Ière Partie : l’antiquité Égyptiens, Hébreux, Perses, Babyloniens, Assyriens, Indiens

 

 

[7] Les Égyptiens, les Hébreux, les Perses, les Babyloniens, les Assyriens, les Indiens sont les nations militaires primitives. En vain chercherait-on dans leur histoire quelque chose qui ressemblât à une méthode de guerre uniforme ; cette ténébreuse époque, que l’on peut appeler l’enfance de l’art, ne met en relief aucun général remarquable. Un seul axiome régnait alors, c’est que la victoire était du côté des multitudes, non pas dans le sens des gros bataillons selon l’adage moderne, mais dans celui des foules désordonnées : nous n’avons, du reste, des guerres de cette période que des récits fort incomplets, sauf pour une bataille, celle de Thymbrée (541), que Xénophon raconte en détail.

 

Les Grecs

[8] Miltiade. – Les invasions médiques, en menaçant la Grèce de dangers formidables, font paraître les premiers généraux vraiment dignes de ce nom. La guerre devient certainement un art dont les moyens varieront jusqu’à nos jours en raison des progrès accomplis, mais dont quelques règles fondamentales sont déjà posées. En effet, Miltiade, ouvrant à dessein à Marathon l’intervalle qui sépare les deux phalanges dont il dispose, appuyant solidement son armée à des obstacles naturels et artificiels, semble dignement inaugurer le règne des manœuvres et des dispositions tactiques.

Thémistocle. – Après lui, Thémistocle montre une sagacité profonde, en persuadant aux Athéniens d’abandonner leur ville sans combat, et de placer sur la flotte la fortune de la patrie. Quelques jours après, victorieux à Salamine, il délivre la Grèce, sinon de la guerre, du moins d’une destruction immédiate.

Xerxès et Mardonius. – Des talents réels, mais neutralisés par l’infériorité morale des troupes, distinguent aussi les généraux perses, auxquels il faut accorder de l’habileté dans l’invasion de la Grèce, faite en trois corps organisés, constamment approvisionnés parla flotte, et dans le combat des Thermopyles, où ils surent profiter de la sécurité imprudente de Léonidas. Après le départ de Xerxès, Mardonius fit preuve de qualités solides : [9] sa sage retraite en Béotie, son établissement sur la gauche de l’Asopus, couvert par des ouvrages de fortification bien entendus, son plan de surprise qui aboutit à la bataille de Platée (479) couronné par l’auréole d’une mort glorieuse, sont les titres d’un vrai mérite.

Siège de Potidée. – Athènes était à peine délivrée des attaques de l’Asie qu’elle s’engagea dans la lutte contre Potidée, dont le siège fit briller la vigueur d’Aristée, et attesta dans ce chef une entente admirable de la guerre défensive ; on citera pour exemples son coup de main sur la Chalcidique et l’embuscade dressée près de la ville des Sermyliens. Le siège lui-même fut rempli d’ailleurs de difficultés, nécessita une immense circonvallation et imposa aux Athéniens la première idée d’une solde permanente.

Guerre du Péloponèse. Périclès. – Bientôt la guerre civile, celle du Péloponèse, vient mettre aux prises les deux peuples les plus militaires de la Grèce et illustrer Périclès qui débute par une combinaison hardie et inspirée du génie de Thémistocle. Tandis que l’incendie ravage les champs de l’Attique qu’ont envahie les Lacédémoniens, une flotte de cent vaisseaux jette dix mille Oplites sur les côtes de la Laconie, de l’Elide et de la Locride, c’est-à-dire sur la base d’opérations des assaillants et les force à la retraite. A côté de cette belle conception se trouvent une foule d’enseignements tactiques. Le principal résulte du siège de Platée (430), qui fit ressortir l’art de l’ingénieur, celui du mineur et qui vit naître un principe généralement [10] exploité par les modernes, consistant à ménager de bonne heure derrière les parties les plus exposées de l’enceinte des places, des coupures et des ouvrages de fortification passagère. Les défenseurs de Platée léguèrent, en outre, un noble exemple à la guerre de siège : réduits aux dernières extrémités, ils sortirent de leur ville et percèrent les lignes des Péloponésiens, acte de vigueur qui avait le double lustre de l’héroïsme et de la nouveauté de l’idée.

Démosthène. – Les campagnes les plus remarquables de la guerre du Péloponèse furent celles de 429, 426, 425 et 424 ; la première offrit deux coups de main instructifs : l’embuscade de Strates et la surprise tentée contre Athènes. Celle de 426 eut pour fait principal la bataille d’Olpes dans laquelle on constate l’emploi d’une troupe tombant dans un moment décisif sur le point important du champ de bataille ; nul doute que Démosthène, général athénien, n’ait montré dans cette journée la sagacité d’un grand homme de guerre, en plaçant un corps considérable sur les derrières de l’ennemi qui essuya une défaite complète. D’heureuses embuscades et la surprise d’Idomène, amenée par une vive marche de nuit, ajoutèrent à la réputation du vainqueur, qui s’illustra encore dans cette campagne par la défense de Pylos et la prise de Sphactérie : beaux faits d’armes dont le dernier surtout doit fixer l’attention, car il indique l’usage des réduits dans les forteresses, moyens puissants auxquels les Grecs, on le voit, songèrent de bonne heure [11].

Brasidas. – Les anciens appréciaient aussi la rapidité des marches, et la plus belle preuve de cette vérité se trouve dans la campagne de 425. En effet, Brasidas, général spartiate, partant d’Héraclée de Trachinie, se porta vivement par Mélitie sur Pharsale, campa sur les bords de l’Apidanus, marcha avec la même vigueur sur Pharclum et Pherrebie, arriva à Dium, puis en Chalcidique, où il se joignit à Perdiccas, roi de Macédoine, ayant ainsi traversé toute la Thessalie hostile et déjoué les calculs des généraux athéniens.

Pagondas. – La victoire de Démosthène à Olpes avait démontré l’irrésistible effet des troupes embusquées débouchant à l’improviste sur les derrières d’une armée. Pagondas, général lacédémonien, fit, à la bataille de Dellum (424), une ingénieuse application de ce principe : voyant son aile gauche détruite, il détacha un gros corps de cavalerie qui, sans être aperçu, tourna une colline, et formant, pour ainsi dire, une embuscade mobile, tomba subitement sur l’aile droite athénienne et donna la victoire. Remarquons dans cette même journée le judicieux emploi de la cavalerie, dont les allures vives rendirent possible un mouvement que l’infanterie n’eût pu exécuter à temps.

Guerre de Sicile. – Après la guerre du Péloponèse, les Athéniens furent entraînés dans celle contre la Sicile, qui fut fertile en enseignements. On lui doit, en effet, l’invention du mot de ralliement et le stratagème de masquer à l’ennemi la marche et la position des [12] troupes au moyen de feux mobiles. Le fait le plus saillant de cette lutte fut le siège de Syracuse, qui dura deux ans (414-413), et consacra le principe des sorties, l’essai des brûlots et l’usage des conseils de guerre dans les circonstances graves.

Retraite des Dix-Mille. Xénophon. – Dix ans après, l’histoire présente les Grecs combattant à Cunaxa, comme auxiliaires de Cyrus, puis réduits à une poignée d’hommes traversant fièrement l’Asie mineure, et y faisant cet immortel voyage appelé retraite des Dix-Mille (401). Xénophon, qui en fut le général et l’historien, nous apprend qu’il l’exécuta en carré, les bagages et les esclaves au milieu ; une arrière-garde de six cents hommes, constamment les mêmes, avait mission de rester sur place lorsque l’armée était obligée de rétrécir sa forme dans les chemins étroits et les gorges des montagnes. Une grande partie des principes modernes relatifs aux retraites trouvent leur origine dans les dispositions de cette délicate opération dans laquelle les Grecs employèrent fréquemment les marches de nuit pour se distancer davantage des Perses, qui ne montrèrent pas moins d’habileté en détachant des corps nombreux destinés à prévenir leurs ennemis sur les points importants de leur passage.

L’étude attentive de cette retraite dénote à chaque pas des beautés de détail : on citera l’invention par un soldat rhodien des ponts d’outres pour le passage du Tigre, la marche dans le pays des Carduques, celle sur le fleuve Centrite, qui furent un combat continuel [13] ; enfin, le passage des montagnes neigeuses de l’Arménie. Ce dernier, si bien fait pour attrister des yeux habitués au beau ciel de la Grèce, montre Xénophon marchant à la tête de ses troupes, partageant leurs souffrances, organisant lui-même leurs bivouacs et apprenant aux généraux futurs à agir sur le moral de leurs soldats.

