LES FORCES NAVALES DANS LE DÉBARQUEMENT DE PROVENCE

(15 août 1944)

Introduction

 

C’est à l’occasion de la réunion des chefs alliés à Québec, en août 1943 (Quadrant), que fut envisagé pour la première fois le projet d’un débarquement sur les côtes sud de la France, en même temps que sur la côte nord. A la conférence du Caire, en novembre, les chefs d’états-majors combinés donnèrent leur accord pour cette opération, qui permettait de retenir d’importantes forces allemandes en Provence, au moment où le gros des forces alliées devait débarquer en Normandie pour s’avancer profondément en Europe en direction de l’Allemagne. En outre, cette manoeuvre était possible grâce au concours que pouvaient fournir la marine française rénovée et les nouvelles divisions françaises formées en Afrique, grâce au matériel obtenu des Américains par le général Giraud. On sait que les Anglais étaient quelque peu réticents à ce projet, mais la détermination américaine l’emporta. L’opération reçut le nom d’Anvil-enclumeen souvenir de Sledgehammer - marteau - nom donné initialement au projet de débarquement en Normandie. Il s’agissait bien de prendre l’ennemi entre l’enclume et le marteau.

 

En décembre 1943, le général Eisenhower, encore à Alger, fut désigné pour mettre au point les plans du débarquement. Avant de partir pour l’Angleterre et de prendre le commandement d’Overlord, il rencontra le général de Gaulle pour lui exposer le projet d’Anvil et son désir de s’accorder avec les Français pour l’utilisation de leur flotte et de leurs troupes sous contrôle allié ! Le 27 décembre, le général Bedell Smith exposa au général de Gaulle les grandes lignes du projet et l’accord fut rapidement obtenu. Le 29, les états-majors français se mettaient à l’ouvrage à leur tour en liaison avec ceux du général Wilson, nouveau commandant en chef en Méditerranée.

 

En effet, en application des accords Darlan-Clarke de novembre 1942, toujours en vigueur en dépit des demandes du général Giraud, les forces militaires françaises (terre, air, mer) étaient sous le contrôle des Alliés, qui décidaient seuls en principe de leur emploi. Pour des raisons politiques évidentes, le général de Gaulle avait fait savoir que les forces françaises devaient être engagées en priorité dans la libération de la France. Son accord était donc indispensable. Dès le mois de février 1944, des officiers français furent détachés auprès de l’état-major du général Wilson pour la préparation des plans.

 

 

La rénovation de la Marine française

 

Après leur arrivée en Afrique du Nord, les Américains avaient décidé de contribuer à la rénovation des forces armées françaises. Dans ce but, il avait été institué un Comité de réarmement (JRC) pour établir un programme de livraison de bâtiments et de matériel neufs. A Anfa, en janvier 1943, les amiraux King et Cunningham avaient décidé de rénover les bâtiments de guerre français, en les envoyant dans les arsenaux américains à tour de rôle, pour recevoir des équipements modernes dans le domaine de la détection et de la défense aérienne. A tour de rôle, le cuirassé Richelieu, les croiseurs de 7 000 tonnes, les contre-torpilleurs, les sous-marins, les escorteurs séjournèrent dans les arsenaux de Brooklyn et des Bermudes. La Grande-Bretagne de son côté prenait en charge les aviateurs de l’aéronavale. Une mission navale fut créée aux Etats-Unis pour acquérir l’équipement nécessaire tant pour les navires restés en Afrique que pour le fonctionnement des arsenaux chargés de l’entretien et des réparations. Des écoles de perfectionnement aux nouvelles méthodes de guerre furent placées à Alger, Oran, Casablanca. Les officiers français embarquèrent en stage sur des navires alliés pour se familiariser avec la tactique.

 

A l’été 1943, le rassemblement définitif de toutes les forces navales françaises (Afrique, FNFL, Alexandrie, Antilles) et la livraison de navires neufs permettaient à la flotte française d’atteindre, en fin d’année, 250 bâtiments de combat pour plus de 300 000 tonnes avec près de 50 000 hommes, ce qui donnait un tonnage équivalent à celui que la marine italienne avait réussi à transférer du côté des Alliés au moment de la capitulation. A cette époque, les Alliés admirent que désormais les bâtiments de guerre français seraient utilisés de la même manière que les navires alliés, en opérant sous les ordres du commandement français subordonné.

 

Au début de l’année 1944, le Richelieu fut envoyé en opération dans l’océan Indien en escadre anglaise. Au moment d’Overlord, les unités françaises participèrent au soutien des forces débarquées (aux ordres de l’amiral Jaujard). Les sous-marins français continuèrent d’opérer sur la côte française et transportèrent 250 agents. Les escorteurs assurèrent la protection des convois côtiers le long des côtes de l’Afrique.

