LA PARTICIPATION FRANÇAISE AU DEBARQUEMENT DE PROVENCE

 

 

 

L’exposé de la participation française au plan Anvil-Dragoon et à sa mise en oeuvre en août 1944 ne peut qu’être global et, en quelque sorte, introductif car il n’entend ni devancer ni préjuger les communications exhaustives prévues sur de nombreux aspects de cette participation. Il en propose une évaluation d’ensemble d’un triple point de vue : stratégique, opérationnel et politique.

 

Au niveau stratégique, celui qui, chez les Alliés, décide de la conduite de la guerre et auquel ont été débattus le choix, l’opportunité et le moment de cette opération, la participation française a été nulle : il ne pouvait en être autrement, compte tenu de la position internationale de la France officielle depuis 1940 et de la prise en considération, uniquement de fait, de la France Libre, de la France combattante du général de Gaulle : elle est un mouvement et non un gouvernement allié reconnu, statut que recherche précisément le Général. Le débat stratégique, on le sait, a été depuis 1943 strictement anglo-américain : la France n’y occupe même pas la place de partenaire politique d’arrière-plan ou de référence comme Staline pour l’Union soviétique ; elle est un espace comme l’Italie ou les Balkans, estimé en fonction de sa position dans le champ des théâtres d’opérations en Europe. Les discussions entre Churchill et Roosevelt sur l’ouverture du front de Provence, pour faciliter Overlord en contraignant l’Allemagne à diviser ses forces, et qui se concluent par l’acceptation forcée de Churchill du plan Anvil, ont été fort tendues en juin 1944. Dans le faisceau d’arguments échangés, la France apparaît et, à ce modeste échelon rhétorique, est appelée en renfort indirect dans la discussion : faisant flèche de tout bois, Churchill tente de jouer des préventions de Roosevelt à l’égard de de Gaulle pour lui faire renoncer à Anvil : cette opération assurerait au Général " une position solide en France ", mais Roosevelt ne se laisse pas circonvenir et estime que l’abandon de ce plan rendrait plus délicats encore les rapports avec de Gaulle : comment lui faire admettre l’emploi et les pertes de forces françaises sur d’autres théâtres, pendant la bataille de France, ouverte en Normandie, et ressentie comme capitale pour la France ? De cette incidente du débat stratégique, se dégage cependant une première évaluation de la participation française aux combats : la France Libre révèle à nouveau son poids politique à raison de la contribution de ses divisions déjà engagées, même si elles n’existent que grâce à la logistique américaine. Qu’on le veuille ou non, de Gaulle est un partenaire de second rang mais un partenaire obligé qu’il faut prendre en considération, sans toutefois aller jusqu’à lui reconnaître même l’apparence d’un statut de parité1: un signe de sa montée en puissance, vers la Moyenne Puissance, à défaut d’être déjà le Quatrième Grand.

 

De fait, par là-même, la participation de la France à une opération stratégique, dont la décision a été arrêtée sans elle, peut alors prendre un caractère au moins partiellement négocié. Certes de Gaulle avait pu, en décembre 1943, menacer de retirer les divisions françaises du front d’Italie, si le plan Anvil était abandonné - (mais comment eût-il pu mettre cette menace à exécution ?) - et réitérer en juin 1944, si elles n’étaient pas engagées en Provence : on ne saurait aller jusqu’à dire qu’il infléchit la décision stratégique alliée mais qu’il exploite adroitement le potentiel que représentent les forces françaises d’Italie et d’Algérie. Dès lors que cet emploi est admis, il " approuve le plan " du débarquement et plutôt du déploiement des forces après le débarquement. Il est vrai aussi que des Français ont été associés à la préparation technique du projet (tant sur le plan naval que militaire), à sa planification, mais sous l’autorité entière des Anglais et des Américains et la contribution des divisions françaises est inscrite dans un système de commandement intégré, à direction américaine. De Gaulle réclame vainement que le général de Lattre qui commande " l’Armée B " ait un rang égal à celui du général Patch qui commande la VIIe armée américaine : même si Jacob Devers estime qu’en raison du rapport des forces engagées (7 divisions françaises, 3 américaines) la tradition de l’organisation du commandement dans une armée de coalition légitime la revendication française, de Lattre restera subordonné à Patch jusqu’à la réorganisation du commandement, sous l’autorité d’Eisenhower, en septembre, donc après l’achèvement des opérations issues du débarquement de Provence. La participation française, une fois encore, n’est pas celle d’un gouvernement à une coalition d’Etats. Le général de Lattre, lui-même, en est pleinement conscient et rappelant, à la veille du débarquement, à ses commandants d’unités la dépendance logistique complète dans laquelle ils se trouvent vis-à-vis des Anglo-Saxons, leur donne pour instructions de " suivre les directives et les ordres militaires alliés ", une obéissance et une loyauté assurément essentielles au succès de l’opération.

 

Au niveau opérationnel, plusieurs aspects peuvent être distingués suivant les moments et les théâtres. Tout d’abord pour le débarquement proprement dit : outre une participation de navires français, sous les ordres du contre-amiral Lemonnier, et d’avions pilotés par des Français, l’engagement de forces françaises est fort limité : la vague d’assaut entre Anthéor et Cavalaire est composée des divisions américaines du 6CA du général Truscott et ne comprend que le Combat Command 1 du général Sudre, détaché de la 1re Division Blindée. Les Français opèrent sur les ailes de ce dispositif central : à l’est, la " force Rosie " avec les 67 fusiliers marins du capitaine de frégate Seriot à l’assaut de la pointe de l’Esquillon ;: à l’ouest, la " force Roméo " avec les commandos d’Afrique du lieutenant-colonel Bouvet, chargés de s’emparer du cap Nègre pour barrer ensuite la route de Toulon à Saint-Tropez. Sans sous-estimer ces contributions, il reste que le succès de l’ouverture du front provençal revient aux forces américaines.

 

Dans la phase d’exploitation, en revanche, la participation française aux opérations est prépondérante. Elle commence dès le 16 août avec le débarquement du premier échelon, la " force Garbo ", " l’Armée B " du général de Lattre avec trois divisions françaises, (1re DB, 1re DFL, 3e DIA) que suivront d’autres unités du deuxième échelon, (comme la 5e DB, les Tabors marocains ou le 1er bataillon de choc du lieutenant-colonel Gambiez). Son importance dans le déroulement du plan Dragoon tient d’abord à l’ampleur de ses effectifs qui, avec deux cent soixante mille hommes, constituent plus de la moitié des forces engagées ; elle tient ensuite à l’enjeu de sa mission première : s’emparer des ports de Toulon et de Marseille, indispensables à la poursuite de l’opération, sinon même à celle de Normandie, pour le débarquement de tout le matériel nécessaire au combat et à la progression vers le Nord. Elle réside enfin dans son succès incontestable, acquis dans des délais de beaucoup plus courts que prévus : la manoeuvre, conduite par de Lattre et, à l’échelon tactique, encore accélérée par des initiatives audacieuses (Monsabert), permet une attaque simultanée des deux ports dont la reddition est acquise le soir du 27 août pour Toulon et au matin du 28 pour Marseille. On peut à loisir débattre du rôle respectif des composantes de la conjoncture locale ou régionale (maintien des garnisons allemandes mais isolées par l’ordre du retrait des forces du Sud-Est le 17, désorganisation du commandement terrestre et naval, déséquilibre à Toulon par exemple des forces en présence au détriment, en principe, des Français, etc.), la victoire n’en est pas moins acquise et Churchill lui-même, après une esquisse de critique (peu justifiée eu égard aux prévisions) du temps mis pour l’obtenir, reconnaît que " ce fut une importante contribution que nous apportèrent les forces françaises ", à laquelle il convient d’associer celle de la Résistance.

 

Elle représente l’autre face de la participation française qui a commencé dès le 6 juin, lors du débarquement de Normandie et n’a pas cessé jusqu’à celui de Provence. L’action des résistants des Forces françaises de l’intérieur, de l’ORA-R2 (région de Provence) notamment, n’a pas attendu les messages, annonçant le débarquement, tels " Gaby va se coucher dans l’herbe " ou " le chasseur est affamé " destinés aux réseaux des Maures et de l’Esterel, pour préparer le terrain dans l’hinterland : de multiples opérations, souvent périlleuses et coûteuses, de harcèlement, de destruction de points ou de moyens de communication, ou, inversement, de leur défense, ont en quelque sorte " ouvert " la route Napoléon aux armées alliées qui ne comptaient initialement pas l’utiliser, bien que le colonel Henri Zeller fût allé en démontrer la fiabilité au général Patch, à Naples, après en avoir convaincu de Gaulle. Une partie de la Task Force Butler s’y engagera pourtant jusqu’à Gap (20 août). Les responsables militaires alliés restaient toujours quelque peu réservés et dubitatifs sur l’efficacité de ces combattants " irréguliers ", bien qu’ils aient su en faire la démonstration en juin en Normandie et dans l’Ouest. Eisenhower savait cependant que la Résistance dans la zone du Sud-Est était fort développée et bien organisée. Son concours fut donc d’emblée mieux accueilli et soutenu. Lors du débarquement même, il fut naturellement réduit mais, à l’arrière, les commandos américains aéroportés de la Rugby Force en bénéficièrent, lorsqu’ils atterrirent et quand ils entreprirent leur progression. La connaissance immédiate du terrain et des positions allemandes l’emportait sur toutes les informations antérieures, même dûment cartographiées. Cette action de guidage, succédant dans certaines zones à celle des combats inégaux qui l’avaient préparée, n’est pas à sous-estimer dans la phase d’exploitation consécutive au débarquement. A Marseille, l’insurrection du 19 août concourut aussi à la déstabilisation des forces allemandes et à une reddition plus rapide de la ville. Ainsi, la conjonction des forces militaires classiques débarquées et de celles de la Résistance régionale permit à " l’Armée B " de se lancer dans la poursuite des forces allemandes en retraite dans la vallée du Rhône.

