Institut d'histoire militaire comparée

Commission française d'histoire militaire

Bulletin n° 45

Réunion du 13 mars 1999

 

 

avec une communication de Madame Francine Roussanne  et du Chef de bataillon Gérard Fassy:

L'Armée d'Orient 1915 - 1918

 

 

Le général est heureux d'accueillir les membres du Bureau de la Commission internationale : le Président Schulten, le secrétaire général Patrick Lefevre et le trésorier Hervé de Weck.

Le général annonce le décès à plus de 90 ans du médecin-général Carré, père du général Carré, auteur de la récente communication sur "le processus de paix au Proche-Orient" (6 février 1999). Le médecin-général était un historien fécond de la Santé, de la Marine et de la Vendée. Il a été l'auteur de nombreux articles jusqu'à sa mort.

Evénements passés :

1) Soutenances de thèses

- 23 février 1999 en Sorbonne :

Rémy Martinot-Leroy : "La contestation de la dissuasion dans l'Armée de Terre : l'atome et la guerre subversive dans les travaux de l'Ecole Supérieure de Guerre (1962-1975).

Thèse basée sur des travaux d'officiers stagiaires à l'E.S.G. et de grandes commissions. La reproduction de nombreux extraits de textes semblerait prouver qu'il existe pour les officiers une résistance à la doctrine de dissuasion nucléaire et un attachement au concept de guerre subversive. Mais il apparaît que l'auteur de la thèse connaît peu le monde dont il parle et confond souvent stratégie indirecte et guerre subversive. Le jury (Pierre Dabezies, Jean Klein, Jean-Paul Charnay, Alain Joxe, colonel (ER) Guy Doly) accorde à M. Martinot-Leroy la mention très honorable.

- 1er mars 1999 en Sorbonne :

Général (2S) Chaix : "Conception et déroulement de l'intervention des forces franco-britanniques en Belgique au mois de mai 1940".

C'est d'abord une excellente synthèse des travaux déjà présentés sur la manœuvre Dyle-Breda et des recherches que le général Chaix a menées dans les archives belges, et ensuite une analyse des décisions prises aux différents niveaux stratégiques et tactiques. Le général Chaix analyse en profondeur la décision opérationnelle d'entrer en Belgique et jusqu'à Breda, et fait un récit précis des vingt jours qui menèrent de Gembloux à Dunkerque. Le jury (François Bedarida, Maurice Vaisse, Jean Vanwelkenhuyzen, général (CR) Jean Delmas) accorde au général Chaix la mention très honorable avec félicitations du jury 

2) Colloque des 9 et 10 mars 1999 sur "l'Ecole polytechnique et les polytechniciens 1940-1944" à l'Ecole Nationale des Ponts et Chaussées.

On a soulevé le problème des polytechniciens dans la Résistance. Des témoins sont intervenus. C'est une question difficile : il n'y a pas d'engagement spécifique et de parcours type mais des itinéraires individuels. Faut-il participer à une organisation de résistance, ou faire de la résistance dans la place qu'on occupe ? Le nombre de polytechniciens dans la Résistance est difficile à évaluer.

Evénements à venir :

- Rappel :

- 22-23 mars : colloque de l'Institut historique allemand et du Centre d'Etudes d'Histoire de la Défense : "La France et l'Allemagne en guerre : occupation, collaboration, résistance".

- 25 mars (de 14 à 18h) et 26 mars (9h3O à 18h) à l'Ecole Militaire (Centre de conférence Maréchal Foch) : colloque sur "La dimension économique des actions extérieures de la France" L'un des organisateurs est le Contrôleur général Roqueplo, membre de l'I.H.M.C.-C.F.H.M., président de l'Amicale de l'E.M.S.S.T. (Enseignement Militaire Supérieur Scientifique et Technique).

- M. Beaucour annonce que la Commission d'histoire militaire de Biélorussie prépare un colloque sur l'importance et l'influence de la Révolution française dans les pays slaves.

