LE DEBARQUEMENT EN PROVENCE LE 15  AOUT 1944  : 

La réponse stratégique allemande

 

 

 

Joseph Goebbels, ministre de la Propagande, s'inquiéta beaucoup lorsque, dans la journée du 15 août 1944, il reçut la nouvelle du débarquement des Alliés en Provence. Il n'avait pas encore de détails, mais d'après ce qu'il nota dans son journal, il était déjà sûr qu'il s'agissait d'une opération au moins aussi importante que le débarquement en Normandie. Il fut convaincu qu'en examinant la situation du Reich à l'Ouest, on ne pouvait désormais plus parler d'invasion. A ses yeux, le débarquement en Provence n'était pas la simple ouverture d'un nouveau théâtre des opérations militaires en France, mais bien le début d'une nouvelle guerre1

 

Pour Goebbels, le débarquement du 15 août 1944 mettait fin à l'espoir de voir l'Allemagne renverser en sa faveur la situation en France. Deux mois plus tôt, le 6 juin 1944, le hasard voulut que Goebbels se trouvât à côté de Hitler lorsque celui-ci fut informé des premières opérations alliées en Normandie. Le lendemain il nota dans son journal, je le cite : " Le " Führer " est de bonne humeur. L'invasion se déroule à l'endroit même où nous l'avons attendue, et aussi avec les moyens et les méthodes auxquels nous nous sommes préparés. A moins que le diable ne s'en mêle, il n'y a pas de raison que nous ne nous en sortions pas. "2

 

Aujourd'hui, cinquante ans plus tard, nous savons que le journal volumineux de Goebbels, retrouvé récemment dans les archives de Moscou, est une source importante. Néanmoins, il ne faut jamais oublier que Goebbels était ministre de la Propagande et qu'il tenait ce journal pour pouvoir publier un jour une chronique de l'histoire du IIIe Reich et chanter la gloire de son Führer. Joseph Goebbels était sans doute l'un des plus fidèles partisans de Hitler. Mais cela n'empêchait pas que les relations personnelles des deux hommes connaissaient des hauts et des bas. Après le début de la guerre contre l'URSS en 1941, Hitler, qui n'avait jamais apprécié la vie à Berlin, se retira de plus en plus souvent dans son grand quartier général au lieu de rester dans la capitale. C'est une des raisons pour lesquelles Goebbels, comme beaucoup d'autres des hommes de confiance de Hitler à ce moment d'ailleurs, perdra de plus en plus le contact direct avec son Führer.

 

Par rapport aux autres sources que nous possédons, par exemple les procès-verbaux des réunions quotidiennes de Hitler et de son état-major3ses entretiens avec ses chefs militaires4ou encore les témoignages de ses généraux5et de ses ministres6le journal de Goebbels nous permet aujourd'hui de nous faire une meilleure idée de la pensée de Hitler et de l'atmosphère qui régnait dans son entourage pendant l’été 1944. Mais si l’on sait que Goebbels, pendant la guerre, n'était qu'un visiteur - un visiteur privilégié, certes, mais quand même un simple visiteur parmi d'autres du grand quartier général - il est légitime de se demander si l'on peut lui donner quelque crédit quand il parle, dans ses notes, de la confiance que Hitler prêtait aux moyens militaires du Reich en été 1944.

 

 

Hitler et la stratégie militaire du Reich

 

Pour une analyse plus complète, et de la situation et de la stratégie allemande au début de l'été 1944, il est nécessaire de rappeler qu'en février 1938, Hitler avait profité d'un scandale pour se débarrasser de son ministre de la Défense, le général von Blomberg7Au lieu de nommer un successeur, il avait assumé lui-même les fonctions de Commandant Suprême. En supprimant le ministère de la Reichswehr il créa un nouvel organisme, le Oberkommando der Wehrmacht, à la tête duquel il plaça le général Keitel. A strictement parler ce n'était qu'un changement de nom, parce qu'en fait, cette réorganisation du Haut Commandement n'altéra rien de la rivalité qui opposait l'Armée de terre, la Marine et la Luftwaffe. Au lieu de faire du Wehrmachtführungsstab de l'OKW, dirigé par le général Jodl, son état-major-opérationnel, Hitler préféra conférer directement avec le maréchal von Brauchitsch, le chef de l'Armée de terre, l'amiral Raeder, le chef de la Marine et avec Hermann Goering, le Chef de la Luftwaffe.

