L'ORGANISATION DE RESISTANCE DE L'ARMEE DANS LA DEUXIEME REGION

 

 

 

La libération de la France, c'est-à-dire " l’élimination " de l'occupant, s'est faite entre le 6 juin 1944 et le début de janvier 1945.

 

Les forces débarquées (alliées et françaises) en sont évidemment les principales actrices, mais il ne faut pas oublier les Forces françaises de l’intérieur en général, et spécialement celles du sud de la France.

 

Ces dernières, après des mois de préparation (création, recrutement, armement, instruction, etc.), ont été lancées " seules " pendant 70 jours - du 5 juin au 15 août 1944 - dans des missions peu, mal, ou pas du tout définies - probablement par souci du secret - que les exécutants ont traduit par : harceler les occupants là où le terrain était favorable, la population dispersée, les routes difficiles, le " modelé " géographique accidenté. Ces actions devaient, en attirant l'attention de l'occupant, soit préparer un débarquement, soit son exploitation, soit encore agir loin de tout débarquement.

 

Les actions de ces forces - irrégulières, selon les lois de la guerre - n'ont, évidemment, pas été déclenchées sur les côtes, beaucoup trop " occupées " par l'ennemi, ni d'ailleurs dans les villes - où qu'elles soient - pour éviter les " sévères " réactions de l'ennemi, comme à Tulle entre autres !

 

Je n'exposerai ici que l'histoire de l'ORA (Organisation de résistance de l'armée) de R2 que j'ai eu l'honneur et la satisfaction de créer, d'organiser et de commander, ne pouvant relater les actions des autres mouvements sans risque de me tromper. Je précise toutefois que, dans certains cas, des actions communes ont été organisées... et réussies.

Je voudrais bien préciser aussi que FFI et Résistance, contrairement à ce que l'on croit généralement, ne sont pas exactement synonymes.

 

La Résistance comprenait une grande diversité d'actions - plus ou moins indépendantes d'ailleurs - telles que : opposition au gouvernement, informations et journaux clandestins, recueils de renseignements sur l’ennemi, secours à certaines catégories de Français et protection ou recueil de celles-ci, aide aux aviateurs amis " descendus " sur le territoire national, résistance Fer (chemins de fer), propagande, sabotages, affichages, aide aux candidats désireux de passer en Afrique du nord, etc. Elle comprenait aussi, au moins dans le vocabulaire, les Forces françaises de l’intérieur (les FFI créées en janvier 1944) dont la mission et l'objectif étaient la lutte armée contre les forces allemandes d'occupation et dont les actions, préparées pendant des mois, devaient être déclenchées par des messages particuliers qui devaient être diffusés sur les ondes de la BBC de Londres.

 

Il est bon aussi de savoir que, commandées par le général Koenig, elles avaient été placées, pour emploi, par le général de Gaulle - comme les FFL - sous l'autorité du général Eisenhower, commandant la totalité des Forces alliées d'Europe.

 

Cette dernière chose est généralement peu connue, mais elle a été rappelée par le général de Gaulle le 26 juin 1944 devant l’Assemblée consultative d’Alger.

 

Nous entrons maintenant dans l'histoire de l'ORA de R2.

 

En 1942, j'étais instructeur à l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr, repliée à Aix-en-Provence, en même temps que l’Ecole de Saint-Maixent. La reprise de la lutte contre l'occupant y était " discrètement " enseignée !

 

Le débarquement en Afrique du Nord des troupes alliées eut comme conséquence la dissolution des Ecoles.

 

Avant leur départ, je prévins mes élèves de garder des contacts avec moi, pour que je puisse les rappeler quand j'aurais trouvé quelque chose de solide pour s'opposer à l'occupant.

 

Après quelques contacts infructueux, je reçus du colonel Zeller, rencontré à Marseille, la proposition de prendre la direction, dans le sud-est, d'un nouveau mouvement qui devait devenir plus tard 1'ORA. Il me donna le nom d'un certain nombre d'officiers qui devinrent les chefs des départements de la région.

 

Je rappelai mes élèves, saint-cyriens et maixentais, qui arrivèrent avec enthousiasme.

 

Les chefs départementaux commencèrent à organiser leur département. Mes liaisons avec eux furent assurées par les premiers élèves qui arrivèrent. Je restais évidemment en liaison avec le colonel Zeller qui m'envoyait des fonds et des instructions.

 

La période d'avril à septembre 1943 a été celle où l'organisation a vraiment pris corps.