La dernière période de cette retraite développa la tactique et l’enrichit de deux innovations importantes. La première résulta d’un combat acharné livré contre la métropole des Driliens, et dans lequel les Grecs eurent l’idée d’arrêter la poursuite des barbares en incendiant les villes et les bourgs qu’ils traversaient : ce moyen, qui réussit complètement, fut un enseignement utile, dont les modernes, et surtout les Russes, en 1812, ont fait de terribles applications. Enfin, un glorieux engagement, soutenu contre les Thraces de la Bithynie, dota l’art d’un principe qui a eu une immense fécondité. Considérablement affaibli par plusieurs mois de marches et de combats, Xénophon, pour résister à ces nouveaux ennemis, imagina de n’engager qu’une partie de ses troupes et d’établir d’avance des corps spéciaux derrière son ordre de bataille afin de les porter au soutien des parties qui faibliraient. Cette disposition procura une victoire brillante et consacra l’usage des réserves suffisant pour immortaliser cette admirable retraite.

Épaminondas. – Quittons ces lointaines contrées pour revenir en Grèce, où une nouvelle guerre [14] civile, celle entre Sparte et Thèbes, a fait surgir un grand tacticien, Épaminondas. Dans une première bataille, celle de Leuctres (371), le héros thébain crée l’ordre en échelons, l’ordre de bataille renforcé sur une aile, et sait tenir compte, avec une incomparable sagacité, de la conduite de son adversaire, resté fidèle à l’usage des Grecs, qui se formaient en croissant pour envelopper une armée inférieure. Une victoire complète couronne ces admirables dispositions qui obtiennent un nouveau triomphe à Mantinée (363).

Dans cette dernière journée, l’armée thébaine exécute une conversion de toute la ligne, et, lorsque l’aile renforcée arrive à la hauteur du centre d’Agésilas, elle se précipite avec une vigueur irrésistible et rompt la ligne des Lacédémoniens. A l’éclat de cette manœuvre savante, origine de l’ordre oblique, Épaminondas ajoute celui d’une mort magnanime, qui montre combien le désir de la gloire animait son cœur.

Philippe. – Ces beaux exemples portent des fruits rapides dans la lutte suprême que la Grèce soutient contre Philippe de Macédoine. Ce prince, habile tacticien, allait imiter Épaminondas à Chéronée, ce Waterloo des Grecs (338), lorsque la fougue de son jeune fils, Alexandre, jeta sa gauche sur l’armée athénienne et compromit le succès de la journée. Mais la ténacité de la phalange répara tout et mit en lumière un principe très important, celui de ne jamais désespérer de la victoire, tant qu’il reste des troupes [15] organisées. Ajoutons, à la gloire de Philippe, qu’il est le premier général qui ait su développer chez le soldat cette valeur morale et cet amour de la gloire qui transfigurent le guerrier en héros, et lui font tenter ce que le soldat ordinaire qualifie d’impossible. Les six mille hommes de la phalange macédonnienne qui gagnèrent la bataille de Chéronée étaient la garde d’un roi qui les appelait ses enfants et ses camarades, qui les exerçait journellement sous ses yeux, leur donnait partout l’exemple et en avait fait une troupe incomparable.

Philippe a eu de nombreux imitateurs, et le plus bel essai en ce genre est assurément la vieille garde de Napoléon, formée de soldats vainqueurs des meilleures troupes de l’Europe, résolus à suivre au bout de l’univers celui qui savait si bien parler leur langage et toucher leur cœur généreux. Ainsi s’expliquent les prodiges de 1814, ceux plus grands encore de Planchenoit et l’hécatombe de Mont-Saint-Jean.

Alexandre. – La Grèce est asservie ; le joug macédonien pèse à jamais sur cette noble patrie des arts et de la civilisation ; elle devient sujette, tributaire d’un jeune conquérant qui plane sur cette période militaire, Alexandre, auquel les siècles ont donné le nom de Grand et que son époque avait déifié. A la tête d’une armée de 35 000 hommes à peine, il part à la conquête de l’Asie connue, possédant des armées constituées et défendue par des peuplades belliqueuses, ainsi que l’avait prouvé la retraite des Dix-Mille. Ces armées [16] fussent-elles lâches au dernier point, et ces peuples eussent-ils perdu tout sentiment d’indépendance, ce qui n’était pas, assurément, il y avait vraiment de l’héroïsme à aller jeter 35 000 soldats au sein de millions d’hommes prêts à disputer un pays presque inconnu et fécond d’accidents défensifs. Si cette conception ne mérite pas toute l’admiration dont on l’a saluée, elle n’en décèle pas moins un génie militaire étendu, montrant la route aux conquérants futurs. Il y a plus : Alexandre, en envahissant l’Asie avec une poignée de monde, semble rendre les grands hommes de guerre solidaires les uns des autres, et créer l’aristocratie des conquérants au-dessus des grands capitaines, exclusivement hommes de métier. Annibal, César, Charlemagne, Gustave-Adolphe, Charles XII, Napoléon sont obligés, sous peine de déchéance et de n’occuper que deux ou trois pages dans une histoire universelle, selon la belle expression du dernier, d’imiter Alexandre, et d’entraîner leur patrie à ces guerres lointaines autrement difficiles que les guerres ordinaires. Rien de plus aisé aujourd’hui que de vaincre les distances, depuis l’emploi de la vapeur et de l’électricité : aussi les guerres d’invasion n’exigent-elles plus des génies, mais seulement des hommes d’un grand esprit pratique ; des masses égales et supérieures, si l’on veut, à celles de la défense, transportées en peu de temps, les vivres toujours assurés, une communication permanente et rapide avec la mère-patrie, le pays à envahir connu par des cartes d’une exactitude suffisante, quand elle n’est pas [17] minutieuse, constituent, dans les invasions modernes, un bien-être qui ne réclame plus que de l’ordre et de l’activité, et qui paraît devoir anéantir la généalogie des conquérants. On ne saurait donc trop admirer l’essor que prend l’art militaire sous les pas des Macédoniens, en parcourant un horizon qui recule sans cesse et en créant ce que nous n’hésiterons pas à appeler la stratégie.

Le premier soin d’Alexandre fut celui qu’on a toujours pratiqué depuis, l’établissement de la base d’opérations, c’est-à-dire la conquête de tout le littoral asiatique à laquelle il consacra trois ans de combats (334-32).

Campagne de 334. – Le Granique est passé à gué devant l’armée de Memmon en position : cette action hardie, imprudente même, et dans laquelle le jeune héros combat avec une valeur sans égale, nous montre la cavalerie des Perses se conduisant bravement, mais leur infanterie détruisant par sa faiblesse l’effet des bonnes dispositions de Memnon. Après la victoire, Alexandre donne un exemple rare dans la civilisation antique et que les modernes ont noblement imité : il élève des statues de bronze aux braves de son armée qui ont succombé, visite les blessés, leur parle de la gloire qu’ils se sont acquise et leur fait prodiguer les soins nécessaires. Étendant aux vaincus une bienveillance pleine de générosité, il ordonne d’ensevelir avec pompe les généraux perses tués au combat, et entoure les blessés ennemis de la même sollicitude que ceux des Macédoniens [18]. Cependant, Memnon s’était retiré dans Halicarnasse, où il fut bientôt assiégé : sa défense dans laquelle il employa tous les moyens connus, mines, machines, sorties, incendies, retranchements en arrière des points d’attaque, fut un modèle de ténacité. Après la chute de la place, ce général montra des talents peu communs en s’emparant des îles de Chio et de Mitylène, situées sur les derrières d’Alexandre ; il se disposait même à aller porter la guerre en Grèce et peut-être à y rappeler le conquérant, lorsque la mort vint l’arrêter. Cette belle manœuvre, employée déjà par Périclès, doit fixer l’attention des militaires, et est encore un des moyens les plus féconds de la stratégie moderne.

Campagne de 333. – L’année suivante, Alexandre continuant à longer le littoral, rencontre Darius disposé à tenter de nouveau le sort des armes. Bataille d’Issus ; le héros crée dans cette journée un précédent mémorable qui a déteint sur tous nos grands capitaines : il assemble ses généraux pour leur annoncer une grande bataille et stimuler leur courage par de glorieux souvenirs ; puis, parcourant le front de son armée, il remplit l’âme de tous du feu des combats, appelant nominativement, dit Arrien, non seulement les principaux chefs, mais les ilarques, les moindres officiers. Les cris d’en avant répondent à son ardeur ; il se met alors à la tête de sa droite, enfonce la gauche des Perses, puis se rabattant sur leur centre avec son aile victorieuse, l’écrase par cette concentration [19] faite sur le point décisif. La tactique moderne offre-t-elle quelque chose de plus beau, et ne croirait-on pas lire une bataille de Napoléon ? Il reste bien entendu qu’une pareille comparaison n’est faite qu’au point de vue des moyens de l’art, et que les obstacles opposés à Napoléon ne peuvent être mesurés à ceux que des troupes peu courageuses présentèrent à Alexandre ; cependant le combat fut vif au centre, car il avait lieu contre les Grecs mercenaires de Darius, et il était favorisé par les bords escarpés du Pinare. Ce centre, localement favorable à la défensive, formé des meilleures troupes du roi de Perse et honoré de sa présence, était donc la clef du champ de bataille : aussi ce fut contre lui qu’Alexandre porta toutes ses forces. La bataille terminée : visite des blessés, inhumation des morts faite avec pompe et en présence de toute l’armée, récompenses nombreuses distribuées aux braves.

Campagne de 332. – La campagne suivante est employée à faire tomber Tyr et Gaza : la première fait une résistance plus belle encore que celle d’Halicarnasse ; on trouve dans ce siège la nécessité de l’investissement complet démontrée, et l’usage des sorties et des brûlots. Gaza, bien défendue par Bétis, succombe à son tour, et tout le littoral de la Méditerranée reconnaît la domination macédonienne.

Campagne de 331. – Darius, retiré au cœur de son empire, essaie un dernier effort dans les plaines d’Arbelles, mais la victoire, incontestablement mieux [20] disputée qu’à Issus, se déclare de nouveau pour Alexandre.

On doit conclure de ces quatre campagnes que la résistance des Perses, très médiocre en bataille rangée, fut admirable dans les sièges, et que c’était vraiment se jouer héroïquement des choses que d’entreprendre la conquête de l’Asie avec 35 000 hommes.

Campagnes de 330, 329, 328, 327. – Entrée à Babylone ; la monarchie des Perses est anéantie ; Darius, lui-même, tombe sous le poignard de Bessus, satrape de la Bactriane (330).

Le conquérant ne se laisse arrêter ni par les palais de Babylone, ni par l’éloignement, et peut-être le frémissement de la Grèce asservie : amant de la gloire, il la poursuit jusqu’aux limites du monde connu. Dans la campagne de 329, l’Hycarnie est soumise, l’Oxus passé, et une victoire sur Bessus complète ces succès.

Les difficultés croissent dans la campagne de 328 dans laquelle les Scythes, peuple belliqueux, sont accablés à leur tour. L’année suivante, la Bactriane, vainement défendue par Bessus, est placée sous le Joug, et ce satrape expie dans les supplices le meurtre de Darius que la grande âme du conquérant a pleuré.

Campagne de 326. – La révolte des Sogdiens, des Choriens, des Aspiens remplit la première partie de la campagne de 326 ; après des combats très sérieux, qui contrastent avec ceux livrés jusqu’ici, ces peuples sont maîtrisés. Bientôt une nation brave et disposant d’un élément tactique nouveau, prétend arrêter les vainqueurs [21] : Porus, roi de l’Inde, oppose aux Macédoniens ses nombreux éléphants, redoutables citadelles vivantes qui effraient hommes et chevaux, mais Alexandre se rit de ces obstacles, passe l’Indus resté jusqu’alors une frontière redoutée, et enlève de vive force le passage de l’Hydaspe. Arrivé à l’Hyphase, il veut pousser plus loin encore, mais ses soldats fatigués et attristés de voir fuir de plus en plus la patrie, refusent de le suivre : exemple d’indiscipline qui étonne aujourd’hui, mais très concevable si l’on considère que l’armée d’Alexandre se composait en majeure partie de Grecs, entraînés sur ses pas par le seul désir de la gloire, et qui croyaient avoir assez fait pour elle en s’éloignant à plus de 800 lieues de leur pays. L’ordre de la retraite sur l’Hydaspe est donné et le retour à Babylone se fait non par la route connue de l’invasion, mais à travers un pays fertile en nouveaux combats. L’armée s’embarque sur l’Hydaspe, interrompt une navigation difficile pour porter des coups terribles aux Malliens et aux Brachmanes, entre dans l’Indus, et descend son cours majestueux jusqu’à son embouchure, où le phénomène du flux et du reflux frappe les yeux des Méditerranéens étonnés. Alexandre ramène ensuite ses phalanges à Babylone, et s’éteint à trente-deux ans au milieu d’excès qui ternissent mais n’effacent pas l’éclat d’une vie merveilleuse.

Aratus Philopœmen. – L’histoire militaire des Grecs n’offre plus après Alexandre que le triste spectacle de guerres civiles ; c’est d’abord celle relative à la succession [22] de son empire (320-301) ; puis la ligue achéenne, qui produit deux grands généraux, Aratus et Philopœmen, mais amène en Grèce le protectorat romain, avant-coureur de l’asservissement.

 

Les Romains

Age primitif. – Pendant que l’art de la guerre naissait en Grèce et s’y développait rapidement, il trouvait une autre patrie chez un peuple moins brillant peut-être dans ses débuts, mais que de fortes institutions militaires, le courage et de grands capitaines rendirent le maître du monde : nous avons nommé les Romains.

Rome fut, comme Athènes et Sparte, le berceau d’un nouveau Mars : en effet, l’absence absolue de marine, la nullité des communications avec la civilisation grecque que les Romains ne connurent que tard, prouvent suffisamment que le génie qu’ils montrèrent dans la guerre ne fut point une copie de celui des Grecs et qu’il naquit véritablement au Capitole.

L’âge primitif de la science militaire, à Rome, commence avec la fondation même de cette ville dont le premier cri est un cri de guerre, le rapt des Sabines (749). Les luttes contre les Crustumériens et les Antemnates (748), celles contre les Véiens (738-736), n’offrent rien de remarquable au point de vue de l’art : Romulus, roi et général, combattant avec le glaive à la tête de ses nouveaux sujets, n’est que le premier des [23] guerriers. Le règne de Numa donne un repos de quarante-trois ans, pendant lequel les lois civiles et militaires font de Rome un État plus homogène et posent les bases de cette discipline qui devait faire naître tant de dévouements et de victoires. Après Numa la guerre devient pour ainsi dire permanente : les Latins, les Sabins, les Véiens, les Volsques, les Étrusques, les Èques, les Gaulois, les Samnites sont les ennemis qui se présentent tour à tour. La guerre contre la Confédération samnite, composée de sept périodes (343-269), interrompues par de simples trêves, fut une longue effusion de sang, dans laquelle l’art fit quelques progrès : ce fut d’abord le siège de Fidènes (665), dans lequel les Romains employèrent la mine pour la première fois ; celui de Véies qui dura dix ans (405-395), fut mal commencé, souvent interrompu et créa une institution utile qui va dégager l’art des étreintes du besoin et lui donner plus d’essor, celle de la solde. Cette lutte acharnée fut d’ailleurs une excellente école : elle posa un principe d’honneur décrété par le Sénat, stipulant que toute armée qui capitule en rase campagne est indigne de la patrie et doit être rejetée de son sein (321).

Pyrrhus. – Bientôt le regard de convoitise que Rome jette sur l’Italie méridionale y amène un prince grec, Pyrrhus, roi d’Epire, auquel Tarente a confié la défense de son indépendance. Il débarque dans cette ville, montre aux peuples stupéfaits ses escadrons d’éléphants et marche aux Romains [24]. Ceux-ci, glacés de terreur à l’aspect de ces terribles animaux, sont vaincus dans la première rencontre, à Héraclée (280) mais bientôt leur discipline et leurs solides institutions réparent ce malheur, et Pyrrhus, qui croyait marcher sur les pas d’Alexandre, est contraint de regagner la Grèce.

Second âge. Guerres puniques. – C’est à l’année 264, aux guerres puniques, que commence le second âge de l’art chez les Romains. Il est dominé par quelques noms utiles au progrès militaire et surtout par un héros faisant la guerre à la façon d’Alexandre, n’ayant pas, il est vrai, les distances à vaincre, mais obligé de combattre des hommes vraiment soldats, des généraux méritant un pareil nom et un peuple habitué par cinq siècles de victoires à assujettir les autres ; on a reconnu la grande figure d’Annibal, génie séduisant que Napoléon ne cessait d’admirer.

Première guerre punique. Régulus. Xantippe. – La première guerre punique (264-241) fait passer les Romains en Sicile ; ils conquièrent cette île en deux ans, moins la ville de Lilybée, mais reconnaissant bientôt le besoin d’une marine pour lutter contre Carthage, que ses vaisseaux font appeler la reine des mers, construisent des flottes nombreuses dont les marins novices n’hésitent pas à se mesurer avec les Carthaginois. Leurs débuts sont des plus brillants (260) : conquête de la Corse et de la Sardaigne ; débarquement de Régulus en Afrique (257), victoire d’Adis et prise de Clypéa (256). Carthage menacée, appelle [25] alors à son aide Xantippe, tacticien et mercenaire grec ; Régulus est vaincu, fait prisonnier et la guerre reportée en Sicile. Longs sièges de Lilybée et d’Eryx.

Cette première période de vingt-trois ans doit être remarquée pour deux motifs : d’abord, l’usage que les Carthaginois, imitateurs de Pyrrhus, firent des éléphants ; en second lieu, le développement d’un élément nouveau et puissant, la marine, qui étendit au loin la domination de Rome. Cependant, malgré l’acharnement des deux peuples, cette lutte pâlit devant la seconde, à laquelle le grand nom d’Annibal donne les proportions de l’épopée.

Deuxième guerre punique. Annibal. – Carthage, dépossédée de la Corse et de la Sardaigne, chercha un glorieux dédommagement dans la conquête de l’Ibérie, réalisée par Amilcar Barca (237-229). Tué dans une bataille contre les Lusitaniens, celui-ci laissa, pour lui succéder, Asdrubal, son gendre, et un fils, Annibal, dont l’enfance a été témoin de huit ans de combat, et auquel la mort de son beau-frère donne bientôt le commandement suprême. Ce héros de vingt-cinq ans consacre deux années à assurer sa domination en Espagne (220-219) ; puis, indigné des prétentions du Sénat, qui avait osé assigner l’Èbre comme limite aux conquêtes des Carthaginois, il se jette sur Sagonte, la protégée des Romains, et la prend après une admirable résistance ; siège fameux, qui, à deux mille ans d’intervalle, inspira son souvenir aux défenseurs de Saragosse.

[26] Campagne de 218. – Rome, surprise au milieu de la paix, envoie des ambassadeurs à Carthage et à Annibal ; vaines tentatives : car celui-ci a résolu d’aller détruire le Capitole, non par la route de la mer, qui offre des chances trop incertaines, mais par celle de terre. Tomber comme une avalanche du haut des Pyrénées sur la Gaule et la haute Italie, marcher sur Rome, en entraînant les peuples contre une domination détestée, tel est le plan du vainqueur de Sagonte, vaste conception du génie, origine évidente de ces marches qui ont doté la stratégie de moyens nouveaux, et peut-être enfanté Marengo et Ulm.

Il laisse en Espagne son frère, Asdrubal, traverse l’Èbre, franchit les Pyrénées, le Rhône, les sommets neigeux des Alpes, et débouche dans les fertiles plaines du Pô. Cependant, un trouble vertigineux préside aux conseils du Sénat, qui apprend presque en même temps le passage de l’Èbre et celui des Alpes et confie à l’armée du consul Scipion rassemblée à la hâte le soin de couvrir la haute Italie. Bataille du Tessin (218). La cavalerie romaine, renversée par les Numides, les vaincus refoulés sur la rive droite du Pô, où le consul Fabius, prudent et habile, inaugure une tactique qui a fait sa gloire, celle de la temporisation. Refusant les grandes batailles, il prend des camps défensifs, marche, se dérobe, manœuvre constamment, afin d’émousser l’ardeur d’Annibal : mais cette tactique, profondément calculée, n’est pas celle de Sempronius, collègue de Fabius, et les deux généraux tentent le sort des [27] armes dans une action générale. Bataille de la Trebbie : les Romains écrasés.

Campagne de 217. – Le Sénat envoie en toute hâte le consul Flaminius pour défendre les débouchés de l’Apennin, ces Thermopyles de l’Italie ; mais Annibal les franchit en plein hiver, en dépit de tous les obstacles et débouche en Etrurie. Bataille de Trasimène : victoire éclatante : troisième affront infligé au nom romain.

Campagne de 216. – L’effroi était dans Rome. un seul homme ne désespère de rien, c’est Fabius. Ce sage temporisateur, qui a donné son nom à la tactique purement défensive et expectante, reste sourd à toutes les provocations de son impétueux ennemi, lui oppose, en Apulie, des campements sur de fortes positions, et cette patience, aidée du temps, victorieuse souvent des plus grands obstacles. Mais sa sage conduite est peu goûtée d’un peuple habitué à vaincre, et il est remplacé par le consul Varron, qui entraîne son collègue Paul-Emile à affronter une quatrième fois Annibal.

Bataille de Cannes. Désastre sanglant, qui met Rome aux pieds de Carthage : c’en était fait de la République, si, après cet éclatant triomphe, Annibal eût marché sur le Capitole. Mais une prudence, qui contraste avec la hardiesse déployée jusqu’ici, la nécessité, très justifiée, du reste, de dominer l’Italie méridionale, afin de recevoir des renforts de l’Afrique, l’empêchent d’aller triompher dans Rome avant d’avoir réparé les pertes de trois ans de marches et de combats.

[28] Campagnes de 216, 215 et 214. – Tandis que Junius Péra, dictateur, décrète l’armement de tous les citoyens romains, de dix-sept à cinquante ans, plus celui des esclaves, Annibal, réduit à l’inaction, autour de Capoue, par les pertes énormes de son armée, essuie trois échecs dans les environs de Nola, et perd ainsi le prestige de son invincibilité : son lieutenant Hannon est complètement battu à Bénévent, et ces malheurs forcent les Carthaginois à abandonner la Campanie.

Mais bientôt le grand capitaine reprend le dessus et donne un nouveau spectacle. Ce n’est plus le conquérant envahisseur, mais le tacticien forcé à la défensive, se maintenant en Italie par des prodiges d’activité et de vigueur, ayant à lutter contre des armées reconstituées et fières de quelques succès, tandis que ses vieilles bandes, souvent sans vivres, et n’ayant reçu aucun renfort, diminuent de jour en jour. Les campagnes de 212 à 203, dans lesquelles Rome court de nouveaux dangers, sont des modèles ; elles montrent le grand homme aux prises avec l’adversité, le génie trahi par les moyens.

Campagne de 212. – Dans la campagne de 212, Annibal fait lever aux Romains le siège de Capoue, dresse à Sempronius Gracchus une embuscade en Lucanie où il détruit son armée, écrase le corps de Pénula, et remporte à Herdonée une décisive victoire sur le préteur Cn. Fulvius.

Campagne de 211. – L’année suivante, il tente enfin un coup de main sur Rome, mais il la trouve couverte [29] par des forces considérables animées d’un ardent patriotisme ; cette entreprise malheureuse enhardit les Romains et leur livre Capoue laissée sans soutien.

Campagne de 210. – La campagne de 210 amène une nouvelle victoire du grand capitaine à Herdonée ; mais ce beau succès est balancé par quelques revers, dont le plus sensible lui est infligé à Salapie par Marcellus, qui a le premier la gloire de vaincre, en bataille rangée, le terrible général.

Campagnes de 209 et de 208. – Trois batailles livrées dans les deux campagnes de 209 et de 208 ensanglantent encore les environs de Capoue : la première indécise, la deuxième funeste aux Romains, la troisième à Annibal. Mais le rusé Carthaginois ne se décourage pas ; une adroite embuscade (208) lui ramène la victoire et coûte la vie à Marcellus ; la levée du siège de Locres complète ce succès.

Campagne de 207. Le consul Néron. – La campagne de 207 est décisive. Annibal victorieux combine le plan habile de se faire joindre par son frère Asdrubal, qui devait quitter l’Espagne et suivre comme lui la route des Pyrénées et des Alpes. Si ce secours de cinquante mille hommes parvient à le joindre, nul doute que Rome ne soit bientôt ramenée aux jours néfastes de Trasimène et de Cannes. Mais cette conception profonde avait à surmonter des difficultés immenses pour assurer la jonction de deux armées placées à des distances si grandes, et séparées par des ennemis auxquels la victoire rendait ses faveurs. En ce moment [30] paraissait en effet, pour le salut de la république, un grand homme de guerre, que cette seule campagne immortalise, le consul Néron. Les Romains, instruits de la marche d’Asdrubal, avaient deux armées : l’une sur le Métaure, sous le consul Salinator, l’autre sous le consul Néron, en Lucanie. Celui-ci, après un succès important sur Annibal, apprend l’arrivée de son frère par des courriers interceptés : il conçoit alors la belle idée stratégique, si souvent imitée, de laisser la plus grande partie de son armée comme rideau en Lucanie, et de se porter avec six mille hommes d’élite sur le Métaure, pour y renforcer un collègue détesté, mais dépositaire des destinées de la patrie. Il le joint après une marche rapide, enveloppé du secret indispensable devant un observateur tel qu’Annibal ; et tous deux remportent une victoire qu’ils apprennent cruellement au grand capitaine en jetant dans son camp la tête ensanglantée d’Asdrubal. Annibal se met alors en retraite sur le Brutium, où il se maintient à force de talent, conservant encore, dans une diversion de son frère Magon, une lueur d’espoir ; mais l’échec de celui-ci et l’invasion de Scipion en Afrique le forcent à son tour d’accourir au secours de Carthage.

Scipion. – Pendant ces longues et intéressantes luttes d’Italie, source intarissable pour la grande comme pour la petite guerre, de beaux faits d’armes décelaient un illustre général, assurément inférieur à Annibal, mais digne d’une belle couronne militaire et [31] civique, Publius Cornélius Scipion. Nommé préteur à l’âge de vingt-quatre ans, il avait demandé au Sénat d’aller venger son père tué en Espagne (212) et y avait fait de glorieux débuts.

Dans une première campagne (210), il s’était emparé de Carthagène au moyen d’un stratagème habile, et avait su engager dans l’alliance de Rome un grand nombre de princes ibériens attirés par une douceur qui n’excluait pas l’énergie : bientôt les batailles de Bétula (209) et d’Élige (208) enlevèrent l’Espagne aux Carthaginois et les réduisirent à la seule ville de Gadès. Après ces succès éclatants, Scipion, n’ayant plus d’ennemis à combattre, revint à Rome qu’il trouva remplie du bruit de ses victoires et de ses vertus.

Tel est l’heureux capitaine auquel le cri public décerne, à trente-deux ans, l’honneur du consulat, et qui va mettre le comble à une gloire sans nuage par une dernière campagne contre Annibal lui-même.

Profondément inspiré des souvenirs de la première guerre punique et des succès de Régulus, discernant avec une parfaite clairvoyance les causes qui avaient empêché les Romains de réussir dans leur invasion en Afrique, Scipion se fait dans le Sénat le promoteur d’un plan que l’alliance de Massinissa doit rendre fécond, et dont l’effet immédiat sera le rappel d’Annibal. Après bien des hésitations, dues surtout à l’esprit temporisateur du vieux Fabius, il reçoit l’autorisation de passer en Afrique (204). Un brillant combat, qui coûte la vie à Hannon, le siège d’Utique, une [32] grande et nouvelle victoire dans les environs de cette place (203) réalisent tout d’abord le plan de Scipion, en faisant donner à Annibal l’ordre de quitter l’Italie pour couvrir Carthage : celui-ci abandonne la terre de ses exploits, le cœur navré (202).

Campagne de 202. Scipion et Annibal. Les deux armées se rencontrent enfin à Zama, où se livre une bataille du plus haut intérêt tactique : dès le début de la lutte, les éléphants d’Annibal, effrayés du cri des Romains, refluent sur sa cavalerie et y causent un désordre que le coup d’œil exercé du numide Massinissa utilise en chargeant à fond ; nos meilleurs officiers de cavalerie n’eussent pas mieux fait. Scipion lance alors son infanterie sur celle de l’ennemi, mais ne se dissimulant pas la résistance que vont opposer à ses légionnaires ces bandes victorieuses dans vingt batailles, il appelle à son aide une tactique nouvelle qui consiste à faire déborder le front de l’infanterie carthaginoise en portant les princes et les triaires à hauteur des hastaires, c’est-à-dire en plaçant sur une seule ligne les trois éléments de la légion. Cette manœuvre exécutée contre un adversaire qui n’avait plus aucun appui à cause de la destruction de la cavalerie fut décisive et procura la victoire, malgré les prodiges d’Annibal et de ses vieux soldats. On ne saurait donc trop méditer cette bataille de Zama, qui consacre le principe du débordement des ailes, auquel Sadowa vient de donner une nouvelle et brillante sanction.

[33] Les deux siècles qui suivent la rivalité de Rome et de Carthage présentent un spectacle varié : d’un côté c’est la grande guerre résumée dans les noms de Scipion Emilien, de Marius, de Sylla, de Mithridate, de Lucullus, de Pompée, de César, faite sur les beaux modèles qu’on vient d’esquisser ; de l’autre apparaît un genre tout spécial où les maîtres se montrent avec tout l’éclat de la nouveauté et de la gloire, la guerre de partisans personnifiée dans Viriathe et Sertorius et ayant pour théâtre un pays qui en est comme le sol classique.

Viriathe. – Conquise par Scipion l’Africain, l’Espagne, riche à cette époque de mines d’or et d’argent et accablée d’exactions par des préteurs avides, s’était révoltée plusieurs fois (170 et 154-152). La puissance romaine, aidée des armes de la duplicité, avait rétabli les Ibériens sous le joug, lorsque surgit de cette noble terre de l’indépendance un jeune homme, Viriathe. Pâtre dans son enfance, chasseur, brigand ensuite, mais par dessus tout amant de sa liberté et de ses montagnes, connaissant à fond le pays et ses immenses ressources défensives, il réunit 10 600 hommes, grossit ce noyau de nombreux volontaires, et l’Espagne se soulève une troisième fois.

Quatre préteurs vaincus tour à tour (149-146) apprennent à Rome l’existence d’un terrible ennemi : le partisan est moins heureux dans les deux campagnes suivantes (145-144), mais dans celles de 143, 142, 441, il renoue une période de victoires illustrée par le [34] combat d’Itrique (142) et par les nouvelles fourches caudines qu’il inflige au consul Fabius. Le Sénat ne vient à bout de ce redoutable adversaire qu’en l’attaquant en pleine paix et en employant la trahison : deux officiers, gagnés par l’or du consul Caepion, tuent dans sa tente le héros lusitanien (140).

Ses alliés furent fidèles à sa mémoire et soutinrent dans Numance un siège à jamais mémorable (142-133) ; les Romains, avant d’abattre ce rempart du patriotisme espagnol, durent une fois encore (138), passer sous le joug. Les talents seuls de Scipion Emilien, qui venaient de faire tomber Carthage (149-146) eurent raison de Numance (133), mais le vainqueur n’y trouva qu’une immense nécropole ; les Numantins voyant arriver l’heure de la capitulation avaient préféré se tuer que redevenir esclaves.

Marius. – Ce siège, qui rappelait noblement celui de Sagonte, fit la réputation de C. Marius, qu’illustrent encore la campagne de 106 en Numidie et surtout celles de 105 a 102 dans les Gaules.

Bientôt, en effet, paraît à l’horizon le sombre nuage qui, souvent dissipé, renaîtra sans cesse pour entraîner enfin dans l’abîme la civilisation romaine, les barbares, dont l’avant-garde fait dès cette époque entendre son clairon lugubre. Partis du Jutland, les Cimbres, conduits par cette force mystérieuse qui les entraîne comme malgré eux, quittent les bords de la Baltique, recrutent de nouveaux voyageurs dans les Teutons, traversent la Suisse, où ils se grossissent [35] des Ambrons et des Tigurons puis tous se jettent sur la Gaule méridionale, proie facile et carrefour aboutissant à deux contrées d’ardente convoitise, l’Italie et l’Espagne. Rome apprend avec terreur l’arrivée de ces nouveaux ennemis dont la victoire soutient le bras vigoureux : la tactique de ses légions est impuissante contre ces géants du Nord et ces montagnards helvétiens, qui combattent sans autre science que celle d’exposer leurs corps nus et dédaigneux du bouclier, et de faire rayonner la hache avec une surprenante adresse. Le consul J. Silanus, qui se heurte le premier contre eux (110), est complètement vaincu ; Aurélius Scaurus (109) veut le venger, il est battu à son tour : les campagnes de 108, 107 et 106 ne ramènent pas la fortune, car elles ne sont qu’une suite de désastres qui rappellent à Rome les plus mauvais jours de son histoire. Si en ce moment, quelque grand capitaine ou même un général de simple bon sens eût dirigé les vainqueurs, il eût passé les Alpes avec eux et, plus facilement que les Gaulois, eût triomphé au Capitole, car la république ayant ses troupes disséminées en Macédoine, en Afrique, en Espagne, était sans défense ; mais la stratégie la plus élémentaire était absolument inconnue aux barbares, dont le seul but était la dévastation. Après des ravages inutiles, ils quittèrent enfin la Gaule, impuissante à les nourrir plus longtemps, et se jetèrent en enfants, les uns vers les Alpes, les autres vers les Pyrénées, préparant eux-mêmes leur défaite par cette séparation. [36] Rome éplorée rappelle d’Afrique le vainqueur de Jugurtha, et lui confie sa dernière armée, composée des jeunes gens auxquels le danger a mis les armes à la main (105). Marius accourt en Gaule ; les Cimbres qui ont pris la route de l’Espagne, arrêtés de front par le préteur Fulvius et par les Espagnols eux-mêmes, harcelés en outre par Sylla, lieutenant de Marius, rejoignent les Teutons. qui tâtonnent devant les Alpes, à la recherche d’un passage (104-103). Cette jonction allait tout compromettre, quand, par une nouvelle faute tout aussi impardonnable que la première, les Cimbres s’éloignent encore de leurs alliés, et avec une mobilité d’esprit qui n’a d’égale que celle de leur course, se dirigent vers les Alpes Carniques. C’était mettre deux cents lieues entre eux et les hordes, qui ravageaient le littoral de la Méditerranée. Marius reste prudemment renfermé dans son camp, puis, lorsqu’il a vu défiler les bandes teutoniques traînant à leur suite les chariots remplis des dépouilles de la Gaule, il tombe bien concentré sur cette foule désordonnée, et la détruit près d’Aix, en deux batailles (103). Cependant, les Cimbres, d’abord bien contenus dans les Alpes Carniques par Sylla et le consul Lutatius Catulus, sont parvenus enfin à déboucher des montagnes, et se portent à la rencontre des Teutons, dont ils ignorent la défaite. A cette nouvelle, Marius rejoint Lutatius et Sylla, et la bataille de Verceil (102), rendue décisive par cette concentration, délivre enfin l’Italie du sort que les Vandales ne devaient lui imposer que cinq siècles plus tard.

[37] L’histoire militaire doit, après Marius, porter son regard sur des hommes qu’on hésite à appeler de grands capitaines, mais auxquels des vues larges, des conceptions hardies, une vigueur d’exécution, une ténacité peu communes assignent une place méritée parmi les généraux du premier ordre : ce sont Mithridate, Sylla, Lucullus, Pompée et Sertorius.