L'institut d'histoire militaire s'intéresse aux militaires français de l'armée allemande et recherche les archives de la L.V.F.

- Patrick Lefèvre, secrétaire général de la Commission belge d'histoire militaire, donne des précisions sur le XXVE colloque international d'histoire militaire qui se tiendra à Bruxelles du 29 août au 4 septembre 1999 :

Deux solutions sont possibles :

1-Compte tenu de la proximité de Bruxelles il est possible de venir assister à quelques séances qui seront alors gratuites.

2-L'assistance à l'ensemble du colloque exige une inscription qui donne droit aux réceptions et aux visites (dernier délai : 4 avril)

Le colloque comprendra trois jours de travail (mardi, jeudi et vendredi) soit 36 communications. Chaque pays aura droit à deux communications ou à des contributions de synthèse.

Les autres journées comprendront des visites : le champ de bataille de Waterloo suivi d'une soirée champêtre, l'Yser et Ypres, Bruges.

Le général Delmas précise qu'il a une demande de communication : Mme du Réau : "La France et la première architecture de défense européenne".

- Réunion de la C.F.H.M. du 17 avril où Philippe Boulanger, qui vient de soutenir sa thèse, fera une communication sur "La France devant la conscription 1914-1922".

- Le 17 avril à 14h en Sorbonne : soutenance de thèse du général (CR) Jouishomme, membre de l'I.H.M.C.-C.F.H.M. : "Le Génie français et allemand en campagne sur le front occidental (août-novembre 1914)".

- Le 20 mai à l'Ecole Militaire : journée d'étude historique organisée par le Comité pour l'histoire de l'armement (D.G.A.) : "Les ingénieurs militaires et l'émergence d'une nouvelle industrie française de l'armement de 1945 à 1960". (Renseignements : Département d'histoire de l'armement. Centre des hautes études de l'armement. 26 bd Victor - 00460 ARMEES. Tél. 01 44 42 42 29 - fax 01 44 42 42 33).

Bibliographie :

1) Professeur Pagney, spécialiste de climatologie : extraits d'une étude : Géopolitique et problème de l'eau au Moyen-Orient.

2) Jacques Garnier : édition des Relations et rapports officiels de la bataille d'Austerlitz (1805) par les maréchaux Alexandre Berthier, Louis-Nicolas Davout, Joachim Murat, Jean de Dieu Soult et Tranchant de la Verne, Paris, La Vouivre, 1998, 136 pages.

Les textes étaient conservés au Dépôt de la Guerre; ils ont été publiés dans le Mémorial du Dépôt de la Guerre en 1843. Textes officiels (Trentième bulletin de la Grande Armée) dont on peut remarquer la part de vérité. Chaque texte est précédé d'une introduction de l'auteur qui permet de comparer les différentes appréciations de la bataille. La mise en parallèle de ces différents rapports, dont certains sont inédits est intéressante pour comprendre le caractère des maréchaux : le rapport très "politique" de Soult, celui, très flagorneur, de Berthier, celui, très technique de Davout et celui de Murat, qui le laisse rédiger par son chef d'état-major. La relation de Tranchant a été rédigée au Dépôt de la Guerre sous le contrôle direct de Napoléon.

3) M. Garnier présente l'ouvrage d'Alain Pigeard : Les campagnes napoléoniennes, Entremont le vieux, Ed. Quatuor, 1991, 2 vol., 400 pages chacun.

Ouvrage de luxe dont l'intérêt principal réside dans les magnifiques illustrations.

4) M. Romain Durand présente son ouvrage De Giraud à de Gaulle. Les Corps francs d'Afrique, Paris, l'Harmattan, Collection Histoire et perspectives méditerranéennes, 1999, 240 pages.