 

L’importance politique de la participation combattante des Français au débarquement de Provence, à sa libération puis à celle du Sud-Est est surtout appréciable pour la position de la France dans le directoire allié. La présence de ses divisions, dont certaines s’étaient déjà illustrées en Italie, par leur contribution quantitative (ensuite grossie par l’incorporation des forces combattantes de l’Intérieur), mais autant et plus par leurs résultats (et la rapidité de leurs acquisitions qui accélère de plusieurs décades la réalisation du plan d’exploitation jusqu’à Lyon), obtenus sous des commandements français, a servi la grande stratégie du général Eisenhower, a renforcé son flanc droit et accru la pression sur le repli allemand vers l’Allemagne. Bien sûr, la direction stratégique demeurait extérieure aux Français mais, sur leur territoire, il était désormais de plus en plus malaisé de passer entièrement outre aux exigences que, par politique, le chef du Gouvernement provisoire de la République française exprimait et qui, nonobstant l’organigramme allié, avait barre sur ces " deux enfants difficiles ", suivant le mot de Devers, qu’étaient Leclerc et de Lattre après la jonction, le 11 septembre à Saulieu, le 12 officiellement à Chatillon-sur-Seine, de leurs unités. La participation française à la fin de la guerre s’élargit sensiblement à la faveur de sa contribution à l’ouverture et au déploiement du front ouvert en Provence et comme, parallèlement, la population française consacre visiblement la légitimité interne du général de Gaulle, la dynamique conduit, après la proposition favorable d’Eisenhower, à sa reconnaissance au plan international comme le représentant légal de la France par les Alliés, le 23 octobre 1944. On peut penser que si la libération de Paris par la 2e DB du général Leclerc a été décisive pour l’opinion française et certainement étrangère, la libération de la Provence et du Sud-est de la France par les unités qui formèrent la 1re Armée française l’a été pour le haut commandement et les gouvernements alliés qui réalisaient ainsi l’ambition de de Gaulle de ramener la France dans le concert des Grands par la voie de la participation aux combats. Ainsi se vérifiait la règle dont, à l’attention du gouvernement et de l’état-major, il prévoyait, en janvier 1940, l’application à l’issue de la guerre commencée : " Comme toujours, ..., il sera finalement rendu à chaque nation suivant les oeuvres de ses armes. "

 

Jean-Claude ALLAIN

Professeur à la Sorbonne Nouvelle

Université de Paris III

Remarques bibliographiques

 

 

 

1. Comme indiqué en introduction, le plan du colloque limitant l’extension de cette évaluation d’ensemble, on trouvera dans la suite des actes d’exhaustives communications sur de nombreux points, simplement évoqués ici, de la participation française au plan Anvil : en particulier pour les aspects militaires, celles du général Simon, de l’amiral Kessler, du colonel Mourrut et de Patrick Facon et, pour la Résistance, celles du professeur Arthur Funk et du général Lécuyer.

 

2. Deux publications récentes apportent de notables contributions à la connaissance et à l’interprétation de cette question. Le numéro 174, daté d’avril 1994, de Guerres mondiales et conflits contemporains consacre son dossier à la libération du Sud-Est : je suis reconnaissant, comme rédacteur en chef, à l’historien américain Franklin L. Gurley et au général Jean Lécuyer d’avoir bien voulu y participer et, comme auteur de cette communication, d’en avoir ainsi guidé certains passages. Le numéro 190, daté de mai 1994, d’Armées d’aujourd’hui apporte de remarquables études et témoignages sur les contributions françaises au débarquement, en particulier les articles du général André Cousine, du vice-amiral Darrieus, d’Hervé Boukandoura, du général Jacques Bley, du général Bernard Saint-Hillier et de François Pernot. Les professeurs Frémeaux et Jauffret rappellent à juste titre la place des troupes d’Afrique du Nord et de l’Empire dans ces combats comme dans ceux de la guerre.

 

3. On évoquera aussi le deuxième article d’Henri Michel sur ce sujet publié dans Le Monde du 12 août 1964, à la veille de la commémoration officielle du 20e anniversaire du débarquement de Provence.

 

4. On notera la brièveté des passages consacrés au débarquement proprement dit de Provence dans leurs Mémoires par le général de Gaulle (t. II, L’unité, Plon, 1956, p. 284-287) et par Winston Churchill (T. VI-1, La victoire, trad. Plon, 1952, p. 97-104), tout comme dans le rapport au CCS du général Eisenhower, en juillet 1945 (Les opérations en Europe des forces expéditionnaires alliées, 6 juin 1944-8 mai 1945, trad. Lavauzelle, 1948, deux mentions aux p. 153 et 163) et, par suite, l’importance de l’Histoire de la 1re Armée française du général Jean de Lattre de Tassigny (Plon, 1949).

 

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Notes:

1 Le témoignage apporté par M. Aubrac sur l’exécution, à la veille du débarquement, de la mission dont l’avait chargé le général de Gaulle auprès du général de Lattre, en est une remarquable illustration.

 

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