 

Le désordre qui régnait au sein des plus hautes instances de la Wehrmacht s'intensifia à partir de décembre 1941. Après la défaite de la bataille de Moscou qui signifia l'échec de la guerre éclair contre l'URSS, le maréchal von Brauchitsch démissionna de son poste et Hitler décida de prendre lui-même sa succession. A partir du 19 décembre 1941, le petit caporal de la Première Guerre mondiale assuma donc non seulement les fonctions de commandant suprême de la Wehrmacht mais aussi celles de chef de l'Armée de terre.

 

Les conséquences de cette décision furent fatales. Malgré le fait que le déroulement des opérations militaires menées jusqu'ici avait illustré les failles du système alors en place, Hitler, au lieu d'installer enfin un seul état-major opérationnel, décida de partager la responsabilité des différents théâtres de la guerre entre plusieurs services. Désormais, le front de l'Est relevait de la compétence de l'état-major de l'Armée de terre, le Wehrmachtführungsstab du Oberkommando der Wehrmacht devant assumer la responsabilité du reste des hostilités. Etant donné que les informations passaient plutôt mal entre les différents organismes, personne n'était donc constamment mis au courant de toutes les opérations, sauf Hitler.

 

Cette mesure illustre d'une part le mépris que Hitler éprouvait envers les généraux de carrière et d'autre part la négligence dont il fit preuve à l'égard de l'importance d'une coordination entre le militaire, l'économique et le politique. Au moment même où le conflit entrait dans une nouvelle phase8avec la déclaration de guerre aux Etats-Unis, le 11 décembre 1941, Hitler décida de s'occuper d'abord des problèmes militaires.

 

Le changement à la tête de la Wehrmacht survenu le 19 décembre 1941 a eu des conséquences considérables pour la suite de la guerre. C'est l'illustration même de l'importance que Hitler, dès le début, avait attribuée à la guerre contre l'URSS. Lors d'une allocution prononcée devant des officiers de la Wehrmacht au mois de mars 1941, donc trois mois avant le lancement de l'attaque contre l'URSS, il ne cessa de souligner la nécessité politique de cette guerre. Plusieurs fois, pendant son discours, il évoqua le risque que représenterait Staline en tant que dernier allié possible de la Grande-Bretagne en Europe. Il était évident que pour Hitler, dans ces conditions et vu l'incompatibilité du bolchevisme et du national-socialisme, le pacte germano-soviétique de 1939 ne pouvait pas n’être qu'une alliance temporaire9

 

Pour des raisons politiques, mais surtout idéologiques, cette guerre représentait pour Hitler beaucoup plus qu'une simple opération militaire. La conquête de l'espace à l'Est, la réduction des populations slaves à l'état d'esclaves et enfin l'extermination des juifs n'étaient en fait rien d'autre que la réalisation du programme qu'il avait annoncé dans Mein Kampf dès les années 1920. Mais comme nous l'avons déjà dit, son idée de forcer la Grande-Bretagne à accepter ses propositions de paix grâce à la victoire des troupes allemandes sur Staline en quelques semaines dans une autre guerre éclair échoua. Après la bataille de Moscou, Hitler fut obligé de changer de stratégie.

 

Le 14 décembre 1941, il donna l'ordre de construire des fortifications tout le long des côtes de l'Europe de l'Ouest.10 C'était une simple mesure de précaution, car la décision de transformer cette partie de l'Europe en forteresse, grâce à l'installation du " mur de l'Atlantique ", ne changea rien à son intention de poursuivre la guerre contre l'URSS.

 

Vu les succès de la Luftwaffe, grâce au radar, contre les attaques aériennes de la Royal Air Force, et le nombre de bateaux coulés par les sous-marins de la Reichsmarine dans la bataille de l'Atlantique, Hitler ne voyait aucune raison de s'inquiéter de la situation à l'Ouest. L'échec du raid des Alliés à Dieppe le 19 août 1942 suffisait à prouver que les mesures qu'il avait prises en décembre 1941, puis le 23 mars 1943 avec la directive n° 40 pour intensifier les fortifications sur les côtes atlantiques11avaient porté leurs fruits. L'invasion de la zone non-occupée le 11 novembre 1942 était donc plutôt un acte politique que le signe d'un changement de ses priorités militaires.

 

Si l’on analyse la stratégie adoptée par Hitler pendant ces premières années de la guerre, on s'aperçoit que toutes ses décisions militaires étaient liées à la situation sur le front de l'Est. La poursuite des opérations contre l'URSS était pour lui primordiale. Le front de l'Ouest et la situation en Afrique du Nord ne l'intéressaient que dans la mesure où ils avaient pour fonction de neutraliser le support que pouvaient apporter la Grande-Bretagne et les Etats-Unis à l'URSS.

 

 

La crise de 1943 - le tournant de la guerre

 

Lorsqu'en novembre 1942, en quelques jours seulement, les Alliés débarquèrent en Afrique du Nord et quand les Soviétiques déclenchèrent une contre-attaque à Stalingrad, Hitler se refusa à toute idée d'éventuel retrait de ses troupes, ou à celle d'un choix entre les deux théâtres de la guerre. Il était convaincu que l'Allemagne avait perdu la guerre en 1918 parce qu'elle n'avait pas su attendre jusqu'au bout. A plusieurs reprises, il déclara à son entourage que l'Allemagne, en novembre 1918 avait lancé sa demande de trêve cinq minutes avant l'heure. Que lui en revanche, était décidé à ne pas commettre cette erreur, même en temps de crise. Que dans le pire des cas il ne céderait que cinq minutes après l'heure12

 

Appliquant sa théorie et convaincu qu'il s'agissait au début de 1943 d'une crise momentanée, il demanda au maréchal Rommel ainsi qu'au général Paulus de tenir leurs positions en Afrique du Nord et à Stalingrad coûte que coûte. Il est significatif pour son état d'esprit que le fait d'avoir sacrifié plus de 300.000 hommes semble l'avoir moins bouleversé que la nouvelle que Paulus, le 1er février 1943, avait préféré se rendre plutôt que de se donner la mort13

 

Ce n'est qu'après la perte de l'Afrique du Nord, le 13 mai 1943, que la situation à l'ouest et dans le sud de l'Europe semble avoir sérieusement inquiété Hitler pour la première fois. La liste des défaites s'allongea de jour en jour : le 24 mai 1943, confronté à des pertes considérables, le nouveau chef de la Marine, l'amiral Dönitz, fut obligé de retirer ses sous-marins de l'Atlantique. Le 10 juillet 1943, les Alliés débarquèrent en Sicile. Sept jours plus tard, le 17 juillet 1943, Hitler fut obligé d'accepter l'échec de son plan qui consistait à reprendre une nouvelle fois l'initiative sur le front de l'Est en lançant une attaque contre Kursk et Orel, la fameuse opération Zitadelle. Le 24 juillet 1943 enfin, ce sera le lancement de l'opération Gomorrha, le bombardement par les Américains et les Britanniques de la ville de Hambourg, qui durera six jours et sept nuits. Hambourg était la première ville qui fut complètement détruite, d'une part parce que la RAF avait trouvé le moyen de neutraliser le radar allemand et, de l'autre, parce que les Américains, avec l'arrivée du P 47, disposaient enfin d'un chasseur de longue portée capable d'accompagner leurs forteresses volantes.

 

C'est au coeur de ces jours de crise, le 19 juillet 1943, que Hitler rencontra Mussolini à Feltre pour discuter avec lui de la situation militaire de l'Axe14Lorsque le Duce lui proposa de chercher un arrangement avec Staline, Hitler ne se fit plus aucune illusion: l'Italie était à bout de souffle. Dès lors, il était clair que le débarquement des Alliés, en Sicile n'était pas seulement une menace imminente pour l'Italie mais qu'il risquait aussi de déstabiliser la situation dans l'Est de la Méditerranée. Sous l'impulsion des alliés, en Yougoslavie par exemple, les partisans commandés par Tito passaient de plus en plus à l'action. La mort subite, le 28 août 1943, du Tsar Boris III, considéré à Berlin comme le garant de l'alliance entre l'Allemagne et la Bulgarie, fut une raison supplémentaire de s'inquiéter de la situation dans les Balkans. Du point de vue de l'économie du Reich, il était hors de question de continuer la guerre sans pouvoir disposer des mines de zinc et de cuivre ou des puits de pétrole en Roumanie.

 

Hitler fut très préoccupé et pendant des semaines il suivit de près l'évolution dans cette région. En revanche, il ne voyait alors toujours pas de raison de s'inquiéter de la situation en France, étant donné que les Alliés continuaient leurs efforts de guerre dans la Méditerranée. Ce n'est qu'après la chute de Mussolini et la stabilisation du front en Italie que l'on retrouve chez Hitler les premiers signes de doute. Dans un entretien avec Goebbels, le 7 septembre 1943, il se demanda si la poursuite des opérations par les Alliés en Italie n'était pas une manoeuvre pour dissimuler une importante attaque à l'Ouest15Il n'existe aucune preuve permettant d'affirmer qu'il aurait été mis au courant du résultat de la rencontre de Churchill et de Roosevelt qui, lors de la Conférence de Québec du 14 au 24 août 1943, s'étaient mis d'accord pour préparer le débarquement en France. Mais il sentait que le moment était venu pour les deux Alliés occidentaux de faire enfin un geste envers Staline. Il ne faisait aucun doute que l'alliance était en crise, car malgré la campagne menée en Méditerranée, Staline continuait de demander haut et fort l'ouverture d'un deuxième front pour soulager ses troupes.

 

Goebbels avait probablement raison quand il nota dans son journal que cette inquiétude ne fut que temporaire chez Hitler, vu qu'alors les Britanniques et les Américains poursuivaient leurs efforts pour calmer les Soviétiques. En fait, Hitler ne réagit que lorsque, avec la conférence des ministres des Affaires étrangères à Moscou en octobre 1943, il fut clair que la voie d'une première rencontre des trois dirigeants était enfin libre.

 

 

La France dans la pensée stratégique de Hitler

 

Le 3 novembre 1943, quatre semaines avant la conférence de Téhéran réunissant Staline, Roosevelt et Churchill du 28 novembre au 1 décembre 1943, Hitler signa une ordonnance pour préparer la défense de la France. Dans cette Führerweisung n° 5116il reprenait un certain nombre d'arguments développés par le maréchal von Rundstedt qui depuis le 1er mars 1942 était le commandant en chef des troupes à l'Ouest.17

 

Von Rundstedt avait souligné l'importance de renforcer la défense à l'Ouest à tout prix, même si cela demandait l'envoi de troupes en provenance du front de l'Est. Hitler accepta le principe de lui accorder en priorité des armes et de nouvelles unités au risque d'affaiblir la défense à l'Est. Mais, au lieu de donner les pleins pouvoirs à von Rundstedt, Hitler décida deux jours plus tard, le 5 novembre 1943, d'envoyer le Maréchal Rommel en France. Sa mission était de préparer la défense des côtes avec son état-major du groupe d'Armées B  (Heeresgruppe B).

 

Encore une fois nous retrouvons ici la tactique de Hitler qui consiste à éviter de dépendre d'un seul de ses généraux. Dès ses débuts, la coopération de Rommel, qui en tant que chef du " Groupe d'Armées B " profitait d'un statut spécial, et de von Rundstedt, le commandant en chef de l'Ouest (Oberbefehlshaber West), posait des problèmes qui en fait ne furent jamais réglés18

 

Sans vouloir ici trop rentrer dans les détails, nous pouvons avancer que l'envoi en France de deux chefs militaires fut fatal, alors que la question de leurs compétences respectives n'avait pas été réglée au préalable. Rommel et von Rundstedt étaient en total désaccord quant à la stratégie qu'il fallait adopter lors du débarquement. Se souvenant de sa défaite en Afrique du Nord, Rommel fut convaincu qu'il fallait combattre l'ennemi dès son arrivée sur les plages et demanda la concentration des divisions blindées le plus près possible des côtes. Von Rundstedt, soutenu par le chef du groupe d'armées des blindés stationnés en France, le général Geyr von Schweppenburg, estima qu'il fallait masser des réserves mobiles très nettement à l'arrière pour ne pas se priver de l'avantage d'une plus grande mobilité.

 

Au lieu de trancher dans cette querelle, Hitler prenait soin que l'ordre de l'envoi du gros des troupes ne dépendît que de lui et de lui seul. Décision lourde de conséquences, parce qu'au début du débarquement en Normandie, Rommel et von Rundstedt eurent les mains liées. Hitler s'attendait à une manoeuvre de dissuasion de la part des Alliés. Pour cette raison, il gardait un certain nombre de divisions en réserve pour couvrir la région du Nord et du Pas-de-Calais. Hitler, sans le savoir, jouait à ce moment-là le jeu des Alliés qui lui avaient tendu un piège avec l'opération Fortitude.

 

Par rapport au problème d'une réaction éventuelle à un débarquement en Provence, il est intéressant de voir que malgré le fait qu'on s'attendait du côté allemand à une ou même à plusieurs manoeuvres de dissuasion, la possibilité d'une opération en tenailles par le nord et par le sud ne fut considérée que sous l'aspect d'un renforcement des dispositifs en France19La forte concentration, et de troupes et de matériel en Grande-Bretagne, le déploiement relativement faible des forces en Méditerranée et enfin la présence du gros des bateaux de débarquement dans les ports anglais n'avaient pas échappé aux services de renseignements allemands.

A la veille du 6 juin 1944, des deux côtés de la Manche, une chose semble avoir été sûre: on s'attendait à une opération décisive sans savoir si la manoeuvre réussirait. Pour sa part, Hitler avait à plusieurs reprises souligné le danger que représentait une percée des Alliés vers l'Est. En quelques semaines, elle aurait pu atteindre la Ruhr et, dans ce cas, la défaite de l'Allemagne aurait été imminente. Mais il ne s'attendait pas à un tel succès des troupes alliées. D'après les sources que nous possédons, Hitler semble même avoir été persuadé d'avoir une bonne chance de repousser les troupes alliées.

 

Nous savons aujourd'hui que, contre toute attente, Hitler dès le début de 1944, et contrairement à l'avis de la majorité de ses généraux, avait demandé de prendre en considération la possibilité d'un débarquement sur les plages de la Normandie20Mais c'était probablement plutôt l'expérience de son propre échec en 1940 qui a joué un rôle décisif. En se souvenant de la préparation de l'opération Seelöwe, il sous-estimait les capacités des Alliés à surmonter les problèmes de logistique et de ravitaillement. En revanche il surestimait les capacités du Reich à pouvoir mettre au point de nouvelles armes en pleine guerre. Mise à part la construction d'un nouveau type de sous-marin, le Walther-U-Boot, il mettait trop d'espoirs dans le lancement des armes de représailles et de terreur comme le V1 et le V2 et leurs effets sur le moral des soldats et des civils dans le camp adverse.

 

Le sort du premier avion à réaction, le Messerschmidt 262, est un exemple de plus qui illustre que Hitler, dans l'isolement de son grand quartier général, était en train de perdre peu à peu le sens de la réalité militaire. L'avion lui fut présenté pour la première fois le 23 novembre 1943. Hitler s'enflamma tout de suite à l'idée de le voir bombarder les troupes sur les plages à une vitesse qui faisait de lui une cible intouchable par la DCA et les chasseurs ennemis. A la stupéfaction des pilotes21il ordonna de transformer en bombardier l'avion conçu comme chasseur, négligeant complètement les problèmes qu'un tel changement poserait au constructeur22Vu les derniers échecs de la Luftwaffe, rares furent ceux qui osaient le contredire. Surtout pas Hermann Goering, qui avait perdu beaucoup de son influence sur Hitler à cause du succès de l'offensive aérienne des Américains et des Britanniques contre le Reich (l'opération Big Week).

 

Malgré l'enthousiasme que Hitler éprouvait pour les questions d'armement et de technologie de pointe, il est étonnant de voir son manque d'imagination quant au potentiel des Etats-Unis dans ce domaine. Il ne les croyait pas capables de s'engager à fond, tant en Europe contre le Reich que dans le Pacifique contre le Japon. Il était convaincu qu'il ne lui fallait qu'une seule victoire pour non seulement renouveler l'exploit de son triomphe de 1940 mais aussi pour pouvoir cette fois-ci mettre un terme à la guerre avec la Grande-Bretagne.

 

 

Hitler et la stratégie politique du Reich

 

Dans la pensée de Hitler, le succès militaire auquel il s'attendait ne représentait qu'une première étape. Il présumait que l'échec du débarquement devait inévitablement mener à une crise politique dans le camp adverse. A son idée, un des résultats pouvait être que les Britanniques perdraient leur confiance dans les Américains. Une autre possibilité, beaucoup plus probable à son avis, était la rupture de leur alliance avec les Soviétiques. A plusieurs reprises, Staline avait reproché à ses partenaires de l'avoir laissé seul. Sous cet angle, l'échec de l'ouverture d'un deuxième front devait réalimenter ses soupçons, selon lesquels Roosevelt et Churchill n'attendaient que le fléchissement, et du Reich et de l'URSS, pour enfin intervenir à leur tour.

 

En une seule bataille, Hitler songeait donc non seulement à administrer un coup de massue aux anglo-américains, mais encore à pouvoir parvenir à un renversement des alliances. Pour la première fois depuis l'ouverture des hostilités en 1939, il était prêt à renouer avec la politique23

 

Jusqu'ici, au grand regret de Goebbels notamment, Hitler avait fait semblant de ne plus être intéressé que par des problèmes militaires. En soulignant les risques que cette attitude représentait à son avis pour la poursuite de la guerre, Goebbels ne voyait pas l'utilité de se priver des moyens politiques. Dès 1942 il se plaignit de l’attitude de Hitler et n'hésita même pas à parler plus ou moins ouvertement d'une crise de chef (Führerkrise24

 

Il ne partageait pas l'avis de Hitler qui, dès le début de la guerre, avait souligné à de multiples reprises qu'une fois l'URSS vaincue, Churchill lâcherait vite prise. Goebbels fut beaucoup plus sceptique que Hitler, qui ne voyait aucune base solide au pacte conclu en janvier 1942 par Churchill, Roosevelt et Staline lors de la conférence Arcadia, du 22 décembre 1941 au 14 janvier 1942. Hitler ne pouvait pas s'imaginer qu'une alliance entre des partenaires tellement inégaux pourrait durer, étant donné que la Grande-Bretagne et les Etats-Unis avaient combattu l'URSS dans les années 1920.

 

Goebbels, en revanche, dès les premiers grands échecs de la guerre à l'Est en 1941, commença à nourrir de plus en plus de doutes, se demandant si le but primordial de cette guerre restait de vaincre l'URSS coûte que coûte. Pourquoi ne pas répondre favorablement à l'une des initiatives d'engager des pourparlers avec Staline, qui furent proposées à plusieurs reprises dès 1942 ? En Suède, Peter Kleist, un collaborateur du ministre des Affaires étrangères von Ribbentrop, fut en contact avec Madame Kollontai, de l'ambassade d'URSS à Stockholm, pendant plusieurs mois25D'autres initiatives, dont nous avons connaissance aujourd'hui, furent lancées par le Japon qui ne s'intéressait pas à la guerre contre l'URSS. Evitant d'informer Berlin, Tokyo, entre 1942 et 1944, plaida plusieurs fois à Moscou en faveur d'un arrangement à conclure entre le Reich et l'Union soviétique26Comme nous l'avons déjà vu, Mussolini lança la même idée en 1943. Dans l'intervalle de quelques mois seulement les maréchaux von Horthy de Hongrie et Antonescu de Roumanie feront de même27

 

Le 9 août 1943, Goebbels, dans son journal, se demanda s'il n'y avait pas plus de chance de réussite en utilisant les moyens politiques plutôt que les moyens militaires28Il décida de préparer un mémorandum pour le présenter à Hitler. Mais quand il en discuta avec lui au début de l'année 1944, celui-ci lui expliqua, qu'étant donné les conditions qu'il devrait d'accepter, Staline ne pourrait jamais signer un tel arrangement29

 

Goebbels avait probablement raison de se plaindre du manque de flexibilité de Hitler sur ce point, car même un bon moment après la chute de Stalingrad, l'alliance de ses adversaires fut encore loin d'être solide. Mais la critique de Goebbels montre que lui aussi, l'un de ses plus proches collaborateurs pourtant, ne semble pas avoir compris les priorités de sa pensée. Pour Hitler rien ne comptait sinon la seule réalisation de son programme. Pour pouvoir mener sa guerre à l'Est le plus longtemps possible, il ne se contentait que d'un minimum à l'Ouest.

Conclusion

 

Dans un grand discours devant le Reichstag, le 19 juillet 1940, Hitler avait vainement lancé un dernier appel à la Grande-Bretagne, lui demandant de signer une trêve avec l'Allemagne. La conférence de Casablanca de janvier 1943 confirma qu'il fallait attendre la réouverture des hostilités avant de pouvoir en rediscuter. Mais, contrairement à ses généraux, Hitler resta persuadé qu'une ouverture des négociations, soit avec les Américains, soit avec les Britanniques, ne serait possible qu'après une sanglante victoire.

 

Ayant l'impression, d'une part, que la guerre à l'Est stagnait et, d’autre part, qu’une bataille décisive était en train de se préparer à l'Ouest, Hitler, durant l’été 1944, comme à son entrée en guerre quatre ans plus tôt30prit de nouveau le risque de jouer son va-tout. Poursuivant son idée de pouvoir peut-être gagner la guerre en une seule bataille, il accepta de changer momentanément ses priorités en envoyant ses troupes sur le front de l'Ouest.

 

La percée de Patton à Avranches le 28 juillet, suivie du débarquement des Alliés en Provence le 15 août 1944 obligèrent Hitler à revoir cette fois non seulement ses priorités mais aussi sa stratégie. Contrairement à ses habitudes, dès le lendemain du début des opérations en Provence, le 16 août 1944, il ordonna à ses troupes de se replier vers le nord31Plus question de tenir à tout prix des positions qui risquaient de devenir obsolètes ni d'improviser sur le front de l'Ouest. Plus question non plus de chercher une bataille décisive à l'Est, vu l'écrasante machine de guerre qu'était devenue l'armée Rouge, qui depuis le 22 juin 1944 était en train d'anéantir l'un après l'autre des groupes d'Armées allemandes.

 

Le plan de Hitler de jouer son va-tout avait échoué. Il ne lui restait donc que son idée fixe d'une scission politique de dernière minute divisant le camp adverse. Conforme à son obsession de ne jamais se rendre que cinq minutes après l'heure, il était décidé à jouer cette carte en préparant une dernière contre-attaque dans les Ardennes32Dans un certain sens, Goebbels avait donc raison en concluant le matin du 16 août 1944 que le débarquement en Provence était le début d'une nouvelle guerre.

 

 

Docteur Stefan MARTENS

Chargé de recherche à l’Institut

historique allemand de Paris

 

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Notes:

1 Die Tagebücher von Joseph Goebbels, im Auftrag des Instituts für Zeitgeschichte und mit Unterstützung des Staatlichen Archivdienstes Rußlands, éd. par Elke Fröhlich, II: Diktate 1941-1945, Vol. XIII, Munich (sous presse). Je remercie Mme. Fröhlich et l'Institut à Munich de m'avoir indiqué ce passage qui date du 16 août 1944.

2 Pour cette citation voir Joseph Goebbels, Tagebücher, Vol. 5, éd. par Ralf Georg Reuth, Munich 1992, p. 2051 (traduction par l'auteur).

3 Hitlers Lagebesprechungen. Die Protokollfragmente seiner militärischen Konferenzen 1942-1945, éd. par Helmut Heiber, Stuttgart 1962 ; Kriegstagebuch des Oberkommandos der Wehrmacht (Wehrmachtführungsstab) 1940-1945, éd. par P.E. Schramm, 4 Vols, Francfort/M. 1961-1965.

4 Lagevorträge des Oberbefehlshabers der Kriegsmarine vor Hitler 1939-1945, éd. par Gerhard Wagner, Munich 1972 ; Franz Halder, Kriegstagebuch. Tägliche Aufzeichnungen des Chefs des Generalstabs des Heeres 1939-1942, préparé par H.-A. Jacobsen, 3 Vols, Stuttgart 1962-1964.

5 Walter Warlimont, Im Hauptquartier der deutschen Wehrmacht 1939-1945. Grundlagen, Formen, Gestalten, Francfort/M. 1962.

6 Albert Speer, Erinnerungen, Francfort/M. 1969.

7 Harold C. Deutsch, Das Komplott oder die Entmachtung der Generale. Blomberg- und Fritsch-Krise. Hitlers Weg zum Krieg, Zurich 1974.

8 Eberhard Jäckel, Die deutsche Kriegserklärung an die Vereinigten Staaten von 1941, in: Im Dienste Deutschlands und des Rechtes. Festschrift für W. Grewe zum 70. Geburtstag, éd. par F.J. Kroneck et Th. Oppermann, Baden-Baden 1981, p. 117-137.

9 Andreas Hillgruber, Hitlers Strategie. Politik und Kriegführung 1940-1941, 2e éd. Munich 1982, p. 526s.

10 Dieter Ose, Entscheidung im Westen 1944. Der Oberbefehlshaber West und die Abwehr der alliierten Invasion, Stuttgart 1982, p. 21.

11 Walter Hubatsch (éd.), Hitlers Weisungen für die Kriegführung 1939-1945. Dokumente des Oberkommandos der Wehrmacht, Francfort/M. 1962, p. 176ss.

12 Voir la déclaration d'Hitler lors de la commémoration du putsch de 1923, le 8 novembre 1943, Max Domarus (éd.), Hitler. Reden 1932-1945, 2 Vols, Wiesbaden 1973, T. 2, p. 2056.

13 Warlimont, op. cit. p. 319s.

14 Andreas Hillgruber (éd.), Staatsmänner und Diplomaten bei Hitler. Vertrauliche Aufzeichnungen über Unterredungen mit Vertretern des Auslandes 1939-1944, 2 Vols, Francfort/M. 1967/1970, ici T. II, p. 287-300.

15 Voir Die Tagebücher von Joseph Goebbels. Vol. IX, p. 445.

16 Hubatsch (éd.), Hitlers Weisungen für die Kriegführung, p. 233ss.

17 Ose, op. cit. p. 28ss.

18 Voir aussi David Irving, Rommel. Eine Biographie, Hambourg 1979, p. 431ss.

19 Ose, op. cit. p. 89 note 223.

20 Ibid. p. 89ss.

21 Voir Adolf Galland, Die Ersten und die Letzten, Munich 1953, p. 350ss.

22 David Irving, Die Tragödie der deutschen Luftwaffe. Aus den Akten und Erinnerungen von Feldmarschall Erhard Milch, Francfort/M., Berlin, Vienne 1975, p. 333s.

23 Pour le raisonnement de Hitler dans la dernière phase de la guerre voir Klaus Hildebrand, Kalkül oder Dogma. Die Außenpolitik des Dritten Reiches, 4e éd. Stuttgart 1980 p. 122ss.

24 Voir Speer, op. cit. p. 271.

25 Peter Kleist, Zwischen Hitler und Stalin 1939-1945. Aufzeichnungen, Bonn 1950; Andreas Hillgruber, Der Zweite Weltkrieg, 1939-1945, in: Osteuropa-Handbuch, éd. par Dietrich Geyer, Sowjetunion, I: Außenpolitik, Köln, Wien 1972, p. 300ss.

26 Bernd Martin, Deutschland und Japan im Zweiten Weltkrieg. Von Pearl Harbour bis zur deutschen Kapitulation, Göttingen 1969, p. 110ss.

27 Voir Staatsmänner und Diplomaten bei Hitler, op. cit.

28 Voir Die Tagebücher von Joseph Goebbels. Vol. IX, p. 242.

29 Elke Fröhlich, " Hitler und Goebbels im Krisenjahr 1944. Aus den Tagebüchern des Reichspropagandaministers ", in Vierteljahrshefte für Zeitgeschichte, 38 (1990) p. 195-224.

30 D'après le témoignage du secrétaire d'Etat au Ministère des Affaires étrangères, lorsque Göring aurait demandé le 29 août 1939 de ne plus jouer va-banque, Hitler lui aurait répondu : " Dans ma vie j'ai toujours joué va-banque. " Leonidas E. Hill (éd.), Die Weizsäcker-Papiere 1933-1950, Berlin (sans date) p. 162.

31 Kriegstagebuch des Oberkommandos der Wehrmacht, op. cit., Vol. IV, p. 352. Pour le déroulement du repli des troupes voir Joachim Ludewig, Der deutsche Rückzug aus Frankreich 1944, Freiburg 1994.

32 Hermann Jung, Die Ardennen-Offensive 1944/45. Ein Beispiel für die Kriegführung Hitlers, Göttingen 1971, p. 101ss.

 

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