Cet ouvrage basé sur les archives du S.H.A.T. et de nombreux témoignages d'anciens combattants dépeint l'histoire de cette troupe de circonstance qu'il faut expliquer par l'histoire d'un environnement confus et le climat politique de l'Afrique du Nord. Il relate sa participation à la campagne de Tunisie et le choix qu'elle a dû faire entre de Gaulle et Giraud. On y retrouve les personnages et les événements étudiés dans le livre de Christine Lévisse-Touzé : L'Afrique du Nord dans la guerre 1939-1945. Les deux livres se complètent.

André Corvisier présente deux ouvrages :

5) Dominique Biloghi (élève d'Anne Blanchard): Logistique et Ancien Régime. De l'étape royale à l'étape languedocienne. UMR 5609 du CNRS. Etats, Sociétés, Idéologies, Défense. Montpellier III, 1998, 566 pages.

Ouvrage issu d'une thèse de doctorat qui représente la première synthèse générale sur le système des étapes. Comprend deux parties. La première est une étude générale : l'application dans la réalité de la législation royale. Deux conceptions s'opposent : l'entretien du soldat par lui-même ou la fourniture par le système des étapes. A la fin de l'Ancien Régime on a eu recours à la Régie mais le système n'a pas duré. La seconde partie étudie l'application à une province bien particulière : le Languedoc. En 1690 les Etats instituent un bail général avec des contrôleurs. L'auteur dresse une fresque prosopographique du monde des entrepreneurs. Le système français était le meilleur d'Europe. Son bon fonctionnement allait de pair avec les progrès du réseau routier.

6) Karen Hagemann, Ralf Pröve : Landsknechte, Soldaten, Frauen und National-Kriege. Militär, Krieg und Geschlechter Ordnung im historischen Wandel, Frankfurt/Main, Campus, 1998, 368 pages.

Le colloque avait pour thème l'armée, la guerre et le sexe dans l'évolution historique. Il comportait trois parties : l'armée, la guerre et la virilité; les femmes et la guerre; armée-société et relations hommes-femmes depuis le Ve siècle jusqu'à aujourd'hui. Ont été étudiés : la présence des femmes combattantes, les mobiles patriotes de 1812-1813, les problèmes psychologiques de l'armée allemande, la question du rôle des femmes dans les pays latins -non favorables- et les pays germaniques -favorables- a été posée. Le féminisme a envahi les thèmes de la recherche historique. Il faut noter le réveil de l'histoire militaire allemande depuis 1990; elle aborde des domaines qui ne sont pas traités par les Français.

7) Pierre Razoux, La guerre israélo-arabe d'octobre 1973. Une nouvelle donne militaire au Proche-Orient, Collection campagnes et stratégies - les grandes batailles, Paris, Economica, 1999, 389 pages, 189 francs.

Ouvrage issu de sa thèse de doctorat dont le thème a fait l'objet d'une communication à la Commission le 3 octobre 1998 (cf bulletin nº4O). Le texte, très documenté, analyse les origines du conflit, ses principales phases. Il décrit en détail les opérations de franchissement du Canal et tire les leçons militaires et diplomatiques de cette affrontement. Les annexes très riches donne la chronologie de la guerre, l'organisation de la défense israélienne, les forces en présence, les ordres de bataille, les organigrammes des principales unités terrestres, le matériel et les pertes.

8) J. Delmas et J. Kessler (sous la direction de), Renseignement et propagande pendant la guerre froide (1947-1953), Bruxelles, Ed. Complexe, Collection Questions au XXe siècle, 1999, 320 pages.

Cet ouvrage constitue les Actes d'un colloque international organisé par le Mémorial de Caen et le Centre de recherche d'histoire quantitative (CNRS et Université de Caen) les 5, 6 et 7 février 1998 avec la coopération de l'I.H.M.C.-C.F.H.M. Il rassemble les communications qui ont été présentées à cette occasion.

9) Ciels des hommes, Collection "Ciels des mondes", Le cherche midi éditeur, 23 rue du Cherche-Midi, 75006 Paris, 1999, 250 pages, 98 francs.

