Institut d'histoire militaire comparée

Commission française d'histoire militaire

Bulletin n° 47

Réunion du 12 juin 1999

 avec une communication de Chantal Metzger :

L’empire colonial français
dans la stratégie du Troisième Reich
(1936-1945)

 

Le général Delmas, Président, ouvre la séance à 9h30 et annonce :

Décès

Monsieur BOULOISEAU Marc (92 ans). Ancien secrétaire de la commission d’histoire économique et sociale de la Révolution Française. Venait de quitter la CFHM en janvier, en raison de son âge.

Nouveaux membres :

- Monsieur Jacques Valette, professeur honoraire des Universités, auteur notamment d’ouvrages sur les luttes en Indochine (1540-1940) et la guerre d’Indochine.

- Monsieur Gérard Hurpin, maître de conférences à l’Université de Picardie (histoire moderne), auteur d’ouvrages et d’articles sur l’histoire de la Normandie.

- Monsieur Raymond Noël, retraité, ancien chargé d’études documentaires aux Archives nationales, Musée de l’histoire de France.

Le Président leur souhaite la bienvenue parmi nous.

Activités passées depuis la dernière réunion

Soutenances de thèse

- 17 avril : général (CR) Jouishomme : "Le Génie français et allemand pendant la guerre de mouvement en 1914". Jury : professeurs Nicole Piétri, J.-C. Allain, G. Pedroncini et général J. Delmas (cf. bulletin n° 46).

- 21 mai : Pierre Mounier-Kuhn : "L’informatique en France de la Seconde Guerre mondiale au Plan Calcul : science, industrie, politiques publiques", au Conservatoire National des Arts et Métiers.

Colloques

- 7 mai : à Charleville-Mézières, célébration du 250e anniversaire de la création de l’École Royale du Génie dont les locaux sont devenus ceux de la Préfecture. Prise d’armes avec l’ESAG, Polytechnique, des sapeurs américains basés en Allemagne. Puis colloque avec notamment J.-F. Pernot et J. Delmas.

- 19-23 mai : Namur (faculté de Droit), "Pensée stratégique et humanisme, de Polybe à Raymond Aron", sous la direction de Bruno Colson, avec le concours de Hervé Coutau-Bégarie et avec des communications de membres de la CFHM (J.-P. Bois, J. Chagniot, Ph. Richardot). Le but du colloque était de souligner les liens entre l’humanisme et le littérature sur l’art de la guerre, de retrouver les références aux textes grecs et latins, de rechercher ce qui relève de la "tradition" dans la pensée stratégique et de détecter les tensions qui peuvent surgir entre les deux.

- 25 mai : Val-de-Grâce - "Les infirmières en Extrême-Orient".

- Congrès annuel des Sociétés savantes à Nantes.

- 7-10 juin : Paris, "Aviation militaire, survol d’un siècle", organisé par le Service historique de l’armée de l’Air. Le général Robineau rend compte de ce colloque, qui a eu le mérite de faire participer de nombreux historiens étrangers (E.-U., G.-B., Israël, Italie, Russie, Allemagne et Portugal).

- 10-11 juin : Assemblée nationale, Colloque Jean Moulin, organisé par J.-P. Azéma.

- À propos du centenaire de la naissance de Jean Moulin, voir l’intéressante exposition qui lui est consacrée au Mémorial Leclerc - Jean Moulin, par Christine Lévisse-Touzé.

Divers

À Coëtquidan, soutenances de mémoires d’histoire et de relations internationales rédigés par les sous-lieutenants saint-cyriens en fin de 3e année. Le séminaire dirigé par Olivier Forcade était centré sur le Renseignement, ce qui nous a valu des travaux intéressants sur les Première et Seconde Guerres mondiales (notamment les "Travaux ruraux" de Paul Paillole), sur le Laos (avec exploitation des archives du colonel Deuve, déposées au Mémorial de Caen) et sur l’Algérie (CCI avec témoignage du colonel Parisot toujours actif, même s’il est notre vice-doyen).