Mithridate, Sylla, Lucullus, Pompée. – Ardent ennemi des Romains, dont les regards ambitieux ne lui échappent pas, Mithridate, seul monarque vraiment militaire que l’Asie ait produit, semble destiné à effacer les hontes de Darius et de Xerxès. Il débute, en effet, par une grande idée militaire que ne désavoueraient ni Alexandre ni Annibal, celle d’aller attaquer Rome par terre, c’est-à-dire par le Danube et les Alpes : mais ce plan gigantesque ne donne pas des résultats assez certains ni assez prompts pour sa haine, et il le remplace par la conquête de toute l’Asie mineure et par l’invasion de la Grèce (88-87). L’arrivée de Sylla met seule un terme à ces succès : dans une belle campagne (86), il s’empare d’Athènes, qui résiste six mois ; remporte la bataille de Chéronée sur Archelaüs, renforcé de Taxile, celle d’Orchomène sur Dorilaüs, et force le fier Mithridate à solliciter une paix onéreuse (85).

Dix ans après (75), celui-ci reprend les armes, combinant cette nouvelle guerre avec les sérieux embarras que Sertorius donne aux Romains. Il ouvre la campagne de 74 par la belle victoire de Chalcédoine, remportée sur le consul Aurélitis Cotta, qui a commis la [38] faute de combattre sans attendre l’armée que Rome envoie à son soutien. Lucullus répare heureusement cet échec en obligeant le roi de Pont à lever le siège de Cyzique et en lui infligeant un désastre sur les bords du Granique, nom fatal aux armes des peuples de l’Asie (73). Réduit à chercher un refuge chez les Parthes et chez Tigrane, roi d’Arménie, Mithridate trouve une nouvelle armée pour la campagne de 72, mais il est totalement vaincu en Cappadoce et refoulé en Arménie. Bientôt Lucullus envahit ce royaume (69), franchit l’Euphrate et le Tigre, et remporte sur Tigrane deux victoires aussi faciles que décisives.

Malgré ses soixante-dix ans et les coups redoublés du malheur, Mithridate trouve une nouvelle énergie et obtient un retour de fortune. Lucullus se disposait à venger les échecs qui avaient marqué le début de la campagne de 68, quand la jalousie de Pompée lui donne un successeur dans Glabrion. Enhardi par cette heureuse circonstance, le vieux roi envahit la Cappadoce, que Glabrion est impuissant à défendre : ce lieutenant inhabile cède bientôt le commandement à Pompée lui-même, qui attaque Mithridate, pendant la nuit, sur les bords de l’Euphrate, le bat et le repousse en Colchide. Ce nouveau coup, au lieu de l’abattre, semble lui rendre l’ardeur de la jeunesse, et il reprend le beau plan de l’invasion de l’Italie par l’Albanie, la Thrace, la Macédoine et la Pannonie. Mais Pompée s’attache à ses traces et lui livre, en Albanie, une décisive bataille (65) qui anéantit toutes ses espérances. [39] Alors, repoussé par Tigrane, son beau-père, qui sollicite le joug des Romains, Mithridate subit une cruelle et dernière humiliation, celle de se voir assiéger, dans Panticapée, par son propre fils, Pharnace. Dans cette extrémité, l’infortuné vieillard demande à l’épée d’un de ses officiers de le délivrer de la vie ; il est obéi et son corps envoyé à Pompée (65).

Sertorius. – La guerre civile entre Marius et Sylla avait créé à Rome un ennemi plus près d’elle et d’autant plus dangereux qu’aux talents d’un grand général il joignait l’éclat des vertus. Dévoué à Marius, dont il a été le questeur dans la campagne contre les Cimbres, Sertorius, nommé préteur en Espagne, avait d’abord refusé de reconnaître la domination cruelle de Sylla ; bientôt, s’armant des souvenirs de Viriathe et de Numance et méprisant une patrie dominée par des bourreaux, il appelle à lui les peuples de l’Ibérie qui lui répondent en foule (85). Sylla dirige contre ce nouvel obstacle opposé à sa puissance une armée commandée par Annius : l’insurrection, dont les moyens n’étaient pas encore organisés, subit d’abord des échecs qu’aggrave le meurtre de Salinator, lieutenant de Sertorius. Les passages des Pyrénées sont rapidement conquis, et l’Espagne, prise au dépourvu, retombe sous la domination de Sylla. Mais Sertorius se réfugie en Afrique, où il reste cinq années qu’il emploie à former un noyau de soldats dévoués ; puis, comptant sur l’appui de 5 000 hommes, armés à l’insu de Rome, il débarque en Espagne et y relève le drapeau de l’indépendance. [40] Sylla envoie pour le combattre Métellus Pius (79) ; Sertorius, déployant une prudente activité et disposant à peine de 10 000 hommes, évite les actions générales, et parvient, à force d’habileté, à faire lever, aux Romains, le siège de Leucobrige. Métellus se hâte d’appeler à lui l’armée de L. Manilius, qui gouvernait la Gaule cisalpine ; mais ce renfort est battu à son tour. Salué du titre de libérateur, l’heureux partisan songe alors à porter à la puissance romaine un coup plus terrible encore en franchissant les Pyrénées et en envahissant la Gaule narbonnaise : il dirige en effet vers les Alpes sa marche conquérante, et y recueille les débris de l’armée que Perpenna a sauvés des désastres de Milvius et de Cosa. Pompée, ardent à la poursuite de ces troupes, rencontre bientôt les Espagnols, qui le battent complètement à Laurone (77). Il répare cet échec, dans la campagne suivante, par une victoire sur Perpenna, près de Valence, tandis que Métellus ressaisit de son côté la fortune à Italica, où il défait Hirtuleius : peu après Sertorius, étranger à ces deux actions, tombe à son tour sur Pompée, et l’accable à Sucrone, que l’arrivée de Métellus empêche seule de dégénérer en désastre (76). Une nouvelle victoire de l’illustre chef des Ibériens ouvre la campagne de 75 ; toutefois Pompée et Métellus réunis parviennent à le vaincre à Segontia, malheur qui est loin de le décourager, car il brille d’un nouvel éclat dans les deux campagnes de 74 et de 73, qui sont des modèles de tactique, de vigueur et d’intrépidité. Le crime seul [41] peut faire tomber le successeur de Viriathe, en armant la jalousie de Perpenna, qui l’assassine dans un repas (73).

César. – Un grand nom, celui de Jules César, s’offre maintenant pour montrer à la postérité le rare et bel assemblage du grand capitaine et du grand homme d’État. Excité par l’esprit de conquête qui avait inspiré Alexandre et Annibal, ce nouveau héros jette les yeux sur la Gaule, province située aux portes de l’Italie, sur le chemin de nouveaux Cimbres et habitée par des peuples belliqueux qui appellent l’épée du conquérant. Subjuguer cette patrie de Brennus, c’est monter soi-même au Capitole et mettre la république à ses pieds. L’état agité des peuples gaulois, en appelant l’intervention de Rome, prépara ce grand événement et fournit à César l’occasion qu’attendait son génie.

Campagne de 58. – Les Helvétiens quittent leurs montagnes pour envahir le pays des Éduens, qui implorent la protection des Romains ; César accourt à leur soutien, atteint et détruit au passage de la Saône une partie des ennemis, puis livre la bataille de Bibracte, remarquable au point de vue tactique par la supériorité de la légion sur la phalange dont les Helvétiens veulent faire usage. Ce brillant début révélait à la Gaule la puissance des protecteurs qu’elle s’était donnés mais ne la délivra pas de la guerre. Bientôt, en effet, se présentent d’autres adversaires, précédés d’une réputation qui fait trembler les plus braves, les Germains d’Arioviste (Suèves), avec leur haute stature [42] et leur indomptable courage. César réveille dans le cœur de ses généraux et de ses soldats le sentiment de l’honneur, leur rappelle les victoires de Marius et marche aux barbares, qui sont complètement vaincus à Béfort, bataille dans laquelle la légion l’emporte la phalange, et dont le gain est dû surtout à l’emploi bien combiné de la réserve.