Le général Lucien Robineau, ancien chef du Service Historique de l'Armée de l'Air, a rédigé l'introduction et présidé au choix des textes et la présentation des chapitres. Les thèmes traités sont : le rêve de vol; héros et pionniers; la Terre "à vol d'homme et à vol d'oiseau"; l'aviateur en guerre; vitesse, espace et univers.

10) Jacques Britsch, Nous n'acceptons pas la défaite (1940-1945).

Il ne s'agit pas là d'une publication de librairie mais d'une reproduction en quelques exemplaires du carnet de route de Jacques Britsch. Le colonel (ER) Britsch, membre de l'I.H.M.C.-C.F.H.M., a remis à notre bibliothèque un exemplaire du carnet qu'il a tenu au jour le jour entre 1940 et 1945 et reproduit tel qu'il a été réalisé en 1946. Il y a consigné ce qu'il a entendu, comme jeune officier d'active, successivement à l'Etat-Major de l'Armée -2e bureau- à Vichy, puis comme interné en Espagne, au sein du comité Giraud-de Gaulle à Alger, en Angleterre et en Normandie à la Libération en 1944, enfin auprès du général de Lattre de Tassigny pendant la campagne de 1945. Ce témoignage est d'un très grand intérêt.

 

COMMUNICATION

L'Armée d'Orient 1915 - 1918

 

 

- Madame Francine Roussanne : "La vie quotidienne des soldats".

- Chef de bataillon Gérard Fassy : "Le Commandement unique".

 

Le général présente les conférenciers docteurs de l'Université : Madame Roussanne dont la thèse avait pour sujet : "La campagne d'Orient (1915-1918) d'après le témoignage de combattants" et le chef de bataillon Fassy dont la thèse portait sur "Le Haut-Commandement français en Orient "(octobre 1915-novembre 1918).

Le général explique l'intérêt de deux communications sur un sujet important : "L'Armée d'Orient".

Communication de Madame Roussanne

A l'aide de tableaux, graphiques, cartes postales et gravures, Francine Roussanne retrace de façon très vivante ce que fut la vie quotidienne des combattants en Macédoine.

Après avoir évoqué le faible intérêt porté à ces hommes que l'on a qualifiés de "jardiniers de Salonique", Madame Roussanne rappelle qu'ils font partie des acteurs de la rupture du front bulgare du 15 septembre 1918 qui a été un élément fondamental dans la déstabilisation des Empires centraux et a provoqué l'armistice du 29 septembre avec la Bulgarie. La non reconnaissance de "Ceux du premier armistice" et de leurs souffrances qui a continué après la guerre a provoqué l'amertume des "Poilus d'Orient".

I- Aspects militaires et circonstances dans lesquelles cette guerre de position s'est installée :

- le voyage : il connaît des évolutions. En 1915 et 1916 les hommes sont embarqués de Marseille et de Toulon pour une traversée de huit jours jusqu'à Salonique. Les torpillages fréquents amènent des modifications :les troupes sont convoyées en chemin de fer jusqu'à Tarente où elles sont embarquées pour Idéa, petit port du Golfe de Corinthe.

- contexte de l'arrivée en Macédoine : après l'échec des Dardanelles et l'évacuation de la presqu'île de Gallipoli, le "front de Salonique" est établi en octobre 1915. Les Alliés se lancent dans la construction du camp retranché de Salonique.

- la guerre de position

- le passage par Salonique dont l'architecture provoque l'étonnement des hommes. La ville est un Îlot urbain isolé au sein de vastes espaces ravagés par les hommes.

- la desserte du front : dès 1915 les Alliés connaissent des difficultés d'acheminement des hommes et du matériel en raison du manque d'infrastructures. Les routes sont impraticables et il n'existe que deux lignes de chemin de fer à voie unique qui sont réservées aux munitions, au matériel lourd et au ravitaillement, ce qui impose aux hommes d'interminables déplacements à pied qui peuvent atteindre des centaines de kilomètres dans un pays montagneux.

