SÉANCE DE CLÔTURE

Allocution de Monsieur François Léotard

Ministre d’Etat, ministre de la Défense

 

 

Mesdames et Messieurs, je voudrais d'abord, vous le comprendrez, exprimer des sentiments de gratitude.

 

Je voudrais les exprimer aux hauts responsables de la Défense, qui sont ici autour de l'amiral Lanxade, le chef d'état-major de nos armées, Monsieur le Secrétaire général pour l'administration, Monsieur Roussely. Le Chancelier de l'ordre de la Libération nous fait un grand honneur en étant ici présent, en ayant participé à ce colloque ; Monsieur le Préfet a bien voulu animer une table ronde.

 

Je voudrais remercier les anciens. Il y a une mode aujourd'hui, qui s'est développée et qui consiste à les appeler vétérans. Je les appelle vétérans, en leur disant combien la ville de Fréjus, le ministère de la Défense sont honorés de pouvoir, avec eux, engager ce dialogue qui est celui de la mémoire et de la reconnaissance.

 

Vous me permettrez de remercier le colonel de Corta qui vient de s'exprimer. Le SIRPA a pris une part tout à fait prépondérante, majeure, décisive dans l'organisation des manifestations qui ont célébré le cinquantenaire de notre libération en Provence. Nous avions voulu qu'elles fussent de grande qualité, de grande dignité, de grand recueillement.

 

Je dois vous dire que j'ai souhaité, ministre de la Défense, marquer tout particulièrement ce débarquement qui est de la responsabilité d'une commission du cinquantenaire, présidée par le ministre des Anciens Combattants.

Si j'ai souhaité le faire, c'est que je crois très important de dire aujourd'hui aux Français que ce n'est pas simplement l’histoire d’hier. Que l'armée d'aujourd'hui, les armées d'aujourd'hui, sous l'autorité du chef d'état-major des armées, sous l'autorité du ministre de la Défense, entendent participer très étroitement à l'ensemble de ces manifestations et de ces cérémonies. Pour que le message ne soit pas désuet ; pour qu'il ne tombe pas dans l'oubli ; pour que, les uns et les autres, nous puissions le maintenir très fort pour les jeunes Français d'aujourd'hui.

 

Ces jeunes ont le même âge que beaucoup de ceux qui ont débarqué. A l'heure qu'il est, ils sont en train de m’écouter ; depuis ce matin, ils ont participé à une partie de ce colloque. Je voudrais, là aussi, leur adresser des sentiments de gratitude, à eux, à leurs enseignants. Ils sont tous volontaires ; ils ont voulu venir ; je souhaite qu'ils sachent que nous sommes sensibles à leur présence - je pense pouvoir parler au nom des anciens, de ceux qui viennent d'apporter leur témoignage.

 

Vous me permettrez, enfin, de dire qu'à travers Gilbert Lecat, jeune pied-noir ayant débarqué ici en août 1944, vice-président du Conseil général, premier adjoint au maire de Fréjus, la ville de Fréjus a voulu marquer tout particulièrement ces manifestations.

 

La ville est, d'une certaine manière, l’héritière des combats de Bazeilles. Elle a sur son sol une pagode ; une mosquée qui vient du Soudan. Elle a sur son sol le musée des troupes de Marine ; elle est un peu la ville qui se souvient de l'armée d'Afrique dont le monument est situé à Saint-Raphaël. A travers la très grande image de Gallieni, nous nous souvenons de cette France de l’Outre-mer qui a contribué si puissamment à notre libération.

 

Je remercie les universitaires, les historiens, qui sont venus nous rejoindre et participer à cette réflexion. Nous avons voulu passer de l’émotion à la réflexion. L'émotion est légitime. Nous l'avons tous partagée. C'était le 15 août ; cela a été la libération de Toulon et la libération de Marseille. Quand nous avons vu défiler, dans les rues de Marseille, le ler Régiment de tirailleurs algériens, nous avons connu une très grande émotion.

 

Il faut, aujourd'hui, prendre la distance nécessaire, non pas pour oublier, mais pour tirer de meilleures leçons de ces événements. Je voudrais que vous mesuriez à quelle charge de symbole nous sommes parvenus, puisque dans cette salle des Allemands, un officier allemand dont le père s'est illustré d'une façon très noble pendant la guerre, sont présents.

 

J'ai tenu à cela ; j'ai voulu que les peuples qui, aujourd'hui, construisent l'Europe, puissent regarder leur passé commun, même s'il fut de déchirures, de blessures ; le regarder, ensemble, afin que ceux qui furent nos adversaires d'hier et qui sont devenus nos amis aujourd'hui, avec lesquels nous avons l'intention de construire l'Europe de demain, puissent réfléchir avec nous sur ce qui s'est passé, sur ce que l'on avait appelé pendant la guerre de 1914, une guerre civile entre Européens.

 

Nos amis allemands, nos amis français, nos amis américains, nos amis britanniques pourraient reprendre cette très belle phrase de Péguy : " Mère, voici vos fils qui se sont tant battus ".

 

A trois reprises, en novembre 1942 en Afrique du Nord, en juin 1944 avec le débarquement en Normandie et en août 1944 avec le débarquement de Provence, le territoire français devient le théâtre principal des opérations maritimes anglo-américaines. Cela se fait au coeur même de la stratégie des Alliés, car c'était à l'évidence du succès de leurs troupes que dépendait, d'abord, la Libération du sol national.

 

Dans un examen rapide, ces trois opérations s'ordonnent en un bel ensemble dont la chronologie se déroule selon un plan ordonné. A y regarder de plus près, ces trois événements ont une signification toute différente et singulière.

En novembre 1942, les troupes françaises d'Afrique du Nord tirent sur les Alliés ; le commandement américain méconnaît, quelquefois, les problèmes français ; le général de Gaulle lui-même, apprenant fort tardivement l'opération Torch, réagit vertement.

 

Mais le résultat est là : l’armée d'Afrique rentre dans la guerre, défend la Tunisie, conquiert la Corse, combat bientôt en Italie. Elle n'a oublié ni le sens de l'honneur, ni l'esprit du sacrifice. Elle le prouve, à l'admiration des Alliés.

 

Le 6 juin 1944, lorsque l'assaut est lancé, " c'est la bataille de France et c'est la bataille de la France ". Les Français y participent aussi grâce aux Forces françaises de l'intérieur et bien des villes, au premier rang desquelles Paris, se soulèvent à l'approche des Alliés auxquels les Allemands opposent une résistance acharnée.

 

Le débarquement de Normandie, c'est donc, si l'on veut bien aller à l'essentiel, une belle victoire des Alliés. On comprend, dès lors, la question qui se pose aux responsables politiques de la France combattante et de la France libre : le pouvoir du gouvernement provisoire du général de Gaulle est loin d'être assuré ; il est même possible que, comme dans l'Afrique du Nord en 1942, le régime de Vichy soit maintenu, sous une forme ou sous une autre ; il n'est pas certain que, comme dans l'Italie de 1943, le pouvoir n'appartienne pas à une administration américaine.

 

La résistance et le débarquement de Provence : deux événements contribuent à conforter, aux yeux de nos Alliés, l’autorité politique du gouvernement du général de Gaulle. Parce que le peuple de France se dresse, debout aux côtés de celui qui, depuis plus de quatre ans, incarne la légitimité française parce que la France retrouve son rang militaire. Voilà bien le sens profond des événements d'août 1944 : la France réunit à la fois son peuple, son armée, son Etat.

 

Entre la Normandie et la Provence, c'est un engagement des armées françaises qui se dessine nettement. Certes, les autorités françaises ne sont pas, systématiquement, associées aux décisions anglo-américaines. Pourtant, le général de Gaulle affirme qu’" (...) aucune force française ne pouvait être engagée, sur aucun théâtre d'opérations, sans l'ordre du gouvernement français " et que, " (...) puisque la France était en dehors des décisions des débats des Alliés " il se sentait justifié pour agir " (...) pour le seul compte de la France, indépendamment des autres, toutes les fois où il le faudrait ".

 

Il ne tarde pas à le prouver. Fin juin 1944, intervenant dans les discussions entre Britanniques et Américains sur le choix de la progression - l’Italie, la Provence ou l'Europe centrale et danubienne - de Gaulle fait savoir avec superbe aux Alliés que " les troupes françaises ne sauraient demeurer en Italie après le 15 juillet, ni dépasser l’Arno ".