 

Les forces aux ordres de l’amiral Battet, en liaison avec les Britanniques, occupèrent l’île d’Elbe. Il faut aussi mentionner les différents régiments de fusiliers marins opérant en Italie avec le corps expéditionnaire français et la 2e Division blindée en Normandie.

 

Avec l’opération Anvil, la totalité des navires français devait être engagée : un cuirassé, huit croiseurs, de nombreux torpilleurs et escorteurs.

 

 

Les forces engagées

 

Le plan naval avait été confié au vice-amiral américain Hewitt par le commandant en chef en Méditerranée, l’amiral Cunningham. Hewitt avait l’expérience des débarquements ayant participé à Torch en 1942, aux opérations de Sicile et de Salerne en 1943. Les bases de départ des forces terrestres étaient en Italie et en Afrique du Nord (Oran, Alger, Bizerte). Mais la Corse recevait le rôle important de base arrière pour le ravitaillement des bâtiments en carburant et en munitions, mais aussi de base de départ pour les groupes de diversion.

 

Au total, 880 bâtiments de guerre étaient engagés ainsi que 1 370 petites unités diverses, soit au total 2 220 navires (contre 5 600 en Normandie) représentant près de 75 000 marins.

 

La flotte américaine fournissait l’essentiel des unités (65 %), la flotte britannique et la flotte française (35 %) avec un cuirassé sur cinq, huit croiseurs (3e et 4e divisions) sur 25, dix torpilleurs (quatre divisions) sur 83 (principalement dans les convois de Tarente) et six avisos (deux divisions) sur 23.

 

En outre la France fournissait quatre détachements de liaison sur les plages. Les bâtiments français n’opéraient pas ensemble mais étaient répartis entre les forces prévues pour les quatre plages de débarquement. En outre, 4 transports contribuaient à la logistique des forces et des détachements de l’aéronavale participaient à la recherche des mines.

 

Après le débarquement, une force d’exploitation (amiral Auboyneau après Davidson, le 5 septembre 1944) assurait le soutien de l’avance alliée du côté de la mer. Tous les bâtiments de guerre français participaient à cette force représentant 50 % des moyens. Les sous-marins alliés qui opéraient sur la côte furent retirés quelques jours auparavant.

 

Afin d’accélérer l’utilisation du port de Marseille sur laquelle comptaient beaucoup les Américains, une force spéciale (Commander Andersen) composée de 15 bâtiments de relevage et de renflouage (trois groupes) suivait les forces de débarquement.

Le 9 août, l’amiral Cunningham confirmait qu’Anvil serait exécuté le 15 août à 08 h 00 (mais les Américains savaient-ils que c’était l’anniversaire de Napoléon ?). Le décalage de deux mois avec Overlord permettait de bénéficier d’un renfort de 4 cuirassés, 10 croiseurs et plusieurs destroyers qui avaient participé au débarquement de Normandie. De même, 28 LST et 19 LCT supplémentaires, promis par les Américains et indispensables en raison du mode de débarquement direct sur la plage, arrivèrent de Normandie. Rarement, la souplesse de la puissance navale avait été autant démontrée, en réussissant à concentrer autant de forces en Méditerranée après avoir exécuté une opération plus importante à 4 000 kilomètres.

 

Le 11, le commandant en chef installa son quartier général à Ajaccio, tandis que les convois appareillaient d’Italie et d’Afrique du Nord.

 

 

Les moyens navals allemands

 

L’amiral Wever, commandant la côte sud française, analysait très bien la situation. La reconnaissance aérienne allemande avait observé la concentration aérienne alliée en Corse dès le mois de mai (500 avions) et l’attaque systématique des ports, voies de communication, moyens de défense. Au début de l’année, il considérait que la Corse était une excellente base de départ pour conduire un débarquement en France. Pour lui, le Languedoc était la zone idéale, permettant de déboucher à la fois sur Bordeaux et sur Marseille. La Riviera française, étant protégée par des montagnes, ne pouvait être l’objet que de débarquements tactiques. Pour se protéger, il ne disposait que de batteries côtières - 60 avec 150 canons (sans compter la DCA) du 75 au 240 mm - de toutes origines et non protégées (sauf celle de Cepet), de 20 radars et de champs de mines classiques. En deux ans, 3 000 mines avaient été posées essentiellement dans le golfe du Lion, à l’ouest de Marseille, et 680 mines KMA de plage. A l’est de Toulon, de petits barrages étaient posés devant les baies de La Ciotat, Bandol, Toulon, Cap Benat et Saint-Raphaël (289 mines dans ce port) - 250 000 tonnes de béton avaient été utilisées à construire des blockhaus.

 

Les forces navales allemandes étaient ridicules. A part quelques U.Boote bombardés sans cesse à Toulon (l’intention de construire de petits U.Boote de 240 tonnes dans le tunnel de Saint-Mandrier ne put être réalisée), la 6e Flottille de sécurité comprenait 38 bâtiments hétéroclites provenant de bâtiments auxiliaires réarmés faiblement et certains de très petit tonnage ne pouvant assurer que de la surveillance, au large des ports. L’aviation était tout aussi faible et ne permettait que des reconnaissances.

