DÉBATS

 

SÉANCE PRÉSIDÉE PAR

le Préfet Jean-Pierre RICHER

 

 

 

De la halle Sainte-Croix, une étudiante du lycée Bristol de Cannes

 

Est-il possible de présenter un concours sur la résistance dans le cadre de l’éducation nationale, et si oui quel a été le sujet de cette année ?

 

 

Professeur Hubert TISON

 

Il existe deux concours très connus . Le premier, fondé par des associations de résistance, est le concours de la Résistance et de la Déportation dont le général Simon est un membre éminent, et au jury duquel je figure moi-même au titre de mon association.

 

Ce concours porte sur la résistance et la déportation et les thèmes de l’an prochain portent justement sur la libération des camps et la victoire sur le nazisme avec les valeurs pour lesquelles ont combattu les résistants et les soldats de l’armée régulière. Le second est le concours du prix Rhin et Danube qui ne concerne que trois académies : Caen, Orléans et Rouen. C’est un concours volontaire qui permet aux élèves de faire des recherches, d’être plus motivés. Il y a 50 000 élèves qui le présentent en France chaque année.

 

 

Un témoin

 

Je me permettrais d’ajouter qu’en ce qui concerne le prix Rhin et Danube et notre région, les Alpes-Maritimes et le Var organisent chaque année un concours Rhin et Danube sur un des thèmes proposés. L’année dernière, c’était le débarquement en Provence. Cette année, ce sera la Ire Armée française, la libération de l’Alsace, le franchissement du Rhin, la pénétration en Allemagne et la victoire.

 

 

Professeur Jean-Marie GUILLON1

 

Je voudrais, non pas poser des questions, mais faire trois remarques très rapides.

 

Première remarque sur les lacunes des manuels d’histoire que Hubert Tison a très bien relevées : elles correspondent aussi à des lacunes dans les ouvrages de vulgarisation historique. Un seul exemple : on a présenté notamment, cet été, monsieur Amouroux, bien connu comme l’historien par excellence de ces événements. Sa grande histoire des Français en neuf ou dix tomes comporte une page un quart sur les opérations en Provence et la bataille de Provence. Il commentait largement les commémorations, comme on le sait, de cet été. Je n’en dirai pas plus.

 

Deuxième remarque, Hubert Tison a parlé très justement du mémorial du Faron, et là vous me permettrez d’émettre un regret : ce mémorial du Faron est extrêmement archaïque par rapport aux musées que l’on fait un petit peu partout actuellement. Il mériterait à nos yeux d’enseignants une rénovation. Il est en plus extrêmement difficile d’accès, notamment par les classes, puisque les cars ne peuvent pas y monter et qu’il faut donc utiliser un téléphérique qui ne fonctionne pas par grand vent.

Troisième remarque que je voudrais faire. En deçà des enjeux que Serge Barcellini a très bien montrés pour les commémorations, il y a d’autres enjeux qui sont des enjeux locaux, et, traditionnellement, une guerre entre les communes de ce littoral. Dès 1945, on s’est " battu " par articles interposés pour savoir où les Alliés avaient posé le pied la première fois : était-ce à Sainte-Maxime ? Etait-ce à Cavalaire ? Et depuis, monsieur le Préfet le sait fort bien, au moment des grandes commémorations, il y a toujours des chamailleries de ce genre pour savoir où la cérémonie se déroulera. A noter que Saint-Tropez se sent toujours injustement traité. Evidemment au mois d’août on sait très bien les difficultés de communication qu’il y a et l’on comprend très bien ce fait-là. Fréjus, je le constate, a toujours très bien tiré son épingle du jeu pas seulement en 1994, mais, et je terminerai là-dessus sur une anecdote, en 1954 : je rappelle que la principale cérémonie s’est déroulée à Fréjus-Plage : elle associait des troupes qui débarquaient et d’anciens maquisards qui allaient à leur rencontre. Simple élément amusant, je rappelle que c’est à Fréjus-Plage que le débarquement a échoué.

 

 

Préfet Jean-Pierre RICHER

 

Pour ma part, dans cette amicale compétition des collectivités pour participer à la commémoration, je verrai au contraire le caractère tout à fait interne de la mémoire collective profonde de nos cités à l’égard du débarquement et leur reconnaissance.