Événements à venir

Soutenances de thèse

- Odile Roynette : "Les années de service : la découverte de la caserne 1873-1889", sous la direction d’Alain Corbin, le 23 juin à l’université Panthéon-Sorbonne.

- Rozenn de Kerangal-Tournemire : "Un mouvement de jeunesse entre Révolution nationale et Résistance : les Compagnons de France 1940-1944". Jury : Maurice Vaïsse, Dominique Veillon, Bernard Comte, Jules Maurin, Paule René-Bazin, le 28 juin à 14h30 au pavillon du Roi à Vincennes.

Colloques

- 17-19 juin, Montpellier, colloque franco-marocain organisé par le Centre d’histoire militaire et d’études de défense nationale (Montpellier III) : "Les armées franco-marocaines pendant les deux guerres mondiales".

- 4-11 juillet, Tel-Aviv : "Napoléon et les Français en Égypte et en Terre Sainte", avec J. Vernet, M. Battesti, F. Beaucour et J. Garnier.

- 30 août-4 septembre, pour la cinquantenaire de l’OTAN, colloque international organisé par la Commission belge d’histoire militaire : "Les alliances militaires après 1945". Élisabeth du Réau parlera au nom de la CFHM.

- 13-14 octobre dans le cadre du Temps du Maroc en France, la CFHM organise, avec le Centre d’études d’histoire de la défense (CEHD) et la Commission marocaine d’histoire militaire, un colloque au Sénat : "Regards croisés franco-marocains".

- 16 octobre, première réunion de la CFHM pour l’année universitaire 1999-2000. Le professeur Pagney parlera de "Climat et stratégie".

Projets de colloque

- Colloque au musée interallié de Berlin du 10 au 12 septembre sur "les activités de renseignement à Berlin" dans les années 1970-1980. Participation de M. Faivre et du colonel Trastour, ancien de la Mission de Potsdam.

- Le centre d’Histoire du xixe siècle des Universités de Paris I et Paris IV veut organiser en l’an 2000 un colloque sur l’histoire de la Gendarmerie au xixe siècle. Ce colloque est précédé d’un séminaire dirigé par le professeur Jean-Noël Luc, qui souhaite recevoir le plus vite possible des propositions de communication.

S’adresser à M. Luc, 15 rue de Bartoux - 92150 Suresnes. Tél. 01.41.18.92.33.

- Colloque international d’histoire militaire 2000 à Stockholm. La commission suédoise d’histoire militaire organise le XXVIe colloque international d’histoire militaire à Stockholm du 31 juillet au 5 août 2000 sur le thème : "La guerre totale. La défense totale pendant 200 ans 1789-2000".

Ce colloque sera suivi du XIXe Congrès international des Sciences historiques à Oslo. Une circulaire fera connaître en septembre 1999 les conditions de participation à ce congrès.

Renouvellement du Conseil d’administration de la CFHM

Le général Delmas a déjà annoncé depuis quelques mois qu’il quitterait la présidence de la CFHM lors de la prochaine assemblée générale de décembre 1999. Par ailleurs, sont renouvelables à cette date Madame Hepp, MM. Bourgerie, Chagniot, Forcade, Masson et Maurin. Certains sont susceptibles de ne pas demander le renouvellement de leur mandat. En conséquence, il est fait appel à candidatures, si possible à déposer lors de la réunion de rentrée, le 16 octobre, afin de préparer la liste des candidats à soumettre au vote de l’assemblée générale.

Bibliographie

1) Yves Salkin, Collet au galop des Tcherkesses, Économica, 1999, 205 p., 145 francs.

