Institut d'histoire militaire comparée

Commission française d'histoire militaire

Bulletin n° 46

Réunion du 17 avril 1999

avec un exposé de Philippe BOULANGER:

La France devant la conscription de 1914 à 1922

 

Le général est heureux de retrouver nombreux les membres de la Commission.

Activités passées :

- Le général et Claude Huan rendent compte du colloque organisé les 22 et 23 mars par le CEHD et l'Institut historique allemand sur "La France et l'Allemagne en guerre (1942-1944)". Ils déplorent que, compte tenu du nombre de communications, la solution du "rapporteur" ait été adoptée, ce qui peut être dommageable pour de jeunes chercheurs qui souhaitent exposer leurs travaux en public. Et certains rapporteurs ont paru très éloigné des textes qui leur ont été confiés. Le général Delmas remarque que les historiens allemands travaillent plus efficacement que leurs homologues français car ils n'hésitent pas à travailler dans les archives françaises. Monsieur A. Corvisier confirme ce point de vue, notant combien, en histoire moderne, les historiens allemands fouillent les archives internationales et rattrapent un retard de 40 ans.

- Colloque sur "La dimension économique des actions extérieures de la France" (25-26 mars). J.F. Pernot en rend compte, en notant combien l'absence d'officiers de réserve français issus de milieux économiques est regrettable sur le terrain face à l'activité de leurs homologues américains.

Activités à venir :

- 17 avril, à la Sorbonne, soutenance de thèse du général (CR) Jouishomme, ancien professeur du Génie à l'Ecole de guerre, sur "Le Génie français et le Génie allemand pendant la guerre de mouvement en 1914". Après avoir étudié les conflits depuis la guerre de Sécession pour chercher quels enseignements on en a tiré pour les missions du sapeur, il dresse une comparaison entre le Génie français et les pionniers allemands à la veille de la guerre et étudie leur comportement entre août et décembre 1914, en montrant les réticences devant la fortification de campagne et la multiplicité des actions de franchissement et de destructions d'ouvrages d'art.

- Les jurys du CEHD se réunissent actuellement en vue de l'attribution des prix du meilleur mémoire et de la meilleure thèse de l'année 1998. Le CEHD a reçu 26 candidatures de mémoires et 10 candidatures pour le prix de thèse.

- Le 7 mai, à partir de 16h, colloque à Charleville-Mézières pour le 250e anniversaire de l'Ecole royale du Génie devenue la Préfecture. J.F. Pernot traitera de la création de la première école militaire française et J. Delmas du destin de quelques élèves de l'Ecole. Monsieur Y. Langlet traitera des ingénieurs de Mézières et des armes de la manufacture de Charleville dans la guerre d'Indépendance américaine. Une prise d'armes aura lieu à 10h avec l'Ecole Supérieure et d'Application du Génie et des représentants du Génie américain.

- Le congrès des Sociétés savantes se tiendra à Nantes et étudiera les estuaires. La section d'histoire moderne et contemporaine aura pour sujet d'étude la défense des côtes. J.F. Pernot prononcera la conférence inaugurale.

- Hervé Coutau-Bégarie annonce trois manifestations

- colloque du 1er au 3 mai dans l'île de Santorin sur les puissances maritimes au XXIe siècle.

- colloque du 19 au 22 mai à Namur, à la faculté Notre-Dame de la Paix sur la pensée stratégique de Polybe à Raymond Aron. Les représentants français seront nombreux.

- table ronde le 25 mai autour de trois livres-biographies de compagnons de la Libération : général Brosset (G. Salkin), général Collet (Y. Salkin), et Monclar (?).

- L'exposition Jean Moulin au Mémorial Leclerc-Jean Moulin sera ouverte tous les jours (sauf le lundi) à partir du 2 mai du 10h à 17h4O.

Dans le même musée, les représentations du "Silence de la mer", pièce tirée par Vercors de son livre, reprendront à partir du 4 mai, tous les mardis à 2Oh3O.

- Le 27 mai, à l'Ecole normale supérieure de Cachan, colloque sur la violence de guerre (approche comparée des deux conflits mondiaux). Pour s'inscrire téléphoner au 01.47.40.68.17.

Bibliographie :

Le général Faivre présente

1) Georges Hirtz, Islam - Occident. Les voies du respect, de l'entente, de la concorde, La Roche Rigault, PSR éditions, 1998, 221 p.

Ce livre est un appel à la tolérance et au dialogue. L'auteur montre, à travers quatre personnalités : le général de La Moricière, l'émir Alid El Quader, Si Ahmed Tidjani et Aurélie Picard, son épouse, que l'entente et la compréhension sont possibles malgré les différences culturelles et religieuses.

2) Jean-Jacques Jordi et Mohand Hamoumou, Les harkis, une mémoire enfouie, éd. Autrement, 1999, 137 p., 120 francs.

Présente les supplétifs comme des soldats fidèles à la France, volontaires pour défendre leur famille contre la terreur du FLN, abandonnés par le gouvernement français puis soumis depuis 1962 à la vindicte des partisans de la révolution algérienne. C'est en fait une étude régionale qui s'appuie essentiellement sur les archives des Bouches-du-Rhône.

3) Francine Dessaigne, Si Tatahouine m'étaît contée, Ivry sur Seine, éditions Confrérie-Castille, 1999, 158 p., 600 francs.

Retrace l'histoire des bataillons d'Afrique, leur recrutement, leur gloire populaire et leur fin. Ce livre luxueux, doré sur tranche, sobrement illustré de photographies inédites, est enrichi de témoignages et de documents officiels.

4) Maurice Allais, L'Algérie d'Evian, éditions Jeune Pied-Noir, 1999, 380 pages.

La nouvelle édition de l'ouvrage édité en 1962 augmentée d'une introduction. Il a d'abord été un livre de combat : il s'est efforcé d'influencer la politique du gouvernement qu'il rend responsable de l'abandon de la minorité française et musulmane pro-française d'Algérie et du massacre de milliers de harkis. Il reste aujourd'hui un témoignage. Son principe dominant est le respect de la personne humaine en tant que telle. Les annexes donnent des extraits de la Constitution de 1958, de la déclaration des droits de l'Homme de la Convention européenne des droits de l'Homme, des projets de lois soumis au référendum des 8 janvier 1962 et 8 avril 1962 et des accords d'Evian.

5) Général Charles Ailleret, Général du contingent. En Algérie 1960-1962, préface de Jean Daniel, éd. Grasset, Paris, 1998, 292 p., 139 Fr.

Livre posthume, publié par son fils. Le général Ailleret, qui, avant l'accident où il trouva la mort, avait rédigé ses souvenirs sur cette période où "sans état d'âme" selon son préfacier, il eut à diriger la lutte contre l'ALN et surtout contre l'OAS. 'Il se présente comme un briseur de putsch, même s'il a parut avoir invoqué l'Algérie française à Bône. Fidèle sans défaillance à la politique du général de Gaulle, il condamne l'action de pacification de l'armée. Il s'oppose aux "commandements" du Délégué général Jean Morin en hésitant à impliquer les unités dans le maintien de l'ordre urbain. Ses remarques sur le barrage tunisien sont intéressantes.

6) Jean Morin, De Gaulle et l'Algérie. Mon témoignage 1960-1962, Paris, A. Michel, 1999, 387 p., 140 francs.

L'auteur est désigné en novembre 1960 pour prendre la succession de P. Delouvrier. Il ne connaît rien à l'Algérie et il va suivre sans hésitations les instructions du gouvernement. Il est confronté aux manifestations de décembre 1960. Il fait remplacer les paras par les gendarmes mobiles. Il juge illusoire la réconciliation de mai 1958 et décrit avec détail le putsch qu'il appelle pronunciamento. Il apporte des informations inédites sur la politique de l'Algérie algérienne du gouvernement dont le bilan lui parait négatif pour l'Algérie et les algériens, pour le sabotage des accords d'Evian, pour un grand nombre de harkis et "en partie seulement" pour les Européens.

André Corvisier présente :

7) Nouveaux regards sur la guerre de Trente Ans, Actes du colloque organisé le 6 avril 1998 à l'Ecole Militaire par le Centre d'Etudes de la Défense, CEHD, 1999.

Ce colloque avait pour objectif de se pencher sur des problématiques nouvelles et sur la place de ce conflit dans le cadre du processus de la "révolution militaire" des temps modernes. Une participation internationale permettait d'ouvrir les débats (Derek Croxton, Carla Soldani et Bernard Kröner). Deux communications ont concerné la guerre navale avec Michel Vergé-Francheschi (Mise en place des marines nationales et stratégies d'alliance) et Philippe Bonnichon (L'extension de la guerre dans des secteurs divers). Après que Laurent Henninger ait évoqué le renouveau de la cavalerie dans les armées occidentales, deux membres de la CFHM ont pris la parole : J.F. Pernot (importance des positions stratégiques de l'Espagne surtout en Franche-Comté) et René Pillorget qui a analysé le rôle de la guerre de Trente Ans dans l'unification européenne.

8) Père Henri Peninou, aumônier parachutiste, Réflexions sur les devoirs du soldat. Notre vie chrétienne en Algérie (1959). Présenté par Jean-Charles Jauffret, Université Paul Valéry - Montpellier III, 1998, 40 p.

Aumônier auxiliaire de la 25e Division parachutiste, Henri Péninou veut apporter une réponse aux problèmes de conscience des combattants. Début 1959 il produit un guide spirituel : Notre vie chrétienne en Algérie. Cette série de Réflexions sur les devoirs du soldat est une réplique à un texte du R.P. Delarue aumônier de la 10e DP. Il démontre que, quelles que soient les circonstances, il y a des lois morales de la guerre, même révolutionnaire. Il dénonce le racisme, le mépris de l'autre et rappelle qu'il ne faut pas oublier le respect de la dignité humaine. Ce texte a été recopié par d'autres aumôniers militaires et démontre qu'il y a eu débat de conscience dans les régiments engagés dans la contre-guerilla. Ce texte est enrichi d'annexes et de très belles photographies prises par l'auteur.

9) Claude Leborgne, Le métier des armes, Institut de stratégie comparée - Economica, Paris, 1998, 246 pages.

L'auteur a rassemblé divers textes qu'il a écrits au cours de sa carrière, au style vif et original, souvent sous forme de dialogues : Pépé et les soldats; de la dissuasion, de la stratégie, de la société militaire.

10) Henri de Brancion, Retour en Indochine du Sud. Artilleurs des rizières 1946-1951, Paris, Presses de la Cité, 1999, 358 pages, 148 francs.

H. de Brancion continue à publier une histoire de l'artillerie en Indochine. A partir des archives du SHAT, de la légion étrangère, des documents privés et de nombreux témoignages, il fait revivre l'évolution des missions d'infanterie confiées dès 1946 par le général Leclerc aux groupes d'artillerie de campagne ou de montagne pour lutter contre la guérilla vietminh en Cochinchine.

11) Jean-Christophe Romer, Géopolitique de la Russie, Paris, Economica, Collection Poche Géopolitique, 1999, 112 pages.

Une étude synthétique par un excellent connaisseur de la Russie. Citons deux extraits : "La disparition de l'URSS en 1991 et la formation de quinze républiques imposent la reconstruction d'un système international bien plus complexe que le système bipolaire. L'analyse géopolitique trouve dans ces conditions et plus que jamais une nouvelle raison d'être permettant, au mieux, de définir les nouveaux équilibres et centres de puissance; ou, au pire, de tenter d'organiser le chaos...". "Malgré la crise d'identité qu'ils traversent depuis 1991, les Russes restent conscients et convaincus que leur position centrale leur donne une responsabilité particulière dans l'équilibre mondial".

12) Philippe Masson, Histoire de l'armée française de 1914 à nos jours, Paris, 1999, 512 pages.

L'esprit de synthèse qui caractérise l'auteur, préside au récit qu'il entreprend des heurs et des malheurs de notre armée depuis le début de la Grande guerre. L'auteur conclut qu'aujourd'hui l'armée est "à la croisée des chemins". Elle ne peut plus conserver qu'une force de dissuasion réduite et des forces conventionnelles restreintes. Sa professionnalisation "constitue un énorme pari". Cette armée n'est plus à la mesure de la défense du territoire; elle n'est prévue que pour des opérations extérieures d'une ampleur limitée. Il faut donc choisir entre une indépendance fictive, l'OTAN, ou la participation à la création d'une force européenne.

13) Suzanne Champonnois et François de Labriolle, La Lettonie. De la servitude à la liberté, Paris, Karthala, 1999, 346 pages.

Cet ouvrage contribue à faire connaître l'histoire d'un pays dont la position géographique a fait un enjeu entre ses deux pays voisins l'Allemagne et la Russie. Après avoir évoqué sa conquête par les Vikings au VIIIe siècle, le pouvoir des chevaliers teutoniques au XIIe et XIIIe siècles, la guerre de Livonie au XVIe siècle, les chapitres suivants étudient l'hégémonie protestante, suédoise et enfin russe aux XVIIe et XVIIIe siècles, les deux guerres mondiales, le grand "hiver" de 1944 à 1991, le sursaut nationaliste (1989-1991), les réactions soviétiques et la mise en place de l'indépendance. En conclusion les auteurs, professeurs à l'INALCO, posent la question de l'avenir de la Lettonie qui a été écrasée entre le Reich et l'URSS et sera toujours située entre deux grands ensembles :"c'est en consolidant les liens encore trop ténus de la solidarité baltique et en adhérent non seulement à l'Union européenne mais aussi à l'OTAN qu'elle peut espérer échapper à la fatalité".

14) Guerres mondiales et conflits contemporains, octobre 1998 nº191, Renseignement et manipulation dans les guerres contemporaines : Angleterre, Indochine, Algérie.

A signaler en particulier les articles de :

- Michel Bodin : Les services de renseignement vietminh (1945-1954).

- Maurice Faivre : L'affaire K comme Kabylie (1956).

- Jean Monneret : Les "barbouzes" contre l'OAS : un nouveau regard.

Marie-Annick Hepp.

EXPOSE DU 17 AVRIL 1999

La France devant la conscription de 1914 à 19221

par Philippe BOULANGER

 La géographie de la conscription et des conscrits en France de 1914 à 1922 définit un champ de réflexion, à la fois dans l'espace et le temps, à partir d'une source d'ordre militaire. Ce sont les comptes rendus sur le recrutement de l'armée qui constituent le cadre premier de la recherche. Ils permettent essentiellement dé mesurer la singularité de la conscription dans l'espace français et de définir une problématique originale durant le temps d'application d'une loi sur le recrutement militaire (1914-1922): Comment cette institution militaire, aux impacts politiques, sociaux et culturels très profonds, s'inscrit-elle dans le territoire national métropolitain comme dans l'identité nationale française ? Après la présentation de la source, l'approche de ce sujet s'articule en trois parties, la première portant sur la loi du 7 août 1913 sur le recrutement militaire, fondement de la conscription, la deuxième sur les contrastes régionaux du recrutement et la troisième sur quelques aspects de l'impact de cette institution militaire sur la société.

LA LOI DU 7 AOUT 1913 SUR LE RECRUTEMENT MILITAIREE FONDEMENT DE LA CONSCRIPTION

Depuis la fin du XVIIIe siècle, la conscription est une institution qui connaît des variations importantes. Pendant une grande partie du XIXe siècle, elle s'appuie sur un mode de recrutement faisant appel au tirage au sort et au remplacement. Différentes lois de recrutement se succèdent sans apporter de changements radicaux en-dehors des modifications apportées à la durée du service militaire. Une première rupture apparaît toutefois sous le régime de la Troisième République. Les différentes lois adoptées sur le recrutement, celles de 1872, 1889 et 1905, traduisent la recherche d'une plus grande implication de la population dans sa défense. En effet, le service militaire, jusqu'au début du XXe siècle, n'est pas forcément en adéquation avec l'idéologie républicaine de fraternité et d'égalité que le régime véhicule. Il faut attendre la loi de 1905 pour que soit institué pour la première fois un service égalitaire et universel, c'est-à-dire faisant appel à tous les jeunes gens sous les drapeaux après leur admission par un conseil de révision2. Pour certains, cette nouvelle loi répond à la réalisation de la nation armée, pour d'autres, la politique de défense de la France a enfin les moyens de se constituer.

La loi sur le recrutement constitue le fondement de cette institution républicaine. Dans nombre d'ouvrages d'histoire militaire, elle est considérée comme la " loi mère " car elle préside à l'organisation de l'armée toute entière. Jusqu'aux années 1920, elle précède toutes les autres lois portant sur l'organisation des cadres de l'armée ou de la constitution des armées. La loi du 7 août 1913. fait preuve de continuité et confirme les principes adoptés en 1905. Les moyens de se soustraire aux obligations militaires par le remplacement et le tirage au sort n'existent plus. Tous les Français doivent payer leur impôt du temps, qui deviendra, pendant la guerre, celui du sang. L'universalité des obligations militaires se définit aussi comme un facteur d'unité territoriale. La loi s'applique à tous à l'échelle du territoire national. Elle exclut donc les particularismes, les exceptions. Elle façonne, en somme une cohérence territoriale avec la finalité politique de recouvrir l'ensemble du territoire.

En outre,, la course aux effectifs et la montée des tensions avec l'Allemagne conduisent le gouvernement à accentuer des dispositions déjà définies et à réformer certains principes de l'organisation du recrutement. La durée du service est modifiée passant de deux à trois ans Celle-ci répond d'ailleurs à une conception fermement défendue par une partie de la classe politique et des militaires. Elle doit permettre d'augmenter des effectifs dans l'armée active pour faire face dans l'immédiateté à une attaque brusquée sans compter sur les réserves. D'autres conditions relatives à l'organisation du recrutement sont améliorées dans le dessein de favoriser les engagements volontaires ou de faciliter la visite de sélection des jeunes gens. Peu de mois après, la guerre éclate. Elle devient l'occasion de mettre en pratique, pour la première fois depuis la défaite de 1870, l'efficacité d'un système conçu en temps de paix et d'imposer de nouvelles conditions de fonctionnement.

L'étude de la loi sur le recrutement seule ne permet pas de distinguer les mutations de la conscription de 1914 à 1922 sur un plan institutionnel. Les grands changements se découvrent dans d'autres sources et, en l'occurrence, dans les comptes rendus sur le recrutement de l'armée. Dans chaque publication, les décrets et arrêtés relatifs au recrutement de l'armée montrent que le législateur doit s'adapter aux exigences imposées par les évènements. Ils ne rendent pas la loi sur le recrutement militaire caduque, mais modifient en grande partie son organisation. L'usage de l'article 33, par exemple, qui permet au Ministre de la guerre d'appeler par anticipation une classe de jeunes gens, apparaît comme une constante du recrutement.

Les lois d'appel sous les drapeaux se succèdent en-dehors des délais fixés par la " loi mère " et traduisent un certain empressement à fournir un effectif croissant de jeunes gens aux armées. Pendant la guerre, sont promulguées, en outre, d'autres lois qui conduisent le principe d'égalité et d'universalité de la conscription à un degré extrême. Les lois et décrets sur la récupération, appliqués uniquement de 1914 à 1918, apportent de profondes modifications. Ils consistent à rappeler devant un conseil de révision tous les hommes non mobilisés, c'est-à-dire exemptés et réformés, et ceux déjà mobilisés dans le service auxiliaire pour une affectation dans le service armé. Ils annulent, autrement dit, les décisions prises antérieurement et remettent en cause, en conséquence, l'application de la loi sur le recrutement de l'armée. Seuls les lois et décrets de récupération ont une durée éphémère. Le retour à la paix ne justifie plus la pratique d'un recrutement militaire devenu plus sévère.

En revanche, décrets et arrêtés sur l'appel des classes révèlent la permanence de mesures exceptionnelles après 1918. La loi de 1913 constitue toujours la base juridique du recrutement mais son application intégrale n'est que partielle au point de nécessiter l'adoption d'une nouvelle loi au début des années vingt.

LES CONTRASTES REGIONAUX DU RECRUTEMENT DES CONSCRITS

La conscription répond à une finalité précise. Elle doit permettre de constituer une armée de masse et d'alimenter les " gros bataillons " de l'infanterie. En 1914, 65 % des jeunes recrues sont affectés dans l'infanterie et, après la guerre, plus de la moitié d'entre elles le sont encore. Cette doctrine repose sur le principe que la victoire s'acquiert par le nombre, au terme d'une guerre courte. L'universalité et l'égalité des obligations militaires se sont imposées au début du siècle comme les conditions de sa réalisation. Tous les jeunes gens de 20 ans sont soumis au même régime quelle que soit leur -origine sociale ou géographique. Leur recrutement est ainsi déterminé par le conseil de révision qui peut, seul, reconnaître l'aptitude au service militaire. Dans les premières années de la guerre, plus de 92 % des jeunes gens sont incorporés dans les armées. Ils seront plus de 95 % dans l'après-guerre. Est-ce dire que la conscription est une institution réellement universelle ?