 

Mon PC s'installa discrètement à Marseille, rue de Rome, avec des antennes à Toulon et à Nice.

 

Les premiers postes radio arrivèrent, avec leurs spécialistes, assurant les liaisons avec Londres et Alger : je reçus un code de chiffrement personnel et fus affublé d'un nom de code : " Perpendiculaire ".

 

Cela permit de demander et d'obtenir les premiers parachutages qui amenèrent d'abord des armes de poing, des grenades, des explosifs (gélinite, 808, plastic) et toutes sortes d'accessoires : détonateurs, mèches lentes, cordeaux détonants, fog-signals, crayons à retard, etc.

 

Plus tard, nous avons reçu des armes (fusils, carabines, fusils mitrailleurs, mitrailleuses, mortiers, engins antichars - PIAT et Bazooka) ainsi que des mines et des " pièges ".

 

Malgré nos précautions, nous avons eu quelques coups durs. D'abord à Aix-en-Provence, en septembre 1943 : quatre lieutenants ou sous-lieutenants furent arrêtés par la gestapo (deux s'évadèrent, deux furent déportés), de même que ma femme, relâchée quelques semaines plus tard pour servir " d’appât " destiné à me trouver ! Le second à Nice, en janvier 1944 : arrestation du chef départemental et de son adjoint (tous deux morts en déportation).

 

Du fait des précautions prises, ces arrestations n'ont pas eu de conséquences graves pour le mouvement, mais renouer les liens avec les Alpes-Maritimes a été difficile.

 

L'ordre remis, et les parachutages continuant, j'entrepris une étude du terrain et conclus que le nord-est de la région serait le plus favorable à notre mode d'action - en gros, les embuscades dans des zones peu peuplées.

 

Puis je vis arriver Rossi, d'abord en envoyé du COMAC (Comité d'action), puis nommé chef des FFI de R.2. (comprenant les MUR, les Francs tireurs partisans de France). Il me prit comme chef d’état-major (fin mars ?).

 

Quelques semaines plus tard, arriva un envoyé de Londres. Ce dernier m'apparut comme une sorte de " contrôleur " chargé de renseigner un échelon supérieur - situé quelque part hors de France ! - sur nos attitudes et nos projets.

 

C'est cet envoyé qui nous communiqua les messages qui devaient nous lancer dans l'action ouverte contre l'occupant (jusqu'à celle-ci, nos seules actions, en dehors du recrutement, de l'instruction et de l'entretien des moyens, se bornaient à des sabotages).

 

A ma demande, il me dit que tout ou partie de ces messages passeraient sur les ondes de la BBC : pour nous R.2., l'un (" Le gendarme dort d’un oeil "), passant le 1er ou le 15 du mois, donnerait l'alerte ; les quatre autres, indiquant la nature des opérations, passeraient dans la quinzaine suivant l'alerte. Parmi ces derniers se trouvait le fameux " Méfiez-vous du toréador " qui déclencherait la " guérilla généralisée ".

 

Toujours à ma demande, il me précisa que les messages ne seraient pas forcément liés à un débarquement.

 

Le message d'alerte passa le 1er juin 1944.

 

Les messages d'exécution suivirent le 5 juin.

 

Il y eut alors quelques malentendus, certains hésitant à entrer en action, sans liens avec un débarquement dans la région.

 

Pour l'ORA, d'origine et d'encadrement militaires, un ordre est un ordre et doit être exécuté.

 

Et, pour nous, commencèrent les 70 jours où les combattants de l'ombre " obéissants " furent seuls contre l'ennemi dans notre région.

 

Je vais essayer de montrer, par quelques exemples, ce qui fut fait et réussi, malgré quelques coups durs.

 

Je savais que la vallée de l'Ubaye n'était pas divisée et que les " Barcelonnais n'étaient, ni MUR, ni FTPF, ni ORA ". J'avais décidé d'y installer, au moins provisoirement, mon premier poste de commandement.

 

Je le rejoins, avec quelques uns de mes officiers de liaison, après avoir entendu, le 6 juin, le discours du général de Gaulle dans l'après midi où la phrase : "  Pour les fils de France, où qu'ils soient, quels qu'ils soient, le devoir simple et sacré est de combattre par tous les moyens dont ils disposent " me confirma dans la décision que j'avais prise.

 

Quand j'arrivai à Barcelonnette, le 7 juin, le combat avait commencé contre les petites garnisons allemandes du Sauze et de Jausiers ; il fallut trois jours de combats pour qu'elles se rendent, après avoir subi des pertes en tués et en blessés : les morts furent enterrés et les blessés soignés avec les nôtres.

