loi du 26 décembre 1959 a gelé les pensions d’invalidité ou/et les retraites des Anciens Combattants indi­gènes de l’Armée d’Afrique et de notre ancien Empire colo­nial. De ce fait, certains d’entre eux ne perçoivent guère plus de 10 % des sommes allouées à leurs compagnons d’armes français, « une insulte à la mémoire » selon l’amiral Antoine Sanguinetti.

Enfin, ces derniers temps, c’est-à-dire le 11 novembre 1996, le gouvernement français a reconnu les problèmes qui se sont posés en Afrique du Nord, non seulement pour les pieds-noirs, mais aussi pour tous ceux qui avaient fait con­fiance à la métropole dans ces pays d’outre-mer. 

Ouvrages consultés  

Livre d’Or de la Légion, Éditions Lavauzelle.

Nos soldats, Librairie illustrée, Paris 1872.

Archives de l’Algérie, J.-J. Borgé et Nicolas Viasnow, Éditions Michèle Trinckver.

Les médailles d’Algérie, Jean Curutchet, Éditions Harriet.

Armée Française 1880-1930, Pierre Miquel, Éditions Atlas.

Histoire de l’Algérie de la fin de la Régence turque à l’insurrection de 1954, Xavier Yacone, Éditions L’Antlanthrope. 

Ouvrages collectifs 

- Publications d’amicales régimentaires et d’anciens combattants.

Bulletins et « Verdun » cahiers de la grande guerre, Association nationale du Souvenir de la Bataille de Verdun et de la sauvegarde de ses hauts lieux. 

Journaux, revues et documents divers  

- Journaux de marche et historiques des unités considé­rées.

La 1ère DB au combat 1944-1945.

A la gloire de l’Armée d’Afrique - « Monde spécial » « Hors série ».

Pieds-noirs d’hier et d’aujourd’hui - mensuel de l’Association.

Archives personnelles et familiales. 



* Colonel, ancien directeur du Mémorial de Verdun.

1. L’ambition de cette communication, certes non exhaustive est de rendre un juste hommage à cette Armée d’Afrique qui de 1830 à 1962 n’a cessé de s’illustrer pour la défense de la France. Celle-ci, il faut en convenir, s’est montrée le plus souvent bien ingrate au regard des sacrifices consentis pour ses libertés.

2. Troupes d’élite mêlant panache et bravoure, deux civilisations d’un même Dieu.

Encadrées d’hommes très attachés à leur mission, respectueux des us et coutumes des uns et des autres et généreux dans leur commandement. Exemplaire dans la conduite au feu, cette Armée a su s’adapter en toutes circonstances : rigueur du climat, difficultés du relief et des obstacles rencontrés sur tous les continents où la France juge utile et nécessaire sa présence.

Il est fâcheux que le monstre froid qu’est l’État n’ait pas su lui démontrer sa reconnaissance et sa générosité. Mecktoum !

Il serait ingrat d’omettre le rôle important en Afrique du Nord et dans les territoires du sud des « Toubibs ». Ces médecins militaires, parallèlement à leur mission première auprès des effectifs militaires et leur famille, ont dispensé aussi, mission difficile et délicate, une médecine de soins et de prévention au bénéfice des indigènes, au fil de la conquête, de la pacification et aux côtés des bureaux arabes. Animés d’une foi inébranlable et de l’enthousiasme de leur jeunesse, ils exercèrent leur art avec dévouement et qualité, s’attirant ainsi la reconnaissance des populations et l’admiration de tous.

Certains des Régiments de tirailleurs d’Afrique du Nord inscrivent « Verdun » sur leur drapeau et autres lieux de bataille, tandis que d’autres se voient attribuer des citations à l’ordre de l’Armée avec la fourragère verte (Croix de guerre), la fourragère jaune liseré vert (Médaille militaire), la fourragère rouge (Légion d’honneur).

3. La France, au fil des siècles, a toujours été une terre d’accueil et souvent d’asile où l’homme retrouvait sa dignité.

« Créée pour combattre et/ou œuvrer, hors du territoire continental du Royaume », cinq bataillons de la Légion, organisés et instruits, seront envoyés dans les provinces d’Alger, d’Oran et de Constantine.

Devenue légendaire, fleuron de l’Armée d’Afrique, elle sut s’adapter au progrès des armes, aux nécessités du moment, partout où sa présence fut rendue nécessaire. Son livre d’Or et son musée d’Aubagne en portent témoignage.

L’amalgame et la cohésion exigeant du temps et des cadres de qualité, les débuts ne sont pas très heureux. Ce sont les vieux briscards, anciens cadres des régiments suisses au service de la France et le colonel Stoffel, premier chef de corps de la Légion, ancien combattant de l’empire en Espagne, qui donnent belle allure et efficacité aux sept bataillons qui la composent fin 1832, dont chacun comprend des recrues de même origine. Plus tard, celles-ci seront réparties dans les unités.

Entre les combats, sa belle tâche constructive se dessine très rapidement en Algérie : constructions de route, de « bordjs », de réseaux d’irrigation, assainissement des marais, plantations etc.

Partout ou elle agit, elle établit son empreinte. Elle renforce ainsi sa réputation fondée, dès sa création, sur le caractère, la forme, le recrutement, la tradition sans équivalent de par le monde.

Le 24 juin 1832, le colonel Combe succède au colonel Stoffel, le premier drapeau de la Légion lui est confié, la glorieuse histoire de la Légion s’inscrira successivement sur sa soie où se trouve déjà sa devise « Honneur et fidélité ».

Il est utile, ici, de se remémorer la phrase prononcée par le général de Ligny : « Soldats de la Légion, les plis de votre drapeau ne seront bientôt plus assez amples pour contenir vos titres de gloire. Général de Ligny ».

4. Après diverses ordonnances confirmées par des lois, différentes structures sont données aux formations de recrutement indigène. Ces régiments formés dans le cadre de l’armée de Terre française stationnent dans une des trois provinces d’Algérie, à savoir, Alger, Oran, Constantine. De ce fait, si, à leur origine, ils étaient exclusivement réservés aux indigènes encadrés d’officiers et sous-officiers français, il fallut au fil du temps y admettre des engagés français afin de pourvoir à des postes clés notamment l’encadrement de base caporaux et caporaux-chefs, pépinière de recrutement de sous-officiers habitués à vivre ensemble.

Ces troupes indigènes étaient fidèles au chef mais attendaient de lui, un effort pour parler leur langue, de leur porter un certain intérêt et d’être digne de les conduire au feu, d’où les pertes importantes d’officiers et de sous-officiers français au cours des diverses campagnes en Afrique du Nord et sur tous les continents où elles furent employées de leur création à leur dissolution.

5. Thomas Bugeaud, marquis de la Piconnerie (1784-1849) était autodidacte et soldat du rang. Engagé en 1804, comme vélite des grenadiers de la garde, il est passé, comme le maréchal Clauzel, par l’école de la Guerre d’Espagne. Il était député de la Gironde lorsqu’il fut nommé gouverneur général de l’Algérie.

6. En revanche des indigènes furent affectés au train des équipages particulièrement pour conduire des véhicules attelés de mulets de trait (arabats), et les convois de mulets de bât chargés d’effectuer les transports des impedimenta hors des pistes et chemins : cantines par paire sur bât de l’animal, munitions et nourriture, armement lourd (artillerie de montagne), cacolet (de l’italien Cativo letto, mauvais lit, sorte de siège ou fauteuil qui s’accroche au bât du mulet et peut recevoir malades ou blessés). Ils ne peuvent s’employer que par paires pour maintenir l’équilibre du chargement. Il en est de même pour les litières (petits lits de fer) suspendus aussi par paires, pour les blessés ou malades couchés.

7. Un escadron du 1er régiment de spahis (Alger) détaché au Département de la Marine au Sénégal, fut à l’origine des spahis Sénégalais et du Soudan appartenant aux troupes coloniales.

8. Au cours de leur séjour outre-mer, ces officiers dotés d’une mission sans commune mesure avec la simple défense du territoire métropolitain découvraient le vaste monde. Cependant chacun d’eux se devait de prendre conscience que la liberté de la France passait surtout par une surveillance constante de ses frontières de l’est. Quelques films des années 1930 avec les plus grands acteurs français ont campé quelques types de cette Armée d’Afrique.

9. Bien que souvent évoqués, les risques de rébellion ou de révolte massive avant le premier conflit mondial par les instances les plus hautes de la France, à l’étonnement de ces autorités, la mobilisation se fit dès le début dans une atmosphère d’union sacrée chez les indigènes, comme chez les Européens les laissant à peu près insensibles à l’appel de la guerre sainte, la djihad lancé, en novembre 1914, par le Kalife Mahmed V : l’attitude « loyaliste l’emporte ». Par ailleurs, lors des mutineries de 1917, aucune unité de tirailleurs ne se manifeste.

Les unités d’Afrique du Nord participent à toutes les grandes opérations de 1914-1918. Pour les décorations et les citations, les tirailleurs et les zouaves viennent juste après les deux régiments les plus décorés (RICM et le régiment de marche de la Légion étrangère). Sur dix-neuf régiments d’infanterie de l’Armée française dont le drapeau est décoré de la Légion d’honneur, on compte huit régiments d’Afrique du Nord (quatre de tirailleurs, trois de zouaves et un mixte zouaves et tirailleurs).

10. Si les craintes de 1914 n’étaient pas justifiées, il n’en était pas de même en 1939, surtout en cas de défaite. Ce conflit bouleverse l’économie d’Afrique du Nord, et laisse apparaître le nationalisme dès le débarquement des troupes américaines, le 8 novembre 1942. D’où le discours du 19 décembre 1943 du général de Gaulle, à Constantine, annonçant de profondes réformes, confirmées par l’ordonnance du 7 mars 1944. Ce qui n’empêche pas les émeutes de mai 1945. Cependant l’Armée d’Afrique sera présente avec une mobilisation importante de 1939 à 1945, bien que la défaite de 1940 ne fût suivie d’aucun trouble. La gloire de Pétain inspire le respect et la nomination, en septembre 1940, du général Weygand comme délégué général du gouvernement en Afrique fut très bien accueillie car il s’affirme favorable à une politique d’égards pour les Musulmans. Celui-ci durant 14 mois allait lutter pied à pied et victorieusement contre tous les empiétements « italo-germains » préparant ainsi la remobilisation morale et matérielle de l’Armée d’Afrique et des colonies, camouflant personnel mobilisable et divers matériels, « forgeant son âme ».

Renvoyé fin novembre 1941 sur ordre d’Hitler, il a pu se faire remplacer par le général Juin qui continuera son œuvre et sut par ses victoires en Italie, notamment au Garigliano, lui faire reprendre sa place historique auprès des alliés leur ouvrant ainsi la route de Rome.

11. La flamme qui anime l’Armée d’Afrique est aussi grande que son matériel est pauvre et périmé. Ferveur et volonté de vaincre furent le moteur de tous les effectifs mobilisés en espérant que le matériel américain leur parvienne le plus vite possible. Des fermes isolées, du fond des djebels, surgissent aussitôt des volontaires, des armes que les commissions d’Armistice italo-germaniques n’ont pu découvrir.

Progressivement les unités se rendent à Casablanca pour percevoir habillement, équipement, armement et matériel américains.

Pour mener la campagne de Tunisie (1942-1943), constituer le corps expéditionnaire d’Italie (1943-1944) puis la 1ère Armée Française et pour une bonne partie la 2e DB, l’Afrique du Nord mobilise 24 classes chez les Français soit 16 % des Européens, (plus qu’en France en 1918). Dans la population musulmane, ce pourcentage fut de 2 % soit 175 000 Européens, 233 000 Français musulmans.