Le général Collet, qui meurt à Toulouse où le général de Gaulle l’a nommé pour tenter de rétablir un ordre un peu chahuté lors de la libération de la ville, est surtout connu comme le chef des Tcherkesses au Moyen-Orient. Le général Yves Salkin a essayé d’aller au plus loin et de reconstituer le parcours de ce fils de pied-noir qui s’engage en 1914-1918 et continue une carrière militaire qui va le maintenir en Syrie-Liban pendant presque que tout l’entre-deux guerres. La difficulté était le manque de sources personnelles : Collet n’écrit pas. Y. Salkin a contourné la difficulté en évoquant avec précision les événements auxquels Collet participe, soit comme combattant, soit comme négociateur (sandjak d’Alexandrette), soit comme rebelle à Vichy lorsqu’il rejoint la France Libre avec une partie seulement de ses Tcherkesses. C’est un récit sobre qui apporte de précieuses informations.

2) Geneviève Salkin, Général Diego Brosset, de Buenos Aires à Champagney en passant par l’Afrique et la France Libre, Économica, 1999, 406 p., 200 francs.

À l’opposé de son mari, Geneviève Salkin a dû maîtriser une énorme correspondance, car Diego Brosset écrit. Il écrit beaucoup à son épouse, chaque fois qu’il en est séparé et il se pique de littérature. Méhariste, il écrit un superbe livre - L’homme sans l’Occident - publié avant la guerre et que son ami Jean Bruller (Vercors) fera rééditer après la Libération. Engagé pendant la Première Guerre mondiale, sorti de Saint-Maixent, nomade en Mauritanie, gendre du général Mangin, breveté de l’École de Guerre, rallié aux FFL dès 1940, terminant sa carrière - trop vite brisée par un stupide accident pendant la campagne de France - comme général commandant la 1re DFL, Brosset est une très forte personnalité, parfois irritante, toujours attachante, Le mérite de G. Salkin est grand d’avoir su le faire revivre sans tomber dans l’hagiographie, pour avoir su décrypter une correspondance abondante avec une perspicacité qui ne dédaigne pas l’humour.

3) Michel Bodin, Les combattants français face à la guerre d’Indochine, L’Harmattan, 1998, 217 pages.

Michel Bodin poursuit la publication des livres extraits de sa thèse sur "Le corps expéditionnaire français en Indochine; le soldat des forces terrestres". Un des thèmes de ce livre est la découverte de l’Indochine et de sa population, découverte aussi de la guerre qui s’y déroule. En découle la vie du combattant, son quotidien, ses maladies, ses blessures, ses pertes, son moral. Le cas de Michel Bodin mérite explication. Jeune professeur, il s’est pris d’amitié et d’intérêt pour les soldats d’Indochine. Il a dépouillé des centaines de cartons d’archives, et recueilli autant de témoignages oraux. Il ne connaissait pas l’Indochine, ni la guerre en Indochine. Sa thèse révélait encore des naïvetés pour qui a combattu là-bas ; progressivement, il corrige le tir avec bonheur, sensible à la multiplicité des situations. Il n’y a pas un combattant français en Indochine, mais autant qu’il y a d’armes, de sous-catégories d’armes et d’affectations géographiques. Ce livre apporte ainsi un éclairage honnête sur le corps expéditionnaire français en Indochine.

4) Michel Auvray, L’âge des casernes. Histoire et mythes du service militaire, Éditions de l’Aube, 1998, 327 p., 140 francs.

Bien qu’ayant été objecteur de conscience et insoumis, et même si son texte provoque souvent l’irritation, M. Auvray offre une étude en profondeur de l’obligation militaire, étayée par une bibliographie impressionnante. Il s’efforce de dénicher tous les mythes nés du service militaire. Il y a des analyses fort pertinentes, notamment sur la fausse armée de métier au xixe siècle.

5) Roger Bruge, Les hommes de Diên Biên Phû, Perrin, 1999, 611 p., 149 francs.

