LE THÉÂTRE MÉDITERRANÉEN

 

 

 

Anvil Dragoon, déclenché le 15 août 1944, constitue la dernière grande opération amphibie du théâtre méditerranéen. Elle succède à toute une série de débarquements qui se sont déroulés de novembre 1942 à février 1943, en Algérie, en Sicile et en Italie. Dragoon ne connaîtra pas d’enlisement comparable à Cassino ou à la « bataille des haies » de Normandie.

 

 

Avec le repli allemand, amorcé dès le 16 août, le débarquement dans le midi de la France s’identifiera à une poursuite qui ne prendra fin qu’à la mi-septembre aux abords des Vosges et de la trouée de Belfort. En Provence même, les opérations majeures se limiteront à la réduction des " forteresses " de Toulon et de Marseille. Rappelons enfin que le 15 août au matin, à bord du destroyer Kimberly, Churchill en personne saluera les premières vagues d’assaut en arborant le fameux V de la victoire.

 

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le premier Britannique n’est pas venu spécialement de Londres pour assister au démarrage de l’opération. Il se trouve en Méditerranée depuis plusieurs jours. Arrivé à Naples le 11 août, il ne quittera l’Italie que le 26. Ce séjour prolongé obéit à la fois à des raisons stratégiques et politiques.

 

En embarquant à bord du Kimberly, Churchill se montre beau joueur. Déjà réticent à l’égard d’Overlord, il n’a cessé de manifester les plus vives réserves vis-à-vis de Dragoon baptisé primitivement Anvil. A maintes reprises et au lendemain même du débarquement de Normandie, il n’a jamais caché ses préférences pour une poursuite de l’offensive en Italie, en direction de Trieste, de l’Istrie, voire même de Vienne et de Prague par la passe de Ljubljana. Dans son esprit, il ne s’agit pas alors de devancer l’armée Rouge en Europe centrale mais de maintenir la primauté britannique sur le théâtre méditerranéen.

Cette primauté obéit à des raisons historiques. Depuis les débuts de l’époque moderne, la Méditerranée n’a cessé d’exercer une fascination sur les dirigeants britanniques. Dès le XVIe siècle, les premiers navires de commerce anglais pénètrent en Méditerranée, suivis un siècle plus tard par des forces navales. Pendant plus de 200 ans, la Royal Navy a livré un nombre de batailles impressionnantes aux flottes de la France ou de l’Espagne. La Méditerranée s’identifie, en effet, à la route du Levant, puis à celle des Indes après l’ouverture du canal de Suez. Itinéraire ponctué de bases acquises au cours des siècles : Gibraltar, Malte, Chypre, Alexandrie.

 

En août 1944, la Méditerranée reste un théâtre à dominante britannique. Le haut commandement y est exercé par le général Wilson. En Italie, la 5e Armée américaine et la 8Armée britannique sont encore placées sous les ordres d’un officier général anglais, Alexander. Depuis 1940, Londres n’a cessé de renforcer son dispositif sur le théâtre. En 1942 et 1943, Churchill, en dépit des réticences américaines, a réussi à lui accorder la priorité. Il n’a pu cependant s’opposer à Overlord et à Dragoon.

 

Au cours de l’été 1944, le premier Britannique caresse un dernier espoir. En dépit du retrait de sept divisions franco-américaines d’Italie, il n’a pas renoncé à son opération en direction de la passe de Ljubljana. Aussi, le 26 août, assiste-t-il au déclenchement de la grande offensive d’Alexander contre la ligne gothique. Après quelques succès initiaux, cette offensive se soldera par un échec. Les Américains ne réussiront pas à percer en direction de Bologne. Quant à la 8e Armée, après avoir tenté de tourner la ligne gothique le long de l’Adriatique, elle ne pourra dépasser Rimini. L’offensive s’arrêtera en octobre par manque d’infanterie, en raison de conditions climatiques détestables.

 

Elle sera reprise en décembre, sans plus de succès. C’est seulement en avril 1945 que la rupture interviendra, entraînant la capitulation des armées allemandes d’Italie. Au total, l’échec confirme les craintes de Churchill. Le théâtre méditerranéen se trouve ravalé à une place subalterne. En France et en Belgique, les troupes britanniques, en vertu de l’augmentation constante de l’engagement américain, vont se trouver progressivement condamnées au rôle de brillant second.

 

La présence de Churchill en Italie, en août 1944, obéit aussi à des raisons politiques. S’ouvre alors un nouveau chapitre des relations tumultueuses entre Churchill et de Gaulle. Le 11 août, en route pour Naples, le premier Britannique effectue une escale à Alger où il compte rencontrer le général. Le chef du gouvernement provisoire décline l’invitation, affichant " une attitude d’inutile hauteur ", de l’avis de Churchill. En fait, ce refus est à la mesure d’un lourd contentieux.

 

Tout d’abord, l’Afrique du Nord reste toujours soumise aux accords Clark-Darlan de novembre 1942 qui s’identifient à un armistice de vainqueur à vaincu. Les Alliés, les Américains en particulier, disposent d’une entière liberté dans l’utilisation des ports et des voies de communication. Ils disposent encore d’une autorité souveraine en matière monétaire. Les mouvements des troupes françaises doivent être signalés à l’avance.

 

Un accord complémentaire est cependant intervenu le 27 août 1943, une fois de Gaulle devenu de facto l’élément dirigeant du Comité de libération nationale. Accord restrictif cependant. Le communiqué américain précise bien que " le gouvernement des Etats-Unis reconnaît le Comité français de libération nationale comme administrant les territoires français d’Outre-mer qui reconnaissent son autorité ". " Cette déclaration, est-il bien précisé, ne constitue en rien la reconnaissance d’un gouvernement de la France ou de l’Empire français par le gouvernement des Etats-Unis ".

 

Cette convention ne modifie nullement la position prépondérante des Alliés en Afrique du Nord. A plusieurs reprises, notamment au lendemain des conférences de Téhéran et du Caire, Churchill effectue des séjours en Tunisie ou au Maroc, sans en référer le moins du monde aux autorités françaises. Le 14 août, avant d’embarquer sur le Kimberly, il fera encore escale à Ajaccio sans en avertir Alger. Ce comportement constitue une source d’irritation permanente pour de Gaulle.

 

Cette irritation est encore nourrie par le sentiment d’une mise en quarantaine constante. Le Comité français n’est pas averti de la capitulation italienne. Il ne l’apprend qu’incidemment, avec une bonne dizaine de jours de retard. De Gaulle n’est pas davantage informé des résultats des conférences de Téhéran et du Caire. Lors de sa rencontre à Marrakech, en décembre 1943, avec Churchill, celui-ci ne se livre pas à la moindre confidence.

 

Les griefs sont cependant réciproques. Churchill, comme Roosevelt, est furieux du comportement du général à l’égard de certaines personnalités françaises. L’un et l’autre ont très mal supporté la " démission " du général Georges du Comité de libération et davantage encore l’arrestation de Boisson et surtout de Peyrouton et de Flandin, venus d’Afrique du Nord avec le label du département d’Etat.

 

Pour clore le tout, les affaires du Levant empoisonnent les relations franco-britanniques. En juillet 1941, au lendemain de l’opération Exporter, Londres a fini par accepter de reconnaître les droits de la France libre sur la Syrie et le Liban, à condition cependant de reconnaître l’indépendance de ces deux pays avant la fin de la guerre, de procéder à des élections libres et au transfert de compétences. Pour de Gaulle, cette procédure ne peut qu’être subordonnée à la reconnaissance préalable, par Damas et Beyrouth, des intérêts français sur le plan culturel, économique et militaire.

 

Sous la pression du général Spears, représentant de la Grande-Bretagne au Levant, des élections finissent par intervenir en août 1943. A la stupeur des Français, elles constituent une victoire retentissante pour les nationalistes. Elles se trouvent à l’origine de la crise qui éclate au Liban en novembre. A l’unanimité, le parlement vote l’abrogation du mandat et la reconnaissance d’une indépendance totale et immédiate.

 

Appliquant les instructions d’Alger, l’ambassadeur de France recourt à la force. Il procède à l’arrestation des responsables libanais et à la dissolution du parlement. Il tente vainement de mettre sur pied une nouvelle combinaison politique. Des manifestations violentes éclatent à Beyrouth, Tripoli et dans d’autres villes. Elles sont brutalement réprimées par la force.

 

Londres, qui assure le haut commandement militaire au Proche-Orient, riposte par un ultimatum en règle. Envoyé sur place, le général Catroux ne peut que s’incliner. Il fait libérer les personnalités emprisonnées et rétablit le libre-jeu des institutions. Pour le Comité d’Alger, l’humiliation est profonde. Il s’agit d’un second Fachoda, d’une nouvelle manoeuvre tortueuse de la perfide Albion.

 

L’affaire du Liban n’en provoque pas moins un effet désastreux à Londres et à Washington. Elle confirme les pires soupçons de Roosevelt. De Gaulle, suivant la formule de Kerilis, apparaît comme un " apprenti-dictateur ". Il fait figure d’irresponsable. L’affaire augure mal de son comportement dans une France libérée s’il bénéficie d’une autorité politique. La crise du Liban contribuera, à n’en pas douter, à retarder jusqu’au 23 octobre 1944 la reconnaissance du gouvernement provisoire.

 

En marge du contentieux français, Churchill tient encore à régler d’autres affaires pendantes, en Italie, en Yougoslavie et en Grèce. Il entend tout d’abord maintenir ou rétablir des monarchies constitutionnelles, sur le mode britannique. A Rome, le Premier ministre a de longues conversations avec le prince Umberto, proclamé lieutenant-général, qui lui fait une excellente impression, bien différente de celle des autres dirigeants politiques italiens.

 

A deux reprises, les 12 et 14 août, Churchill reçoit à Naples le général Tito, devenu le seul interlocuteur valable depuis l’abandon de Mihaïlovitch. Il n’hésite pas à lui présenter des suggestions, le maintien de la monarchie avec le retour du roi Pierre Ier, la mise en place d’une constitution ne lésant pas les intérêts des Serbes et l’application d’une simple réforme agraire. Tito se montre extrêmement habile.

 

Il refuse tout engagement, tout communiqué commun. Il fait preuve d’une modération affectée. Le problème de la couronne sera réglé par le peuple yougoslave lui-même, après la guerre. Il n’a nullement l’intention d’établir un régime socialiste. En ce qui concerne l’Istrie, en cas d’occupation alliée, il tient à participer à l’administration militaire. Au lendemain de ces entretiens, il n’hésitera pas à se rendre à Moscou et, en octobre, Churchill devra s’incliner devant la volonté d’indépendance de Tito, devenu non seulement le chef de la résistance yougoslave, mais de la future Yougoslavie.

 

En ce qui concerne la Grèce, Churchill tient à préparer le retour du roi Georges II, alors à Londres, mais sans rien brusquer. Il rencontre à Londres, le 21 août, le premier ministre Papandréou à la tête d’un gouvernement d’union nationale, même si le pacte du Liban entre démocrates et communistes est moribond. En fait, Churchill manifeste une extrême méfiance à l’égard de la résistance communiste.

 

Convaincu que les Allemands s’apprêtent à évacuer la Grèce, il prépare l’opération Manne. Deux brigades venues d’Egypte prendront la relève des Allemands au Pirée, à Athènes et à Salonique, de manière à assurer solidement la mise en place du gouvernement Papandréou. Simultanément, il veut éliminer la Bulgarie de tout accès à la mer Egée. Cet objectif sera atteint.

 

Au total, en Méditerranée, Churchill tient à établir des régimes démocratiques, à l’ombre de la monarchie. Il tient simultanément à restaurer la position privilégiée de la Grande-Bretagne sur la façade nord de la grande mer intérieure. Une politique qui concerne également le Proche-Orient avec le projet de Ligue arabe dû à l’initiative de Nouri-Saïd, le Premier ministre de l’Irak.

 

Pour confirmer ce rétablissement, Churchill compte sur l’appui de l’URSS. En octobre, il effectue un long séjour à Moscou, où il obtient de Staline la reconnaissance de zones d’influence dans le sud-est européen. A sa seule initiative, l’Union soviétique reçoit 90% en Roumanie, 75% en Bulgarie, 50% en Hongrie et en Yougoslavie. Accord en réalité contesté par Roosevelt et remis presque immédiatement en cause par Staline.

 

Au total, en août 1944, la Méditerranée vit déjà à l’heure de l’après-guerre. La démarche de Churchill constitue, en réalité, un demi-succès. Tito échappe totalement à l’influence britannique. En Grèce, l’opération Manne, déclenchée seulement en octobre, débouchera sur une guerre civile où la Grande-Bretagne se trouvera impliquée avant de solliciter la relève des Etats-Unis dès 1947. Au Proche-Orient, le contentieux franco-britannique sera à l’origine d’une nouvelle crise extrêmement sévère dès le mois de mai 1945. Quant au projet de Nouri-Saïd, il se soldera par un échec total et le plan des Arabes sera repris par les éléments nationalistes les plus intransigeants.

 

 

Philippe MASSON

Docteur ès Lettres

 

 

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