Campagne de 57. – La campagne de 57 met en contact les Romains avec les Belges, qui se croient destinés par leur confédération puissante à être les défenseurs de la Gaule, et viennent assiéger Bibrax, ville appartenant aux Rémois. César vole au secours de ces nouveaux alliés et prend position sur l’Aisne, à Pont-à-Vaire, où il reste sur le pied défensif, se contentant d’escarmouches de cavalerie, afin d’habituer ses troupes à des ennemis qui avaient le renom d’une bravoure invincible. Ceux-ci l’attaquent enfin et témoignent dans cette journée autant d’habileté que de courage : pendant que le gros de leurs forces heurte de front la position de César, une partie cherche à passer l’Aisne à gué sur ses derrières pour le couper des Rémois, c’est-à-dire de toutes ses ressources. La ténacité romaine déjoua cette tentative et décida la retraite des Belges que les vainqueurs ne purent précipiter, car les Nerviens conduits par l’habile Buduognat s’avançaient à leur tour pour défendre leur pays. Ces barbares, faibles en cavalerie, et ne pouvant lutter autrement contre les troupes légères des Romains, organisèrent une guerre de chicane des plus [43] actives, semèrent les routes de véritables abatis, détériorèrent les chemins, et demandèrent le secret de vaincre à la ruse des espions et des déserteurs. L’occasion de mettre cette tactique à profit se présenta bientôt : quelques prisonniers échappés du camp de César apprirent à Buduognat que l’armée romaine s’approchait de la Sambre en ordre de marche, et que probablement les légions seraient séparées par un grand intervalle rempli de leurs bagages. En tacticien habile, l’adroit Nervien résolut de profiter de cette circonstance : à cet effet, il embusqua son armée dans un grand bois, au sommet d’une colline, d’où elle devait tomber sur les Romains occupés à asseoir en sécurité leur camp sur les bords de la Sambre. Ce plan, bien conçu, fut dérangé par l’utile précaution qu’ils prirent de rapprocher leurs troupes dans le voisinage de l’ennemi, mais il faillit réussir par une négligence que Napoléon n’hésite pas de reprocher à César. Les Nerviens, après avoir refoulé les troupes légères qui n’avaient pas su fouiller les abords de la position, tombèrent en masses profondes sur les légions de l’aile droite ; malgré le sang-froid de César et le courage héroïque des soldats, un désastre était imminent sur ce point sans l’habile coopération de Labiénus, qui, victorieux à la gauche, rabattit à temps la 10e légion au secours des 7e et 12e, et ramena la fortune.

Campagne de 56. – La campagne suivante (56), moins brillante comme actions de guerre, fut remplie par une bataille navale remportée sur les Vénètes sous [44] les yeux de César, et par les opérations particulières de ses lieutenants dans les Alpes et en Aquitaine. Les difficultés furent grandes dans ces dernières contrées, où les Romains trouvèrent leur propre tactique que Sertorius avait apprise à leurs ennemis.

Campagne de 55. – Une feinte habile des Usipètes et des Teuctères ouvre la campagne de 55 ; dépourvus de bateaux pour franchir le Rhin et voyant les Ménapiens décidés à défendre le passage, ils font mine de renoncer à leur projet et se retirent : ce mouvement rend la sécurité aux riverains, qui abandonnent la garde du fleuve en se dispersant. Les Germains continuent pendant trois jours à s’éloigner, puis, se ravisant tout à coup, reviennent sur leurs pas, font faire en une nuit à leur cavalerie la marche de ces trois journées et tombent sur les Ménapiens qu’ils écrasent. Si l’art des feintes retraites, celui des marches dérobées et forcées des modernes n’ont pas ici leur origine, on ne peut disconvenir de leur brillante application. A la nouvelle de cette irruption, César se porte chez les Ménapiens, refoule les barbares dans un combat livré au confluent du Rhin et de la Meuse, et se résout à envahir à son tour la Germanie pour y porter l’effroi de ses armes. Il jette à cet effet sur le Rhin un pont de pilotis qu’il protège d’ouvrages défensifs sur les deux rives, et parcourt avec ses légions les rivages redoutés du Weser et les forêts des Sicambres, berceau d’un peuple illustre. Les Suèves, qu’il poursuit, se retirent à son approche, et prennent au milieu de leurs labyrinthes [45] inexplorés une position centrale. César ne s’y engage pas, repasse le Rhin et fait rompre son pont ; résolution qui, selon Napoléon, était de nature à dissiper complètement aux yeux des Germains la terreur qu’avaient inspirée ses succès.

La fin de cette campagne vit les Romains débarquer en Bretagne, où ils livrèrent deux combats dans lesquels ils eurent à lutter contre une tactique nouvelle, celle des chars, moyen de guerre qui rappelait les éléphants, et procura aux Bretons quelques avantages de détail. Une tempête, qui avait désorganisé la flotte, le manque de vivres et le danger d’être séparé de la Gaule par une mer orageuse, décidèrent César à revenir sur le continent. Le regard sévère de Napoléon voit dans cette expédition de Bretagne un échec véritable causé par des préparatifs insuffisants et le manque de cavalerie ; pour pallier ce jugement, il convient d’ajouter que le défaut de cette arme fut dû à des fautes de subalternes, et surtout à un ouragan qui rejeta loin des côtes les vaisseaux qui la portaient.

Campagne de 54. – La campagne de 54 ramène en Bretagne le hardi conquérant, cette fois avec une flotte considérable et des précautions minutieuses qui doivent procurer un succès complet. Le débarquement n’est point disputé, mais les barbares trouvent ce qui leur a manqué jusqu’ici, un chef habile, Cassivellanus, qui prend en main les destinées de la Bretagne et fait taire devant le danger commun les divisions des partis. Les Bretons s’enfoncent dans les bois, dont les avenues [46] sont fermées par de grands abatis, et dont le centre est occupé par un immense camp retranché, asile impénétrable. La 7e légion parvient au cœur de ce patriotique repaire, mais l’Océan semble vouloir défendre encore son île et prêter le mugissement de ses flots à la cause de la Bretagne : une horrible tempête détruit en partie les vaisseaux de César et rappelle sur le rivage ses légions victorieuses. Alors commence une guerre de chicane, de surprise, d’engagements ébauchés qu’une fuite calculée interrompt, soit pour attirer les Romains dans des positions boisées, soit pour isoler leur cavalerie et l’accabler par le choc impétueux des chars : malgré quelques succès, les Bretons sont obligés de reculer, d’abandonner le passage de la Tamise et de demander aux bois un asile absolu. Cassivellanus essaie toutefois un suprême effort dont la conception honore sa sagacité ; il consiste à faire attaquer par les peuples du pays de Kent les ouvrages qui abritent les vaisseaux ennemis ; mais cette tentative échoue, et il est obligé de se soumettre. L’agitation du continent et l’approche de la mauvaise saison déterminèrent le retour de César, après une expédition glorieuse, mais sans succès durable, puisque, dit Napoléon, il ne laissa en Bretagne aucune garnison ni aucun établissement.

En Gaule, la campagne fut terminée par un beau coup de main d’Ambiorix, chef des Eburons, qui sut attirer Titurus Sabinus dans une embuscade qui fut pour les Romains un sanglant affront et devint le signal [47] d’une levée de boucliers presque générale. L’arrivée de César avec les troupes de Bretagne et les énergiques mesures qu’il adopta, délivrèrent Q. Cicéron que les Gaulois assiégeaient en règle, et réparèrent la situation.

Campagne de 53. – La campagne de 53 débute par une ruse habile de Labiénus : menacé par les Trevires, dont l’impatiente ardeur ne sait pas attendre l’arrivée des Germains, cet heureux lieutenant feint une retraite précipitée, qu’il transforme tout à coup en une offensive dont la vigueur amène la défaite des Gaulois. Pour compléter cet avantage, César envahit une seconde fois la Germanie en passant le Rhin un peu au-dessus du point où il avait traversé le fleuve en 55 ; mais cette tentative ne fut qu’une courte apparition aussi inutile que la première ; Napoléon le dit en propres termes.

Elle eut même le funeste résultat d’exciter de nouveau, sur le sol germanique, la haine du nom romain ; les Sicambres, en effet, franchirent le Rhin à leur tour, et, instruits de la marche de César contre Ambiorix, se jetèrent sur le camp de Cicéron où ils ne furent repoussés que par de prodigieux efforts.

Campagne de 52. Vercingétorix. – Dans la campagne suivante paraît un homme que les Arvernes présentent à la Gaule pour centraliser et diriger ses forces, Vercingétorix. Actif, inflexible, cruel même pour la délivrance de la patrie, ce chef est revêtu du titre de généralissime, et profite de l’absence de César, encore en Italie, pour [48] tomber du haut de ses montagnes d’un côté sur les Helviens et les Ruténiens qui n’ont pas rallié le drapeau national, de l’autre sur les Bituriges, qu’il force à embrasser la cause commune. César répond hardiment à ces attaques en envahissant le pays des Arvernes malgré la ceinture de glace qui semblait le défendre : prévoyant ensuite avec un profond génie que le bruit seul de l’invasion de l’Auvergne rappellera Vercingétorix vers le centre menacé de sa puissance et qu’il dégagera ainsi la plaine, il ne reste chez les Arvernes que le temps nécessaire pour opérer cette diversion et rassembler son armée. Le héros gaulois accourt à la défense de son pays, mais bientôt devinant son ennemi, il revient chez les Bituriges et assiège Gergovie-des-Boiens, que César se hâte de secourir. Après un combat brillant, entre sa cavalerie et celle de Vercingétorix, celui-ci est obligé d’abandonner le siège et de se mettre promptement en retraite : renonçant dès lors à une guerre régulière qu’il reconnaît incompatible avec l’esprit divisé et le manque de cohésion des peuples gaulois, il change de système, et adopte le plan de la guerre de partisans. Par ses ordres l’incendie dévore le pays des Bituriges et fait de la route que suit l’armée romaine un monceau de ruines fumantes. Avarique seule échappe à cette mesure terrible en jurant de se défendre jusqu’à la mort. Cette place, fidèle à son serment, oppose en effet, une admirable résistance ; sorties, incendies des machines de César, mines, tout est emporté pour réaliser la noble promesse faite à la [49] cause commune : enfin un violent assaut, dans lequel succombent presque tous les défenseurs de cette patriotique cité, la livre aux Romains.