 

 

Inspecteur Général Serge BARCELLINI

 

Simplement, la réponse à la question du mont Faron : d’abord il faut se rappeler l’histoire du mémorial du débarquement de Provence au mont Faron qui est auguré le 15 août 1964 par le général de Gaulle. C’est un musée mémorial qui est monté très vite, sur décision personnelle du président de la République qui demande un musée en septembre 1963. Il est fait sur le modèle du musée d’Arromanches qui, lui, avait été inauguré en 1954. Ce musée porte son temps car il n’a pas du tout été reconstitué en termes de muséographie depuis 1964, c’est-à-dire trente ans. Or la technique muséographique a formidablement évolué, et on le voit bien en Normandie où tout oppose aujourd’hui le musée d’Arromanches, qui est également resté un peu de son temps et le mémorial de Caen. C’est donc vrai que, par rapport au muséographie moderne, le musée du mont Faron reste un musée du souvenir et non pas un musée pédagogique. Il y a là en effet une réflexion à mener. Le ministère des anciens combattants en a officiellement la tutelle, mais c’est toujours très compliqué, car il y a une association gestionnaire qui tient beaucoup à ce qui existe depuis 1964. Mais il est vrai que le mémorial du mont Faron, qui est extraordinairement bien situé, dans un site écologique et dans un site de mémoire, mériterait une totale rénovation et de coller plus à la muséographie d’aujourd’hui.

 

Seconde remarque sur les guerres de clocher : je dirai simplement, puisque vous avez parlé de Saint-Tropez, que c’est un très bon exemple des problèmes des politiques de mémoire. En 1945, c’était Saint-Tropez qui était la ville-pivot des commémorations du 15 août ; c’était la principale commune où l’on organisait les cérémonies. Pourquoi a-t-on changé ? En fait, cela allait de soi. Comment voulez-vous organiser aujourd’hui une très grande cérémonie le 15 août chaque année à Saint-Tropez ? Il y a bien là une obligation du temps présent par rapport à l’histoire. Il est évident que ces obligations-là se vivent beaucoup plus densément en Provence qu’en Normandie.

 

 

Préfet Jean-Pierre RICHER

 

Le programme de ce colloque prévoit maintenant un débat avec des personnalités locales ayant participé aux événements de 1944.

Monsieur Paul BECHTOLD2

Je voudrais intervenir sur trois points. Le premier, c’est le général de Lattre ; le deuxième, ce sont les batailles de Movanes; le troisième, c’est Marseille.

 

On a fort bien parlé du général de Lattre, on a dit que c’était un grand général, qu’il a été l’organisateur du débarquement et de la Ire Armée française, c’est lui qui nous a conduit des rives de Provence jusqu’au Tyrol ; et il a été un grand stratège. On l’a aussi présenté comme un homme un peu sophistiqué. Je n’en parlerai qu’en tant que témoin, et modeste témoin puisque je n’étais que caporal. J’ai été blessé le 22 novembre 1944 à Belfort dans le bois du Martinet, nous avions libéré Belfort et nous allions sur Altkirch. J’ai été soigné par les Américains, et j’en garde un souvenir extraordinaire car j’ai été très bien soigné. Je suis donc arrivé à l’hôpital américain le 24 novembre et quelques jours après j’ai un de mes camarades qui est venu et qui m’a dit : " L’adjudant-chef Joly, chef de la 3e section du 3e commando, vient d’arriver, on lui coupé la jambe ". Je suis allé voir mon camarade, et il ma dit : " Voilà, je suis bien content de te voir parce que demain de Lattre va venir, il va me remettre la médaille militaire. Et au milieu de tous ces " Amerlocs " - excusez-moi mais c’est comme cela qu’on parlait - je suis un peu ennuyé et j’aimerais bien que tu sois là ". Alors je suis arrivé le lendemain et nous avons vu arriver le général de Lattre, tel que vous l’imaginez, avec son képi, tiré à quatre épingles, et le stick sous le bras. Il s’est approché de Joly, qui était dans son lit, et lui a remis la médaille militaire, en lui disant : " Bien que cela ne se fasse pas pour la médaille militaire, je vais vous donner l’accolade ". Moi qui étais à côté, j’ai dit : " Moi aussi ". Alors de Lattre s’est retourné, m’a vu et m’a dit : " Mais vous êtes Français ? Mais qu’est-ce que vous faites là ? 

— Je suis blessé.

— Ah, et qu’est-ce que vous avez ?

— Eraflure de balle à l’épaule. "

De Lattre m’a regardé, il a un peu réfléchi, évidemment il ne me connaissait pas : on ne nous avait pas présenté ; il a mis sa main dans sa poche et il m’a dit : " Je crois que vous aussi vous aurez une belle récompense, mais en attendant, tenez, prenez mon paquet de Gauloises ". Je dirai que nous étions gavés de cigarettes américaines, mais je suis arrivé dans ma " carrée " et j’ai offert des Gauloises aux Américains qui étaient là et qui m’ont dit : " Mais qu’est-ce que c’est que tu apportes ? ". J’ai dit : " Mais ce sont des cigarettes françaises, le général a appris que j’étais blessé, alors il a fait un détour et il est venu m’apporter un paquet de Gauloises, et Eisenhower ne fait pas ça pour vous ".

 

Je me permettrai aussi de vous dire un autre fait qui a été celui de Movanes. Les commandos ont débarqué dans la nuit du 14 au 15 août 1944 à 0h35 en trois points : au cap Nègre, à Aiguebelle, et à la Fossette. Après avoir libéré le coin, il fallait prendre Movanes le 16 août. A Movanes, un peu sur la hauteur, entre Hyères et le Lavandou, il y a un plateau où stationnaient deux ou trois canons commandés par un capitaine de frégate allemand. Le combat s’engage, et le 1er commando commandé par le capitaine Ducourneau met le siège devant cette batterie et au bout de quelques temps les Allemands font paraître le drapeau blanc en disant qu’ils veulent parlementer. Ils demandent qui commande l’unité. On dit que c’est le lieutenant-colonel Bouvet, qui survient et trouve à ce moment le capitaine de frégate allemand qui était mortellement blessé. L’Allemand lui dit : " Qu’est-ce que vont devenir mes hommes si nous nous rendons ? ". Il lui dit : " Pas de problèmes. Vos hommes seront envoyés sur nos bases arrières, soit en Corse, soit en Algérie ". L’Allemand dit : " Bon, c’est bien. Mais voilà : je suis originaire de Berlin et j’ai encore ma femme et ma fille qui sont à Berlin. Est-ce que vous me promettez quand la guerre sera terminée d’aller les trouver et de leur dire que vous m’avez connu ? ". Bouvet lui dit oui. Et à ce moment-là, vous avez une scène extraordinaire : d’un côté les commandos qui viennent de débarquer la veille, qui sont au garde-à-vous et qui présentent les armes ; en face, il y la Kriegsmarine qui est désarmée et, au milieu, on porte le corps de l’officier allemand parce qu’entre temps il s’est un peu aidé à mourir. Le combat va repartir puisqu’il va falloir repartir se battre sur le Coudon. La petite histoire raconte que sept ans plus tard, le général Bouvet va à Berlin, et il retrouve la femme et la fille du capitaine de frégate allemand et leur dit : " Madame, j’ai connu votre mari, il est mort en beau soldat, en bon Allemand ; nous avons bien combattu et nous nous sommes bien battus, mais au fond nous nous estimions beaucoup ". C’est aussi une histoire des commandos d’Afrique.

 

Le troisième point, c’est la mémoire collective qui doit aussi nous transporter vers l’avenir ; c’est de Marseille dont je voudrais parler. Je me suis battu à Marseille et j’ai appris aujourd’hui que Marseille avait eu une très grande importance dans la logistique des combats qui se sont déroulés entre les forces alliées et les forces allemandes. On s’est aperçu que Marseille était située entre l’Espagne et l’Italie et était tout à fait au bout du sillon rhodanien. Marseille n’a pas changé de place. Nous n’avons plus, grâce à Dieu, de combats à faire contre les Allemands ou contre d’autres Européens, mais nous avons avec eux à établir l’Europe et il faudrait vraiment aider Marseille. Il faut aider Marseille et il faut aider la Provence. Il faut à la " banane bleue " opposer l’arc méditerranéen qui va de la Catalogne et du Languedoc à la Provence et à la Ligurie, et qu’on retrouve pour Marseille la positon qu’elle mérite. Mais pour cela, il faut nous aider et nous aider beaucoup.

 

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Notes:

1 Professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Provence.

2 Ancien caporal du 3e commando d’Afrique.

 

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