DEUX MEMOIRES EN PARALLELE

 

 

Commémorer, c'est se souvenir du passé avec les yeux du présent. Une commémoration est donc un outil au service de ceux qui commémorent. Cet outil possède de multiples fonctions qui peuvent évoluer dans le temps : la fonction patriotique, elle permet de « cimenter » une nation autour de souvenirs collectifs ;  la fonction politique, elle permet de justifier une politique militaire, sociale, culturelle..., à partir des « leçons » tirées du passé ;  la fonction diplomatique, elle permet d'illustrer une politique étrangère, etc.

Plus la mémoire de l'événement sera importante et plus l'utilisation de cette mémoire sera riche et diversifiée.

Par l'importance de l'événement historique commémoré - deux débarquements qui ont marqué le point de départ de la libération de la France, par la diversité des acteurs de mémoire mis en jeu - l'Etat, les collectivités territoriales, les associations, les médias, les gouvernements étrangers, par la succession des " batailles " qui jalonnent leurs histoires, les mémoires des débarquements de Normandie et de Provence occupent une place essentielle dans la politique de la mémoire des guerres et conflits contemporains en France.

Trois raisons expliquent cette importance :  l'histoire, l'idéologie et l'utilisation.

 

Une histoire de mémoire

La mémoire des deux débarquements est construite sur un modèle commun. Tant en Normandie qu'en Provence, les débarquements se sont développés sur une large bande littorale ainsi que sur des points précis de l'arrière. De ce fait, un nombre important de communes en revendiquent le souvenir :  65 communes en Normandie, près de 20 en Provence.

Le choix des sites commémoratifs dépend d'abord de l'histoire. Le texte, inscrit sur le monument devant lequel se déroule la cérémonie, justifie ce choix.

En Normandie, onze monuments-signaux ont été érigés par le Comité du Débarquement. Sur chacun d'entre eux est gravé un texte bilingue. Sur la plage d'Omaha Beach, il est rappelé que : 

" Les forces alliées

débarquent sur cette

plage qu'elles nomment

Omaha Beach, libèrent

l'Europe - 6 juin 1944 "

 

En Provence, des stèles de formes hétérogènes ont été construites sur les plages du débarquement. Leurs inscriptions sont plus précises que celles des monuments-signaux .

Sur le monument du Dramont (commune de Saint-Raphaël) : 

" C'est sur cette plage opiniâtrement

défendue que, le 15 août 1944,

débarquèrent en force les Hommes

de la 36e Division d'infanterie

Américaine (...) "

 

Sur celui de Sainte-Maxime : 

" Ici

le 15 août 1944 à 6 heures 30

débarquèrent

les armées alliées

libératrices ".

L'importance du nombre des sites in situ impose dès 1945, un type de commémoration :  la commémoration " chemin de croix ". Cette commémoration est construite autour d'une succession de cérémonies qui s'étirent sur l'ensemble d'une ou de deux journées. Elle met en jeu deux groupes d'acteurs - les acteurs principaux qui participent à l'ensemble des cérémonies et qui bénéficient d'une place reconnue dans un cortège officiel de véhicules, et les acteurs locaux qui attendent devant chaque monument commémoratif l'arrivée du cortège officiel. Ce type d'organisation présente deux contraintes ;  d'une part, il nécessite que soit définie avec précision, chaque année, la liste des " acteurs principaux " qui participeront au cortège, d'autre part, il impose une régulation de la circulation routière.

 

La commémoration du premier anniversaire des débarquements est construite à partir de ces lieux in situ.

 

En Provence, le 15 août 1945, entre 8 heures et 21 heures, le cortège officiel se recueille sur huit sites commémoratifs :  Le Dramont, Sainte-Maxime, Saint-Tropez, La Croix Valmer, Cavalaire, Le Canadel, Le Lavandou et Hyères.

 

Ce premier réseau de " lieux in situ " est complété, à partir des années l9501par un second réseau de " lieux créés " qui comprend deux types de sites :  les nécropoles dans lesquelles sont regroupés les corps des combattants tués lors des combats du débarquement et les musées mémoriaux. Ce second réseau se développe d'abord en Normandie. Entre 1950 et 1960, 21 nécropoles sont créées (deux nécropoles américaines, 18 nécropoles du Commonwealth et une nécropole polonaise). Chacune de ces nécropoles, à l'exception de la nécropole polonaise qui est gérée par le ministère des Anciens Combattants français, est construite sur un terrain cédé à titre perpétuel par le gouvernement français aux gouvernements concernés et est gérée par un organisme dépendant dudit gouvernement, l'American Battle Monument Commission pour les nécropoles américaines, le Commonwealth War Graves Commission pour les nécropoles du Commonwealth. Conjointement à ces réalisations, dans lesquelles la France n'intervient que secondairement, les premiers musées-mémoriaux sont créés à Arromanches en 1952 (inauguré en 1954 par le président Coty) et en 1954 à Cherbourg. Ce second réseau se développe de manière beaucoup plus tardive en Provence. Trois nécropoles ont été créées. En 1956, est inauguré à Draguignan un cimetière américain. En 1958, la nécropole du Rayol-Canadel, dans laquelle sont regroupées 13 tombes de combattants français tués les 14 et 15 août 1944, est définitivement aménagée. En 1964 enfin, est inauguré le cimetière militaire français de Boulouris dans lequel sont regroupés les corps de 461 militaires français tombés lors des opérations du débarquement et de la libération du département du Var. La même année était inauguré, au Mont Faron, le Musée-mémorial du débarquement en Provence inspiré très largement de celui d'Arromanches.

 

Ces sites de " mémoire-créée " s'imposent comme de nouvelles étapes du chemin de croix des commémorations mis en place par des structures fort dissemblables en Normandie et en Provence.

 

En Normandie est créé le 22 mai 1945 par Raymond Triboulet le Comité du Débarquement dont les statuts, déposés à la sous-préfecture de Bayeux le 13 janvier 1947, précisent le but :  " commémoration du débarquement de juin 1944  ;  développement du tourisme dans les zones du débarquement, entretien des relations amicales franco-alliées " et le siège :  Bayeux2Elu député du Calvados en novembre 1946, Raymond Triboulet dépose une proposition de loi relative " à la conservation du souvenir du débarquement allié en Normandie ". Promulguée le 20 mai 1947, cette loi précise dans son article 1er que " le gouvernement de la République française est chargé de l'organisation des fêtes du souvenir à l'occasion du 6 juin " ;  dans ce but, " il prend en charge la commémoration et l'aménagement des sites historiques du débarquement (...) ", dans son article 2 que les dépenses engagées " en vue d'assurer la conservation, la préservation et la commémoration architecturales " des sites commémoratifs et notamment " la construction et l'entretien des musées consacrés au débarquement, la construction de belvédères et la mise en place de plaques de commémoration " seront imputées sur le budget du ministère de l’Éducation nationale et dans son article 8 qu'un certain nombre de chemins départementaux sont classés dans la voirie nationale afin de constituer " le circuit dit des plages du débarquement".

 

Dès 1947, le Comité devient l'organe d'exécution de cette loi. Lors de la réunion annuelle organisée à la mairie de Bayeux, le programme des commémorations de l'année future est défini. Un véritable zonage de l'espace commémoratif est élaboré, délimitant un secteur américain centré sur Utah Beach, un secteur anglais et canadien centré sur Bayeux, voire des microsecteurs comme celui de Bayeux-Port en Bessin mis à l'honneur en 1971 et 1983. Chaque journée commémorative est organisée autour de deux points forts : le banquet des vétérans et la cérémonie militaire avec allocutions officielles. Tous les cinq ans, la commémoration est organisée sur deux journées, les 5 et 6 juin, et sur l'ensemble des secteurs de débarquement.

 

Parallèlement à cette stricte activité commémorative, le Comité du Débarquement a mis en place un maillage de monuments (14 monuments dont onze monuments-signaux) et de musées (un musée créé et géré - Arromanches ; un musée géré - Pegasus Bridge et cinq musées municipaux subventionnés). Par sa cohésion, sa force financière - les bénéfices du musée d'Arromanches ont permis de subventionner régulièrement les initiatives commémoratives des communes - et la personnalité de son président, trois fois ministre, le Comité du Débarquement s'est imposé comme le véritable gestionnaire des commémorations du 6 juin.

