DÉBATS

 

 

Professeur André MARTEL

Je remercie les intervenants dont les communications complètent une première approche placée sous le signe des interactions entre politique, stratégie et commandement. Elles inspirent diverses réflexions que je prends la liberté d'énoncer sous forme de voies possibles de recherche. Les premières ont un caractère général ou structurel; les secondes répondent à la situation spécifique de la libération de la France et s'inscrivent dans la conjoncture.

 

En premier lieu, trois questions structurelles :

 

Qui décide, dans une guerre de coalition, aux deux niveaux de la décision : la conduite de la guerre, la direction des opérations, ou encore au niveau politique et au niveau militaire, celui-ci subordonné à celui-là ?

 

Quels sont les facteurs de la décision, compte tenu des rapports entre, d'une part, buts de guerre et objectifs militaires ; d'autre part, forces en présence et théâtres d'opérations éventuels.

 

Quelle est la marge de liberté sinon d’initiative d'un pouvoir dépendant, totalement ou en partie, pour le soutien de ses propres forces du bon vouloir de ses alliés

 

En second lieu, trois observations, conjoncturelles cette fois :

 

A l’arrière plan des relations entre le Gouvernement provisoire de la République française et ses alliés restent posées deux questions : quel régime politique en France après la libération ? Quelle place pour la France en Europe, et dans la poursuite des opérations, et dans l'après-guerre ?

L'existence de forces " régulières " et de forces " irrégulières ", les premières extérieures à la métropole, les autres intérieures, également dépendantes du soutien allié, pèse sur les décisions politiques et militaires des gouvernements français et alliés.

 

Parmi les facteurs qui permettent de dépasser, au niveau de l’emploi des forces armées, cette situation de dépendance, figurent : la camaraderie d'armes entre chefs ayant combattu côte à côte pendant la Première Guerre mondiale ; le prestige retrouvé des armées françaises, au prix de lourds sacrifices en Erythrée, en Libye, en Tunisie, en Corse, et en Italie ; la valeur des renseignements fournis par la Résistance, relayée par la contribution au débarquement des divers formations constituant les FFI, sabotages, harcèlements, éclairage, sûreté, appui d'infanterie.

 

 

Professeur Jean-Marie Guillon1

Je voudrais faire trois remarques aux exposés très intéressants qui ont été présentés et en particulier au dernier, celui du Colonel Mourrut qui m’a passionné personnellement, n’étant pas spécialiste de ces choses-là.

 

Il a dit que tout avait été prévu. Or, apparemment, quelque chose n’avait pas été prévu, c’est le rôle et l’importance de la résistance intérieure et l’attitude de la population. Je voudrais savoir ce qu’il en est.

 

Deuxième remarque : ce que l’on peut constater lorsqu’on examine la situation de la Provence pendant la période du printemps-été 1944, c’est qu’il y a certitude parmi les résistants que le débarquement en Méditerranée aura lieu immédiatement après le débarquement en Normandie. La date qui est avancée, et elle est avancée à mon sens, c’est une hypothèse que je vous soumets, elle est avancée par les missions interalliées parachutées durant l’année 1944, c’est que la date du débarquement sera le 8 juin. C’est l’information que la Gestapo de Marseille, le SD de Marseille d’ailleurs, recueille d’un officier parachuté qui est passé à son service, dont le cas est bien connu. Alors je voudrais poser la question de savoir ce qu’il en est là aussi, et est-ce, n’est-ce pas aussi une affaire d’intoxication, sachant qu’elle a coûté très cher à la résistance intérieure ? Je rappelle, à ce propos, que le combat de la résistance intérieure, le combat en Provence n’a pas commencé le 15 août, mais a commencé le 6 et le 7 juin, comme à Hyères. Nous pourrons revenir, bien sûr, sur les détails. Enfin je voudrais tout à fait approuver le professeur Martel sur sa conclusion, il est évident que les aspects politiques et militaires sont indissociables, je m’étonne cependant que dans les communications proposées, il n’y ait rien eu sur les chefs de la Résistance, chefs FFI, je pense au général Cochet en particulier, dont le rôle est bien oublié, mais c’est une personnalité intéressante, bien sûr, sur les chefs de la résistance intérieure mais, si je puis me permettre, il me semble que la résistance intérieure à dans ce colloque une portion un petit peu congrue. Je vous remercie.

 

 

Colonel Jean-Louis Mourrut

 

Je vous répondrais sans vous répondre tout à fait. Simplement, dans l’élaboration des plans, tels que je les ai présentés dans le deuxième outline-plan, en fait il y en a eu vingt-deux en tout, mais il y en a trois majeurs, dont celui du 22 juin. La Résistance devait appuyer en particulier l’opération aéroportée, et c’était expressément écrit dans les plans. Par la suite, cela n’a plus été retenu dans le dernier plan du 13 juillet. Mais vous comprendrez, très franchement, je préfère donner la parole au général Lécuyer, qui était donc le chef de l’ORA dans cette région.

 

 

Professeur André MARTEL

 

Il est prévu que le général Lécuyer prenne la parole tout à l’heure et je pense que tout le débat sur la Résistance pourra s’organiser autour de son intervention.

 

 

Général Jean Simon

 

Pour ma part, me trouvant en Italie dans une unité régulière, j’ai eu un certain nombre d’officiers qui sont partis prématurément et secrètement prendre contact avec les chefs de la Résistance en Provence. Donc cette action de la Résistance était quand même planifiée, prévue et organisée.

 

 

Professeur André MARTEL

 

Sur la question de notre collègue M. Guillon, quelqu’un souhaite-t-il intervenir ? J’ajouterai simplement qu’un problème est posé depuis quelques années et qu’il ne l’était pas jusqu’à présent, celui du général Cochet. Lors du colloque relatif au général Koenig qui s’est tenu à Paris il y a deux ans, la question a été soulevée et il est évident qu’il y a là encore un problème qui est mal tranché. Il y a eu chevauchement de compétences entre le général Koenig et le général Cochet. Ce chevauchement de compétences n’a pas été sans conséquences et, à ma connaissance, ce qu’il y a de plus neuf et de plus complet sur le général Cochet, se trouve dans une thèse qui a été soutenue à Montpellier, je n’étais pas le directeur mais j’étais au jury, qui est publiée aux éditions Albin Michel sous le titre Languedoc, la libération confisquée, et Augustin Bailly a écrit, à mon avis, ce qu’il y a de plus complet et de plus neuf sur le problème du général Cochet. Peut-être un mot encore si l’on permet au président de parler, l’intoxication oui, mais il ne faut pas oublier, on dit que cela a coûté très cher à la Résistance, mais que les Anglais n’avaient pas hésité à sacrifier des milliers d’hommes à Dieppe pour essayer de savoir comment on réagissait à un débarquement, qu’ils en ont sacrifié inutilement ailleurs, et que pour eux s’il fallait sacrifier des unités de maquis, cela faisait partie de la guerre comme de sacrifier aussi à l’Heimat, mon général, le général anglais n’a pas hésité à envoyer la Ire DFL au sacrifice sachant que c’était parfaitement inutile.

 

 

Commissaire de la République Raymond Aubrac

 

Je voudrais faire trois remarques. Tout d’abord, pour répondre à l’introduction du débat que vous avez formulée il y a quelques minutes, je voudrais vous donner une petite anecdote sur les relations entre les problèmes militaires et les problèmes politiques à l’occasion de l’opération Anvil. Le hasard fait que le 9 août 1944, à 19 heures, le général de Gaulle m’a chargé de la mission de commissaire de la République en Provence. En me donnant la date du débarquement et en me disant : " Vous allez à Naples et vous aurez des lettres pour le général de Lattre qui se chargera de vous faire débarquer ".

 

Je suis donc parti le 10 avec un Préfet, un commissaire de police et un sac à pommes de terre plein de billets de banque (parce qu’on pensait que les Allemands allaient retirer tous les dépôts de la banque de France) pour apprendre en arrivant que le général de Lattre était embarqué et que je ne pouvais pas le joindre. Je suis donc allé voir le commandant de la base militaire américaine, qui s’appelait le colonel Gross, en lui présentant mes ordres de mission, et en lui demandant de me transporter le plus vite possible dans la tête de pont. Le colonel Gross a regardé ces ordres de mission, l’un était signé du général de Gaulle et l’autre de Monsieur Diethelm mais s’adressait au général de Lattre, et il m’a répondu : " Tout ça c’est politique, moi je n’ai pas de décision à prendre, j’envoie cela à Washington, en attendant je vous loge, je vous installe, une villa, une Jeep, deux MP, etc. ". Et me voilà donc installé à Naples, je passe sur les détails.

 

A partir de ce moment-là, naturellement, j’étais assez nerveux et j’essayais de joindre Alger le plus vite possible pour expliquer que ma mission ne pouvait pas être remplie. Le hasard a fait qu’à une terrasse de café de Naples, j’ai trouvé un jeune aviateur français des Forces aériennes françaises libres qui avait été envoyé en mission deux semaines avant et qui n’avait plus d’instructions et qui sentait que la bagarre était proche - cela se sentait à Naples à ce moment-là - et qui a accepté d’emmener une page de mon petit carnet de notes directement à Alger au général de Gaulle pour lui expliquer que je ne pouvais pas remplir la mission qui m’était confiée et pour lui donner mon adresse. C’est ainsi que le 16 août, à quatre heures du matin, un autre aviateur français est venu frapper à la porte de la villa et me dire : " J’ai instruction de vous prendre et de vous poser à Ajaccio avec vos collègues à condition de ne pas vous faire voir sur la base américaine, nous allons embarquer en bout de piste, cachez-vous, baissez-vous, on partira très vite ". Et c’est ainsi que j’ai pu rejoindre Ajaccio qui était confié à ma responsabilité. Je voulais citer cette anecdote, car elle illustre assez bien le propos que vous avez eu Monsieur le Président.

 

Deuxième remarque : c’est pour appuyer très fortement ce que vient de dire Monsieur Guillon. En lisant en effet le programme de ce colloque, j’ai été très heureux de voir que le général Lécuyer allait parler du rôle de l’ORA, je le connais depuis très longtemps, nul n’est mieux placé que lui pour en parler. Mais il y a les autres composants de la Résistance. En réalité les historiens militaires ou les observateurs, dont j’étais, ont observé que la manoeuvre très rapide de prise de Marseille et de Toulon a été une manoeuvre qui a été appelée, aspirée par l’insurrection marseillaise et l’insurrection de Toulon. La grève générale commence à Marseille le 18 ou le 19, l’insurrection commence le lendemain, les forces de libération s’emparent de la Préfecture. Moi j’arrive le 24, au milieu de la bataille, il y a une barricade au milieu de la rue Saint-Ferreol et un certain nombre de gens, très peu nombreux, très mal armés, ont pris l’initiative, avec l’appui de la population, notamment de la population ouvrière, de commencer le combat. Et là, on a un certain nombre d’officiers qui encadrent les troupes et l’on a aussi les autres composantes qui sont : les FFI, les FTP, les milices patriotiques, etc. C’est un problème qui mérite d’être abordé dans un colloque qui porte le titre de notre colloque. Voici la remarque que je voulais faire Monsieur le Président.

 

 

Professeur Philip Bell

 

Qu’était le rôle des renseignements secrets dans toutes ces affaires de commandement et de planning ? Que connaissaient les Allemands des intentions alliées ? Que connaissaient les Alliés des dispositions et des intentions allemandes ? C’est une grande question, mais c’est très important.

 

 

Colonel Jean-Louis Mourrut

 

Je peux répondre pour la partie alliée. Je suis passé très vite là-dessus dans mon exposé pour des raisons de temps. Il est certain que les renseignements apportés par les services spéciaux, par la Résistance à partir d’une certaine date, qui n’est d’ailleurs pas très claire, parce qu’il fallait passer tantôt par Koenig, Londres, tantôt directement ; mais la Résistance a beaucoup aidé le débarquement dans ce sens, également par l’aviation : lorsque l’on voit les plans de G2, donc les plans ennemis, c’est assez hallucinant. C’est tout juste si l’on n’a pas le poste du fusil mitrailleur allemand. Cela a été une des raisons de la réussite de ce débarquement, les Alliés à Alger connaissaient parfaitement la qualité et l’emplacement des défenses allemandes. Par contre, pour l’exploitation, il est certain que personne ne pouvait savoir que Hitler allait demander le retour. Mais il faut quand même insister au-delà de Toulon et de Marseille sur le fait que les Allemands ont procédé à une manoeuvre retardatrice extraordinaire sur 700 kilomètres. C’est eux qui ont conduit la manoeuvre. Il faut quand même le reconnaître.

 

 

Colonel André BACH

 

Il existe des plans complets, vous avez pratiquement toute la côte qui a été découpée kilomètre par kilomètre, il y avait des cartes postales, il y a le nombre des batteries sur toute la côte. C’est un document qui fait 400 pages avec des photos, tout est détaillé pratiquement au mètre carré.

 

 

Professeur André MARTEL

 

Que connaissaient les Allemands sur les intentions et les moyens des forces alliées ?

 

 

Docteur Hans UMBREIT

 

J’ai parlé tout à l’heure de l’ignorance totale des Allemands sur la date et l’endroit du débarquement. Cela vaut pour le débarquement de juin. Pour le 15 août, c’était autre chose, on avait bien détecté la flotte en Méditerranée, on savait à peu près sa direction et l’on était convaincu que le débarquement se déroulerait à l’est du Rhône. Donc on a eu raison et l’on savait à peu près la direction de l’évolution alliée vers le Nord. On avait déjà préparé des ordres pour retirer, pour abandonner le Sud, sauf les deux ports. Pour la Provence, pas de gros problèmes. Mais, en général, je suis tenté de comparer les Allemands à des aveugles. On n’avait plus les moyens de se renseigner sur les intentions de l’adversaire. Il y avait en Angleterre, vous le savez mieux que moi, quelques agents qui travaillaient plus pour vos compatriotes que pour les Allemands eux-mêmes, il y avait une reconnaissance aérienne qui suffisait justement pour la Manche, mais pas tellement pour l’Atlantique et il y avait une reconnaissance par radio. Mais, dans ces cas-là, les Allemands avaient été tellement intoxiqués qu’ils ont commis des fautes de stratégie.

 

 

Un témoin

 

Pourrions-nous connaître le nombre de divisions qui se trouvaient entre Bordeaux et Toulouse qui ont été justement très difficiles à définir, puisque l’on craignait toujours qu’il y en ait douze, et finalement on n’a jamais su s’il y en avait dix ou douze ?

 

 

Docteur Hans UMBREIT

 

Monsieur je vous demande pardon. Monsieur Kehrig lève déjà sa main ; c’est son privilège de demain.

 

 

Professeur André MARTEL

 

Je voudrais en terminant, simplement au point de vue stratégie et commandement, attirer l’attention sur un point qui vient d’être relevé et qui, me semble-t-il, est toujours minimisé dans toutes les histoires militaires de l’été 1944, c’est la décision du Haut Commandement allemand de retirer les forces à partir du 17 août et l’on ne peut pas étudier les problèmes de guerre, aussi bien de la Résistance que des armées régulières fusionnant progressivement pendant cette période, en oubliant que ce sont les Allemands qui ont pris les décisions, et ce sont les Allemands qui ont gardé leur liberté de manoeuvre jusqu’à ce qu’ils aient rétabli la situation sur les Vosges, sur la frontière du pays allemand. Je vous remercie encore de votre attention.

 

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Notes:

1 Professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Provence.

 

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