LA RETRAITE DES FORCES ALLEMANDES

 

Dans ce bref rapport 1, commençons par les forces allemandes en présence. A la mi août 1944, Johannes Blaskowitz, commandant en chef du groupe d'armées G, disposait de onze divisions, dont neuf dans la l9e Armée de Wiese, sise à Avignon, et deux dans le LXIVe corps d'armée de Sachs, sis à Bordeaux. Seule une de ces onze divisions était blindée : la 11e Panzerdivision de von Wietersheim, tenue en réserve.

Les sept divisions d'infanterie que Wiese affecta à la côte méditerranéenne étaient, aux yeux de Blaskowitz et de son chef d'état-major, Heinz von Gyldenfeldt, de qualité bien hétérogène. En passant de l'est (la frontière italienne) vers l'ouest (le Roussillon), la 148e (division de réserve, sous les ordres de Fretter-Pico, sise à Grasse) était " faible ". La 242e (sous Baessler, à Toulon) et la 244e (sous Schaeffer, à Marseille) avaient été retirées de la bataille de Normandie, où elles avaient dû abandonner leur artillerie lourde et une partie de leurs canons antichars, tout en restant " complètement prêtes à servir ". La 338e (sous von Courbière, sise à Arles), elle aussi engagée en Normandie, avait subi des pertes considérables et n'était qu'une division statique, très difficile à déplacer. La 189e (sous von Schwerin, sise à Montpellier) attendait toujours que le dernier tiers de la division l'y rejoigne. La 198e (sous Otto Richter, sise à Narbonne) avait aussi subi de lourdes pertes en Normandie, mais elle avait un bon encadrement, et elle prouva plus tard sa haute qualité. On peut remarquer que ses troupes Oststamme, contrairement à l'usage, étaient composées de volontaires italiens. En dernier lieu, la 716e (sous Wilhelm von Richter, sise à Perpignan), avait été engagée en Normandie dès le Jour J, et avant d’être retirée, elle avait été à peu près anéantie.

 

Pour Blaskowitz, deviner, dans le Midi, le lieu de l'invasion que tout le monde attendait, n'était pas simple. Au début, suite aux débarquements en Normandie, de l'avis des Allemands, pas moins de six endroits étaient possibles, et même s'ils en réduisaient le nombre au fur et à mesure des événements, la dispersion des forces allemandes, toujours en évidence lors des débarquements en Provence, était extrêmement nuisible aux chances, combien minces, de Blaskowitz de s'y opposer. Ces six endroits comprenaient : l'estuaire de la Loire, la côte gasconne, le golfe du Lion, les bouches du Rhône, la Côte d'Azur et la côte ligurienne. De l'avis du groupe d'armées G, c'est le dernier des six qu'il croyait le plus dangereux à la défense stratégique du Reich, car une telle invasion aurait pu pénétrer dans le nord de l'Italie, pauvrement défendu, et percer les défenses du Danube. Mais Hitler, lui, retenait, même au moment de l'invasion du 15 août, sa crainte d'un débarquement sur la côte gasconne. La preuve : les divisions de Sachs restèrent sur place, et la 11e Panzerdivision, une favorite de Hitler, ne reçut l'ordre de quitter Albi pour se joindre à l'armée de Wiese qu'au moment même de l'invasion de Provence.

 

Quant à la date de cette invasion du Midi, selon les services de renseignements allemands, la population civile parlait ouvertement de la date choisie antérieurement par Napoléon en disant aussi que les Alliés prendraient la route (Digne-Grenoble) suivie par l'Empereur. Puis, avec les services d'observation aériens qui rapportaient le départ des flottes alliées en provenance de l'Afrique du Nord, Blaskowitz avait ce que Rommel, son homologue dans le nord, n'avait pas eu : cinq jours d'avertissement sur l'imminence de l'attaque, et la preuve de plus en plus claire de sa destination. Mais à la différence de Rommel, Blaskowitz n'eut aucune chance.

 

Le 15 août, tout de suite, les communications allemandes tombèrent en panne, tant celles entre le groupe d'armées G et la l9e Armée que celles entre le groupe et l'OB West. Blaskowitz quitta sur-le-champ son quartier général à Rouffiac-Tolosan, dans la banlieue toulousaine, pour se déplacer en Avignon, en laissant ainsi la responsabilité de la Landbrucke (Bordeaux-Toulouse-Carcassonne) aux mains de Schmidt-Hartung, sise à Toulouse. Au cours de son trajet Blaskowitz s'arrêta à Capendu pour rendre visite au général Petersen, commandant le IVLuftwaffenfeldkorps. Ce dernier rassura le commandant en chef : " Dans mon secteur tout reste tranquille ".

 

En même temps, à Draguignan, Neuling, commandant le LXIIe corps de réserve, ne disposait que d'une troupe à bicyclette à envoyer contre les paratroupes américaines. Il se trouva vite débordé, et le LXXXVe corps (sous Kniess, sis à Taillades) dut lui venir en aide.

 

Le 16 août, face à l'impossibilité de sa mission, le groupe d'armées G en demanda à l'OKW une autre. Demande refusée. L'ordre de Berlin était formel : " Restez en place ". Mais le lendemain, 17 août, le commandant suprême à l'Ouest, von Kluge, fut relevé de son commandement, et le nouveau OB West, Model, fit passer tout de suite l'ordre de Hitler d'établir une nouvelle ligne de défense : Orléans-Bourges-Clermont-Ferrand-Montpellier. Même Hitler comprit dans les heures qui suivirent l'impossibilité de tenir une telle ligne, le long de laquelle rien n'avait été préparé. Le 18 août, un nouvel ordre arrive par radio de Berlin : évacuer tout le Midi, exception faite des forteresses de Toulon et Marseille et des poches atlantiques, et se retirer au plateau de Langres où l'on préparait avec frénésie une ligne de défense efficace. Cette ligne, nommée officiellement Forderkorb, mais mieux connue sous le nom du dernier Militarbefehlshaber in Frankreich, le général de la Luftwaffe Kitzinger, s'étendait d'Abbeville jusqu’à la frontière suisse en passant par le canal de Bourgogne, Dijon et Dole. Toujours le 18 août, L'OKW ordonna une nouvelle ligne de démarcation entre les forces de l'OB West (Model) et celles de l'OB Sudwest (Kesselring). Cette ligne passait désormais du lac de Genève à Grenoble, en passant par Aix-les-Bains, de sorte que l'état opérationnel de Neuling, ainsi que la 148e Division, sous Fretter-Pico, et la 157e Division montagnarde, sous Pflamm, furent affectés à l'OB Sudwest, avec la responsabilité de défendre les gorges alpines. Cet ordre avait des conséquences désastreuses pour la 19e Armée de Wiese, exposée dorénavant aux poussées des forces américaines sur la route Napoléon et qui étaient maintenant à même de l'encercler.

 

Ce qui augmentait encore les difficultés de Blaskowitz était l'ordre de l'OKW de conduire sa retraite selon un horaire qui permettrait à toutes les forces allemandes dans le Sud-Ouest, si éloignées qu'elles fussent, d'atteindre la sécurité de la vallée du Rhône où se concentrait la masse du groupe d'armées G. Plusieurs de ces unités qui figuraient dans la retraite du Sud-Ouest n'avaient aucune capacité de combat. Quant au transport dont elles disposaient, c'était tout et n'importe quoi, y compris charrettes, bicyclettes, chevaux, ânes...

 

Le 19 août, à 3 heures du matin, Schmidt-Hartung à Toulouse reçut l'ordre d'évacuer la garnison. A 5 heures, les premiers convois se rassemblaient à la gare de marchandises Raynal. Toutefois, à 10 heures, aucun train n'était parti : les cheminots dans la Résistance connaissaient leur métier. Les Allemands, furieux, prirent la route. La Résistance urbaine laissa partir le gros de la troupe, puis elle ferma les grilles.

 

Entre temps, à l'entrée de la vallée du Rhône, Blaskowitz affrontait un dilemme. Plus la résistance allemande serait efficace, plus son homologue allié, le général américain Devers, essayerait de percer le flanc de Wiese par Grenoble.

 

Quant à Sachs, sur la côte atlantique, qui ne reçut l'ordre de la retraite qu'avec la plus grande difficulté, il devait évacuer, dès le 19 août, non moins de 100 000 personnes, y compris 2 000 femmes. Devant éviter à tout prix le Massif central, entièrement aux mains du maquis, il fut obligé de suivre un chemin qui passait par Poitiers et Bourges vers Dijon, une distance de 600 kilomètres.

 

Le 23 août, la garnison de Toulouse atteignit Avignon de justesse, car les forces alliées se trouvaient presque à la porte. Blaskowitz avait quitté cette ville-là le 20 août, et le lendemain, au nord de Montélimar, son propre convoi tomba sous le feu des unités américaines à l'est. Cela démontrait que Pflamm et Fretter-Pico avaient échoué dans leurs efforts d'entraver la route vers Grenoble.

 

Le sort de toute une armée, et même d'un groupe d'armées, dépendait dès ce moment-là de la prouesse de von Wietersheim et de sa 11e Panzerdivision, qui se battait férocement afin d'empêcher l'encerclement envisagé par Devers. Les services allemands de renseignements aériens avaient été presque éliminés. La capture, par von Wietersheim, des ordres de la 36e Division américaine au moment où Romans retomba brièvement aux mains de von Wietersheim les 28-29 août, apporta donc à Blaskowitz une satisfaction toute spéciale.

 

Pendant ce temps-là, la retraite continuait, avec un certain ordre, malgré les pertes énormes des véhicules allemands, victimes de l'aviation alliée, sur les chemins de l'étroite vallée du Rhône. Petersen de la Luftwaffenfeldkorps se chargeait des forces qui se retiraient sur la rive droite, avec Otto Richter en arrière-garde, alors que, sur la rive gauche, c'était le corps d'armée de Kniess qui s'en chargeait, avec von Courbière en arrière-garde. Et toujours, partout, von Wietersheim, souvent à la tête de ses hommes, dans des contre-attaques fanatisées et superbes.

 

Sur les 209 000 hommes qui constituaient le groupe d'armées G, pas moins de 130 000 atteignirent Dijon et la sécurité (relative) de la ligne Kitzinger, ayant ainsi évité le piège mis en jeu par Patch et Patton, commandant respectivement les 3et 7e Armées américaines, qui visait à couper leur ligne de retraite. Seul un grand effort des deux armées allemandes, la 1re sous von der Chevallerie et la 19e sous Wiese, avait pu sauver un groupe d'armées que Hitler, par son incapacité militaire, avait failli abandonner à sa perte.

 

La faute de Hitler mise à part, les généraux allemands en cause n'avaient guère d'admiration pour les généraux du camp ennemi. " L'ennemi ", disait von Gyldenfeldt, " se montra peu désireux de se battre ou de marcher de nuit, ce qui permit aux Allemands de se retirer en très bon ordre ". Von Wietersheim était d'accord là-dessus : " Les Américains auraient pu prendre le Groupe d'armées tout entier s'ils n'avaient pas été si timides ". Von Gyldenfeldt alla plus loin : " De l'avis du Groupe, les forces allemandes en France méridionale ainsi que celles en Italie auraient pu être anéanties par la 3e Armée américaine en un seul coup. Celle-ci aurait pu faire une percée d'une telle envergure dans le cordon de défense autour de l'Allemagne que le Reich aurait été forcé à genoux, de façon conclusive, à l'automne 1944 "1

David Wingeate PIKE

Université américaine de Paris

 

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Notes:

1 La version complète et détaillée de cet article sera publiée prochainement dans Guerres mondiales et Conflits contemporains, n°174.

 

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