Comparativement, les structures qui interviennent dans la mise en oeuvre des cérémonies du 15 août sont faibles et atomisées. Il n'existe en Provence ni Comité du Débarquement, ni loi relative à la conservation du souvenir. Le programme commémoratif annuel est le résultat d'une tradition (le précédent du 15 août 1945), d'une contrainte (l'occupation massive du littoral par les vacanciers à partir de la décennie 1960) et d'une intervention préfectorale. Chaque année, une réunion à la préfecture permet de rendre cohérent les horaires des cérémonies traditionnelles et de gérer les conflits éventuels entre participants et non-participants au cortège officiel. Comme en Normandie, un zonage de l'espace est organisé. Une année, les cérémonies ont lieu dans la zone Saint-Tropez, Ramatuelle, La Croix Valmer, Cavalaire, l'année suivante dans la zone Dramont, Boulouris, Sainte-Maxime. Conçue pour se dérouler sur une matinée (9 heures - 12 heures 30), la commémoration se déroule sur un maximum de trois à quatre sites commémoratifs. En 1974 :  au Dramont, à Boulouris et à Sainte-Maxime ;  en 1983 :  à Saint-Tropez, Ramatuelle, La Croix Valmer et Cavalaire.

 

La multiplication des monuments, des stèles et des plaques est la conséquence de l'atomisation des structures.

 

Tous les dix, voire tous les cinq ans, l’Etat intervient dans cette politique commémorative. En Normandie, l’Etat est intervenu à trois reprises dans l'organisation des cérémonies en 1969, 1984 et 1994. Chaque intervention a fait naître un véritable conflit de compétence avec le Comité du Débarquement. Une note adressée par René Guichet, secrétaire général du Comité du 25e anniversaire, au ministre des Anciens Combattants, Henri Duvillard, le 9 janvier 1969 définit les raisons de ces conflits : 

 

" Monsieur Triboulet, à qui je me présente, m'accueille cordialement, mais ne manque pas de me préciser que c'est lui le Patron du débarquement de Normandie ".

 

Les trois conflits se conclueront par une même solution :  la partition du temps commémoratif. L’Etat prend seul l'organisation et la gestion d'une journée commémorative et laisse au Comité du Débarquement la gestion des journées en amont et en aval de la journée nationale. En 1969, le 7 juin est décrété " journée nationale ". Placée sous la présidence du premier ministre Maurice Couve de Murville, une importante cérémonie militaire est organisée à Saint-Lô. En 1984, au sortir d'un âpre conflit, le 6 juin est imposé comme journée nationale3Cette décision est reconduite en 1994.

 

En Provence, la force de l'intervention de l’Etat est proportionnelle à la volonté commémorative manifestée par le gouvernement. Lorsque cette volonté est faible, le gouvernement se contente de déléguer au préfet le soin d'animer un comité départemental constitué par arrêté préfectoral. Tel est le cas en 1969 et en 1974. Ce dernier comité se réunit une seule fois, le 11 juillet 1974, sous la présidence du préfet et en présence des maires des communes de Saint-Raphaël, Sainte-Maxime, Saint-Tropez, Ramatuelle, La Croix Valmer, Cavalaire et le Rayol Canadel. Chaque maire annonça les horaires de sa cérémonie traditionnelle. Le préfet en prit acte et précisa les trois cérémonies retenues par le Premier ministre - Dramont, Boulouris, Sainte-Maxime. Lorsque la volonté est forte, un missus dominicus parisien est chargé conjointement au préfet de mettre en place le programme de la commémoration. Il en est ainsi en 1964, en 1984 et en 1994. Dans les deux premiers cas, le missus dominicus était placé au côté du ministre des Anciens Combattants et dans le dernier cas, au côté du ministre de la Défense.

 

Ces interventions font participer l’Etat à la construction du fondement idéologique de ces deux mémoires.

 

 

Une " certaine idée de la pédagogie de l'honneur national "

 

La mémoire des deux débarquements est fondée sur une idéologie gaullienne de l'honneur national. Dans ce concept, la mémoire n'est ni une contemplation nostalgique des grandeurs du passé, ni une sorte de délectation trouble des faiblesses et des échecs. La mémoire est un outil de transformation du passé au service d'un présent de grandeur nationale. La mémoire est à la base d'une pédagogie de l'honneur, qui participe au façonnement d'une " certaine idée de la France ", une France où chaque événement de la Seconde Guerre mondiale s'inscrit dans la mémoire victorieuse d'une " guerre de Trente ans " ;  une France où l'armée a su transcender la perte d'une bataille pour participer de manière décisive à la victoire finale, une France enfin où le pouvoir national représenté par le général de Gaulle a su imposer la force de sa légitimité.

 

 

Une " guerre de Trente ans "

 

L’Etat intervient pour la première fois dans l'organisation des cérémonies des débarquements, à l'occasion de la célébration du 10e anniversaire de la libération en 1954. Sous la présidence de René Coty et sous la responsabilité du ministre des Anciens Combattants, un Comité National est constitué. Il est chargé d'élaborer le programme de cette année-anniversaire. Publié en avril 1954, ce programme présente la particularité d'associer dans un même calendrier le 40e anniversaire du début de la Première Guerre mondiale et le 10e anniversaire de la libération. René Coty définit d'une phrase cette double commémoration : " 40e anniversaire de la Marne, 10e anniversaire de la libération, deux combats, une seule cause :  la liberté de la patrie ". Vingt cérémonies reçoivent le label de cérémonies nationales. Le 6 juin suit la commémoration des combats du maquis de Saint-Marcel du 5 juin et précède la célébration du départ des mobilisés le 2 août et le 15 août suit la commémoration de la libération d'Alençon du 12 août et précède les cérémonies de la libération de Paris des 22, 24 et 25 août.

Dix années plus tard, le 6 février 1964, Jean Sainteny, ministre des Anciens Combattants, présente à la presse le programme des manifestations de l'année 1964, " année doublement anniversaire puisque 50e anniversaire de 1914 et 20e anniversaire de 1944 ". Sous le haut patronage d'un Comité national des deux anniversaires et, après accord du général de Gaulle, un calendrier est publié. Il se compose de cinq cérémonies exceptionnelles : 

 

* le dimanche 2 août, le rappel du départ du 2 août 1914,

* le samedi 15 août, commémoration du débarquement de Provence,

* le mardi 25 août, commémoration de la libération de Paris,

* le dimanche 8 septembre, commémoration de la bataille de la Marne,

 

* le dimanche 22 novembre, commémoration à Strasbourg de la libération des départements de l'Est.

 

Le même scénario se reproduit en 1974. Le 15 juin 1974, un arrêté du ministre des Anciens Combattants - André Bord - crée un Comité d'honneur du 30e anniversaire de la libération de la France et de la victoire de 1945. Ce comité présente, par rapport à ses prédécesseurs, deux originalités :  la date de sa publication intervient après le début des cérémonies, aucune référence n'est faite de la Première Guerre mondiale. Cette seconde particularité est partiellement corrigée par l'intégration dans le programme des cérémonies du 60e anniversaire de la bataille de la Marne des 7 et 8 septembre à Gagny, Nanteuil et Meaux. Le programme est composé de neuf cérémonies dont celles des 6 juin et 15 août.

 

1984 est marquée par la dernière utilisation de cette double mémoire. Le 23 janvier 1984 est créé un Comité d'honneur pour la " commémoration des hauts faits de la Première et de la Seconde Guerres mondiales " ainsi qu'une Commission exécutive. Un programme comprenant douze cérémonies nationales dont deux pour la Première Guerre mondiale (2 août et 9 septembre) est présenté en Conseil des ministres. La commémoration des deux débarquements est intégrée dans un programme qui comprend à la fois l'hommage à deux hommes - Pierre Brossolette et Félix Eboué, la commémoration de la libération de deux villes - Paris et Strasbourg, le souvenir de trois maquis - le Vercors, Saint-Marcel, les Glières et le souvenir d'un drame - Oradour.