L’ouvrage, dont on remarque le titre, débute d’entrée de jeu sur les conclusions de la Commission d’enquête : la mission confiée au colonel de Castries était impossible à réaliser, les responsables de l’échec étant, avec de larges circonstances atténuantes, Navarre, Cogny et de Castries. L’auteur se défend d’avoir compilé les ouvrages existants et fait reposer son récit, d’une part sur la consultation des archives de la Commission d’enquête dont les auteurs avant lui n’avaient pu avoir connaissance, d’autre part sur le déroulement des événements quotidiens révélés par des récits des combattants et par des correspondances adressées à leurs familles. La dernière partie évoque intensément le calvaire des blessés prisonniers au lendemain de la fin des combats ; 2 000 blessés dont les Viêts ne remettront que 858 à la Croix Rouge, les autres mourront le long des pistes menant aux camps de prisonniers.

6) Lydia Scher-Zembitska, Stanislas Ier, un roi fantasque, CNRS Éditions, 1999, 240 pages.

La Pologne du xviie siècle est apparemment semblable aux autres pays d’Europe, mais, depuis la mort du roi Jean Sobieski en 1696, c’est un pays exsangue qui ne parvient pas à se relever, un pays où la royauté héréditaire n’existe pas et où le roi vit "en république", nobles et hobereaux devant l’élire par un vote unanime. À peine élu, Stanislas Leszczinski, en butte à tous, doit s’exiler. Le Régent de France prend pitié de ce roi inconnu, vivant dans une petite misère à Wissembourg, jusqu’à ce qu’il devienne beau-père du roi de France. Il parvient alors à se faire élire une seconde fois en Pologne, mais les Russes réagissent et la carrière politique de Stanislas se termine dans les duchés de Bar et de Lorraine en 1737. Intelligent et homme de talent, mais incapable de conserver sa couronne, généreux, il s’occupe de sa famille, des pauvres de son duché, des jeunes qui ont besoin d’argent pour poursuivre leurs études, des Polonais de passage, des voyageurs philosophes. Créatif, brouillon, emporté, enthousiaste, fantasque, original, facétieux, gourmand, il fera de Lunéville une résidence enchantée. L’ouvrage de Lydia Scher décrit de façon vivante et plaisante les tribulations assez surprenantes de ce personnage haut en couleur.

7) Carnets de guerre d’Alexis Calliès (1914-1918), retranscrits par Éric Labayle, 1999, 557 p., 160 francs. Édité par Éric Labayle, 10, rue Morlot - 02400 Château-Thierry.

Un des membres les plus actifs de la CFHM, Éric Labayle, auteur d’une thèse sur l’École de Cherchell, publie à compte d’auteur les carnets de guerre du père du général Calliès, premier commandant de Cherchell. Alexis Calliès est polytechnicien et artilleur. L’édition du carnet est très soignée et annotée par E. Labayle.

8) L’Armée marocaine, traditions et ouvertures.

Catalogue de l’exposition ouverte au Musée de l’Armée jusqu’en septembre prochain. De superbes reproductions d’armement ou de costumes.

9) Le "Journal" du général Weygand 1929-1935, édition commentée par Frédéric Guelton, Éditions ESID - Université Montpellier III, 1998, 367 p., 140 francs.

Les carnets du général Weygand ont été utilisés par F. Guelton lors de la préparation de sa thèse. Assez illisibles, car griffonnés, ils ont été déchiffrés par Guelton qui les fait précéder par un utile chapitre sur l’organisation des institutions militaires pendant cette époque. L’ensemble est très utile pour cette période de l’entre-deux guerres.

Notes de lecture du général Faivre à propos de l’Algérie

- C.R. Ageron, "Un versant de la guerre d’Algérie : la bataille des frontières", Revue d’histoire moderne et contemporaine, 4/99. 40 documents consultés au Service historique de l'armée de Terre, mais ignore l’ouvrage de la CFHM. Incomplet sur l’historique des barrages et sur l’ALN extérieur. Intéressant : la lettre de Salan à de Gaulle demandant, le 13 juin 1958, l’élimination du FLN de Tunisie, alors que de Gaulle négocie avec Bourguiba en vue de l’accord du 17 juin sur le rapatriement des forces françaises.