Vercingétorix trouve de nouvelles forces dans ce désastre même, et appelle à une levée en masse tous les fils de la Gaule : pour maîtriser un mouvement aussi formidable, César partage son armée en deux grands corps ; l’un sous Labiénus (quatre légions) marche contre les Sénonais et les Parisiens ; tandis que l’autre, placé sous ses ordres et composé de six légions, vient assiéger Gergovie-des-Arvernes, réduit de la puissance de Vercingétorix. Ce dernier se poste à proximité de la place que de puissantes diversions allaient secourir. Bientôt, en effet, une révolte générale des Eduens oblige César à ne laisser devant ses murs que deux légions sous C. Fabius, et à se porter lui-même contre les rebelles. Le généralissime gaulois profite habilement de cette absence et se jette sur le camp de Fabius, qui, malgré une résistance héroïque, n’eût pas tardé à succomber sans le retour précipité de César. Peu après, une nouvelle insurrection des Éduens et un frémissement général de la Gaule montrèrent aux Romains l’urgence d’abandonner les contrées montagneuses des Arvernes pour aller apaiser un mouvement qui menaçait de leur enlever toutes leurs ressources en vivres et leurs communications avec Labiénus : César se décida donc à un sacrifice nécessaire et ordonna la levée du siège de Gergovie. Les mesures habiles qu’il arrêta pour cette opération faite [50] sous les yeux d’un ennemi ardent et habile ne pourraient être trop admirées, elles auraient eu un plein succès sans une méprise funeste qui empêcha les légions imprudemment engagées devant la place d’entendre le signal de la retraite. L’infructueuse tentative sur Gergovie, la nécessité d’assurer la marche de l’armée vers le pays des Éduens obligeaient les Romains à une action décisive ; mais, fidèle à son plan, Vercingétorix la refusa, et laissa César se diriger vers la Loire, qu’il franchit à gué après avoir protégé le passage de son infanterie par la cavalerie disposée de manière à rompre le courant.

Cependant un chef non moins brillant et énergique que Vercingétorix, l’Aulercien Camulogène, placé à la tête de la grande confédération des Aulerciens, des Bellovaques et des Parisiens, tenait tête à Labiénus, Repoussé dans deux tentatives contre Lutèce, instruit de la levée du siège de Gergovie, et entouré de peuples soulevés qui menaçaient de le couper de César, ce lieutenant adopta le seul parti convenable, celui de se rabattre sur son chef, non en fugitif, mais en conservant une fière attitude. Les dispositions qu’il prit pour simuler une retraite précipitée tout en se préparant à frapper un coup énergique doivent être méditées, car elles atteignirent le but si précieux à la guerre de diviser les forces de l’ennemi. Un combat violent livré entre Melun et Paris, et dans lequel Camulogène trouva la mort, fit ressortir le coup d’œil tactique des tribuns de la 7e légion, qui décidèrent la victoire longtemps [51] incertaine en rabattant l’aile droite vers la gauche de façon à menacer les derrières des Gaulois. Labiénus, après ces belles opérations, rejoignit par Sens l’armée de César, qui venait de forcer Vercingétorix à s’enfermer dans Alise. Le héros comptant sur un soulèvement général de la Gaule y fit une défense désespérée et obligea les Romains à un siège long et difficile dans lequel ils construisirent deux grandes lignes de circonvallation et de contrevallation, et firent usage des tours, des parapets crénelés, et des ressources accessoires de notre fortification passagère, telles que palanques, trous de loup, chausse-trapes. La défense utilisa de son côté toute la variété des moyens connus : claies, fascines, longues perches, faux, échelles, harpons, galeries couvertes, et combina ses efforts avec une attaque de l’armée de secours. Ces tentatives échouèrent néanmoins devant la valeur des légions romaines, et consacrèrent une fois encore la supériorité de la discipline et de l’organisation militaire sur les multitudes quelque courageuses qu’elles soient. Après une grande et dernière sortie, Vercingétorix, à bout de vivres, prit la noble détermination de conjurer la colère de César en se livrant à lui de sa personne, mais cette générosité fut mal récompensée ; l’illustre défenseur de la Gaule, envoyé à Rome, orna le triomphe de son vainqueur et fut ignominieusement étranglé !

Campagne de 51. – Ce grand désastre n’empêcha pourtant pas la continuation de la lutte : abandonnant [52] le projet de se réunir en masse, reconnaissant l’insuffisance du lien fédératif impuissant à établir une forte discipline, les Gaulois se déterminèrent à être partout en armes, et à transformer chaque ville, chaque bourg en place forte. Ce plan, le seul convenable, et qui devait forcer les Romains à disséminer leurs forces est habilement déjoué par César, qui, malgré les rigueurs de l’hiver, tombe sur les Bituriges pris au dépourvu, organise des colonnes mobiles qu’il excite par de larges promesses de butin, et réussit en peu de temps à maîtriser la révolte des Carnutes qui se soumettent à discrétion.

Le printemps amène des hostilités plus sérieuses : Corréus, chef des Bellovaques, organise une guerre de coups de main incessante et lutte avec courage et sagacité ; mais après quelques succès, notamment sur la cavalerie auxiliaire des Romains, il tombe à son tour sous leurs coups. Malgré cet échec, l’incendie éteint sur un point se rallume sur l’autre, et l’Aquitaine entière se soulève ; toutefois, ce nouvel effort est l’agonie de la Gaule, dont le dernier refuge, Uxellodunum, succombe après une belle défense. César vint à bout de cette place au moyen de travaux souterrains destinés à la priver d’eau et qui furent cause de combats acharnés ; les Gaulois employèrent surtout dans ce siège des engins incendiaires contre les machines romaines qu’ils parvinrent souvent à détruire. Enfin, le manque d’eau décida du sort de la place dont les héroïques défenseurs furent condamnés à avoir la main droite coupée [53] pour exemple : mesure barbare qui souille la mémoire du grand capitaine, et qui dut faire regretter à ces glorieux mutilés de n’avoir pas trouvé la mort sur la brèche.

Esquissons maintenant à grands traits les derniers titres de César à la gloire en le suivant en Espagne et en Grèce où l’attendent de nouveaux lauriers, fruits de la guerre civile et d’une ambition démesurée.

Campagne de 49. – Maître de la Gaule, le conquérant, qui poursuit le pouvoir souverain, s’empare en quelques semaines de l’Italie et fait en Espagne, contre Afranius, lieutenant de Pompée, la rude campagne de 49. Des opérations nombreuses autour de Lérida (fourrages-convois) rendues souvent difficiles par les crues de la Sègre, des privations de toute espèce surtout en vivres, le courage romain opposé au courage romain, et la tactique légère des Ibériens à la froide constance qui avait vu triomphé des Gaules, font de cette campagne un sujet intéressant d’études. César sur ce nouveau théâtre enchaîne encore la fortune, revient à Rome et y prépare les moyens de vaincre Pompée.

Campagne de 48. – Il débarque en Epire et y trouve son rival qui l’attend à la tête d’une puissante armée, et qui le repousse dans six attaques contre les retranchements de Dyrrachium. Le grand capitaine se replie en Thessalie, y attire Pompée et ressaisit la victoire à Pharsale, bataille qu’on peut appeler le triomphe de la réserve, car elle fut décidée par une quatrième ligne disposée d’avance par César (48). [54] La guerre civile, transportée de nouveau en Espagne par les fils de Pompée, dura encore trois ans et fut terminée par l’opiniâtre journée de Munda (45), qui assura au vainqueur de Pharsale l’empire du monde et une dictature absolue.

Un an après, le poignard de Brutus et de Cassius tranchait une vie si agitée et si glorieuse (44).

Avant d’abandonner l’antiquité, il est nécessaire de comparer en quelques mots les trois grandes figures militaires qui la remplissent : Alexandre, Annibal et César. Le premier, dépassant les tacticiens qui l’ont précédé, imprime aux mouvements des armées cette largeur d’allures qui crée la stratégie. Après lui, paraît Annibal, génie militaire le plus complet de l’antiquité, au dire de Napoléon, taillé à la façon d’Alexandre et le surpassant par la tactique. Rome à son tour enfante des talents remarquables, mais ce sont toujours jusqu’à César des tacticiens de champ de bataille. Ce dernier se présente enfin ; son génie brille successivement eu Gaule, en Grande-Bretagne, en Espagne, en Epire, en Thessalie, dans le Pont, en Afrique, c’est-à-dire dans toutes les parties du monde connu, mais il conserve toujours le cachet du tacticien, et l’esprit, en s’attachant à lui, ne se sent pas entraîné par le souffle stratégique qui anime les combinaisons de ses deux glorieux prédécesseurs.

 

 


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