 

Durant ces années en " 4 ", la liaison établie entre les anniversaires des Première et Seconde Guerres mondiales n'est pas due à la seule facilité du calendrier. Cette liaison est la mise en oeuvre d'un concept gaullien de mémoire longue - celui de la " guerre de Trente ans "4 Commencée en août 1914, la guerre de Trente ans se termine avec la libération de Strasbourg et de l'Alsace en novembre et décembre 1944. Ce concept, qui fut exprimé par le général de Gaulle pour la première fois en novembre 1941, permet de relativiser les malheurs du présent et de développer un vision optimiste - la France n'a perdu qu'une bataille dans une guerre longue. En 1964, un film de 7 heures 30, conçu par l'historien Henri Michel et financé par le ministère des Anciens Combattants, tenta de donner un véritable contenu à un concept qui aboutit à relativiser les deux débarquements dans l'histoire contemporaine de la France et à mettre en lumière, voire à surdimensionner, le rôle des armées françaises dans la victoire de 1945.

 

 

Les armées françaises mises en lumière

 

Cette mise en lumière se traduit par le choix des sites commémoratifs qui sont toujours des lieux où l'armée française avec ou sans uniforme s'est illustrée - Alençon, Paris, Marseille, Belfort, Strasbourg, Colmar, le Vercors, les Glières, le Mont Mouchet, Saint-Marcel.

 

Il était difficile de faire rentrer le débarquement du 6 juin dans ce cadre. En Normandie, la participation française fut en effet quantitativement faible - sept unités aériennes, deux croiseurs, un torpilleur, un cuirassé, quatre frégates, quatre corvettes et un bataillon de fusiliers-marins commandos. Surdimensionner cette participation à travers un hommage particulier risquait de heurter la sensibilité des anciens alliés. Jusqu’en 1984, personne ne le tenta5Le souvenir des 177 hommes du commando Kiffer, les libérateurs d’Ouistreham, fut confiné dans le cercle restreint des Français libres. C'est donc sur un autre site que fut organisé l'hommage aux combattants français du débarquement du 6 juin :  la Bretagne6

 

Le 5 juin 1944, 430 parachutistes SAS français sont parachutés sur deux sites bretons afin de bloquer les forces allemandes qui s'y trouvent et de les empêcher d'aller renforcer le front de Normandie. Si, dans les Côtes du Nord, le parachutage s'effectue sans incident, la situation dans le Morbihan est fort différente. Largués à 800 mètres du poste d'observation allemand de Plumelec, les parachutistes sont mitraillés. Recueillis par la résistance, les survivants participeront à la grande histoire du maquis de Saint-Marcel. Dès 1945, la mémoire des SAS bretons, par opposition aux SAS normands, devient un point de cristallisation de la politique de mémoire gaullienne. Les 430 parachutistes SAS sont présentés comme l'avant-garde de l'" armada de la liberté ". Le caporal Bouetard, tué à minuit le 5 juin 1944, devient " le premier mort du débarquement ". Le général de Gaulle apporte sa contribution personnelle à la mise en place de cette politique du souvenir. Le 27 juillet 1947, il préside une cérémonie à Saint-Marcel et, le 6 juin 1953, il adresse, à l'occasion de la célébration du débarquement, un message aux parachutistes de la France Libre7Depuis lors, Plumelec et Saint-Marcel se sont imposés comme le versant français du 6 juin. Chaque année, une importante cérémonie y est organisée le 5 juin. En 1964, alors que le seul ministre des Anciens Combattants préside les cérémonies de Normandie, Pierre Messmer, ministre de la Défense, préside celles de Plumelec. En 1994, François Léotard, ministre d’Etat, ministre de la Défense, s'est rendu à deux reprises sur le site, le 5 juin à Plumelec et le 18 juin à Saint-Marcel. En complément de cette cérémonie bretonne, chaque année, le 6 juin, l'amicale des anciens parachutistes SAS ravive la flamme sur la tombe du Soldat inconnu à Paris, avant de se rendre à une réception offerte par la ville de Paris. Malgré la force de ce montage symbolique, Plumelec ne put cependant jamais rivaliser avec les sites normands. C'est donc à la Provence que revient le rôle d'imposer le souvenir lumineux des armées françaises.

 

Trois quarts des 400 000 soldats engagés dans l'opération Dragoon sont nés dans l'Hexagone ou dans l'empire colonial. En opposition au débarquement de Normandie, ils transforment le débarquement de Provence en débarquement français. Et pourtant, le souvenir de ces soldats français, qui apparaît aujourd'hui légitime, ne s'est imposé que graduellement. Au lendemain du débarquement, c'est en effet d'abord aux combattants alliés, et plus particulièrement aux combattants américains, qu'il est rendu hommage tant à travers les inscriptions sur les monuments qu'à travers les discours. La quasi-totalité des monuments et stèles inaugurés en 1945 et 1946 occulte ou minore la participation des troupes françaises. Ainsi, parmi quelques inscriptions, celle de la plaque inaugurée à Cavalaire le 15 août 1945 :

 

 

" Officiers, Soldats et marins des

armées alliées, au matin du 15 août

1944, vous avez affronté et battu

l’envahisseur pour vous élancer de ce

lieu et libérer notre patrie. Pour

perpétuer votre abnégation et votre

courage, Cavalaire vous dédie ce

modeste hommage de

reconnaissance ".

 

et celle du monument du Dramont inauguré le 15 août 1947 : 

 

" C'est sur cette plage

opiniâtrement défendue

que le 15 août 1944

débarquèrent en force

les hommes de la 36e D.I. américaine.

C'est ici qu'avec leurs alliés français

ils commencèrent la poussée

qui les mena à travers la France,

l’Allemagne et l'Autriche

achevant la destruction complète

de l'armée allemande et du règne

nazi ".

 

Seuls, les commandos d'Afrique - débarqués au Rayol Canadel le 14 août échappent à cet " oubli ". Le 15 août 1945, deux stèles sont inaugurées sur le lieu du débarquement. Quelques années plus tard, une plaque est apposée au Lavandou :

 

" Sous ces rochers, le 14 août 1944

à minuit fut tué le premier combattant

du débarquement allié,

l'adjudant-chef Texier des

commandos d'Afrique ".

 

Le premier mort du débarquement de Provence est français comme l'est le premier mort du débarquement de Normandie.

 

Seules, deux plaques rendent hommage au général de Lattre. La première a été inaugurée à Saint-Tropez le 15 août 1945 :

 

" Le 15 août 1944, sur cette plage

se rassemblèrent sous le

commandement du général Patch et du

général de Lattre de Tassigny

des éléments de la 7e Armée des

États-Unis, de l'Armée B, de la R.A.F.

débarqués sur notre sol sous la

protection des marines alliées et

françaises et avec l'aide des patriotes

de la Brigade des Maures ".

 

La seconde, à Aubagne, le 4 mai 1947 :

 

" Les 23 et 24 août 1944

le général Delattre de Tassigny (sic)

et son état-major séjournèrent

en cet immeuble pour diriger

les combats de la libération.

Cette plaque est un vibrant hommage

et perpétuera la vaillance

de la 1re Armée française".

 

Le décès du maréchal de Lattre, l'activité inlassable de madame la maréchale de Lattre, le travail de terrain des anciens de l'association Rhin et Danube et le retour au pouvoir du général de Gaulle vont imposer progressivement le souvenir de la 1re Armée. 25 monuments, stèles et plaques vont être dédiés dans le Var au souvenir de la 1re Armée française et à son chef, entre 1952 et 1990 : 

 

- un a été érigé entre 1950 et 1960,

- huit de 1960 à 1970,

- dix de 1970 à 1980,

- et six de 1980 à 1990.

 

Le premier de ces 25 monuments a été érigé en 1952 à Sainte-Maxime. Il s'agit d'une borne, dite borne N° 1, sur laquelle est inscrit : 

 

" L'an 1944, le 15 août les forces

alliées débarquent à Sainte-Maxime

Ouvrent la voie de la libération

Provence - Rhin et Danube ".

 

Cette borne était destinée à ouvrir une large " voie de liberté " qui, à l'imitation de celle ouverte par la borne zéro sur la plage d'Utah Beach, en Normandie, aurait jalonnée le parcours suivi par la 1re Armée jusqu'au Danube. Le projet échoua. Aucune borne N° 2 ne fut jamais réalisée. Il reparut cependant sous une autre forme en 1964. Avec l'accord du ministère de la Culture, l'association Rhin et Danube décida de jalonner le chemin suivi par la 1re Armée jusqu'au Rhin, de plaques commémoratives de modèle et de texte uniformes8:

 

" La 1re Armée française

commandée par le

général de Lattre de Tassigny

forgée en Afrique et en Italie

débarquée en Provence

grossie des Forces Françaises

de l’Intérieur

a libéré ..............

dans sa marche victorieuse

au Rhin et au Danube ".

