IIIe Partie : les XIVe, XVe et XVIe siècles 

 

 

[69] Résurrection de l’infanterie. Découverte des propriétés balistiques de la poudre, le canon, l’arquebuse. – La première moitié du XIVe siècle voit s’opérer une révolution radicale dans la tactique en créant les éléments qui servent d’enfance à l’art moderne : l’infanterie renaît, les propriétés balistiques de la poudre sont découvertes, le canon inventé ; bientôt l’idée d’armer les hommes de petits tubes en fer aboutit à l’arquebuse. Ce sont ces quatre éléments, conséquence l’un de l’autre, qui font de l’origine du XIVe siècle le point de départ d’une période qui va mener de progrès en progrès jusqu’aux temps modernes. Un coup d’œil rapide sur l’histoire militaire du XIVe et du XVe siècle nous montrera la fortune n’accordant que de rares faveurs à la tactique féodale, et se rangeant au contraire du côté des inventions nouvelles.

Les Suisses. – La résurrection de l’infanterie comme force principale des armées fut due au patriotisme ; ce fut pour défendre leurs montagnes que les Suisses opposèrent aux chevaliers de Léopold d’Autriche une armée exclusivement composée de fantassins [70] qui reçut dans les défilés de Morgarten le baptême de la victoire (1315).

Edouard III. – Cet exemple produisit des résultats décisifs, et la bataille de Crécy (1346), si fatale à la France, fut une preuve de l’emploi de plus en plus fréquent de l’infanterie. On voit en effet, dans cette journée, Édouard III composer sa première ligne de 10 000 archers bien embusqués et appuyés par des bombardes, qui étaient l’artillerie de l’époque. Philippe VI, dépourvu de canons, n’en attaque pas moins les Anglais, il engage tout d’abord ses habiles arbalétriers génois, mais ceux-ci, s’avançant à découvert, sont écrasés par les traits et les boulets. Le roi de France, impatienté, foule alors ses propres fantassins sous les pieds de ses hommes d’armes, et s’élance pour livrer bataille selon l’antique usage ; mais après des prouesses inouïes, ses chevaliers sont complètement mis en déroute et périssent en grand nombre.

Le Prince Noir. – Il suffit de considérer les dispositions que le Prince Noir prend dix ans plus tard (1356), à la bataille de Poitiers, pour juger de la véritable révolution opérée dans les idées militaires. L’armée anglaise avait pris position au sommet d’une colline qui avait pour accès un étroit défilé bordé de haies dans lequel le roi Jean s’engagea imprudemment. Son avant-garde ayant pénétré dans l’obstacle y fut accueillie par les traits des archers anglais, partant des buissons qui bordaient le chemin, et ne put continuer sa marche malgré tous les renforts qu’elle [71] reçut ; au même instant une partie de l’armée française donnait dans une embuscade habilement ménagée sur son flanc. Le général anglais, profitant du désordre, fit descendre ses troupes de leurs positions et tomba sur les Français qui furent complètement vaincus. Cette défaite eut les proportions d’un désastre : le roi de France et une grande partie de ses chevaliers tombèrent dans les mains des vainqueurs après des prodiges d’une inutile vaillance.

Les deux terribles leçons de Crécy et de Poitiers furent néanmoins insuffisantes pour ouvrir les yeux de la noblesse française et une nouvelle défaite de la journée d’Azincourt (1415) dut lui prouver ce qu’il en coûterait désormais de mépriser l’infanterie et de se présenter au combat dans une vicieuse position tactique.

Du Guesclin, Jeanne d’Arc. – Malgré cet aveuglement, quelques esprits tenaient compte des progrès tactiques accomplis, et il faut saluer ici la vaillante épée de Du Guesclin, ce héros de la seconde moitié du XIVe siècle, ainsi que la vierge martyre qui jette sur notre histoire militaire, au XVIe siècle, un reflet merveilleux. Du Guesclin et Jeanne d’Arc apprécièrent l’infanterie comme elle le méritait, mais après eux la routine, rouille tenace et funeste, reprit le dessus.

Les Suisses et Charles le Téméraire. – La chevalerie française, toujours dédaigneuse des fantassins, crut pouvoir s’en passer et conserver sa manière de combattre en se faisant soutenir toutefois par de fortes [72] masses d’artillerie. Cet essai fut infructueux : Charles le Téméraire, qui le mit en pratique, apprit à Granson et à Morat ce que les Anglais avaient si admirablement saisi, c’est-à-dire que dans un pays accidenté (le duc de Bourgogne choisit inhabilement ses champs de bataille dans ces conditions) le cavalier, quelque brave qu’il soit, ne peut lutter avantageusement contre le fantassin.

Des désastres aussi multipliés, faiblement compensés par quelques succès remportés par l’ancienne tactique (Rosebeck 1382 et la Birse 1444), amenèrent enfin les chevaliers français à imiter leurs émules d’Angleterre et à ne plus considérer les troupes de pied comme un ramassis inutile, bon seulement au service des troupes légères. L’organisation de l’armée que Charles VIII conduit à la conquête du royaume de Naples montre l’accroissement de plus en plus grand de l’infanterie et de l’artillerie. Ce prince avait, en effet, 20 000 fantassins choisis parmi les agiles paysans de la Bretagne et de la Gascogne, ou empruntés aux montagnes de la Suisse, plus 1 336 canons dont 1 200 à main ; enfin la cavalerie se composait de 9 000 chevaliers, fraction encore considérable et qui restant longtemps stationnaire va contribuer elle-même à l’augmentation de l’infanterie, arme dont la cavalerie n’est que l’auxiliaire.

Louis XII, successeur de Charles VIII, continua à s’avancer dans une voie résolument ouverte, et s’attacha au développement de l’infanterie qui devint au XVIe siècle le fond des armées.

[73] Infanterie espagnole. – Mais la France était entrée tard et comme malgré elle dans cette route du progrès : aussi fut-elle devancée non seulement par les Suisses et les Anglais, mais encore par une puissance dont l’infanterie brilla d’un vif éclat, et garda près de deux siècles le premier rang parmi les armées de l’Europe : nous venons de prononcer le nom de l’infanterie espagnole. Nombreuse, appréciée, armée du mousquet, sobre, rompue aux marches et conduite par des généraux tels que Gonzalve de Cordoue, Antoine de Leyva et Pescaire, cette infanterie remplit le XVIe siècle de ses exploits. Séminara, Cérignole, le Garigliano signalent sa valeur dans la campagne de 1503 ; dans celle de 1512, à Ravenne, elle soutient seule la retraite et quitte le champ de bataille sans être entamée et avec un aplomb admirable. Peu après, la victoire de Pavie (1525) achève la réputation de ces fantassins, qui restent jusqu’à Rocroy les plus redoutables de l’Europe.

Infanterie française. – Cependant l’infanterie française se formait sur ces beaux modèles et voyait à sa tête des chevaliers qui ne croyaient pas déchoir en la commandant. Entraînée par Gaston de Foix, Bayard, Louis d’Ars, le comte d’Enghien, Montluc, d’Alègre, Molard, elle montra bientôt les brillantes qualités qui la distinguent, et elle était déjà devenue excellente après les campagnes d’Italie qui furent son glorieux et difficile apprentissage.

Renaissance militaire. La seconde moitié du XVIe siècle, ensanglantée par des guerres nombreuses, fut [74] une époque de renaissance militaire. Elle reconstitua les trois armes, montra leur proportion, leur importance comparative, et assura surtout le triomphe de l’infanterie. Partout, en effet, s’organisèrent de solides fantassins ; les fantassins suisses, les fantassins espagnols, ceux-ci arrivés à leur apogée, l’infanterie anglaise, l’infanterie française et les landsknechts allemands. Cette époque tourmentée produisit des généraux d’action mais pas un génie militaire. Gonzalve de Cordoue, Antoine de Leyva, le marquis de Pescaire, le duc d’Albe, Alexandre Farnèse, Don Juan d’Autriche, Charles VIII. La Palisse, Louis d’Ars, Bayard, Gaston de Foix, François Ier, La Trémoille, Fleuranges, le comte d’Enghien, Montluc, les trois Guises, le prince de Condé, Coligny, Henri IV, furent les illustrations de ce siècle. Malgré la gloire qui s’attache à leur nom et leur mérite varié, ils constituent des figures militaires insuffisantes pour marquer les étapes de la stratégie et même de la grande tactique : le génie du temps fut de comprendre la nécessité de la combinaison des armes, et le mérite principal des hommes de guerre que nous venons de citer consista dans son accomplissement.

 

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