L'analyse des comptes rendus sur le recrutement de l'armée amène à nuancer une réponse trop hâtive. Par son rendement en hommes recrutés, toute une classe d'âge de jeunes gens est soumise aux mêmes obligations de recensement et de sélection. A l'échelle du territoire français, l'universalité du recrutement militaire apparaît toutefois inégale. La France de la conscription est une France inégalement pourvoyeuse d'hommes. Les régions du Nord et de l'Est sont des régions de grandes levées contrairement à celles du Sud et de l'Ouest. En outre, cette inégalité du recrutement se mesure dans les ressources complémentaires recherchées pendant la guerre pour venir combler les pertes en effectifs. La récupération comme l'engagement volontaire ont fourni des centaines de milliers d'hommes, en plus de l'appel des classes. Leur distribution spatiale montre, là aussi, des disparités qui témoignent de la pluralité d'identités régionales et culturelles. L'engagement volontaire apparaît être le fait, surtout, des régions du Nord et de l'Est. Dans certaines régions, il témoigne nettement d'un sentiment patriotique et d'appartenance à l'Etat nation comme en Lorraine. Concernant la récupération, elle obtient des résultats limités dans les régions les plus éloignées du Nord-Est de la France, comme si l'éloignement du front provoquait une prise de conscience différente quant à l'effort de recrutement à fournir par les populations locales.

Par ailleurs, la loi sur le recrutement militaire reconnaît aussi des dispositions pour des cas particuliers. Les exemptés constituent des catégories de jeunes gens placés dans une situation à part. Ils ne sont pas incorporés avec leur classe et représentent, au bout du compte, plusieurs dizaines de milliers d'hommes laissés à la vie civile. Le ministère de la guerre cherche à limiter constamment leur effectif par des modifications apportées à la loi. Les exemptés, par exemple, représentent 5,9 % des jeunes gens de la classe 1914 et 2,5 % pour la classe 1918. Leur distribution spatiale renseigne précisément sur les régions dont les conditions de vie apparaissent précaires. S'y ajoute un autre cas particulier qui témoigne d'une réaction de la société devant " l'impôt du sang ". L'insoumission est un phénomène marginal dans la conscription et le nombre d'insoumis diminue de 1914 à 1922. Là encore, leur répartition dans l'espace français témoigne d'une géographie des comportements et des mentalités, de l'existence d'identités régionales vivaces. Les insoumis sont plus nombreux dans le Sud du pays que dans le Nord, comme si la proximité de la frontière avec l'ennemi, considéré comme héréditaire à cette époque, imposait parmi les populations du Nord une conscience collective de la défense du territoire et du sentiment d'appartenance à la patrie Dans le Sud, quelques foyers de réfractaires se distinguent. Celui du Pays basque est significatif de la réticence, elle aussi ancienne, de certains jeunes gens à s'intégrer à l'Etat nation et respecter les volontés d'un pouvoir centralisateur républicain.

Un ensemble de cas particuliers vient en somme apporter quelques restrictions au principe républicain d'universalité et d'égalité du recrutement militaire. Malgré tout, force est de constater qu'il apparaît en de faibles proportions et localisé. La conscription répond certes à la mission militaire que les théoriciens de la nation armée s'étaient fixé au début du siècle : fournir à l'armée les effectifs suffisants pour mettre en application la doctrine d'une armée de masse. Elle reste, de 1914 à 1922, l'une des rares institutions républicaines à réunir la quasi-totalité d'une classe d'âge, ce qui, parallèlement, constitue aussi un instrument politique d'assimilation efficace.