 

Il appartint à chaque municipalité de faire inscrire le nom de sa commune ainsi que la date de sa libération. La première plaque de ce type fut inaugurée le 8 mai 1964 à Cuers. Huit plaques furent apposées par la suite dans le Var à Saillies-Toucas, Hyères, Sannary-sur-Mer (23 août 1964), Six-Fours, Cadière d'Azur, La Londe des Maures, Le Luc et Bandol (21 août 1974).

 

Entre 1952 et 1964, la mémoire de la lre Armée française s'est donc imposée. En 1952, le texte des bornes rendait hommage aux " forces alliées " en faisant référence à Rhin et Danube. En 1964, les forces alliées sont occultées au profit de la seule lre Armée.

 

Cette montée vers la lumière s'inscrit également dans les discours.

 

A partir de 1969, la présence de madame la maréchale de Lattre dans les cérémonies nationales est soulignée.

 

Cette année-là, le 29 août, la maréchale dépose, à Toulon, une gerbe officielle à la suite de l'ambassadeur américain et avant Michel Debré, ministre d’État, chargé de la Défense Nationale. Le 15 août 1974, la presse note sa présence au côté du Premier ministre Jacques Chirac. Dix ans plus tard, Laurent Fabius commence son discours à Toulon en la saluant, comme le fait à Cavalaire, le 15 août 1994, Edouard Balladur. Ce dernier discours marque une étape importante dans la reconnaissance de la lre Armée :

 

" De troupes éparses, le général de Lattre de Tassigny fit un corps d'armée unifié. Survivants de Norvège, fusiliers marins de Londres, forces venues des " cinq parties du monde ", tous aussi épris de liberté, ils s'étaient rassemblés autour de ce chef prestigieux. Ils sont venus de métropole et de tout l'Empire :  Africains des pays de l'Afrique équatoriale française et de l'Afrique occidentale française, Malgaches, Algériens, Tunisiens et Marocains, Antillais, Indochinois et Pondichériens, Polynésiens, Calédoniens et Canaques du valeureux Bataillon du Pacifique. Tous, ils voulaient être de la vague libératrice. Le Corps expéditionnaire d'Italie en faisait aussi partie : spahis de la 3e Division d'infanterie algérienne, tirailleurs des 2e et 4e Divisions d'infanterie marocaine, tabors, soldats de la lre Division française libre. Il a été rejoint par les lre et 5e Divisions blindées formées en Afrique du Nord et des éléments de réserve générale. Tous ces volontaires allaient rejeter définitivement l'envahisseur nazi loin de nos frontières beaucoup plus rapidement que prévu dans les plans alliés les plus optimistes. La future lre Armée française était levée. L'hiver suivant, plus de 100 000 FFI se joindraient à elle. C'était l'armée de la France réunie. C'était une armée de héros ".

 

Grâce à ses succès, cette armée participe à la légitimation du pouvoir national.

 

 

Un pouvoir légitimé

 

Le 6 juin 1945, les cérémonies de Normandie sont organisées à partir d'une ville pivot, Bayeux. Ce choix qui peut alors apparaître comme conjoncturel - Raymond Triboulet est sous-préfet de cette ville - est en fait profondément idéologique. Bayeux n'est pas un site de mémoire du D. Day. Bayeux est la ville où le général de Gaulle se lança à la conquête de la France libérée, le 14 juin 1944. C'est ici, que dans un discours improvisé, il légitime son pouvoir :

 

" La France se révèle dans sa souveraineté que j'affirme ici comme je l'ai fait depuis juin 1940 - sur chaque pouce de notre pays, au fur et à mesure qu'il est reconquis "9

 

Dans la geste gaullienne, Bayeux occupe très tôt une place essentielle. Le génie de Raymond Triboulet est de l'avoir compris et de l'avoir permis. Le 16 juin 1946, le général de Gaulle est de nouveau à Bayeux. Il y prononce un discours demeuré célèbre qui marque son retour sur la scène politique après sa démission du 20 janvier 1946. A deux reprises encore, il reviendra sur ces lieux symboliques - en 1952, en 1960. Ces visites sont souvent l'occasion d'inaugurer un monument, une stèle, une plaque rappelant sa visite fondatrice du 14 juin 1944.

 

Sur le premier monument inauguré le 16 juin 1946, deux dates sont inscrites, le 6 et le 14 juin 1944. Le monument crée une égalité entre deux événements - le débarquement allié et le retour sur le sol national de l'homme du 18 juin. Sur le grand monument de la libération inauguré le 14 juin 1952, le général de Gaulle s'impose comme le personnage central d'une longue frise sculptée sur laquelle apparaissent, en second plan, les flottes et bataillons du 6 juin et la foule et les drapeaux des Bayocasses. Faisant face à son effigie, il déclarait le 14 juin 1952 :

 

" Il y a huit jours, était célébré ici le début de la grande bataille par laquelle les armées et les flottes alliées, l'armée et la flotte française, ont naguère libéré l'Europe. Aujourd'hui, c'est un grand événement national, rendu possible par le débarquement des forces du monde libre, que nous venons commémorer et que symbolise, à tout jamais, le noble monument que voilà. Le pouvoir national qui s'était créé pour la défense et l'indépendance, vers lequel se tournaient la foi et l'espérance du peuple et qui, de ce fait, revêtait le caractère de légitimité "10

 

Ce monument est devenu le pivot des commémorations du 6 juin. Comme il l'avait fait dix années plus tôt, François Mitterrand y a déposé une gerbe le 6 juin 1994, avant que quelques jours plus tard, le 14 juin, une cérémonie réunisse le Premier ministre, le Président de l’Assemblée nationale, le ministre de l'Intérieur et le maire de Paris.

Dans la pédagogie de l'honneur national, Bayeux donne un sens à Omaha Beach et à Juno.

 

 

 

Un outil au service des politiques gouvernementales

 

Dans un contexte d'élection présidentielle, la cérémonie du 14 juin 1994 va au-delà de cette seule participation au développement d'une " certaine idée de la pédagogie de l'honneur national". Elle est aussi un outil au service de la politique intérieure française.

 

La mémoire est, en effet, un outil qu'utilisent ceux qui en sont les maîtres d'oeuvres. Depuis 1945, la mémoire des deux débarquements a essentiellement été utilisée dans trois domaines :  les politiques militaire, africaine et américaine.

 

L'utilisation de la mémoire se fait essentiellement à travers les discours. Le discours permet de faire le lien entre le passé que l'on commémore et le présent qu'imposent les enseignements du passé.

 

En Provence, le passé que l'on commémore c'est la renaissance des armées françaises, le présent qu'il impose c'est la nécessité pour la France de disposer d'un excellent outil militaire. Nul mieux que le général de Gaulle, le 15 août 1964 à Toulon, a su faire le lien entre le passé et le présent :

 

" Pourtant si vingt ans après ces événements, nous pouvons aujourd'hui célébrer avec quelque fierté le ressaisissement suprême qui assura notre destinée, la vigueur avec laquelle l'effort de guerre français fut finalement conjugué avec celui de nos alliés, le courage déployé sur ces rivages par nos soldats, nos marins, nos aviateurs, et la valeur montrée par leurs chefs, nous ne saurions non plus méconnaître les raisons quasi-mortelles :  inconsistance chronique de l’Etat, organisation erronée de notre défense nationale, trouble profond du pays doutant de lui-même et des autres, qui nous avaient tout d'abord jetés au désastre et à l'abandon.

 

" Certes, il est beau d'avoir pu, par une sorte de prodige, revenir du bord de l'abîme. Mais nous avons trop risqué d'y être engloutis à jamais pour ne pas faire désormais ce qu'il faut pour nous garantir.

 

" Dans l'univers dangereux où nous sommes, c'est un Etat stable et solide, des moyens modernes de dissuasion et de défense, un développement national fondé sur le progrès collectif et la coopération qui, seuls, peuvent mettre la France à même d'être forte, prospère et, par conséquent, écoutée. Faute qu'elle l'ait été naguère, quels maux ont fondu sur elle, sur l'Europe, sur le monde.

 

" Parce qu'elle le devient aujourd'hui et qu'elle le sera demain, quel concours peut-elle apporter au bien des hommes et à la paix.

 

" Vive la France ! "11

 

Cinq années plus tard, le 29 août 1969, Michel Debré intégrait le passé récent ;  celui de mai 1968, à sa démonstration :

 

" Il faut aux Français volonté, clairvoyance comme toujours, mais, plus que jamais depuis les événements des derniers mois, que de tâches devant nous (...) ... ne doivent jamais nous faire oublier le premier investissement d'un peuple libre :  la permanence de nos forces armées (...) ".

 

Le 15 août 1974, venait le tour de Jacques Chirac au Dramont :

 

" L'honneur d'une nation peut être de se battre pour reconquérir sa liberté. Le devoir des hommes, à qui un peuple libre a délégué la charge de ses affaires, est d'empêcher que cette liberté soit remise en cause (...).

" Nous vivons désormais en des temps où la seule méthode pour une nation pacifique de gagner la guerre, est de l'empêcher d'éclater (...).

 

" Plus que jamais aujourd'hui la seule manière de gagner la guerre est de maintenir la paix. Cela suppose la puissance des armes (...).

 

" L'indépendance des nations exige avant tout la Défense nationale (...) et la dissuasion nationale ne dispense nullement les citoyens d'un État de la charge de défendre leur liberté ".

 

Et le 28 août 1994, celui de François Léotard qui, présidant les cérémonies de la libération de Toulon, relia " la libération du plus grand port de l'Europe occidentale " à " la nécessité pour la France qui, (pour) demeurer une grande nation méditerranéenne (doit) avoir une marine forte ".

 

Cette déclaration apparaît comme un écho lointain au discours prononcé par le Premier ministre Michel Debré à La Croix Valmer le 31 mai 1959 :

 

" Qui tient la Méditerranée, tient la France et, pour une grande partie de l'Europe, la paix ou la guerre. Qu'un pouvoir hostile s'installe à Alger, il n'y a plus de Méditerranée pacifique et la menace s'instaure ... "12

 

Par la Méditerranée, la célébration du débarquement de Provence devient un outil au service de la politique africaine.

 

Les commémorations du débarquement de Provence sont depuis trois décennies l'occasion pour les gouvernements de rendre un hommage aux soldats de l'empire colonial (pieds-noirs, troupes nord-africaines, troupes noires) qui ont participé au débarquement.

 

Forte de plus de 250 000 combattants, la lre Armée française est composée en effet pour les deux tiers de combattants coloniaux souvent majoritaires dans les commandos d'Afrique, la 9e Division d'infanterie coloniale, la 3e Division d'infanterie algérienne, la lre Division blindée du Groupement des tabors marocains et la lre Division de marche d'infanterie (l'ex-lre DFL).

 

A partir des années 1960, le contexte de la guerre d'Algérie et du grand mouvement de décolonisation a transformé le souvenir de ces combattants en véritable enjeu de mémoire.

 

En 1961, une première stèle est inaugurée à La Nartelle en hommage à la 9e DIC : 

 

" D'ici partit le Régiment d'infanterie coloniale marocaine (RICM) de la 9e DIC, lre Armée française, pour la chevauchée légendaire qui le conduisit aux sources du Danube ".

 

Le 15 août 1964, le général de Gaulle se recueillait devant cette stèle au milieu de douze délégations des nouvelles républiques africaines et en l'absence de délégations des trois états nord-africains13Ce geste ne calma pas les ardeurs anti-gaullistes des derniers combattants de l'OAS qui organisèrent le même jour au Mont Faron le dernier attentat contre le général.

Avec le départ du pouvoir du fondateur de la Ve République, les gouvernements successifs multiplièrent les gestes d’hommage en faveur des soldats de l'ancien empire colonial, gestes vécus comme autant de tentatives de réintégration des rapatriés d'Algérie dans la grande nation française. Le 28 août 1969, le général de Monsabert prononçait devant Michel Debré l'éloge de l'armée d'Afrique, " préparée par des chefs comme Weygand, Giraud et Juin ". Le même jour, le chant des Africains, rayé du répertoire des musiques et fanfares militaires depuis 1962 en raison de son accaparement par l'OAS, était interprété14Le 15 août 1975 était inauguré un monument à la gloire de l'armée d'Afrique par monsieur Poniatowski, ministre d’Etat, ministre de l'Intérieur, en présence de monsieur Destremeau, secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères, ancien de l'armée d'Afrique. Sur un obélisque pyramidal sont inscrits les noms de toutes les unités coloniales ayant participé à la libération de la France et la carte des campagnes coloniales. L'oeuvre est dédiée : 

 

" A l'armée

d'Afrique

La France

reconnaissante15".

 

Aiguillonnées en permanence par les associations de rapatriés16les collectivités publiques - gouvernement et municipalités - ont dès lors multiplié les créations de plaques, stèles et monuments. Ainsi, pas moins de 13 stèles et plaques ont été inaugurées entre 1974 et 1981 en hommage à la 9e DIC, au 3e RTA et au 3e Régiment de spahis algériens.

 

Particulièrement significative apparaît en particulier la stèle inaugurée à Toulon le 16 mai 1980 :

 

" Ici même le 23 août 1944 des

éléments du 3e Spahis algériens du

bataillon de choc du 3e Tirailleurs

algériens et du 7e Chasseurs d'Afrique

ont fait de nouveau flotter le drapeau

français sur Toulon".

 

En rassemblant dans le même texte Algériens et drapeau français, ce texte crée un pont symbolique sur la Méditerranée.

 

Ce pont, les célébrations du 50e anniversaire ont tendu à en accroître l'importance par une série d'initiatives. Le 15 août, le premier ministre Edouard Balladur décorait sept Français dont deux d'origine algérienne et un Congolais. Le ler septembre à Fréjus, François Léotard, ministre de la Défense, inaugurait un " Mémorial de l'armée noire " en hommage aux unités coloniales ayant participé à la libération de la France.

 

Mais, 1994 marque plus qu'une amplification d'une politique d'hommage à usage interne. Au-delà du souvenir de l'empire colonial et de l'hommage aux rapatriés, la célébration du débarquement de Provence est devenue un outil au service de la politique africaine de la France. Ce glissement entre les deux utilisations est clairement perceptible le 15 août 1994 dans un document diffusé par le SIRPA17:

 

" Côte à côte avec les Français d'Afrique du Nord et de l'Hexagone, les troupes levées en Afrique et outre-mer ont contribué de manière décisive à notre libération. Les liens qui perdurent avec les nations indépendantes qui ont succédé à l'empire, par-delà la décolonisation, témoignent de la vivacité du souvenir de cette histoire commune, de la volonté de la prolonger, de ce qu'il nous reste, ensemble, à faire ".

 

Le 14 août 1994, dix-huit pays africains représentés par quatorze chefs d'Etat et quatre délégations de rang ministériel assistaient au côté du Président de la République française à la revue navale organisée en commémoration du débarquement18Un quotidien national titrait : Mitterrand reçoit l'Afrique en mer19Cette réception était organisée dans un contexte de réengagement de la France en Afrique, en particulier au Rwanda.

 

Si 1994 marque incontestablement une première dans l'utilisation de l'outil commémoratif dans le cadre de la politique africaine de la France, cette année marque également une étape significative dans l'utilisation de l'outil commémoratif dans le cadre des relations franco-américaines.

 

Depuis 1945, la commémoration des deux débarquements est un outil au service de la politique américaine de la France. Sous la IVe République, la place réservée à l’hommage aux combattants alliés, très souvent réduits aux seuls combattants américains, est prépondérante. Ainsi que nous l'avons signalé, la majorité des monuments et stèles, inaugurés entre 1945 et 1950 en Provence, sont dédiés aux troupes américaines. Sur un fond général de désintérêt de l'opinion publique, l'ensemble des discours en Normandie comme en Provence exalte la dette de la France envers les Etats-Unis. Dans le domaine commémoratif, comme dans les domaines économique et militaire, la France a ouvert le parapluie de la protection américaine.

 

Le retour au pouvoir du général de Gaulle, en 1958, marque une rupture dans le domaine commémoratif. Le fondateur de la Ve République régenta l'organisation de deux commémorations en 1964 et 1969.

 

 

1964

 

Depuis quelques années, l’opinion publique redécouvre l’histoire de la libération, en particulier à travers des films comme Le jour le plus long réalisé en 1962. Or, le général de Gaulle décide de ne pas inscrire les commémorations du 6 juin dans le calendrier officiel du XXe anniversaire. Cette année-là, les cérémonies dont l’organisation fut laissée au Comité du Débarquement furent présidées du côté français par le seul ministre des Anciens Combattants, Jean Sainteny, et du côté américain par le général Omar Bradley, représentant personnel du président Johnson. La participation américaine, présentée par la presse de l'époque comme particulièrement importante, fut faible (2 000 vétérans)20 Malgré les mises au point de Raymond Triboulet : " Il n'a jamais été question que le général de Gaulle assiste aux cérémonies organisées pour le 20e anniversaire du débarquement ", personne ne fut dupe quant à la signification de cette faiblesse commémorative. Georges Riond, dans l’Echo d’Ile-et-Vilaine du 19 juin 1964, exprima cette perception : " On attendait autre chose ; la ferveur éloquente de monsieur Raymond Triboulet et le verbe glacé de monsieur Jean Sainteny ne sauvèrent pas cette pauvre parade de sa morne insignifiance (...). D'autres combats que ceux de Normandie seront rappelés par des manifestations que le général de Gaulle ira présider en personne. Il y a tout lieu de croire que le protocole en sera réglé avec plus de solennité qu’il n'en fut octroyé à la gloire des troupes d'Eisenhower ". Jean Sainteny fut chargé de traduire le message codé du général de Gaulle à l'attention des Américains. Le 6 juin, il déclarait à Utah Beach : 

 

" Le monde occidental a appris dans l'épreuve qu’il avait une communauté de destin. Aujourd’hui, comme il y a 20 ans, la France demeure dans le même esprit, avec le même coeur aux côtés de ses alliés et cela est particulièrement vrai lorsqu'il s'agit de la solidarité qui unit la nation française et la nation américaine. Les divergences qui peuvent exister entre l'une et l'autre ne concernent que les moyens à employer et non pas le but à atteindre, qui demeure la défense de la Paix et de la Liberté (...) ". Le 7 juin au cimetière américain de Suresnes, sans citer le débarquement : " J'ai, cette année, le grand honneur de venir associer le gouvernement et tout le peuple français à cette cérémonie dédiée à la mémoire de ceux qui tombèrent pour notre liberté (...). De ce haut lieu nous pouvons associer dans le même hommage la mémoire de vos héros et des nôtres, puisque les uns y reposent et que les autres y sont tombés (...). " et le même jour, à la galerie des glaces de Versailles en clôture des trois journées commémoratives, il évoquait pour la première et seule fois l'élément perturbateur de la commémoration, " l'Alliance Atlantique " :

 

" Nous avons dit, nous ne dirons jamais assez l'infinie et admirative reconnaissance que la France toute entière porte aux alliés et volontaires, américains, britanniques, canadiens, belges, norvégiens, hollandais, polonais qui, il y a 20 ans, libéraient son territoire en livrant et gagnant cette bataille pour la liberté (...). Comme la Marne, Overlord montre aux nouvelles générations de quel prix la justice et la liberté doivent être payées. (...) Ces liens du sang nous réunissent, que rien désormais ne peut rompre. Parce qu’en outre nous sommes unis à nos alliés par une volonté d'action concertée, nous les Français, nous sommes en droit d’affirmer que l'Alliance Atlantique, même et surtout si nous estimons qu'il est opportun de la réorganiser pour l'adapter, constitue un élément fondamental de notre politique et de notre sécurité "21

 

Deux mois plus tard, le même scénario se reproduisait en Provence. En août 1964, tout était mis en oeuvre pour réduire la visibilité de la participation américaine à la commémoration. Le 14 août, au cimetière américain de Draguignan, la cérémonie américaine, à laquelle participaient l'ambassadeur en poste à Paris, le commandant en chef des forces de l'OTAN et six généraux et amiraux, était présidée du côté français par le seul secrétaire général de la préfecture22A Toulon, le 15 août, lors de l'inspection navale aux côtés de 43 bâtiments de la marine nationale, le général de Gaulle ne découvrait qu'un bâtiment américain et qu'un bâtiment anglais. La présence de " hautes personnalités américaines et britanniques ", dont les noms sont rarement cités dans la presse, est saluée une seule fois par le Président de la République, à Saint-Raphaël, en dehors de tout discours officiel : " Nous saluons nos alliés représentés ici par leurs ambassadeurs et un nombre important de personnalités militaires ". Ce 15 août 1964, la mémoire est exclusivement française : " Les combats livrés au cours de cette période marquèrent, comme il le fallait pour l'avenir de notre pays, une notable participation de la France à sa propre libération, et bientôt à la victoire... " (discours du général de Gaulle). Certains observateurs croient cependant déceler, dans l'envoi d'un message du président Johnson au général de Gaulle et dans la présence d'un plus grand nombre de personnalités américaines, une amélioration dans les relations franco-américaines23

Cette amélioration est sans doute bien venue. En cette année 1964, le général de Gaulle a mis les deux commémorations au service de sa politique étrangère. Cette politique est entrée, depuis l'automne 1962, dans une phase que Stanley Hoffmann a défini comme " celle des orages, des menaces, des boycotts et les vétos "24 Tout est mis en oeuvre pour empêcher le renforcement de l'hégémonie américaine. C'est la guerre contre le dollar, la reconnaissance de la Chine (janvier 1964), le boycott de l’OTASE et la sortie progressive de l'Alliance Atlantique25

 

L'année 1969, année du 25e anniversaire des débarquements, se présente sous un jour tout à fait différent. Préparées à partir de la fin de l'année 1968, c'est-à-dire à une période où le Général ne prévoit pas de quitter le pouvoir (rappelons que sa démission est du 28 avril 1969 soit 39 jours avant la commémoration en Normandie), les deux commémorations ont remis l'allié américain au centre du dispositif de mémoire.

 

En Normandie, la cérémonie principale est organisée à Saint-Lô le 7 juin 1969. Le choix de cette ville, dans lequel sont intervenues des considérations d'organisation quelques mois après la " révolution de mai "26 est dû au général de Gaulle lui-même27Or, la libération de St-Lô a été marquée par un épisode où s'illustrèrent les combattants américains ainsi que le rappela, le 6 juin 1964, le ministre des Anciens Combattants Henri Duvillard, en inaugurant une stèle au nom de celui qui en fut le héros :  le major américain Thomas D. Howie. Cet officier avait souhaité entrer le premier à St-Lô. Il tomba avant d'accomplir ce souhait. Respectant son désir, ses hommes l'y portèrent sur une civière : " En sa personne, c'est à tous nos libérateurs tombés au combat que notre pays a rendu hommage " (discours de Henri Duvillard). Le discours prononcé par le Premier ministre Maurice Couve de Murville s'inscrit dans cette même lignée :  " Laissez-moi vous dire l’émotion avec laquelle je me trouve ici à l 'occasion du 25e anniversaire d 'une immense entreprise (...) essentiellement conduite et gagnée par les troupes américaines, anglaises et canadiennes (...) ".

 

Moins de deux mois plus tard, sont organisées les cérémonies du débarquement de Provence, les 27 et 28 août 1969. Le 28 août, la cérémonie principale est organisée à Fréjus. L'invité d'honneur est l'ambassadeur des Etats-Unis, Sargent Shriver. Au côté du secrétaire d'Etat à la Défense, André Fanton, il passe en revue les troupes françaises et américaines qui participent aux cérémonies, allume le flambeau symbolique qui servira, le lendemain à Toulon, à allumer la flamme de la Liberté et prononce une allocution de dix minutes. En harmonie avec ce surdimensionnement de la mémoire américaine, le discours d'accueil du maire de Fréjus, André Léotard, est un vibrant plaidoyer pour l'amitié franco-américaine : " L'hommage que je veux exprimer tient à l'amitié profonde qui, depuis deux siècles, nous lie au peuple des Etats-Unis d 'Amérique. Cette amitié est elle-même animée par l'esprit de liberté et l'opposition à tous les régimes totalitaires, oppresseurs de la personne humaine. Français et Américains se sont trouvés côte à côte en Afrique, en Italie, en France et ici même le 15 août 1944. Nous pouvons sans crainte préciser dans cette commémoration la certitude que notre solidarité d'armes n'est pas épisodique, occasionnelle, mais permanente parce qu’elle répond aux aspirations pacifiques d'un monde déchiré. (...) Vive la France, Vive les Etats-Unis d’Amérique ". Le même jour, 28 août, est organisée au cimetière américain de Draguignan la traditionnelle cérémonie américaine. Le secrétaire général de la préfecture de 1964 a cédé sa place à André Fanton et au préfet du département.

 

Cette redécouverte de l'amitié américaine est une des composantes de la troisième phase de la politique étrangère du général de Gaulle. Cette phase débute durant l'été 1968 et se termine par étapes successives entre avril et décembre 1969. A la suite de l'invasion de la Tchécoslovaquie en août 1968, le général de Gaulle cherche à éviter le retour de la guerre froide et des blocs en organisant un paradoxal rapprochement avec les Etats-Unis. L'expression la plus médiatique en sera la visite en février-mars 1969 du président Nixon, un voyage que Henri Duvillard évoque le 6 juin 1969 à Ouistreham :  " (...) Et je voudrais associer au nom prestigieux du regretté général Eisenhower, récemment disparu après avoir été huit ans président des Etats-Unis, celui de son ancien vice-président, Richard Nixon, aujourd’hui chargé à son tour des responsabilités suprêmes, et qui a bien voulu, dès sa prise de fonctions, voici quelques mois, nous honorer de sa visite. Je saisis cette occasion de redire à tous ses concitoyens ici présents et représentés combien nous avons été heureux de l'accueillir et de constater que nos liens d'amitié étaient plus solides que jamais. Aussi bien s'inscrivent-ils dans une fraternité d'armes presque deux fois séculaires au service du même idéal démocratique ".

 

Depuis 1969, l’outil commémoratif ne sert plus que comme moyen d'affirmer la bonne entente franco-américaine. En 1984 comme en 1994, en Normandie particulièrement, un accueil chaleureux fut réservé tant aux chefs d'état américains, Reagan et Clinton, qu’aux milliers de vétérans alliés remerciés par François Mitterrand : " Je remercie, au nom de la France, les peuples alliés et leurs soldats qui ont contribué à la libération de mon pays ". Mais au-delà même de la chaleur de cet accueil, l'importance de la participation navale américaine le 14 août 1994 en Provence, sept bâtiments américains contre un en 1964, comme le discours du Premier ministre au Dramont : " Ces luttes passées nous ont unis. Le souvenir des hommes qu'ensemble nous avons perdus, tisse des liens indéfectibles. Soyons dignes de ceux qui sont morts pour la liberté ! Travaillons pour la paix, au sein de l'Union de l'Europe occidentale, de l'Alliance Atlantique, des Nations-Unies " traduisent le lent rapprochement militaire amorcé par la France avec l'OTAN28

 

Les commémorations du 50e anniversaire ont souligné l'extraordinaire fécondité des politiques de mémoire des deux débarquements. Cette fécondité ne masque pas l’importante évolution amorcée depuis ces deux dernières décennies. Cette évolution concerne d'abord le soubassement idéologique sur lequel repose les deux mémoires. Depuis 1969, ce soubassement s’est progressivement effrité.

 

Le concept gaullien de " guerre de Trente ans " a perdu toute efficience. Il ne structure plus en 1994 les programmes commémoratifs29Bayeux a perdu son rôle de ville pivot des commémorations du 6 juin. En 1984, le maire de Caen proposa d'organiser dans sa ville la principale cérémonie des deux journées commémoratives à l'occasion de la pose de la première pierre du " Mémorial du débarquement, Mémorial de la paix ". Le Comité du Débarquement s'opposa à cette demande et décida de continuer à " centrer les cérémonies autour de Bayeux, capitale politique du département (...) " et de marquer ainsi " la distinction entre la bataille de Normandie et le débarquement proprement dit "30 La création du Mémorial31et le développement d'une politique active de communication jalonnée par une série de cérémonies présidées par le premier ministre Jacques Chirac, en 1986, et par le Président de la République le 6 juin 1988, ont réussi en dix ans à imposer Caen au détriment de Bayeux. Le 6 juin 1994, le Mémorial de Caen fut la base arrière de la majorité des émissions télévisées ainsi que le pivot du spectacle présenté en soirée devant 60 000 spectateurs32Cet effritement s'est traduit enfin de manière médiatique par la disparition de toute référence au nom du général de Gaulle dans les deux discours prononcés par le Président de la République à Utah Beach et Omaha Beach en 1984 et 199433

 

Dès lors, l'autonomie des deux mémoires a été favorisée. Créées sur un modèle commun, les célébrations des 6 juin et 15 août présentent désormais des utilisations différentes. La mémoire du 6 juin tend à échapper au champ d'intervention de la politique française au profit du champ politique intérieur américain. Le 24 avril 1984, l'ambassadeur de France aux Etats-Unis décrivait les objectifs de la Maison Blanche dans le cadre des commémorations du 6 juin34:

 

" Les objectifs de la Maison Blanche sont au nombre de trois". Les deux premiers sont étroitement mêlés. Il s’agit  : 

 

- d'une part, de tirer parti au maximum du voyage du président Reagan en Europe pour asseoir sa stature d'homme d'Etat à quelques mois des élections américaines (...). Pour le candidat républicain, ce dernier voyage avant l'élection doit avant tout lui permettre de mettre un terme à une évolution préoccupante ;

- d'autre part, de démontrer la bonne qualité des relations entre alliés et, plus généralement, entre pays appartenant à l'Occident industrialisé (...). A cet égard, le 6 juin n'est qu’une étape (d'un long voyage en Europe). Dans ce voyage politique, les questions économiques, qui fréquemment ont divisé les Sept, seront escamotées autant que possible, tout comme les divergences seront minimisées. Dernier objectif, plus spécifique au 6 juin, faire en sorte que la couverture médiatique des cérémonies du Débarquement occulte la dernière grande journée des primaires américaines (qui devront bénéficier aux démocrates) ".

 

En 1994, les objectifs de la Maison Blanche furent également très ciblés. La presse souligna entre autres la recherche de l'amélioration de l'image de marque du jeune président au sein de la grande communauté des vétérans américains et l'importance de ce premier voyage officiel en Europe dans le cadre de l'affirmation du leadership américain. En 1984, comme en 1994, l'utilisation du D-Day par la Maison Blanche prend en compte les vétérans survivants qui donnent une profondeur humaine à l'opération politique.

 

Tel n'est pas le cas de la seconde utilisation nouvelle de la mémoire du 6 juin, le tourisme. Le tourisme historique est devenu l'une des grandes ambitions de la Normandie. Un vaste projet a été lancé afin de transformer le tourisme de pèlerinage organisé autour des vétérans en tourisme historique grand public (38). D'ici cinq ans un espace historique constitué par huit circuits de visites thématiques et par un réseau de musées renouvelé et structuré autour du Mémorial de Caen, nouveau pivot central de la mémoire du 6 juin, devrait être en capacité d'accueillir plusieurs millions de touristes.

 

Parmi ce flot espéré, la place des touristes allemands reste encore discutée. Pilote en matière de réconciliation franco-allemande, le Mémorial de Caen pourrait servir en 1999 ou 2004 comme support à la participation d'un chef d'Etat allemand aux cérémonies du 6 juin qui retrouveront alors une nouvelle utilisation dans le domaine diplomatique35

 

Bien différentes apparaissent les utilisations présentes et futures de la mémoire du 15 août qui a, en 1994, renforcé sa place dans le champ d'intervention de la politique française. La mémoire du 15 août n'a sécrété ni politique touristique36ni utilisation dans la politique intérieure américaine ;  elle a accru par contre sa capacité à devenir un support pédagogique de la politique militaire et de la politique africaine de la France. Au spectacle médiatique, elle oppose les défilés militaires, à l'intervention quelque peu contrainte de l’Etat, l'intervention volontaire, à la toute puissance américaine, la toute puissance française.

 

Dans le débat du devenir de la France, les mémoires du 6 juin et du 15 août sont donc plus que jamais des outils et des révélateurs.