II- La vie quotidienne sur un front de montagne :

Le front de Monastir a été constamment occupé par les Français.

- la vie en première ligne : elle est complètement différente de celle du front occidental. Le combattant souffre moins des efforts directs de la guerre. Les premières lignes ne sont pas des tranchées continues, les hommes vivent dans de petits postes avancés ou dans des tronçons de tranchées. La tenue du front est lâche, les adversaires, loin de leurs bases, s'affrontent avec des moyens réduits en milieu montagnard, dans un très grand isolement. Sur le plan militaire, ils ont un matériel très insuffisant, les artilleurs sont ravitaillés avec difficulté.

- la vie dans les petits postes : les conditions d'isolement sont inimaginables, le cadre est sinistre. Les difficultés d'accès sont accrues par les aléas du climat de montagne. Le manque d'ombre et de verdure rend, l'été, la chaleur insupportable. L'hiver, les hommes vivent dans une profonde détresse matérielle et morale, les approvisionnements sont irréguliers. Des convois de ravitaillement se perdent dans la neige et les hommes meurent de froid.

- sur le plan matériel : les équipements sont souvent inadaptés au climat et au relief. Il règne une pénurie constante de vêtements et de chaussures. Les hommes meurent plus souvent de maladie que de blessure. 95 % des hommes ont été atteints par le paludisme. Le relief montagneux rend les évacuations difficiles. Beaucoup de blessés meurent en route.

- les mutineries : dès janvier,1917 éclatent des incidents causés par le caractère improvisé des départs. Le front d'Orient a été le théâtre de révoltes : refus d'attaquer, refus d'effectuer des missions périlleuses en avant des lignes.

III- Conclusion : une grave crise d'identit

Crise d'identité par rapport aux lieux, à la cause, et aux populations rencontrées. Complexe de supériorité par rapport aux populations locales qui se superpose à un complexe d'infériorité par rapport aux combattants du front de France.

Extraits de la communication du chef de bataillon Fassy :
"Le Commandement unique aux armées alliées d'Orient (octobre 1915 - novembre 1918)"

 

Lorsqu'un corps expéditionnaire franco-britannique, constitué pour venir en aide à la Serbie, débarque à Salonique en octobre 1915, les deux contingents sont placés chacun sous un commandement national avec à leur tête les généraux Sarrail et Mahon. Les opérations conduites au cours des trois derniers mois de l'année aboutissent au repli des forces alliées en raison de la supériorité écrasante des forces adverses et de la retraite de l'armée serbe vers la mer Adriatique. Elles posent la question de la coordination des efforts des deux armées, qui est confirmée lorsque celles-ci entreprennent des travaux en vue de l'établissement d'un camp retranché à Salonique.

La recherche d'une unité de commandement :

Le général Gallieni se fait l'avocat de la formule de l'unité de front. Le décret du 2 décembre 1915 plaçant l'armée d'Orient sous les ordres du général Joffre vise à une direction unique des opérations des armées françaises sur tous les fronts. Le 6 décembre 1915, à la conférence de Chantilly, le généralissime réussit à faire adopter un plan prévoyant, en 1916, la concentration des efforts alliés et la simultanéité des offensives.

Le 23 décembre 1915, Gallieni et Joffre tentent de franchir un pas supplémentaire en chargeant l'attaché militaire français à Londres, le colonel de la Panouse, de convaincre le ministre de la Guerre britannique, Lord Kitchener, de la nécessité d'un commandement unifié à Salonique. Kitchener ne voit personnellement aucun inconvénient à ce qu'un commandant en chef français soit désigné pour assurer la conduite des opérations. Mais le gouvernement britannique souhaite que le général désigné ne soit pas Sarrail et que celui-ci soit placé sous ses ordres comme le serait Mahon, afin de préserver les apparences. Le Président du Conseil, Briand, réussit pourtant à faire accepter Sarrail et, le 6 janvier, Mahon reçoit l'ordre de Londres de se conformer aux instructions de ce dernier "touchant les opérations militaires pour la défense de la ville et du port de Salonique". Il constitue une première étape vers un commandement unifié en Orient et un progrès certain par rapport à la conférence de Calais du 4 décembre, où il avait été convenu que Sarrail et Mahon "agiraient en coopération, mais indépendamment en ce qui concerne la disposition de leurs forces respectives".