 

Le 9 juin, un important détachement allemand venant de Gap fut repoussé au Pas-de-la-Tour (non loin du Lauzet).

 

Dans la nuit du 12 juin, un parachutage de neuf avions nous apporta d’importants moyens supplémentaires sur le terrain des Thuiles, à quelques kilomètres à l'ouest de Barcelonnette.

 

Mais venant de Guillestre - où R1 n'avait pas pu intervenir, ses préoccupations étant orientées sur le Vercors -, un gros détachement comprenant des blindés se dirigeait vers le col de Vars. Il était arrêté le 13 juin au soir au Pas-de-Grégoire. Le lendemain, malgré la destruction d'un blindé par un PIAT, un deuxième projectile en ayant atteint un second, il fallut lentement, avec des pertes, décrocher de nos postes et évacuer Barcelonnette.

 

Avant de me retirer avec mon PC, je convoquai l'officier allemand commandant le Sauze - blessé lui-même au bras - et lui dit que, ses blessés ayant été soignés, ses morts enterrés convenablement, je le rendais responsable sur l'honneur de nos trois blessés intransportables.

 

De même que la prise de prisonniers allemands par des " irréguliers ", à cette date, a probablement été la première, le sauvetage " d’irréguliers " blessés (dont deux sont encore aujourd’hui vivants) a été, à ma connaissance, une rareté.

 

En dehors de l'Ubaye - qui a donné le coup d'envoi -, d'autres combats ont eu lieu un peu partout. Certains, comme ceux de Sainte-Anne et de Jouques dans le Nord des Bouches-du-Rhône, ont coûté cher ; d'autres se sont terminés par des replis sur les hauteurs.

 

Mais si nous avions été secoués, nous n’avions pas disparu, et, très vite, les actions ont repris : essentiellement des embuscades sur les routes empruntées par les Allemands, spécialement sur la route Napoléon. Cela dura quelques semaines, puis les Allemands exaspérés déclenchèrent des opérations de nettoyage dans les hautes vallées, au nord de cette fameuse route. J'en citerai deux : une dans le haut Verdon, l'autre dans la haute vallée du Var.

 

1. Pour entrer dans la très haute vallée du Verdon, il y avait quatre ponts - cinq, si l'on compte celui qui permettait d'arriver par le col d'Allos. Trois des quatre premiers et le cinquième furent détruits.

 

Un excellent maquis (commandé par le lieutenant Bourdilleau aidé d'un sous-lieutenant de réserve) qui disposait d'un PIAT, d'un mortier, d'une mitrailleuse et de trois fusils mitrailleurs (sans compter les fusils, les grenades et quelques pistolets). Il disposait aussi de mines et de pièges !

 

La grosse majorité des armes furent placées à l'ouest du Var, dans un tournant au sud-ouest de Beauvezer ; la mitrailleuse fut installée à l'est du Verdon, prenant en enfilade la route de Thorame Haute.

 

Tout cela était protégé par des mines et des pièges transformant les abords de la rivière en zone dangereuse.

 

Le recueil éventuel de ce maquis était assuré, à quelques kilomètres au nord de Beauvezer, par une compagnie FTP dont 1e chef, le lieutenant (saint-cyrien) Hutinet, avait été tué quelques jours auparavant sur la route Napoléon.

 

Le 18 juillet, en fin de matinée, la postière de Thorame Haute annonça par téléphone au lieutenant Bourdilleau l'arrivée d'un gros détachement allemand convoyé par camions plus ou moins blindés. Le chef de ce détachement demanda partout si des " bandits " n'étaient pas dans la région !

 

Quelques temps après, le chef du maquis fut prévenu que le détachement reprenait sa marche.

 

Quelques minutes plus tard, le premier camion fut en vue, d'autres suivirent. Quand le premier fut à 50 mètres de l'embuscade, le feu se déclencha : le camion explosa, touché par le projectile du PIAT.

 

Les occupants des autres camions sautèrent de leurs engins, tombant sous les feux venant du nord et de l'est. Ceux qui passèrent dans les prairies sautèrent sur les mines et firent fonctionner les pièges.

 

Moins de trois minutes après le début de l'action, le chef du maquis ordonna le repli, qui se fit sans difficulté. Il n'avait eu aucune perte !