 

 

Serge BARCELLINI

Inspecteur général au ministère

des Anciens Combattants et Victimes de Guerre

 

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Notes:

1 La loi du 14 octobre 1946 a fixé un cadre à la création des nécropoles étrangères sur sol français.

2 Sur l'histoire du Comité du Débarquement vu par son créateur, Raymond Triboulet, Un gaulliste de la IVe, Plon, 1985.

3 Serge Barcellini, Les commémorations du 6 juin 1984, communication au colloque de Cerisy-la-Salle, 24 septembre 1994.

4 Odile Rudelle, Politique de la mémoire : politique de la postérité, Actes du colloque de Gaulle et son siècle, 1990.

5 Le 6 juin 1984 une cérémonie placée sous la présidence de François Mitterrand fut organisée à Ouistreham. Ouest-France dans son édition du 7 juin 1984 met en exergue une déclaration d'un vétéran français au Président " Vous êtes le premier Président à venir rendre hommage à nos morts". Cette cérémonie s'inscrit dans un contexte commémoratif nouveau marqué par un hommage aux troupes alliées, un oubli de de Gaulle, et le développement des cérémonies bilatérales (franco-anglaises, franco-canadiennes, franco-américaines) (voir Serge Barcellini, communication au colloque de Cerisy-la-Salle).

6 Sur la politique de mémoire des parachutistes SAS - dépliant de la Délégation à la Mémoire et à l'information historique, Les parachutistes français libres du Spécial Air Service.

7 Général de Gaulle, Discours et messages 1945-1958, pages 94 et 583.

8 Taille des plaques lm27 x 0m86 x 0,03m en pierre de Comblanchien.

9 Général de Gaulle, Mémoires de Guerre ; Henri Amouroux, Le Figaro Magazine, 25 juin 1994.

10 Général de Gaulle, Discours et messages 1945-1958, p. 526.

11 Les journaux d'opposition dénoncent le lien passé-présent : " Ces cérémonies furent essentiellement un prétexte par lequel de Gaulle s'efforça de recueillir des applaudissements supplémentaires et de justifier sa politique, surtout militaire ", Le Petit Varois - La Marseillaise, 16 août 1964.

12 Discours prononcé à l'occasion de l'inauguration du monument de la lre DFL à La Croix Valmer le 31 mai 1959.

13 Etats représentés : Sénégal, Mauritanie, Côte d'Ivoire, Haute-Volta, Togo, Dahomey, Niger, Cameroun, Tchad, Gabon, Congo, Centrafrique.

14 " L'autorisation (d'interpréter le chant des Africains) a pu être obtenue à la demande spéciale de monsieur Duvillard, ministre des Anciens Combattants ", Le Monde, 27 août 1969.

15 Lettre du général Callies, président du Comité national du mémorial à la gloire de l'armée d'Afrique à monsieur Michel Poniatowski, le 31 octobre 1974 : " Ce mémorial ne pouvant, pour des raisons diverses, être élevé à Marseille, porte de l'Asie et de l'Afrique, sera érigé à St-Raphaël dans la zone du débarquement d'août 1944 et rappellera encore mieux ainsi la dernière dette de la France à cette magnifique armée".

16 Quelques exemples d'intervention de la communauté rapatriée en 1984 :

17 Document diffusé par le SIRPA pour les journalistes présents en Provence le 15 août 1994.

18 Nations représentées par leur chef d'Etat : Togo, Gabon, Djibouti, Sénégal, Cameroun, Guinée, Burkina-Faso, Tchad, Bénin, Mauritanie, Mali, Madagascar, Niger et Centrafrique. La comparaison avec la cérémonie du 15 août 1964 à La Nartelle est tout à fait significative. En 1964, le gouvernement reçoit des anciens combattants, en 1994 des chefs d'Etat. Entre 1964 et 1994, la Guinée a repris sa place dans la zone d'influence française.

19 Libération, 15 août 1994.

20 " D'importantes délégations alliées au 20e anniversaire du débarquement ", Ouest-France, 5 juin 1964.

21 Sur les commémorations du 6 juin 1964 voir Régine Torrent , La commémoration du XXe anniversaire du débarquement allié sur les plages de la Manche, Mémoire de maîtrise sous la direction d'André Kaspi, Centre d'histoire Nord américaine, Université Paris I, 1991.

22 " A-t-on assez remarqué l'absence des personnalités françaises de premier rang à la cérémonie organisée le 14 août au cimetière américain de Draguignan ? ", Le Petit Varois - La Marseillaise, 16 août 1964.

23 Jacques Marion, La Manche Libre, 23 août 1964.

24 Stanley Hoffmann, Essais sur la France. Déclin ou Renaissance ?, " De Gaulle et le Monde - La Scène et la Pièce", Seuil, 1974.

25 Chronologie de cette sortie (Frédéric Bozo, De Gaulle, l'Amérique et l'OTAN, Vingtième siècle, revue d'histoire, juillet/septembre 1994) :

26 Note de René Guichet, secrétaire général du Comité du 25e anniversaire à Henri Duvillard, le 15 février 1969 : " Saint-Lô est une ville à retenir. La forte personnalité de monsieur Bruneau, préfet de la Manche, qui tient magnifiquement en main toute la région, est un garant de succès".

27 Discours de Maurice Couve de Murville, le 7 juin : " Il était légitime que les cérémonies trouvent leur point culminant à St-Lô. C'est la décision que le général de Gaulle avait prise il y a quelques mois, et je suis venu exécuter cette décision ".

28 Le ministre de la Défense, François Léotard, participe à une réunion à Séville de tous les ministres de la Défense des pays membres de l'OTAN les 28 et 30 septembre - une première depuis 1966. Le journal Le Monde du 6 septembre 1994 décrit le lent rapprochement de la France avec l'OTAN.

29 Une mission du Cinquantenaire des Débarquements et de la Libération a été créée par décret le 10 septembre 1992. Elle n'a reçu aucune compétence pour la commémoration de la Première Guerre mondiale.

30 Ouest-France, 28 mars 1983.

31 Le Mémorial est devenu le " modèle " d'une nouvelle génération de musées (Centre de la Résistance de Lyon, Historial de Péronne, Mémorial d'Oradour, Mémorial de Verdun ...). Il a succédé dans cette fonction à Arromanches.

32 Conçu par une agence de communication, réalisé en soirée près du Mémorial et financé par le ministère de la Culture, ce spectacle impose définitivement Caen comme ville pivot " grand public " de la mémoire par opposition aux villes de pèlerinage. Après une journée réservée aux vétérans et aux officiels, 60 000 civils se sont réappropriés le 6 juin près du Mémorial de Caen, par la grâce de " Au nom des hommes ", spectacle allégorique.

33 Cet oubli fut amèrement regretté par certains hommes politiques : " Il me semble que le général de Gaulle a été le grand oublié des cérémonies auxquelles nous venons d'assister, comme s'il s'était agi d'occulter le rôle de celui sans lequel le drapeau français n'aurait pas flotté aux mâts des Alliés et auquel la France doit d'avoir gardé non seulement sa liberté mais aussi son indépendance " (déclaration du ministre de l'Intérieur, Charles Pasqua, le 9 juin 1994). Le 9 septembre, François Mitterrand justifia cet " oubli " dans un entretien au journal Le Figaro : " Je cite (le nom du général de Gaulle) quand je dois. Pas quand il n'y a pas de raison. Ce serait ridicule (...). Je n'ai pas gouverné comme lui (...). Finalement, la démocratie le faisait souffrir. Moi aussi, mais j'ai fini par m'habituer (...). Cela dit, le général de Gaulle fut un personnage d'une grande envergure et je ne mésestime pas ses enseignements ".

34 Sur le développement du tourisme historique en Normandie :

35 L'invitation des autorités allemandes aux cérémonies du 6 juin a suscité deux polémiques en 1984 et 1994. Deux cérémonies ont été organisées en réponse à cette question, le 22 septembre 1984 à Verdun et le 8 juin 1994 à Heidelberg. Le 6 juin 1986, une importante cérémonie a été organisée au Mémorial de Caen à l'initiative de la municipalité avec pour la première fois le drapeau allemand.

36 L'absence d'utilisation de la mémoire du 15 août dans le domaine touristique a été illustrée dans le cadre de l'aménagement du Cap Estérel. La plage du Dramont a été intégrée dans une ZAC de 210 hectares. Elle a été entièrement réaménagée : " lagon bordé de sable et de pins parasols " (dossier sur la Z.A.C.). L'association SOS Environnement a dénoncé (en 1985) l’atteinte " à un des hauts lieux de la libération de notre pays ".

 

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