Le remplacement de Mahon par le général Milne, en mai, met fin à une coopération sans heurts entre les forces françaises et britanniques. Le nouveau commandant en chef de l'armée britannique n'a pas la souplesse de caractère de son prédécesseur et entend être traité comme un égal. Il est donc nécessaire de fixer clairement l'autorité de Sarrail sur les contingents alliés avant d'entreprendre des opérations offensives contre la Bulgarie.

Un commandement unique plus nominal que réel

Après des mois de négociations difficiles entre les responsables français et alliés, des accords bilatéraux finissent par être conclus. C'est avec le gouvernement britannique que les pourparlers sont les plus ardus. Le 23 juillet, Joffre informe Sarrail que la question du commandement des troupes britanniques est réglée par la formule suivante : "le Commandant des Forces Françaises prendra l'avis du Commandant Anglais pour l'emploi qu'il propose de faire des forces britanniques; sous cette réserve, il aura, comme Commandant en Chef, la latitude de fixer les missions, les objectifs à atteindre, les zones d'action, et les dates du début de chaque opération". On voit bien que dans cette formulation Sarrail ne dispose pas à sa guise des troupes britanniques et que son commandement est plus nominal que réel. En outre, la position de Milne n'est pas définie comme étant celle d'un subordonné, mais d'un commandant d'armée qui garde toute sa liberté d'appréciation.

Tout autre est la formule négociée entre les gouvernements français et serbe, au début d'août, puisque Sarrail exerce le commandement au nom du roi Pierre Ier puis de celui du prince régent Alexandre. Le chef de l'armée serbe, le général Boyovitch, est donc placé sous son autorité directe comme l'est le commandant de la division italienne, qui débarque à partir du 10 août à Salonique, le général Petitti. A la mi-août 1916, le quartier général de l'armée d'Orient prend l'appellation de "Commandement des Armées Alliées" (C.A.A.) d'Orient. Le général Cordonnier est nommé à la tête des forces françaises.

L'autorité de Sarrail est donc inégale sur les commandants des cinq contingents nationaux qui sont censés participer à des opérations communes. Elle est pratiquement inexistante sur Milne. Celui-ci est en fait un véritable alter ego dont la conduite est dictée par le chef de l'état-major impérial, le général Robertson.

Les difficultés de parvenir à un véritable commandement unique sont dues autant à des facteurs psychologiques qu'à des considérations politiques. Le courant ne passe pas entre Sarrail et Milne. Ce qui oblige le premier, qui a pourtant un tempérament naturel rigide, à pratiquer en permanence l'art du compromis. L'offensive alliée de l'automne 1916 illustre la faiblesse du commandement unique en Macédoine.

Les ambiguïtés de la conférence de Rome :

Conscients des insuffisances des accords de 1916, les responsables français tentent de renforcer l'autorité de Sarrail lors de la conférence interalliée, qui se déroule à Rome du 5 au 7 janvier 1917. Ils persuadent les autres gouvernements d'adopter une résolution visant à clarifier et à uniformiser les relations entre le commandant en chef des armées alliées d'Orient et les commandants des différents contingents nationaux. Désormais, celles-ci sont toutes basées sur les mêmes principes que ceux qui ont réglé les rapports entre le commandant en chef britannique et le commandant des forces françaises durant l'expédition des Dardanelles en 1915. Les commandants d'armée doivent exécuter les ordres du commandant en chef, mais conservent un droit de communication directe avec leur gouvernement. La résolution concerne surtout les relations entre Sarrail et Milne.