 

Pour la première fois, la France infléchit, de manière décisive, la stratégie alliée : ce sera la Provence ! Pour la première fois, le commandement français est associé à la préparation d'une entreprise de cette envergure.

 

Lorsque, le 15 août 1944, le second débarquement se produit sur les côtes françaises, les moyens mis en oeuvre sont impressionnants : 400 000 hommes, 2 000 navires, 2 000 avions. Mais, à la différence de la Normandie, les troupes qui débarquent sont aux trois quarts françaises, aux ordres du général de Lattre.

 

Le débarquement de Provence est donc le plus français des débarquements alliés, et la dernière grande opération combinée du théâtre méditerranéen. Coïncidant avec la défaite en Normandie, elle conduit Hitler à ordonner, dès le 17 août, un repli général de toutes les forces allemandes en France, d'abord sur la Somme et sur l'Aisne, puis sur la frontière occidentale du Reich. A la faveur de ce repli, la libération du sud-est de notre pays va pouvoir s'effectuer à un rythme bien supérieur au plan initial.

 

Le succès est immédiat : Toulon est libéré huit jours après le débarquement, avec douze jours d'avance ; Marseille au bout de quatorze jours et non de quarante. Malgré les massifs des Maures et de l'Estérel, qui constituent un obstacle pour progresser en profondeur, malgré la solide organisation défensive allemande, appuyée sur le Südwall - le mur du Sud -, l’assaut des troupes américaines et françaises est irrésistible. L'audace du général de Lattre, l'élan magnifique des forces françaises, l’accueil généreux du peuple de Provence soulevé font le reste.

 

L'armée française de la libération est là : la lre Division française libre, les coloniaux de la 9e DIC, les commandos d'Afrique, la 3e Division d’infanterie algérienne, les Tabors, la lère Division blindée... Ils réalisent le rêve le plus exaltant qu'on puisse faire : retrouver, pour le libérer, le sol de la patrie occupée, humiliée, asservie depuis quatre ans.

 

Tous, métropolitains, Français d'Afrique du Nord et d'au-delà des mers, même ceux qui n'ont jamais vu la France, sont emportés par une émotion intense et vraie, dont ils ne perdront jamais le souvenir.

 

Dans les opérations de Provence, les troupes d'Outre-mer françaises, unités de la coloniale ou de l'armée d'Afrique jouent un rôle essentiel. La fierté légitime de ces soldats de la plus grande France sera, d'ailleurs, fortement exprimée par Gaston Monnerville lorsqu'au lendemain de la victoire, il s'exclamera : " Sans son Empire, la France ne serait qu'un pays libéré. Grâce à son Empire, la France est un pays vainqueur ".

 

Le rythme donné par de Lattre à la libération de la Provence est tenu jusqu'en Allemagne. C'est le dernier effort et l'assaut final, auquel participent, dans un même élan, les troupes de l'armée régulière et les FFI. La meilleure récompense de nos soldats, c'est l'expression du maréchal Keitel lorsqu'il s'exclame, le 8 mai 1945 : " Quoi ! Les Français aussi  ! "

 

La libération de la Provence, la remontée de la vallée du Rhône et de la Saône, la bataille d'Alsace, qui ne s'achève qu'en février 1945, sont des épreuves redoutables ! Les Français se heurtent à un adversaire habile, rude, dont la combativité s'est maintenue jusqu'à la fin. De Lattre le souligne lors de la bataille de Toulon, où " seuls les morts cessent le combat ". Au lendemain du conflit, le général de Langlade, un des meilleurs cavaliers de la 2e DB, écrira : " (...) l’armée allemande à l'agonie sut se battre avec furie, jusqu'à ce qu'elle tombe morte ! " La victoire remportée par les combattants de la plus grande France n'en est que plus digne d'admiration.

 

Le rang de la France, c'est ici, en Provence, qu'on a pu y songer à nouveau sans désespoir ni illusions.

 

La réussite, l’élan, le panache de nos troupes ont fait de ce débarquement de Provence une victoire française. En matière politique, nul doute que ce succès incontestable a pu inciter ceux de nos Alliés qui ne l'avaient pas encore fait à reconnaître, en droit, le pouvoir du général de Gaulle : " Le gouvernement est satisfait qu'on veuille bien l'appeler par son nom ! ", écrit-il le 23 octobre 1944. En matière militaire, il permet la fusion réussie sous le beau nom d'amalgame, à la manière des soldats de l’An II, des unités issues de la Résistance, de la France libre, de la France combattante, de l'armée d'Afrique et de l'Empire.

 

Se donner les moyens de compter au premier rang des nations du monde, après avoir débarqué en Provence, vaincu l'adversaire et forgé, dans le même temps et d'un même mouvement, le noyau d'une armée nationale auréolée des succès et d'une liberté reconquise, à partir d'une jeunesse venue de tous les horizons, accueillie et acclamée par un peuple en liesse : c'est ici, en Provence, que cela a été rendu possible ! Une armée nationale, désormais unie dans la victoire, après les drames qui l'avaient déchirée.

Quelles sont les leçons que nous pouvons tirer, pour hier comme pour aujourd'hui, du débarquement de Provence ?

 

La première leçon tient au rapport de forces, ou au rapport d'estime qui s'est engagé, entre la France et ses alliés, dans les mois qui ont précédé le débarquement. C'est en Tunisie, en Corse, en Italie que la France a mérité son rang. C'est dans la bravoure, l’audace, la capacité militaire de la campagne d'Italie que la France a obtenu de ses alliés la considération, le respect qui lui étaient nécessaires pour s'imposer.

 

La deuxième leçon est bien connue de tous ceux qui ont traversé collectivement des épreuves : " On ne s'appuie que sur ce qui résiste ". C'est la résistance du général de Gaulle aux concepts stratégiques de Churchill, c'est la résistance des Français derrière les lignes allemandes dans les maquis, c'est la résistance - physique et morale - de ces soldats français de l'Armée B, c'est l'ensemble de ces résistances qui a permis la victoire. Alain disait : " Penser, c'est dire non ". Les soldats français de cette guerre-là ont dit : " Combattre, c'est dire non ". Ils ont refusé la succession des fatalités qui leur étaient opposées : vous êtes battus, vous êtes occupés, vous ne vous libérerez pas vous-mêmes !

 

La troisième leçon - il n'y a aucune hiérarchie, dans cette énumération - tient à la dimension qu'avait alors notre pays. Affaibli, occupé, mutilé, blessé, il avait encore un espace, une ressource, une profondeur qui étaient l'espace, la ressource, la profondeur de l’Outre-mer. Il y avait une France ouverte sur le monde et, dans les dictionnaires de l’époque, les tâches roses sur les cartes représentaient des espaces français.

 

Bien entendu, chacune de ces leçons correspond bien à cette époque que nous évoquons aujourd'hui.

 

Mais il faut bien mesurer ceci : une traduction peut être donnée, pour 1994, de ces événements.

 

Le rapport entre la France et ses alliés, il se méritait et il continuera à se mériter. La France doit rester forte pour être entendue. Elle doit faire respecter ses citoyens, ses entreprises, ses intérêts partout dans le monde. La diplomatie française, notamment, doit pouvoir continuer à s’appuyer sur une réalité militaire, qui elle-même n'est pas dissociable d’une industrie de défense forte et crédible.

 

La résistance ? Ce n'est pas simplement une leçon d'hier. La frivolité, la légèreté, la désinvolture vis-à-vis des dangers extérieurs, ce n'était pas simplement les années trente. Résister aujourd'hui, c'est mesurer l'ampleur des défis qui nous sont lancés. La faim, la misère mais aussi - aujourd'hui même - des villes assiégées en Europe, la déportation, les massacres de civils, l’épuration ethnique. Il nous faut résister, aussi, à cela aujourd'hui. 6 000 de nos soldats témoignent là-bas de cette volonté française.

 

L'ouverture sur le monde ? La France n'a été rayonnante que lorsqu'elle a su parler aux autres peuples, leur tendre la main, jouer la carte de la solidarité et de la fraternité. Cette leçon là, non plus, n'est pas achevée.

 

Derrière ces soldats français, au Rwanda, qui ensevelissaient les morts, qui soignaient, qui donnaient à boire, qui protégeaient, il y avait une image de la France que nous aimons : fraternelle et attentive, ouverte sur l'Afrique, porteuse d'une langue et d'une culture qui parlent encore aux hommes de notre siècle.

 

Merci à chacune et à chacun, pendant ce colloque, d'avoir redonné à l’Histoire sa vraie dimension.

 

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