CONSCRIPTION, TERRITOIRES ET ASSIMILATION NATIONALE

La conscription constitue sans conteste un facteur d'assimilation et de souveraineté territoriale. Elle participe à l'achèvement de l'identité nationale au cours des premières décennies de la IIIe République dans une France plurielle. Son application au début des années 1870 traduit non seulement la volonté de réorganiser l'armée après la défaite de Sedan mais aussi l'idée de l'utiliser comme instrument de cohésion nationale. La création de l'école laïque et obligatoire, le désenclavement géographique de certaines régions, I'organisation de la fonction publique et bien d'autres facteurs appartiennent à cette volonté politique de resserrer les liens entre les Français et le nouveau pouvoir. La conscription fait partie de cette politique globale. Elle traduit tout un processus qui manifeste une réelle efficacité. Elle représente l'un des liens organiques fondamentaux de l'Etat nation français. Elle est le lieu du rapprochement de la nation à l'Etat et de l'Etat à la nation par la diffusion d'un modèle unique de la culture républicaine. Cette institution militaire est aussi le lieu d'un encadrement culturel où l'apprentissage de la langue et de rythmes de vie nouveaux, notamment de la vie citadine, constituent d'autres facteurs de mutations sociales.

La possibilité d'acquérir la citoyenneté française par le contrat d'engagement volontaire, l'application d'un service militaire universel et égalitaire, la mise en place d'un système de recrutement décentralisé et l'affectation géographique éloignée de la région d'origine sont autant d'éléments qui œuvrent à la disparition progressive des particularismes locaux et, indirectement, au renforcement de la cohésion nationale. La première partie corrobore le principe selon lequel le service militaire est facteur de mobilité géographique qui participe au processus d'homogénéisation culturelle. Par le recours, de nouveau, au recrutement national à partir du début de la guerre, la conscription joue un rôle influent sur l'assimilation des populations et l'affirmation d'une identité nationale. Ces différents points peuvent se vérifier au travers de l'étude de plusieurs cas. Il en est ainsi des Basques et des Corses comme des Bretons réputés réticents à se soumettre aux ordres lointains d'un Etat centralisateur.

Les deuxième et troisième parties montrent l'effet décisif que la conscription peut produire en tant qu'instrument d'assimilation. Il est ainsi des fils d'étrangers dont le recrutement militaire constitue une voie importante d'intégration. Par l'engagement volontaire, ils peuvent acquérir la nationalité française et bénéficier des mêmes droits que tout Français. La période de la guerre accentue cette évolution. Des nouvelles dispositions viennent accélérer un processus déjà enclenché à la fin du siècle passé. Les comptes rendus sur le recrutement de l'armée révèlent que la totalité des fils d'étrangers recensés en France acceptent la conscription et le changement de nationalité à partir de 1917. La question des Alsaciens-Lorrains constitue un autre exemple significatif et original compte tenu des circonstances géopolitiques de l'après-guerre. Jusqu'en 1922, une véritable politique d'assimilation est mise en place à leur égard pour faciliter leur nouvelle appartenance nationale. Un traitement spécial leur est réservé, fondé sur la recherche d'un compromis entre l'ancien et le nouveau régime de recrutement militaire et sur l'utilisation d'un système d'affectation à l'Ouest de la frontière de 1914. Le service militaire devient alors un lieu d'encadrement idéologique et culturel, d'apprentissage de la langue, comme de la culture, et des lois de la République.

Ces deux exemples montrent que la conscription sert les intérêts politiques du régime républicain dans le respect des principes d'universalité et d'égalité. Elle contribue, dans le premier quart du XXe siècle, à achever de mettre en place une identité fragilisée, à la fin du siècle passé, par différentes crises pour devenir un des fondements de cohésion nationale.

Le général félicite Philippe Boulanger pour la clarté de son exposé et la qualité des tableaux projetés.

Les interventions du président Corvisier, du capitaine de vaisseau Huan et de MM. Pernot et Miraval soulignent l'intérêt de cette communication.

Notes :

1 - Extraits de la première partie de la thèse intitulée : "Géographie historique de la conscription et de la conscription en France de 1914 à 1922". Décembre 1998, Paris IV-Sorbonne.

2 - Le conseil de révision est une commission qui prépare l'incorporation des recrues. Il effectue ses opérations chaque années à des époques fixées par un décret et arrête ensuite la liste de recrutement cantonal.

 

 

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