 

Les Allemands mirent plus de deux jours pour reprendre leur marche vers le nord. Selon un document trouvé dans les archives allemandes à Nice après la Libération, les pertes avaient été, en quelques minutes, de 58 hommes, dont le chef du détachement.

 

2. L’exemple suivant est pris dans les gorges du Daluis, dans la haute vallée du Var.

 

En même temps que l'opération dans le haut Verdon, une autre se déroulait dans cette vallée, où la route montant vers Guillaumes avait été interdite aux véhicules (le ravitaillement des habitants vivant au nord était assuré par Valberg, Beuil et le Cians, lui même défendu !).

 

Commencée le 18 juillet comme la précédente, elle s'est développée beaucoup moins vite. Le combat a duré plusieurs jours.

 

Le premier chef du maquis, le lieutenant Colonelli, fut blessé le deuxième jour. Evacué, il fut remplacé par le lieutenant de Boisfleury qui fut blessé à son tour. La relève fut assurée par le sous-lieutenant Latruffe qui dirigea le retrait, les Allemands s'étant eux-mêmes retirés pour chercher un autre passage.

 

Les trois officiers, sans le savoir, ont ainsi illustré quelques vers du chant des partisans :

 

" Ami, si tu tombes, un ami sort de l'ombre à ta place ".

 

Ces trois exemples ne sont évidemment qu'une toute petite partie de ce qui s'est passé du 5 juin au 15 août.

 

Mais, avant d'arriver au deuxième débarquement allié, je me permets de signaler le jugement de la gestapo de Marseille qui, dans son rapport du 11 août (66 jours après notre entrée en action, et quatre jours avant le 15 août), appelé rapport " Antoine " et énumérant les différents mouvements de la Résistance et des FFI, indiquait entre autres que : " L'ORA est la plus forte organisation militaire de la deuxième région ".

 

Il n'est peut-être pas inutile non plus de signaler que, du 6 juin au 31 juillet 1944, les forces françaises régulières ayant combattu l'occupant sur le sol français ne comprenaient que les hommes de Bourgoin et de Kieffer, et que, du 1er au 15 août, elles n'ont été renforcées que par la 2e DB du général Leclerc.

 

Mais nous arrivons au 15 août.

 

Le 14 août dans la soirée, au moment où passèrent de nouveaux messages de la BBC, j'étais à Valberg avec, entre autres, le commandant Gun, officier écossais, que j'avais accueilli à Seyne-les-Alpes après son parachutage le 3 août, et qui ne me quittait plus.

 

Il me dit  : " C'est pour cette nuit, il faut très vite prendre contact avec les parachutistes ".

 

Je passe sur les détails, mais le 16 août au matin, après que la garnison de Puget Théniers se fut rendue, nous avons trouvé au nord de Fréjus le général Frédérik, commandant la lre Air Borne Task Force (Force spéciale aéroportée).

 

Je le mis au courant de la situation et lui suggérai de pousser très vite vers le nord, où il trouverait des Allemands tous prêts à se rendre. Mais sa mission était de couvrir le front est.

 

Mais la 36e DUS s'aperçut très vite que le nord était " un peu creux " (Draguignan, où était le PC du 62e CA allemand, s’était rendu).

 

Informé, le général Patch prit la décision de tenter ce que lui avait suggéré le colonel Zeller à Naples : foncer vers le nord par l'est.

 

Cette force, la Task Force Butler, mise sur pied le 18 août, recueillit la garnison allemande de Digne le 19, celle de Gap le 20, Livron (au confluent de la Drôme et du Rhône) le 21, Grenoble et Barcelonnette le 23.

 

Et comme l'armée française recueillait la reddition de Toulon et de Marseille le 28, et que la garnison de Nice, isolée de ses chefs et attaquée de l'intérieur par les " maquisards locaux ", se repliait sur l'Italie, on peut dire que, le 28 août, il n'y avait plus dans R.2. que des Allemands morts, blessés ou prisonniers.

 

Je peux dire que, pour nous, si nos 70 jours seuls ont été durs, les 13 suivants ont été sans histoire, mais avec l'impression d'avoir été utiles.

La suite a été la transformation des maquis " irréguliers ", renforcés de nouveaux volontaires, en sept bataillons et un groupe d’artillerie " réguliers ".

 

Cet ensemble fut " rattaché " symboliquement à la 1re Armée après que je me suis présenté, quelque part dans le Jura, au général de Lattre de Tassigny.

 

 

Général (cr) Jacques LÉCUYER

Ancien chef de l’ORA dans la région R2

 

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin