LES OPERATIONS NAVALES DU

DEBARQUEMENT DE PROVENCE

 

 

Le 9 août 1944, à 9 heures 30, un message du vice-amiral Hewitt, commandant la Western Naval Task Force, ordonnait aux forces placées sous ses ordres la mise en application du plan Dragoon et leur annonçait que le jour J du débarquement de Provence serait le 15 août, l’heure H : 8 heures.

 

Ainsi s’achevaient huit mois de controverses stratégiques entre Anglais et Américains sur l’opportunité d’un débarquement dans le sud de la France par opposition à la poursuite de l’offensive en Italie. Ainsi s’achevaient sept mois de travaux minutieux de planification pour les états-majors des marines et des armées alliées en Méditerranée. Ainsi démarrait l’opération amphibie à grande échelle de la Seconde Guerre mondiale que, sur le plan technique,l’on pourra qualifier de parcours sans faute.

 

Le travail de préparation de l’opération Anvil, rebaptisée Dragoon le 1er août à la demande de Churchill 1avait commencé au tout début janvier sous la responsabilité de l’amiral Hewitt, commandant la 8e Flotte américaine. Le commandant en chef des forces navales alliées en Méditerranée, l’amiral Sir John Cunningham, l’avait nommé à la tête de la Western Naval Task Force le 28 décembre et l’avait désigné pour préparer le plan détaillé et l’exécution de la partie navale de l’opération.

 

Approuvée dans son principe lors de la conférence de Téhéran, Anvil devait " en liaison avec l’invasion du nord de la France, établir une tête de pont en Méditerranée pour une exploitation ultérieure en direction de Lyon et de Vichy ". Parallèlement, les chefs d’état-major alliés étaient tombés d’accord sur l’estimation des moyens nécessaires : l’assaut devrait être conduit avec un minimum de deux divisions. Quant aux forces navales en Méditerranée, elles devraient bénéficier d’un important renforcement, initialement évalué à douze porte-avions d’escorte, six croiseurs antiaériens, trois transports d’assaut, vingt-six LST et un certain nombre de chalands.

 

Ces conclusions ayant été soumises à l’approbation du Président et du Premier ministre, ordre était donné au commandant suprême en Méditerranée de préparer, dans les meilleurs délais, les grandes lignes du plan d’une opération à exécuter en mai 1944.

 

Les moyens ayant été fixés, c’est sur ces bases que l’état-major de l’amiral Hewitt se met au travail, à l’Ecole normale de Bouzareah près d’Alger, après avoir été renforcé par des représentants des forces aériennes alliées en Méditerranée et de la VIIe Armée. Le général Patch en prendra le commandement et sera désigné comme commandant des forces terrestres en mars 1944 2

 

C’est en février 1944 que la marine française est avisée de la décision, prise quelques mois plus tôt, de débarquer en Provence. Son chef d’état-major général, l’amiral Lemonnier, détache le capitaine de vaisseau Le Hâgre, comme " expert de la côte " au sein de la mission militaire française de liaison. Très vite, et grâce aux bonnes relations qui prévalent entre les deux amiraux, le commandant Le Hâgre sera affecté comme officier de liaison de la Marine auprès du vice-amiral Hewitt. Il sera attaché à la section " plans " de son état-major. Il aura, après l’honneur d’avoir participé à la préparation, la joie de l’exécuter à bord du Catoctin comme chef d’état-major de l’amiral Lemonnier, commandant les forces terrestres et aéronavales françaises et adjoint à l’amiral Hewitt pour l’emploi de celles-ci.

 

Ultérieurement, il sera rejoint à l’état-major de l’amiral Hewitt par une équipe de cinq officiers chargés chacun d’un secteur particulier : remise en état des ports de Marseille et de Toulon, préparation des tirs de soutien, renseignements, transmissions. Dans la préparation du débarquement, et même si les Américains possèdent déjà des masses d’informations et de renseignements minutieusement fichés et classés, l’avis de ces conseillers français va être d’une importance capitale, en particulier en ce qui concerne le choix des plages. C’est là en effet le premier problème que devront résoudre les planificateurs.

 

Au départ, c’est la côte du Languedoc qui retient l’attention, avec un littoral qui semble parfaitement convenir aux engins de débarquement. Mais Sète, seul port digne de ce nom, a une capacité journalière qui ne dépasse pas 7.000 à 8.000 tonnes. Les accès sont faciles à obstruer et sont interdits aux liberty ships lourdement chargés. De plus, les fonds peu profonds sont très favorables au mouillage de mines et la progression vers le nord ne serait guère facile.

 

Les études s’orientent donc très vite sur la Provence, en dépit de son littoral élevé et découpé. Elle possède deux grands ports, Toulon et Marseille 3Mais, indépendamment de la valeur sentimentale de Toulon, c’est Marseille qui constitue l’atout majeur de la région : ses installations doivent suffire aux besoins des opérations ultérieures et il ne semble pas que des destructions, même importantes, puissent entraîner une réduction majeure et prolongée de ses capacités.

D’autres raisons militent en faveur d’un débarquement à l’est du Rhône, indépendamment des facilités de progression en direction du nord par la vallée du Rhône et les cols des Alpes : la Provence est à portée de l’aviation tactique basée en Corse, transformée par ailleurs en place d’armes et en base logistique.

Dans ce cadre, le delta du Rhône est écarté car il présente de multiples inconvénients. Est écarté également un projet du général de Lattre - l’Armée française B est, depuis avril, associée à la préparation - projet visant à débarquer de part et d’autre de Toulon car il aurait conduit à une dispersion des forces de couverture aériennes et navales et exigé des moyens amphibies plus importants que ceux prévus. Quant à une attaque de vive force dans la région Toulon - Marseille, elle est également exclue : c’est, de loin, la zone la mieux défendue de tout le littoral de Provence.

La région de Hyères retient un moment l’attention : située à 30 kilomètres de Toulon, elle offre, d’un point de vue Marine, des plages excellentes et une rade abritée. Mais de puissantes batteries côtières commandent les passes, au demeurant faciles à miner.

C’est donc la zone de 70 kilomètres, comprise entre Cavalaire et Agay, qui sera choisie. Les conditions climatiques et hydrographiques y sont favorables. Les fonds tombent très rapidement, ce qui diminue les risques de minage et permettra aux bâtiments d’appui naval d’approcher très près de terre, alors que les défenses allemandes y manquent de densité et de profondeur ; elle offre, aux flancs des Maures et de l’Estérel, des échancrures accessibles aux engins de débarquement : baie de Cavalaire, de Pampelonne, golfe de Saint-Tropez, baie de Bougnon, golfe de Fréjus. Elle possède trois petits ports : Saint-Tropez, Sainte-Maxime et Saint-Raphaël qui compléteront les plages, dans l’attente de la prise de Toulon et de Marseille. Enfin, au regard des opérations à terre, la vallée de l’Argens et la grande route Saint-Raphaël-Aix constituent des voies de pénétration favorables vers Toulon - Marseille et la vallée du Rhône.

En définitive, ce sont des considérations maritimes et la qualité des conditions naturelles qui ont commandé le choix de la zone d’assaut, plus que l’importance du dispositif adverse, du reste assez bien connu.

En effet, les défenses côtières allemandes sont nettement plus faibles qu’en Normandie. Si Marseille et Toulon constituent deux môles redoutables, disposant chacun d’environ deux cents pièces de gros et moyen calibre, le reste de la côte est plus faiblement défendu, encore que, entre Cavalaire et Agay, l’on compte 150 canons de 75 mm et au-dessus. Mais la plupart des pièces sont à ciel ouvert et la construction des blockhaus, commencée tardivement, est loin d’être achevée. Après le 6 juin, cependant, les obstructions littorales et les " asperges de Rommel " se mettent à fleurir.

Deux batteries de côtes, construites avant-guerre par la Marine française, ont joué un rôle important dans le choix des plages : la batterie de 340 du cap Cépet, dans la presqu’île de Saint-Mandrier, qui commandait 80 kilomètres de côtes, de La Ciotat au Lavandou4et la batterie de 138 du Titan, à l’extrémité orientale de l’île du Levant, qui battait la plage de Cavalaire, une des meilleures de la zone.

A la mer, la Kriegsmarine ne dispose que de peu de moyens : une demi-douzaine de sous-marins disponibles à Toulon, un torpilleur, sept corvettes, quelques escorteurs, une quinzaine de dragueurs, une trentaine de MAS italiennes. L’opposition navale proprement dite devrait dépasser le niveau des mouillages de mines et se limiter à des attaques prononcées contre les convois par les sous-marins disponibles, des nageurs de combat ou des vedettes rapides.

A la fin avril 1944, un " plan naval schématique " soumet au commandement suprême allié les grandes lignes de la partie maritime de l’opération. La mission de la Western Naval Task Force consiste à " établir solidement la force de débarquement sur le littoral méditerranéen français en des dispositions favorables à la prise de Toulon, Marseille, Lyon et Vichy et à approvisionner les forces aussi longtemps que durera le ravitaillement sur les plages ".

En termes de tâches, il incombera aux forces navales alliées : 

- d’assurer l’escorte et le contrôle des convois d’assaut et de renforcement ;

- d’effectuer le dragage des zones de mise à l’eau où stationneront les transports et le nettoyage des chenaux d’accès aux plages ;

- d’assurer la mise à terre et l’appui-feu des troupes débarquées.