Une querelle sémantique oppose, de la mi-janvier à la mi-février 1917, les deux gouvernements sur la formule de subordination. Les deux gouvernements finissent par trouver un terrain d'entente sur une formule encore plus vague, Milne devant "exécuter les instructions du général Sarrail pour l'application de politique générale sur laquelle les deux gouvernement se sont mis d'accord". Comme la "politique générale" des deux gouvernements est peu claire sur la question grecque, on voit bien sa portée. Cette affaire, qui semble exagérée, met cependant en relief un point essentiel, dont le refus de Milne au sujet de l'occupation de Petra est la parfaite illustration : la conférence de Rome, en ne précisant pas les conditions militaires et politiques dans lesquelles s'exerce la subordination des commandants d'armées alliées à Sarrail, laisse planer en permanence un flou qui profite aux intéressés. L'application de la décision de Rome dépend donc de leur bon vouloir.

La seule avancée réelle est la participation effective de toutes les forces alliées à l'offensive, qui doit se dérouler au printemps de 1917. Comme la campagne précédente, les opérations montrent qu'en l'absence d'un véritable commandement unique, un succès tactique des armées alliées pouvant avoir une influence sur le cours de la guerre d'Orient est illusoire. Le commandement des armées alliées, qui est un état-major français, n'a véritablement d'autorité que sur les forces françaises.

La réorganisation du commandement des armées alliées sous Guillaumat et son rôle déterminant dans la victoire finale :

Le 23 décembre 1917, le général Guillaumat, qui vient de quitter le commandement de la 2ème Armée à Verdun, succède à Sarrail. A la différence de son prédécesseur, il croit qu'un commandement unifié des armées alliées sous une direction française est possible, même s'il est conscient de la difficulté de sa mise en œuvre et de ses limites. Il comprend rapidement qu'il est vain de chercher à obtenir un commandement unique centralisé. En revanche, un commandement unifié, dans lequel chaque commandant d'armée alliée garde son autonomie de décision tout en reconnaissant son autorité supérieure sur la conduite générale des opérations, est un objectif réalisable. Tous ses efforts tendent vers ce but. Le préalable est le rétablissement de bonnes relations avec chacun d'entre eux.

Dans un second temps, Guillaumat entreprend une réorganisation en profondeur du haut-commandement français. Dans un rapport envoyé à Clémenceau en février 1918, il écrit que l'inexistence d'un commandement unique est principalement due à l'absence d'un véritable état-major interallié.

En vue de faire du commandement des armées alliées un état-major de théâtre d'opérations, une nouvelle organisation interne est mise en place. Elle touche principalement les 2ème et 3ème Bureaux (renseignements et opérations) qui travaillent avec les états-majors alliés. Afin d'affirmer la prééminence du C.A.A. sur eux, le premier reçoit la mission de donner l'impulsion dans le domaine du renseignement militaire. Des réunions rassemblant les chefs des différents services alliés sont organisées au C.A.A. Elles doivent renseigner le C.A.A. sur l'évolution de l'organisation des différentes armées, l'état de leurs effectifs et de leurs moyens et les projets de leur commandement. Enfin, et c'est le plus important, elles participent sous la direction du chef du 3ème Bureau aux études de planification opérationnelle lorsqu'elles concernent leurs contingents respectifs. Toutefois, la participation d'officiers étrangers aux travaux du C.A.A. apparaît plus symbolique que réelle. L'état-major des armées alliées demeure avant tout un organe de commandement français.

Afin de rendre le haut-commandement français plus crédible aux yeux des chefs militaires alliés, Guillaumat remanie sa composition en mettant en place des officiers qui ont une solide expérience acquise sur le front français. Le général Charpy et le chef de bataillon Huntziger, qui l'accompagnent en Orient, prennent les fonctions de chef d'état-major et de chef du 3ème Bureau du C.A.A.. Comme il le reconnaît, "cet état-major des armées alliées ne pourra donner des résultats que si les quelques officiers français qui en font partie sont réellement des officiers de choix. A cette condition seule, les alliés consentiront à travailler avec eux".