Le CEF en Italie (général Juin) fort de 200 000 perd en 7 mois de combats 6 400 tués, 4 200 disparus et 21 000 blessés, soit 15 % et redonne son prestige à la France et son rang de quatrième grande puissance.

« A l’aube du 15 août, sur chaque bateau, quelle que soit sa nationalité, trompettes et clairons sonnent pour les couleurs françaises qui montent éclatantes dès l’entrée dans les eaux territoriales françaises ».

L’émotion est profonde mais dure peu, tant est grande la certitude que plus rien n’arrêtera désormais la marche des armées libératrices dans leur course vers la Victoire.

12. Après la défaite de juin 1940, dont le tréfonds des Français porte encore la cicatrice, le général Weygand, suivant les directives de Pétain, reconstitue durant 14 mois, l’Armée d’Afrique à partir des unités existantes. Ses effectifs en Français de souche sont complétés par les 20 000 évadés de métropole. Relevé fin novembre 1941, suivant la volonté des Allemands, il est remplacé par le général Juin qui poursuivra son œuvre.

L’Armée d’Afrique, sans avoir encore reçu des Alliés débarqués le 8 novembre 1942, armement et équipement modernes, se bat en Tunisie avec acharnement. Après sa conquête, elle défile à Tunis en mai 1943. Quelques mois après elle débarque en Italie où elle convainc les Alliés de ses possibilités, avec sa percée magnifique du front allemand sur le Garigliano, facilitant ainsi la chute de Cassino dont s’emparent les combattants Polonais de la 8Armée Britannique. Percée qui ouvre la route de Rome. Les cimetières militaires français d’Italie en portent témoignage avec ses croix et stèles de Musulmans.

13. Il en fut de même pour cette Armée d’Afrique en Indochine 1944-1954 et en Algérie 1954-1962 sans toutefois omettre la participation des « Harkis » dont beaucoup étaient des anciens combattants d’Italie, de France et d’Indochine, leurs frères ou leurs fils. Ayant cru la promesse qui leur fut faite de « défendre une terre que la France n’abandonnerait pas » 150 000 d’entre eux y compris leur famille furent victimes d’un génocide passé sous silence mais que l’Histoire dévoilera tôt ou tard en les déclarant « Soldats de France ». Cependant 40 000 furent ramenés en France par des initiatives privées.

Tous vécurent en Algérie, un drame plus douloureux qu’on le suppose.

En tout lieu, elle s’est couverte de gloire, chaque corps (Légion étrangère, zouaves, tirailleurs, spahis, chasseurs d’Afrique, goumiers) mérite les termes de la citation du 9e zouaves, (régiment de tradition en garnison à Givet (Ardennes), « Splendide régiment à la folle bravoure... ».

« Grâce à elle, la France pouvait s’asseoir à la table des vainqueurs à Berlin » (P. Gaxotte).

Ecrire l’Epopée de l’Armée d’Afrique et les faits d’armes de ces différentes unités, c’est raconter dans le détail la conquête de l’Algérie puis de la Tunisie et du Maroc jusqu’aux confins du Sahara, les campagnes d’Italie, de Crimée, en Chine, au Mexique, les combats d’infanterie de 1870 en Alsace et en Lorraine, les fameuses charges de cavalerie lors de la bataille de Sedan. Là, s’illustrèrent les 1er, 2e, 3e et 4e chasseurs d’Afrique, 6e chasseurs et 4e lanciers du 1er septembre de la division du général Margueritte, mortellement blessé la veille, d’Illy le matin et de Floing l’après-midi (le même jour se déroulait la défense héroïque de la maison de la « dernière cartouche » à Bazeilles, haut lieu de mémoire des troupes coloniales) et sa participation aux premier et deuxième conflits mondiaux, d’Indochine et d’Algérie.


 

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