Placées sous le commandement du général Patch, ces forces, qui constituent la VIIe Armée, comportent : 

- le 6e Corps américain du général Truscott, avec trois divisions (3e, 36e, 45e DIUS), qui constituera l’échelon d’assaut ;

- l’Armée B du général de Lattre, dont trois divisions débarqueront en deuxième échelon ;

- la 1re special service force américaine, commandos français et le groupe naval d’assaut ;

- la Task Force aéroportée du général Frederick 

Le plan terrestre du général Patch comprend trois phases successives : 

- dans la nuit de J-1 à J, une opération préliminaire de couverture à l’ouest, menée par les commandos français et américains et une division aéroportée (forces Sitka et Romeo);

- un assaut principal lancé en trois points (Alpha, Camel et Delta), avec pour objectif la prise d’une tête de pont de 70 kilomètres de long sur 20 kilomètres de profondeur, délimitée par la " ligne bleue ";

- enfin la mise à terre, une fois les plages nettoyées, du premier échelon de l’armée française qui exploitera en direction de Toulon et de Marseille.

Le débarquement sera précédé d’une offensive de l’aviation tactique conduite de J-10 à J, heure H.

Le 2 juillet, les chefs d’états-majors combinés adressent au général Wilson, commandant en chef du théâtre méditerranéen, une directive lui confirmant de lancer Anvil au plus tard le 15 août.

Parallèlement, la Western Naval Task Force a été considérablement renforcée. Le succès du débarquement en Normandie a en effet libéré trois cuirassés américains, le Nevada, le Texas et l’Arkansas, ainsi que le HMS Ramillies, auxquels vient s’adjoindre la vieille Lorraine. Cuirassés anciens mais dont on pourra, sans scrupules, user les pièces d’artillerie principales pour lesquelles les munitions abondent. Les croiseurs lourds Augusta, Quincy et Tuscaloosa, ainsi que le Georges Leygues et le Montcalm, rallient la Western Naval Task Force après Overlord. Ils ont également rallié, en provenance de la Manche, de nombreux destroyers et surtout les bâtiments amphibies supplémentaires. On sait que leur nombre insuffisant en Méditerranée est une des causes de la non-simultanéité d’Overlord et de Dragoon. Neuf porte-avions d’escorte (sept britanniques, deux américains) sont également affectés et c’est un total de 881 bâtiments de combat et amphibies majeurs 5et de 1370 barges et engins qui participeront à l’assaut.

En liaison avec le plan terrestre, le vice-amiral Hewitt a articulé cette armada en six groupements auxquels, le 24 juillet, il fixe les missions dans l’ordre d’opération détaillé : 

- la force de contrôle (TF 80) qu’il conserve à ses ordres directs et qui comprend les groupes de commandement et de liaison, de diversion et la force d’escorte et de contrôle des convois (CV Clay, USN) qui représente pas moins de douze flottilles de destroyers et d’escorteurs. Parmi elles, seize bâtiments d’escorte français qui seront affectés au convoi des deux premières divisions françaises.

- les trois forces d’attaque des plages : 

La force Alpha (TF 84), CA Lowry 6 (USN) chargée de mettre à terre, le jour J, la 3e DIUS sur les plages de la zone Cavalaire-Pampelonne et, à J+1, le premier échelon de l’Armée B dont le 1er Régiment de fusiliers marins. Le croiseur français la Gloire lui est affecté.

La force Delta (TF 85), CA Rodgers 7 (USN), assurera la même mission au profit de la 45e DIUS dans la zone Saint-Tropez - Bougnon. Elle doit également mettre à terre, à J+1, un échelon de l’Armée B dont le PC d’armée. Elle comprend les bâtiments français suivants : Montcalm, Georges Leygues, Terrible, Malin, Fantasque.

La force Camel (TF 87), CA Moon puis CA Lewis 8 (USN), assurera le jour J la mise à terre de la 36e DIUS et du 1er Combat-command de la 1re Division blindée dans le secteur Saint-Raphaël - Antheor et ensuite celle du 2Combat-command de la même division. Les bâtiments français suivants lui sont affectés : Emile Bertin, Duguay-Trouin. Ces trois forces comportent chacune un groupe de dragage, un de transports d’assaut et un groupe d’appui d’artillerie.

La Sitka force (TF 86), CA Davidson (USN), qui couvrira la mise à terre des commandos américains à Port-Cros et à l’île du Levant et des commandos français aux environs du cap Nègre. Elle constituera ensuite une réserve d’artillerie navale, son chef assurant le commandement supérieur de l’appui naval. Bâtiment français : Lorraine.

- enfin, le Carrier Group (contre-amiral Toubridge, RN) fournira l’observation d’artillerie navale et ses appareils effectueront des raids tactiques en profondeur, en complément de l’aviation basée en Corse.

Au total les bâtiments mettront en oeuvre : 

- 48 pièces d’un calibre supérieur à 300 mm ;

- 419 pièces d’un calibre compris entre 120 et 300 mm ;

- 84 pièces d’artillerie secondaire, du 75 au 100 mm ;

- 200 appareils de l’aviation embarquée.

A l’intérieur de ces catégories, la puissance de feu des bâtiments français oscille entre 16 et 25 %.

La région Naples - Salerne constituera la zone principale de formation des convois d’assaut. Tarente et Brindisi seront les ports d’embarquement des divisions françaises et à Oran s’embarqueront les deux Combat-command de la 1ère Division blindée. Quant aux commandos, ils partiront de Corse. Les bâtiments de guerre rallieront, entre le 1er et le 10 août, leurs bases de départ : 

- Malte pour les porte-avions et la force d’appui Alpha;

- Palerme pour la force d’appui Camel;

- Tarente pour la force d’appui Delta;

Les itinéraires qui rassembleront les convois devront répondre à différentes contraintes : l’accès aux zones de débarquement doit avoir lieu de nuit, les itinéraires doivent bénéficier du maximum de couverture aérienne. Enfin, en cas de repérage par l’adversaire, les routes suivies doivent laisser celui-ci dans l’incertitude sur la zone précise du débarquement (figure 1).

Enfin, la décision tardive de déclencher Anvil-Dragoon aura au moins permis aux exécutants d’en " fignoler " la préparation. Entre le 31 juillet et le 6 août, de nombreuses répétitions, sur un littoral comparable à celui de la Provence, seront effectuées pour chacune des composantes avec les chalands et les bâtiments prévus pour l’assaut. Ainsi les troupes qui devaient être débarquées par la Western Naval Task Force sont-elles entraînées par cette force. Les liens de confiance tissés à cette occasion ont certainement joué un grand rôle dans le succès de cette entreprise. Confiance d’autant plus souhaitable qu’en vertu de la doctrine amphibie alliée, l’amiral exerce le commandement en chef de toutes les forces engagées dans l’assaut, y compris de l’armée, jusqu’à ce que la situation à terre soit stabilisée, c’est-à-dire lorsqu’il n’y a plus de risque de rembarquement. Le général prend à son tour le commandement des troupes à terre lorsqu’il a les moyens de l’exercer efficacement.

Si le débarquement principal (figure 2) était prévu pour le 15 août à 8 heures, des opérations préliminaires devaient intervenir au cours de la nuit, précédant de quelques heures la préparation aérienne et navale.

Depuis le 1er août, l’aviation avait entrepris de désorganiser les communications ennemies et d’engager la zone d’opération. Pour tromper l’adversaire, les raids de bombardements concernaient une zone profonde s’étendant du nord de l’Italie jusqu’à Sète. Pour renforcer cette incertitude du côté de la mer, l’amiral Hewitt avait décidé d’exécuter deux opérations de diversion à l’est et à l’ouest de la zone d’assaut dans la nuit précédant le débarquement.

C’est ainsi que, concurremment avec le largage près de La Ciotat de trois cents mannequins parachutistes munis de charges explosives, une division du groupe des opérations spéciales, composée du destroyer Endicott, de huit vedettes lance-torpilles et d’une douzaine de vedettes de sauvetage remorquant des ballons, se mettait en portée radar de la baie de La Ciotat pour donner l’impression qu’un important débarquement se préparait. Les Allemands réagirent par le feu, mais il ne semble pas qu’ils aient été dupes de la supercherie.

A l’autre extrémité de la zone d’assaut, une autre division, commandée par le capitaine de corvette (USNR) Douglas Fairbanks Junior en personne, et composée de deux canonnières britanniques, d’un bâtiment de conduite de la chasse et de quatre vedettes lance-torpilles, longeait la côte entre Cannes et Nice, en direction de Gênes, simulant une importante Task Force.

Elle avait débarqué au préalable le groupe naval d’assaut français (CF Sériot) à la pointe de l’Esquillon vers 1 heure 40. Les canonnières, pour faire volume, tiraient quelques projectiles sur la côte entre 4 heures 20 et 5 heures 10 tandis que le conducteur de la flottille faisait suffisamment de bruit sur les ondes pour simuler une Task Force complète.

On sait les mécomptes qui furent ceux du groupe naval d’assaut chargé de couper les communications Cannes - Saint-Raphaël. Débarqué sans difficulté par le groupe de diversion Est, il tomba, à mi-chemin de la côte et de la route, sur un champ de mines non repéré et perdit en quelques instants 26 hommes sur 67. Les Allemands, alertés, intervinrent et firent prisonniers les survivants, qui furent en majorité libérés, le lendemain, par les Américains et les FFI.

Les choses se passèrent heureusement à l’ouest. Arrivés vers 22 heures à dix nautiques dans le sud-est de l’île du Levant, les bâtiments de la force Sitka gagnèrent sans difficulté les zones de mise à l’eau. Ces mouvements passèrent inaperçus des Allemands dont les radars étaient brouillés par les contre-mesures. Il n’était pas prévu d’opération de dragage ni d’appui-feu préalable. Les embarcations de Sitka Able (Port-Cros) et Baker (île du Levant) n’eurent aucune peine à trouver les points de débarquement.

A 4 heures 40, le destroyer américain Somers détectait deux échos ennemis. Il s’agissait des corvettes allemandes SG 21 et UJ 6081 venant de Marseille. Pris à partie par le Somers à 5 heures 20, le SG 21 explosait et l’UJ 6081, portant plus de 40 impacts, était abandonnée par son équipage.

Si la progression des commandos américains se fit sans difficulté à l’île du Levant (pour découvrir la batterie de canons factices du Titan), où toute résistance cessait à 22 heures 30, l’occupation de Port-Cros, où les commandos étaient guidés par l’enseigne de vaisseau Lasserre, se révéla plus difficile. L’île ne se rendit que le 17 août. La réduction du dernier bastion avait nécessité 281 coups de 203 du croiseur Augusta, 692 coups de 127 du destroyer Somers et, pour finir 12 coups de 381 du vieux cuirassé Ramillies appelé à la rescousse depuis le secteur Alpha.

Quant aux commandos français, bien qu’ayant été victimes d’erreurs de navigation pour leur mise à terre, ils avaient atteint tous leurs objectifs et repoussé une violente contre-attaque avec l’aide des croiseurs Augusta, HMS Dido et Ajax.

Le 14 août, vers 22 heures, les forces d’assaut étaient en vue des côtes de France. La ponctualité des convois avait été absolument remarquable. Ayant pris passage à bord du HMS Kimberley, en station au nord de la Corse aux points de dislocation d’où les convois cinglaient vers leurs destinations finales, l’amiral Cunningham, commandant en chef des forces navales alliées en Méditerranée, pouvait envoyer à l’amiral Hewitt le message suivant : " Tous les convois sont passés au moment prévu. Une opération  si bien organisée ne peut qu’être couronnée de succès ".

Quelques heures avant le débarquement principal, la situation se présentait déjà sous un jour favorable. 10.000 soldats alliés se trouvaient à terre, encadrant la zone d’assaut. Les éléments de la force Sitka couvraient le flanc gauche, les parachutistes, le nord 9Grâce aux opérations de diversion, le commandement allemand était dans l’incertitude : l’alerte donnée tardivement, aucun renfort ne fut dirigé vers les zones menacées.

Les conditions météorologiques restaient dans l’ensemble très favorables mais, à partir de minuit, une couche de nuages bas se formait au-dessus du littoral. Si elle persistait, cette couche brumeuse rendrait difficile l’identification des plages et malaisée l’observation aérienne. Mais la présence d’officiers de marine français de liaison auprès de chaque force devait permettre, en l’absence de vue directe des plages, d’identifier les objectifs à partir des sommets qui, à l’aube, restaient dégagés.

Le 15 août, le scénario fut à peu près le même dans les zones Alpha, Camel et Delta (fig. 2). A 1 heure, les bâtiments jalons se mirent en place. A partir de 3 heures, les bâtiments se placèrent à dix nautiques de la côte. De 4 heures 30 à 6 heures 30, les dragueurs (entre 22 et 28 par force d’attaque) dégagèrent les zones réservées aux bâtiments de transport et les chenaux d’accès aux plages, se rapprochant sous le feu jusqu’à 1000 mètres de la côte. Aucune mine ne fut trouvée.

A 5 heures, commençait la préparation aérienne et, à partir de 7 heures, les canons de la flotte se joignaient à l’action de l’aviation. Les groupes d’appui naval déversaient 16.000 obus d’un calibre égal ou supérieur à 127 mm sur les objectifs désignés à l’avance et, quelques minutes avant 8 heures, les chalands lance-roquettes lançaient leurs salves sur les plages pour détruire les réseaux de barbelés et les champs de mines qui auraient pu échapper au bombardement naval et aérien.

Durant ce temps, les transports avaient mis à l’eau leurs chalands et, à 8 heures, avec un synchronisme presque parfait, les troupes prenaient pied sur leurs plages respectives. A chacune des forces d’assaut était affectée une équipe de trois officiers et trois officiers-mariniers français pour guider les Américains sur les plages et leur servir ensuite d’agents de liaison.

Sur les plages Alpha (Cavalaire et Pampelonne) les choses se passèrent sans difficulté majeure, hormis pour deux LCI qui sautèrent sur des mines terrestres au moment du beaching. Après l’assaut, l’appui de l’artillerie navale affectée à la force ne fut que peu sollicité et, à 10 heures 40, le PC de la 3Division était à terre.

Dans le secteur Delta (La Nartelle), l’appui naval précédant l’heure H avait été particulièrement important en raison de la puissance de la défense côtière : 6.000 roquettes avaient été lancées sur les obstructions de plage. L’opposition se limita à quelques tirs d’armes automatiques et de mortiers. Dès 11 heures, le PC de la 45e Division était à terre et, en raison du fort gradient des plages, les LST purent décharger directement sur les plages jaune et bleue. Au long de la journée, le groupe de soutien d’artillerie fut fréquemment sollicité, notamment le croiseur américain Philadelphia, qui tira 610 coups, et les croiseurs français Georges Leygues et Montcalm.

L’amiral Hewitt, à bord du Catoctin, sur lequel avaient pris passage Monsieur Forrestal, secrétaire à la Marine, le général Patch, commandant la 7e Armée, le général Truscott, commandant les divisions d’assaut, le général Saville, commandant la 12e TAF, et l’amiral Lemonnier, venait stopper à quatre milles à l’ouest des Sardinaux.

Dans le secteur Camel, seules les plages bleue (calanque d’Anthéor) et verte (Dramont) devaient être conquises à l’heure H. Hormis la perte de deux LCVP coulés par des tirs de mitrailleuses, le débarquement s’y effectua avec la même facilité que dans les autres secteurs.

En revanche, l’assaut de la plage rouge (golfe de Fréjus) - la plus importante par ses capacités - avait été reporté, en raison des défenses (mines et batteries côtières), au début de l’après-midi (14 heures), afin d’avoir le temps d’y rassembler des chalands lance-roquettes supplémentaires devenus disponibles dans d’autres secteurs. A 11 heures, commencèrent les opérations de dragage, mais les dragueurs durent se retirer, (couverts par le feu des destroyers) devant la violence du tir de la défense allemande et les chalands se heurtèrent à des obstructions importantes.

L’amiral Lewis décida alors de reprendre et d’intensifier la préparation aéronavale. De 12 heures 20 à 13 heures, les B24 pilonnèrent les positions allemandes de la plage. Le groupe d’appui naval, composé des croiseurs américains Tuscaloosa et Brooklyn, HMS Argonaut et des croiseurs français Emile Bertin et Duguay-Trouin, reprit le tir à 13 heures 30. En même temps, douze drone bats 10étaient lancés, avec un succès mitigé, vers la plage.

A 14 heures, l’amiral Lewis décida de retarder l’assaut à 14 heures 30, puis devant les résultats incertains de la préparation aérienne et navale, il ordonna de renoncer au débarquement sur la plage rouge et de diriger les vagues d’assaut vers la plage verte à l’ouest du Dramont où, à 15 heures 40, le 142e RCT au complet était à terre. La plage rouge serait prise à revers, dans la nuit.

Décidé par l’amiral Lewis sans qu’il ait pu consulter le général commandant la 36e DIUS, ce changement de portage reçut l’approbation de tous et notamment de ce dernier, exprimée par le message suivant : 

" J’ai apprécié la rapidité avec laquelle vous avez changé les plans parce que l’opposition ennemie n’a pu être brisée. J’ai l’intention de prendre à revers la plage rouge la nuit prochaine ... L’opposition ennemie est sérieuse, mais non insurmontable ".

Seul le général Truscott manifesta sa mauvaise humeur de n’avoir pas été consulté.

Ce contretemps eut cependant pour conséquence de retarder la mise à terre à Saint-Raphaël du 1er Combat-command de la 1re Division blindée, initialement prévue pour le 15 à midi. Il ne fut mis à terre que dans la nuit du 15 au 16 août, dans les environs de Sainte-Maxime. Il était cependant en mesure de participer, le 16 au matin, à l’avance du 6e Corps américain.

A la fin de la journée du 16, à 24 heures, le général Patch prenait le commandement des troupes à terre.

Ainsi s’achevait la période critique de l’opération Dragoon. Cette opération se soldait par un succès rapide et relativement peu coûteux. Au total les pertes navales alliées se montaient à un LST, coulé le 15 au soir par des bombes planantes qui avaient bien failli atteindre le Duguay-Trouin, quatre LCVP détruits et une vingtaine de bâtiments amphibies endommagés.

Le rôle des forces navales françaises avait été important et elles s’étaient fait remarquer par la précision de leur artillerie. Pendant les deux premiers jours du débarquement, les bâtiments français d’appui naval tirèrent : 

Nom du bâtiment

appartenance

nombre de coups

Gloire

(force Alpha)

236 coups

Georges Leygues

(force Delta)

271 coups

Montcalm

(force Delta)

241 coups

Emile Bertin

(force Camel)

530 coups

Duguay-Trouin

(force Camel)

98 coups

Malin

(force Delta)

160 coups

Terrible

(force Delta)

80 coups

Fantasque

(force Delta)

230 coups

Le 17 août au matin, la " ligne bleue " était partout atteinte et dépassée. Pour les forces navales, la première partie de leur mission était terminée. Il leur restait maintenant à participer à la libération du reste du littoral méditerranéen, avec pour la Marine française un objectif majeur : Toulon.

A partir du 16 août au soir, le vice-amiral Hewitt réorganise la WNTF. Il rend à l’amiral Cunningham les bâtiments britanniques, sauf les porte-avions qu’il conservera jusqu’à ce que le terrain conquis comporte suffisamment d’aérodromes.

Il regroupe les divisions de dragueurs et leur fait entreprendre le nettoyage du large du littoral et des passages entre les îles.

Il regroupe les bâtiments restant en opération en trois forces, chacune sous commandement américain : 

- Force A : deux croiseurs et quatre destroyers américains plus l’Emile Bertin, le Duguay-Trouin, le Fantasque et le Terrible ;

- Force B : quatre croiseurs et trois destroyers américains ; 

- Force C : deux croiseurs et six destroyers américains, plus la 4e DC (Montcalm, Georges Leygues, Gloire), la Lorraine et le Malin.

Engagées avec beaucoup de souplesse, ces forces vont apporter l’appui de leur artillerie aux opérations des troupes terrestres menées sur les flancs est et ouest de la tête de pont.

A l’est, la force A est fréquemment sollicitée pour soutenir l’avance de la 1re Division aéroportée vers la frontière italienne. Elle fera face avec succès aux attaques allemandes, de torpilles humaines et d’embarcations d’assaut, en provenance du golfe de Gênes. Malgré un bombardement de la base de Vintimille par la Lorraine, ces attaques dureront jusqu’à la fin de la guerre.

Sur le flanc occidental, il s’agit essentiellement, pour la Marine française, de soutenir, d’est en ouest, la progression du 2Corps français.

Du 20 au 28 août, les tirs d’appui sont quotidiens, plus particulièrement sur les batteries de Hyères, de Cépet, de Saint-Mandrier, qui rendent difficile la progression vers Toulon. Dans cette période, les seuls bâtiments français tirent, sans incident, 7 500 coups de canon. Ils sont souvent pris à partie par les batteries côtières et parfois encadrés de près. Le Georges Leygues reçoit un projectile de 150 de la batterie de Saint-Elme et le Fantasque un de 88.

L’opposition navale ne pose pratiquement plus de problème sur le flanc occidental. Les sous-marins de la 29Flottille de U-Boote se sont sabordés. Seul le U.230, ayant appareillé le 17 août avec un équipage improvisé, manque le 20 août d’enregistrer un succès en lançant une gerbe de quatre torpilles sur l’Augusta. Mais le croiseur américain, encadré au même moment par une batterie côtière, effectue une abattée brutale pour dérégler les tirs adverses, privant ainsi l’U-230 d’une victoire probable.

La neutralisation de la batterie du cap Cépet, réduite pourtant à une seule pièce en état, est de beaucoup la plus difficile : commencé le 19 août par trois croiseurs américains, le pilonnage naval et aérien pour la réduire durera huit jours.

Le 26 août, pendant un tir massif des croiseurs et de la Lorraine, Big Willie tire pour la dernière fois et un projectile tombe à ranger la Lorraine. Le 27, on procède à un nouveau tir d’ensemble : le Ramillies, le Sirius, la Gloire, le Duguay-Trouin, le Fantasque réunissent leurs feux.

Enfin le 28, la garnison de l’amiral Ruhfus se décide à capituler. Du 19 au 27 août, la presqu’île de Saint-Mandrier aura reçu 8.698 projectiles de tous calibres.

Les récits de l’opération Dragoon ne mentionnent que rarement l’action de la force de porte-avions.

Arrivée le 15 à l’aube dans sa zone d’opérations (30 nautiques au sud des plages), la Task Force 88 a mis en l’air son premier appareil à 6 heures 10. Les conditions météo n’étant guère favorables pour l’observation des bombardements, les 220 sorties de la première journée sont essentiellement consacrées à des missions de straffing et de couverture des plages, sans opposition aérienne et face à une DCA peu dense.

A partir du 18 août, les missions se déroulent au-dessus de la vallée du Rhône.

Le 19 août, 110 Seafire et Hellcat effectuent une reconnaissance armée en direction de Toulouse au cours de laquelle ils détruisent huit locomotives et une quantité de matériel roulant. Balayant la vallée du Rhône, les flottilles rattrapent les colonnes en retraite de l’armée allemande jusqu’à 250 kilomètres à l’intérieur des terres. En une journée, plus de 200 véhicules sont détruits entre Le Luc et Saint-Maximin. Le 26 août, les Hellcat américains attaquent des objectifs entre Lyon et Montélimar. Ils effectuent ainsi le raid probablement le plus profond à l’intérieur des terres exécuté par l’aviation embarquée pendant la Seconde Guerre mondiale.

La Task Force 88 est dissoute le 29 août, après la prise de Toulon et de Marseille : elle n’a perdu que seize appareils du fait de la DCA adverse. Vingt-sept se sont scratchés ou posés sur l’eau, à bout de carburant. Ses appareils avaient effectué plus de 2 000 sorties.

Le 28 août, avec la prise de Marseille et Toulon, le rôle de la Marine dans l’opération Dragoon est pratiquement terminé. Restait à draguer les accès, à dégager les obstructions.

Le 13 septembre à midi, l’amiral Lemonnier, ayant hissé sa marque sur le Georges Leygues, fait à la tête de l’escadre française manoeuvrant sous les ordres et en tenue impeccable, une rentrée triomphale dans la rade de Toulon libéré. Le 25 septembre, la dernière plage du débarquement est fermée : 324.000 hommes, 68.500 véhicules, 490.000 tonnes de ravitaillement y avaient débarqué.

La mission impartie aux forces navales était remplie. Le succès de Dragoon résultait d’une abondance de matériel, d’une minutieuse préparation commune et d’une faiblesse relative des défenses ennemies, ainsi que du repli accéléré des Allemands. Mais il résultait également de l’esprit de coopération sans réserve manifesté par les exécutants.

A tous les stades, la Marine française y avait pris une part plus qu’honorable et fait la preuve de sa compétence. Ses liens avec les marines alliées en sortaient renoués et renforcés.

 

Contre-amiral Jean KESSLER

Chef du Service historique de la Marine

Sources

 

Bibliographie

- La participation de la Marine aux débarquements de Normandie, Corse et Provence, SHM Vincennes, 1969, rééd. 1993.

- History of US Naval Operations in World War II., Vol. XI., Morrison.

- Invasion Europe, HMSO, rééd. 1994

 

Archives

- SHM Vincennes - TT 01 carton n° 2 :

. comptes rendus d’opérations des bâtiments

. comptes rendus du contre-amiral Lemonnier

- GG2 209 dossier n° 3.

 

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Notes:

1 Churchill considérait qu’il avait été contraint (dragooned) de donner son aval à cette opération qui ne correspondait pas à ses vues stratégiques.

2 Les états-majors des trois armées - WNTF, 7e Armée, XIIe TAC - travailleront désormais en parfaite coopération et ne se sépareront plus jusqu’à l’exécution. Leur transfert en Italie s’effectuera sur le même bâtiment de commandement, afin que le travail ne subisse aucune interruption.

3 La Marine parachutera, à partir du 13 juin, des équipes d’officiers chargés de missions de contre-sabotages et de renseignements dans les ports de Toulon, Marseille et Sète.

4 L’expérience devait montrer que sur les quatre pièces, deux, sabotées le 29 novembre 1942, n’avaient pu être remises en état et qu’une troisième avait été sabotée par un chef d’équipe de l’arsenal. Il n’en restait qu’une, que les Américains surnommèrent Big Willie.

5 Dont 5 navires de ligne, 25 croiseurs, 9 porte-avions, 87 destroyers, 64 escorteurs, 118 dragueurs, 19 transports d’assaut et 81 LST.

6 A commandé la force navale d’assaut à Anzion.

7 Son groupe amphibie, transféré en décembre 1944 dans le Pacifique, s’illustrera à Iwo Jima et Okinawa.

8 Le CA Moon a commandé l’assaut à Utah Beach. Surmené, il mettra fin à ses jours pendant la période d’entraînement. L’amiral Hewitt le remplacera par son propre chef d’état-major.

9 La réception sera dirigée par le capitaine de corvette Allain, chef des équipes de renseignements et de contre-sabotages, parachuté dans la nuit du 11 au 12 août. Durant la nuit du 12 au 13 août, sera parachuté l’enseigne de vaisseau Ayral, chargé de la liaison avec les FFI, en vue de la prise de Toulon. Il perdra la vie au cours de cette mission.

10 Engins automoteurs chargés d’explosifs et destinés à détruire les obstructions côtières.

 

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