Lorsque, au début de juin 1918, Guillaumat reçoit l'ordre de Clémenceau de revenir en France, il laisse derrière lui une situation raffermie et une autorité française incontestée. Le commandement des armées alliées est reconnu par les autres états-majors alliés comme le primus inter pares. L'équipe, qui est arrivée avec lui, demeure en place.

L'existence d'un véritable commandement unifié est l'un des facteurs déterminants qui conduit son successeur, le général Franchet d'Espérey, à envisager deux semaines après son arrivée en Orient, de lancer une offensive ambitieuse, dont le but est de mettre hors de combat l'armée bulgare. Les armées alliées forment désormais un seul ensemble qu'il est possible d'actionner. Grâce à une réorganisation de leur dispositif, un groupement d'attaque franco-serbe est constitué au cours de l'été dans le but de percer le front adverse dans le massif de la Mogléna et d'exploiter au plus vite dans la profondeur, afin de le couper en deux.

L'autorité du C.A.A. permet également, grâce à une adhésion totale de tous les subordonnés au plan d'offensive établi par le 3ème Bureau, de faire une préparation très poussée dans un laps de temps court (deux mois), d'obtenir une parfaite coordination dans le déclenchement des attaques, à partir du 15 septembre, et de conserver la cohésion des forces alliées au cours de la phase délicate de l'exploitation qui aboutit à la capitulation de la Bulgarie le 29 septembre 1918.

Conclusion :

Crée vingt mois avant la nomination du général Foch à la tête des armées alliées du front occidental, le commandement unique en Orient ne devient véritablement effectif qu'à la même époque.

La coïncidence n'est pas fortuite et illustre le premier des quatre facteurs qui permettent sa réalisation : parce que les Allemands disposent au cours du premier semestre de l'année de l'initiative stratégique, les gouvernements alliés acceptent de placer leurs forces sous l'autorité de deux commandants en chef français. La réalisation du commandement unique résulte de la mise en place par les alliés d'une stratégie globale et cohérente en 1918, qui a l'aval de tous.

Il est d'autre part rendu possible parce qu'il s'applique, dans sa troisième année d'existence, à tous les contingents dans des conditions identiques. C'est la grande lacune des accords bilatéraux signés entre les gouvernements français et alliés au début de l'été 1916 que d'instituer un commandement en chef dont l'autorité est à géométrie variable, donc fictive.

Le troisième facteur est lié au changement de statut de l'organe de commandement investi de l'autorité sur les armées d'Orient, qui prend une véritable dimension interalliée. C'est sans doute le grand mérite de Guillaumat d'en avoir compris la nécessité en faisant du commandement des armées alliées, qui s'apparentait avant son arrivée à un état-major supérieur des forces françaises, un outil adapté au commandement d'une force multinationale.

Enfin, le fait que la France parvienne à s'imposer comme "nation-pilote" de l'action alliée dans les Balkans est déterminant. Le règlement de la question grecque, en juin 1917, met un terme au différend franco-britannique. En 1918, l'attention de Londres se porte davantage sur les opérations du général Allenby en Palestine que sur le front balkanique. L'autorité du haut-commandement français est d'autant plus admise que Guillaumat réussit à s'imposer grâce à un style de commandement plus souple que son prédécesseur.

L'étude du commandement unique aux armées alliées d'Orient, de 1915 à 1918, permet de mieux comprendre les problèmes soulevés par la constitution d'une force multinationale au cours de la Première guerre mondiale, alors que les esprits ne sont pas préparés à agir hors d'un cadre national.

Le général félicite le chef de bataillon Fassy pour la clarté de son exposé. Les questions posées par l'auditoire montrent tout l'intérêt qu'il a suscité.

 

 

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