- Lt-Col. Guelton, "Une école de guerre psychologique, Algérie 1956-1961", Défense, septembre 1998. Évolution de l’école d’Arzew, faisant effort successivement sur l’instruction tactique, puis sur la guerre psychologique pour l’Algérie française, avec un certain succès, jusqu’à sa reconversion ordonnée par M. Messmer en raison du changement de la politique algérienne.

- L’Histoire. "Les derniers jours de l’Algérie française", mai 1999. Bons articles de G. Pervillé, C.R. Ageron, B. Droz et B. Stora. Introduction discutable de M. Winock ("130 ans d’aveuglement").

- Gregor Mathias, Enquête orale auprès des engagés et auxiliaires musulmans de la guerre d’Algérie, 1998. Auteur d’un mémoire sur les SAS publié par l’Harmattan, G. Mathias publie les premiers résultats de son enquête auprès de combattants musulmans, où il souligne la difficulté du recueil de témoignages et établit une monographie des supplétifs d’Hammam Melouane dans l’Atlas blideen.

- Georges Crillot. Mourir pour la France ?, Économica, 1999. Relation passionnée de ses combats comme chef de poste en Indochine, lieutenant en Algérie avec Bigeard, puis chef du commando Georges. Discutable dans ses réflexions politiques et les enseignements qu’il tire pour les conflits futurs.

- René Baïl et Raymond Muelle, Trésors du patrimoine. Remarquables photos d’un reporter de la Marine, accompagnés de textes courts, bien informés sur les services spéciaux. 11 albums parus sur les guerres mondiales, l’Indochine et l’Algérie.

- M.A.E. Documents diplomatiques français. Année 1961 et 1er semestre 1962. Contient le verbatim des négociations avec le FLN et des documents inédits sur les relations avec l’OTAN et l’URSS.

- Georges Fleury. La guerre en Algérie. Club d’Histoire. 640 pages de témoignages, en particulier sur la vie des appelés. Une histoire événementielle sans recherche historique sérieuse.

- Wolf Albes. Universitaire allemand de Wurzburg, qui, après une thèse sur A. Camus et les écrivains pieds noirs, prend la défense de l’Algérie française dans la presse outre-Rhin. Réédite les livres de J. Brune et J. Pelegri.

- Lakhdar Bouregaa, Témoin de l’assassinat de la Révolution. Alger, 1999, en arabe. Article à paraître dans Guerres mondiales et conflits contemporains. L’adjoint de Abdelatif raconte l’affaire Si Salah vue de l’intérieur de la wilaya 4. Ce sont les officiers supérieurs de la wilaya qui ont lancé l’affaire, sans en référer aux officiers subalternes. Ces derniers ont provoqué le revirement de Si Mohamed et assisté à l’exécution des trois promoteurs de la négociation.

Communication

Le général Delmas présente Chantal Metzger, docteur de l’Université, maître de conférences, auteur de la communication de cette réunion, dont elle a donné le résumé qui suit.

 

L’empire colonial français
dans la stratégie du Troisième Reich
(1936-1945)

Chantal Metzger

Bismarck avait, malgré son opposition à toute politique coloniale, doté son pays d’un Empire cinq fois grand comme l’Allemagne. Il répondait ainsi aux groupes de pression politiques et économiques. L’expansion outre-mer fit également partie intégrante de la Weltpolitik de Guillaume II. La population allemande n’eut cependant pas le temps de s’attacher à cet Empire.

Le 28 juin 1919, l’Allemagne devenait un pays sans colonies. Cette perte fut interprétée comme une humiliation supplémentaire et provoqua dans le pays un regain d’intérêt pour la question coloniale. L’Allemagne n’avait plus de colonies, mais dans le cadre de leur politique révisionniste, les gouvernements qui se succédèrent dans l’entre-deux-guerres réclamèrent la rétrocession des territoires perdus et envisagèrent parfois un agrandissement de leur ancien Empire aux dépens des autres puissances coloniales. Ces revendications se poursuivirent sous le Troisième Reich.

Hitler, à l’instar de Bismarck, ne semblait pas, dans ses premiers écrits et discours, véritablement préoccupé par le problème colonial. Il cherchait le Lebensraum à l’est de l’Europe. Allait-il intégrer cet objectif dans sa stratégie politique ? Serait-il sensible aux groupes de pression qui préconisaient la reconstitution d’un Empire colonial allemand pour relever l’Allemagne humiliée et lui permettre de retrouver son rang de grande puissance mondiale ? Quel était son projet réel quand il envoya l’Afrika Korps sur le continent africain au début de l’année 1941 ?

Mes recherches m’ont permis de relever la permanence du projet colonial allemand, avant la Seconde Guerre mondiale, dans quelques cercles politiques, économiques et militaires. Hitler avait pris en mains, à des fins de politique intérieure, le puissant groupe de pression colonial. Il avait placé à la tête du Reichskolonialbund le général Ritter von Epp, qui présidait déjà l’Office de politique coloniale de la NSDAP. En agissant ainsi, Hitler faisait de la ligue coloniale du Reich un instrument au service de sa politique, et donnait satisfaction aux conservateurs wilhelminiens et aux partisans de la colonisation de son entourage comme Ribbentrop et Epp. Pour sa part, Hitler estimait l’acquisition de colonies utile à sa politique mais non indispensable.

Cette position explique l’utilisation qu’il fit de ce thème en politique extérieure, lors des négociations avec la Grande-Bretagne ou avec la France de 1936 à 1939. La revendication coloniale était liée à la dernière contrainte subsistant du traité de Versailles; en se montrant conciliant sur le sujet, Hitler espérait avoir les mains libres à l’est du continent. Aux Britanniques, dont il craignait la puissance, il déclarait ne s’intéresser ni à leurs colonies, ni aux mandats obtenus à l’issue de la guerre.

Avec la France, considérée comme son ennemi majeur, il prit moins de précautions. Le Dr Schacht proposait au gouvernement Blum, à deux reprises, en 1936 et en 1937, une collaboration économique dans les colonies françaises, dans le cadre de l’Eurafrique. Ce projet séduisit certains hommes politiques et surtout les milieux d’affaires français, mais il tourna court. Hitler ne soutint pas la démarche de son ministre. Profitant des difficultés politiques et économiques dans lesquelles se débattait le gouvernement de Front populaire, il réclamait la rétrocession des anciennes colonies sans offrir la moindre compensation en échange. Devant le refus français et britannique, il n’insista pas, prouvant ainsi que ses demandes tant de fois réitérées n’étaient que de simples ballons d’essai. Diverses démarches individuelles ou collectives furent tentées, du côté allemand, afin de parvenir à des ententes avec des entreprises françaises dans le cadre de l’Empire colonial français. Elle ne purent aboutir en raison du contexte politique. La politique extérieure du Führer mais également la discrimination pratiquée par les gouvernements successifs de la France à l’encontre des sociétés allemandes empêchèrent toute véritable coopération entre les deux pays. Du côté français, on craignait la concurrence et une tentative de mainmise allemandes sur les richesses des territoires outre-mer. Toute intervention directe ou indirecte d’Allemands dans l’Empire français - missionnaires officiers, hommes d’affaires, touristes ou journalistes - inquiétait et faisait l’objet de longs rapports. Pourtant, l’activité des agents des services de renseignements allemands ne différait guère de celle menée par ceux des autres puissances; elle était classique et ils se contentaient le plus souvent de renseignement ouvert. Mais la propagande qu’ils développèrent en Afrique du Nord, dans les mandats français du Levant et, avec beaucoup de difficultés, dans les anciennes colonies allemandes du Togo et du Cameroun, leur permit de poser quelques jalons car les milieux nationalistes étaient sensibles à ces marques d’intérêt.

À la veille de la guerre, en mars 1939, Hitler donna ordre au général von Epp d’accélérer la préparation d’une administration coloniale et d’établir les structures du futur ministère des colonies. Après les premières victoires, les partisans de la constitution d’un Empire colonial allemand crurent leur heure venue. Des projets grandioses furent élaborés au plus haut niveau dans tous les ministères, notamment à l’Auswärtiges Amt et dans les services de la Marine. Hitler laissa faire et n’intervint pas.

Lors de la signature de l’armistice franco-allemand, il ne fut pratiquement pas question de l’Empire. La Méditerranée restait le domaine réservé de l’allié italien ; Hitler ne tenait pas à le mécontenter. Il estimait qu’il serait toujours temps d’étudier la question lors de la négociation d’un traité de paix. Le Führer ne rejetait pas a priori les projets d’acquisition d’un Empire en Mittelafrika ou à l’ouest du continent africain. La guerre avec la Grande-Bretagne n’était pas terminée, il ne fallait pas que l’Empire basculât dans la dissidence. Une fois la Grande-Bretagne vaincue ou du moins décidée à négocier, un arrangement en vue d’un partage du monde serait possible. Laissant à la Grande-Bretagne la suprématie sur les mers, Hitler se réserverait un Empire continental avec éventuellement quelques colonies soustraites aux Empires belge et français.

Devant l’échec de ses tentatives et la résistance des forces britanniques, son attitude face à la question évolua. Il devait tenir compte du gouvernement de Vichy, seul capable de défendre son Empire colonial contre les offensives britanniques. L’objectif de Hitler était à l’est et son armée s’apprêtait à attaquer l’URSS. Il y trouverait les ressources nécessaires pour abattre la Grande-Bretagne et par la suite les États-Unis; il était donc prêt à abandonner toute prétention sur le continent africain. Le Führer espéra longtemps entraîner l’Espagne dans la guerre; mais les revendications territoriales de Franco sur le continent africain, ses exigences excessives et ses tergiversations finirent par le lasser.

L’Empire colonial français ne faisait donc pas partie de ses objectifs à court terme. Son entourage, et notamment le Haut Commandement de l’armée, ne partageait pas ce point de vue. Mais Hitler imposa sa ligne politique. En refusant d’armer les nationalistes du Proche-Orient et du Maghreb, avant et pendant la guerre, le gouvernement allemand alignait sa politique arabe sur celle de son allié italien, mais il évitait aussi une détérioration de la position du gouvernement de Vichy dans la région. L’intervention des forces allemandes sur le front Sud fut imposée au commandement allemand par l’incapacité des Italiens à dominer les rives de la Méditerranée ; elle ne répondait pas à un plan établi d’avance.

Hitler avait cependant laissé le général von Epp poursuivre ses rêves et surtout les préparatifs en vue de la formation de son ministère des Colonies. Au début de l’année 1941, quand Rommel et l’Afrika Korps arrivèrent en Afrique du Nord et quand la Kontrollinspektion Afrika vint relayer les Italiens au Maroc, les partisans de la colonisation crurent avoir enfin gagné le Führer à leur cause. La ligue coloniale, dans ses revues, ses expositions et ses conférences, était autorisée à sensibiliser la population allemande en lui rappelant le rôle colonial que l’Allemagne jouerait après les traités de paix. Sur le terrain, dans l’Empire français, hommes d’affaires et hommes politiques cherchaient des réalisations plus concrètes et plus immédiates. Ils envisageaient l’exploitation d’une Afrique, prolongement de l’Europe, travaillant dans l’intérêt de l’Europe nouvelle, de l’Europe allemande. En constituant un bloc économique eurafricain, l’Allemagne pourrait affronter le bloc anglo-saxon.

C’est ce régime que la Commission d’armistice allemande et surtout le Dr Hemmen cherchèrent à instaurer, peu à peu, dans les possessions françaises. Les milieux d’affaires souhaitaient acquérir, dans les territoires que l’Allemagne n’annexerait pas après les traités de paix, une position équivalente à celle que le Japon s’était assurée en Indochine. N’étant pas maîtres des mers et craignant l’entrée en guerre, aux côtés des Alliés, de l’ensemble des possessions africaines de la France, les Allemands procédèrent moins vite et surtout moins ostensiblement que le Japon. Mais des contrats avaient été conclus, assurant à l’Allemagne, par priorité, le bénéfice des ressources et notamment des matières premières stratégiques de la partie de l’Afrique restée sous souveraineté française, en l’occurrence des possessions d’Afrique du Nord et d’Afrique occidentale française. L’économie de guerre allemande en profita réellement entre 1940 et 1942. Si les derniers territoires dépendant du gouvernement de Vichy tombaient entre les mains des Anglo-Saxons, l’Europe allemande serait menacée militairement et économiquement. Le Haut Commandement allemand et surtout la Seekriegsleitung avaient toujours insisté auprès de Hitler sur l’importance que revêtait l’Afrique dans la guerre. Il ne les avait pas écoutés.

Les premiers revers en URSS et le débarquement allié sur les côtes d’Afrique du Nord constituèrent un tournant de la guerre. Pour les groupes de pression coloniaux et économiques, les premières défaites s’avéraient inquiétantes. Certes, d’importants effectifs allemands se trouvaient à présent en Tunisie, mais la présence des Alliés empêchait tout contact avec les autres pays d’Afrique du Nord et tout accès aux matières premières stratégiques.

C’est en janvier 1943 que Hitler décida de suspendre les projets de ministère des Colonies. Tous les plans établis par le général von Epp s’écroulaient. Le camp des opposants à la colonisation l’emportait; cette victoire avait été facile à obtenir dans la mesure où Hitler n’avait jamais été convaincu de la nécessité d’une colonisation allemande.

La perte de la Tunisie, dernière tête de pont allemande en Afrique, eut une importance considérable. Le départ des soldats allemands et l’évacuation des collaborateurs français de Tunisie, en mai 1943, concrétisaient la fin des projets élaborés entre 1936 et 1940 dans les différents ministères, à la Seekriegsleitung et surtout au sein du Kolonialpolitisches Amt. Après cette incontestable défaite, le Haut Commandement allemand n’eut plus qu’un seul but : retarder le plus longtemps possible un débarquement sur les côtes françaises. Il utilisa, de façon intensive, les spécialistes des services de renseignements. Les nombreux agents, évoqués dans cette étude, étaient chargés de renseignement, de propagande ou d’opération de sabotage. Ils pratiquaient une guerre moderne. L’énumération des parachutages d’agents de l’Abwehr et du Sicherheitsdienst prouve l’intensification de cette guerre psychologique.

L’Empire colonial français intéressait peu Hitler et sa position sur le sujet n’évolua pas de 1936 à 1945. Le Führer utilisa uniquement les revendications coloniales à des fins de politique intérieure et extérieure. Il laissa, pendant la guerre, carte blanche à l’Oberkommando der Wehrmacht et aux Commissions de contrôle pour exploiter l’Empire français et en tirer les matières premières stratégiques et les sources d’énergie nécessaires à la victoire du Troisième Reich. L’Empire était devenu au cours du conflit un élément de la stratégie militaire et économique de Hitler.

Mais l’attitude de Hitler face à la colonisation n’avait pas varié. Son refus de signer le décret créant le fantomatique ministère des Colonies, la suspension sine die de tous les préparatifs de colonisation en janvier 1943 démontrent que, s’il utilisa, un temps, l’argument colonial et surtout l’influence des groupes coloniaux, il resta toujours réservé voire opposé à ce qui l’éloignait de son objectif principal : la constitution d’un Empire continental.

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Le général remercie Chantal Metzger qui a ainsi résumé en quelques phrases et en un court laps de temps, la thèse qu’elle a brillamment soutenue en 1998.

Un certain nombre de questions sont posées par les auditeurs à Chantal Metzger, montrant le grand intérêt porté à sa communication.

 

 

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