 

La situation des ports alliés était régulièrement entretenue et, à la fin juillet, les Allemands comptabilisaient deux millions de tonnes de transports, 600 LCI et LST, l’arrivée de plusieurs cuirassés et porte-avions. L’amiral Wever notait dans son journal d’opérations qu’il n’avait aucune chance de repousser un débarquement.

 

Répartition des moyens navals allemands

 

Marine Gruppenkommando West

Befehlshaber der Sicherung West

 

 

6e Sicherung Flotille Admiral Sud Frankreich

(Marseille) (Aix-en-Provence)

 

 

7e U Boote Flottille

(Aix-en-Provence)

10 U Boote

 

 

 

Groupe A Groupe B Groupe C Groupe D Groupe E Groupe F

(Toulon) (Sète) (Marseille) (Marseille) (Sète)

 

6 dragueurs 6 dragueurs 6 dragueurs 1 dragueur 5 dragueurs 5 patrouilleurs

8 chalands

 

MAA.627 MAA.610 MAA.625 MAA.615

(5) (5) (6) (5)

 

MAA.682

(8)

 

Mfa A.819

(11)

A la suite des événements de Normandie et de l’avance des Alliés vers la Loire, le 27 juillet, le haut commandement allemand ordonna la destruction des petits ports de la côte sud et annonça son intention de détruire Marseille et Toulon. Il donnait le prochain débarquement en Ligurie plutôt qu’en Provence à cinq contre quatre. L’intensification des attaques sur les radars et les batteries, l’entrée en Méditerranée de nouveaux porte-avions ne lui échappèrent pas. L’OKW commença à étudier une ligne de retraite de toutes les forces allemandes sur la Somme, la Marne et les Vosges.

 

En fait, les Allemands étaient divisés. Le 7 août, von Kluge estimait qu’un débarquement dans le Sud était moins vraisemblable. L’arrivée de la 2e DB en Normandie indiquait que les forces françaises d’Afrique y seraient transférées. Le 27 juillet, Hitler ordonna l’envoi de la 9e Panzerdivision du Sud vers la Normandie. Le 3 août, la 11e Panzerdivision dans la région d’Arles fut mise à la disposition de la 19e Armée chargée de la défense de la côte Sud.

 

Le 11 août, les Allemands apprirent le départ des convois alliés d’Afrique et l’Abwehr donna le débarquement pour le 15 à l’est de Marseille. L’amiral Wever succomba à une crise cardiaque en comprenant que son plan était découvert ! (son remplaçant, l’amiral Scheurlen venant de la mer du Nord, n’arriva que le 18 août. Le 1er septembre, il y retournait !). Le 12, la Luftwaffe signala la concentration des navires en Corse. Le 13, les Allemands ordonnèrent l’état d’alerte n° 2. Le 14, au soir, deux gros convois étaient repérés au large d’Ajaccio Cap Nord. Dans la soirée, la Kriegsmarine ordonna d’établir une ligne de patrouille sur toute la côte, de Saint-Raphaël à Sète. Deux groupes de deux bâtiments hétéroclites furent envoyés vers Camarat et à l’ouest de Marseille. Mais aucun avion de combat n’était disponible. Le KG 26, équipé d’avions torpilleurs, avait été expédié dans le Nord et seuls quelques hydravions de SG 126 restaient dans le Sud.

 

 

Conclusion

 

Le débarquement allié sur les côtes de Provence fut un succès complet. L’organisation avait bénéficié de l’expérience des débarquements antérieurs et la coopération entre les forces avait été exemplaire. Les forces alliées disposaient d’une supériorité considérable alors que les forces allemandes étaient très faibles. Les champs de mines étaient classiques et posés hors de la zone choisie pour le débarquement. Aucune mine sophistiquée n’avait été employée, à la différence de la Normandie. L’amiral allemand était décédé quatre jours avant l’opération et son remplaçant n’arriva qu’après le débarquement. L’aviation allemande avait été inexistante et Hitler avait ordonné l’évacuation du sud de la France dès le 16 août.

 

L’action des forces françaises, tout à fait significative, avait pu se réaliser grâce au concours des Etats-Unis qui les avaient équipées, transportées, soutenues. La totalité des forces navales françaises avait été engagée.

 

En définitive, la surprise tactique avait joué comme en Normandie. Toulon et Marseille avaient été libérées avec un mois d’avance. Les ports pouvaient désormais servir au ravitaillement du front nord-est. La menace allemande (aviation, U.Boote) était éliminée de la Méditerranée occidentale.

 

 

Claude HUAN

Capitaine de vaisseau

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin