LA PLANIFICATION D'ANVIL  DRAGOON

 

La planification du débarquement en Provence mérite une attention particulière. Parce qu'elle est un modèle de travail d’état-major toujours étudié de nos jours dans les écoles de guerre, mais aussi parce qu'elle fut soumise à des contraintes telles que jusqu'aux tout derniers jours, sa concrétisation, le débarquement, fut remise en cause.

 

De janvier à juillet 1944, un état-major portant le nom de Force 163 se trouve confronté à des problèmes techniques et tactiques, ce qui est le lot habituel de ce type d'organisme mais aussi, ce qui l'est moins, au coeur d'un débat d'idées, de conceptions stratégiques et géopolitiques qui s'opposent au plus haut niveau.

 

Or, malgré ces incertitudes, le général Patch et le général de Lattre de Tassigny conduisent inexorablement et magistralement une longue et difficile planification.

 

Je vous propose de voir :

 

• En premier lieu, pourquoi cette planification fut longue et difficile.

 

• En second lieu, comment ont procédé ces planificateurs pour aboutir au final plan, scrupuleusement exécuté en Provence, avec le succès que l'on connaît.

 

 

 

Une planification longue et difficile : pourquoi ?

 

De conférences internationales1 (cinq dans la seule année 1943) en réunions d'états-majors alliés - sans les Français2- le projet évolue autour d'un certain nombre de paramètres ; j'en ai dégagé cinq.

 

1. De mai 1943, quand Anvil est évoqué pour la première fois à la conférence Trident de Washington, jusqu'au début d'août 1944, la question fondamentale, de savoir si Anvil est utile, reste posée.

 

2. Overlord est l'opération majeure, l'effort principal en Europe de l'Ouest. Rien ne doit être réalisé à son détriment. Au contraire, il est envisagé de diriger les troupes disponibles en Afrique du Nord vers la Grande-Bretagne. Et, de ce fait, tout doit être mis en oeuvre pour disposer du shipping nécessaire.

 

3. La capacité de transport maritime est le troisième et omniprésent paramètre.

 

4. Le déclenchement d’Anvil est très fortement lié au déroulement des opérations en Italie. Il n'est pas concevable de dégarnir prématurément ce front. Ce n'est pas un hasard si Winston Churchill choisit le début 1944 pour porter ses premières et virulentes attaques contre Anvil ; ce qui me permet d'aborder le cinquième paramètre : les divergences géostratégiques et politiques sur lesquelles je voudrais insister.

 

5. Winston Churchill et les Britanniques opposent aux Américains une vision radicalement différente pour la poursuite des opérations. Les premiers, fidèles à leur conception de stratégie périphérique, veulent profiter des avantages territoriaux et politiques acquis en Italie pour pousser vers l'Allemagne par la Yougoslavie et l'Autriche. Les seconds préconisent un débarquement en France (du Sud ou du Sud-ouest) pour opérer, tactiquement, une manoeuvre en tenaille avec Overlord et, en terme de logistique, pour disposer d'un grand port.

 

Je pense qu'il faut s'arrêter un moment sur la conférence de Téhéran du 28 novembre au ler décembre 1943. Cette réunion avait été précédée de contacts préliminaires et d'échanges que plusieurs auteurs3qualifient de " mystérieux ". Les Américains avaient conclu de ces entretiens préparatoires que les Soviétiques montraient peu d'enthousiasme pour Overlord et préféraient un effort accru en Méditerranée. Or, à Téhéran précisément, ils opèrent une conversion complète : ils estiment qu'Overlord doit être lancé en mai 1944, que rien ne doit gêner l'opération.

 

Autre surprise : ils optent clairement pour un débarquement dans le sud de la France.

 

Les Occidentaux assurent à Staline :

 

• Un déclenchement d'Overlord au plus tard à la fin mai 1944.

 

• Le lancement simultané - ou à peu d'intervalle - d’Anvil, à une échelle aussi importante que le permettrait le potentiel amphibie disponible.

 

• Aucune offensive en Italie au-delà de la ligne Pise -Rimini.

 

Ces " promesses " faites à Staline seront un argument de poids contre Churchill, lorsque celui-ci, jusqu'au début d'août 1944, tentera à plusieurs reprises de faire annuler Anvil, n'hésitant pas à parler d'erreur " politico-militaire majeure ", de " cul de sac stratégique ".

 

Ni le général Eisenhower, ni le général Wilson ne se laissent fléchir (le président Roosevelt et le général Marshall ne sont pas étrangers à cette attitude). Cependant, il faut noter que le général Wilson reçoit la directive définitive pour l'exécution d’Anvil le 11 août 1944, à J - 4 donc.

 

J'ajouterai une remarque : la décision d'exécution d’Anvil n'était pas tributaire du seul théâtre ouest-européen. A Sextant au Caire en novembre 1943, les Américains envisagèrent d'annuler des opérations amphibies dans le Sud-Est asiatique au profit d'Overlord et d’Anvil ; si ce dernier était maintenu.

 

Ainsi, au plus haut niveau, les oppositions doctrinales, l'évolution de la situation sur les différents théâtres ont fait peser sur Anvil des menaces variables en intensité, mais néanmoins permanentes. Le 13 juillet 1944, alors que la planification est terminée, le général Patch, conscient des incertitudes qui demeurent, conclut un entretien avec le général de Lattre par ces mots : " Now we must pray ".

 

S'il est certain que le sort d’Anvil s'est joué à Téhéran, il n'est pas exact, comme l'on peut le lire parfois, que les choix du lieu et de la date aient été arrêtés à ce moment-là. Le 8 avril 1944, par exemple, la situation en Italie, le manque de bateaux de débarquement et la pression de Winston Churchill conduisent le général Wilson à estimer à une division le volume disponible pour Anvil. Ce qui revenait à sa suppression pure et simple.

 

Je n'ai pas parlé du rôle du général de Gaulle. Les auteurs anglo-saxons pèchent par omission. Or, le général suit de près, commente et agit. Il écrit:

 

" A travers les secrets officiels, (les gouvernements en exil) n'étaient pas sans discerner ce qui, à Téhéran, s'était passé d'essentiel. Staline y avait parlé comme celui à qui l'on rendait compte (...) Roosevelt s'était joint à lui pour repousser l'idée de Churchill.

 

" C'est au nom de l'intérêt proprement français que je croyais devoir écarter le projet des Britanniques (...) Notre pays serait-il libéré de loin et indirectement ? (...) Son ultime armée marcherait-elle sur Prague tandis que Paris, Lyon, Strasbourg resteraient aux mains de l'ennemi ? ".

 

Sentant la menace se préciser au travers de la nomination du général Wilson à la tête de SACMED, alors qu'Alexander commande déjà en Italie, il poursuit " ses mises au point ".

 

1. Le principe admis à Anfa n'a pas de sens : ce n'est pas parce que les " Anglo-Saxons " nous équipent qu'ils peuvent disposer des forces françaises à leur convenance.

 

2. Puisque ces derniers l'excluent de leurs débats, il " se sent justifié à agir pour son propre compte et indépendamment des autres ". Dans les faits, deux exemples : l'envoi de la 4e Division marocaine en totalité en Italie, les discussions concernant la 9DIC débouchant sur une réunion avec les Alliés4en décembre 1943. Il y déclare notamment : " Pour nous, les futurs débarquements en France sont d'une importance primordiale. Le moment est venu de dire que nous ne saurions renforcer nos troupes en Italie, ni même les y laisser longtemps, à moins que les gouvernements américain et britannique ne nous donnent la garantie que l'opération Anvil aura lieu, que toutes les forces françaises d'Italie pourront y être engagées, comme celles d'Afrique du Nord. Il s'établit à Alger entre états-majors une satisfaisante collaboration ". Le mot est faible.

 

En effet, malgré toutes les vicissitudes qui émaillent l'histoire d’Anvil, les planificateurs n'ont pas cessé de préparer l'opération. C'est ce travail que je vous propose d'étudier maintenant.

 

 

 

La Force 163 au travail

 

Le 12 janvier 1944, la Force 163, qui s'est installée à La Bouzarea, sur les hauteurs d'Alger, et qui n'est autre qu'une partie de l’état-major de la VIIe Armée américaine, disponible après la conquête de la Sicile, reçoit sa mission :

 

" Préparer le plan d'une opération amphibie contre le midi de la France à entreprendre au début du mois de mai 1944 avec dix divisions (...) Ultérieurement, s'emparer d'un grand port, exploiter en direction de Lyon et Vichy, puis tendre la main aux troupes débarquées en Normandie. ".

 

L'organisation de cet état-major en cinq bureaux est classique5Les quatre premiers correspondent, à peu de chose près, à ceux des états-majors français, le cinquième étant responsable des questions politiques, civiles et des relations publiques.

 

En raison du caractère particulier de l'opération (interarmées, interalliée, amphibie), une section " Marine " et une section " Air ", une mission de liaison française et une autre britannique sont intégrées à la Force 163. Pour avoir appartenu personnellement à l'état-major de Centag, j'ai pu constater que cette organisation a prévalu depuis 1945 au sein de l'OTAN. Il s'agit d'une machine extrêmement lourde6certes, mais d'une efficacité redoutable.

 

Cette Force 163 est sous les ordres de SACMED (Supreme Allied Command Méditerranée), placé sous l'autorité du général britannique " Jumbo " Wilson, et directement lié, ce qui est extrêmement important, à NATOUSA : North African Theater Operation US Army, organisme ravitailleur des troupes américaines en Afrique du Nord. De plus, détail significatif, une équipe du quatrième bureau de la Force 163 est en place à Oran, au sein même du NATOUSA. Les personnels de la Force 163, comme leur chef, sont des spécialistes des opérations combinées, entourés de linguistes de qualité. Tous les documents sont intégralement traduits en français et en anglais.

 

Le général Patch ordonne la planification d’Anvil suivant des mesures précises, et j'ajouterai, précieuses.

 

1. L'état-major ne reçoit aucune autre mission pendant toute la durée de l'étude ;

 

2. Il travaille, d'abord, sur du concret, des données quantifiables en terme de moyens véritablement disponibles. Ce qui conduit à donner une place privilégiée à la logistique et à G4. C'est donc très logiquement que la chronologie dans l'établissement des plans est la suivante : le logistic plan, suivi des outline plans, improprement traduits par " ébauches de plans d'opérations " (en fait il s'agit de véritables plans d'opérations, sans les annexes) pour aboutir au final plan.

 

Cette procédure est scrupuleusement respectée. Elle comprend deux périodes distinctes : l'une de préparation, de janvier à avril, l'autre de mise au point, d'avril à juillet. Au cours de la première, grâce aux données fournies par NATOUSA, G4 et la section navale sont en mesure de définir le tonnage (shipping) nécessaire puis disponible pour transporter dix divisions. Le 14 avril, il arrête le logistic plan de la Force 163, clôturant la période de préparation.

 

C'est un document volumineux qui précise dans le détail l'équipement et le ravitaillement des forces susceptibles d'être engagées. Tout est prévu, dotation initiale, réserve par unité, stock à constituer sur les plages, nature et volume des flux, etc. Ce plan sert de référence aux travaux des autres bureaux, notamment à ceux de G3 qui, 14 jours plus tard (ce qui est tout à fait remarquable), le 28 avril donc, propose le premier outline plan (il y en a trois au total).

 

Celui-ci est envoyé, pour avis, aux différents bureaux, et aux subordonnés. Ici, apparaît tout le poids de G4 d'une part, mais aussi la qualité du dialogue au sein de la Force 163. C'est ainsi que ce premier plan prévoit la prise de Toulon pour J+25. G4 dénonce ce délai comme excessif car cela imposerait un courant logistique à partir des plages, avec tous les inconvénients que cela sous-entend, jusqu'à J+40. Et G4 conclut de la sorte son mémorandum : " G3 doit reprendre les données du problème, la possession rapide7de Toulon est primordiale pour l'exploitation ultérieure ". Dans cet échange, le général de Lattre propose son propre plan d'opération. Sa caractéristique, ce qui ne surprendra personne, se traduit par une réduction notable des délais. Prise de Toulon à J+7 et mise à terre pour J+5 de six divisions - au lieu des deux prévues dans le premier plan. Le 16 mai, G4 fournit un rapport très critique : le volume devant être débarqué à J+7 dépasse les possibilités en bateaux de débarquement. G3 et le général Patch approuvent ces observations ; le plan de Lattre n'est pas retenu, mais l'idée force d'une prise de Toulon plus rapide prédomine dans les plans ultérieurs.

 

Le dialogue entre les bureaux est permanent, de même qu'avec les commandants des grandes unités désignées le 22 juin : VIe Corps américain du général Truscott, Armée B du général de Lattre de Tassigny.

 

G2 intervient à chaque étape. Les renseignements recueillis par les services spéciaux, l'aviation et la Résistance française donnent une vision claire et exacte de la situation ennemie. C'est ainsi que G3, suivant l'avis de G2 et du général de Lattre, rétablit la couverture Ouest (Cap Nègre) qui avait été supprimée dans le plan du 22 juin. Autre exemple : pour isoler la zone d'assaut, une OAP8doit avoir lieu à 30 kilomètres au Nord. Décidée dès le 28 avril dans le premier plan, elle est maintenue, mais G3 modifie le volume des troupes, le lieu et l'heure en fonction des renseignements, des avis et des moyens.

Le 13 juillet, le général Wilson accepte le plan de la Force 163. Le ler août, Anvil devient Dragoon. Officiellement pour des raisons de sécurité. Le général Guthrie, colonel chef du G3 de la VIIe Armée en 1944, me confiait, il y a quelques années, en riant : " sécurité " " mais aussi " "  because Churchill has been dragooned ! ".

 

Ainsi des contraintes multiples ont compliqué et retardé à août 1944 une opération prévue pour mai de la même année. La planification est caractérisée par l'importance de la logistique et du dialogue.

 

Il est permis de se demander si, paradoxalement, elles ne contribuèrent pas à l'excellence de cette planification du débarquement. Pour emporter la décision, en effet, les planificateurs n'avaient pas plus droit à l'erreur qu'à l'imprécision. Par ailleurs, les délais imposés par la situation furent mis à profit intelligemment pour affiner les études.

 

Il n'en reste pas moins que, comme pour Overlord, la deuxième phase de l'opération Anvil-Dragoon ne correspond pas aux prévisions. L'ennemi et le terrain enlisent les Alliés en Normandie jusqu'à ce que Patton conçoive une manoeuvre à l'échelle du théâtre d'opérations. L'ennemi, dans la vallée du Rhône, impose un rythme qui prend en défaut la sacro-sainte logistique.

 

Ceci conduit à mettre un bémol à certaines conclusions concernant la mutation du phénomène " guerre ". En 1944, pour Jean-Baptiste Duroselle, la guerre devient un " gigantesque business ". Il rejoint en cela le général Eisenhower pour qui les débarquements sont, avant tout, " une vaste entreprise de transport ". Pour Moriss Janowitz, cette mutation engendre un nouveau type de chefs " moins soucieux de brillantes chevauchées que de planification et d'organisation ".

 

Tout cela n'est pas faux. Mais comment qualifier autrement que de " chevauchée brillante "9 la poussée dans la vallée du Rhône, aux ordres de planificateurs de talent ?

 

 

Colonel Jean-Louis MOURRUT

Chef du Service historique de l’armée de Terre

 

ÉVOLUTION DE LA PLANIFICATION DE G3 (OPÉRATION ANVIL)

 

PLAN DES OPERATIONS (PHASE INITIALE)

 

ELEMENTS

 

28 Avril 1944

 

22 Juin 1944

 

13 Juillet 1944

   

3 Zones :

- Le Muy

- Le Luc

- Collobriere

 

 

Idem

 

 

Région du Muy

1) OAP

 

3 Bataillons

 

1 Brigade brit.

2R. Para US

 

1 Division groupée

 

 

D-1

 

D-1 Résistance

 

D à l’aube

 

2) Assaut à " D "

Couverture Est

 

 

SSF (Théoule)

 

G.Commandos

Fr (Théoule)

 

G.Naval

Fr (Trayas)

Nuit D-1/D

 

 

Couverture Ouest

 

 

G.Commandos

Fr (Cavalaire)

 

 

 

G.Commandos

Fr (Cap Nègre)

Nuit D-1/D

 

Assaut

 

2 DI

 

3 DI

1C/C

 

3DI

1C/C

 

3) Conquête des îles

(Port-Cros - Levant)

 

3 Bataillons

D+1

 

SSF

D-1

 

SSF

Nuit D-1/D

 

 

 

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Notes:

1 Trident - Washington, mai 1943 ; Quadrant - Québec, août 1943 ; Sextant - Le Caire, novembre 1943 ; Téhéran, novembre - Décembre 1943.

2 Cf. Mémoires du Général de Gaulle, Combat.

3 Notamment Jeffrey I. Clark et Robert Ross Smith.

4 Présidée par le général de Gaulle avec messieurs Wilson, Mac Millan et le général Bedell Smith (Ike étant en voyage).

5 Voir organigramme simplifié (1).

6 Un monstre " kafkaien " selon le général Beaufre.

7 Souligné dans le document original.

8 Opération aéroportée.

9 Voir le tableau de la page suivante.

 

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