DÉBATS

 

Séance présidée par

Monsieur Gilbert LECAT

Premier adjoint au maire de Fréjus

 

 

 

Professeur Jean-Marie Guillon1

La première question concernera la marine, et notamment le groupe naval d’assaut, non pas sur les événements qui sont bien connus, mais sur la justification de cette opération. N’a-t-elle pas été conçue pour donner un rôle dans cette phase préparatoire à la marine car je n’en vois pas très bien les raisons tactiques ? Ce n’était pas, me semble-t-il, de l’Estérel que pouvait venir le danger. Autant le côté ouest était effectivement dangereux, autant ce côté là pouvait prêter à débats.

 

Une question à Monsieur Facon : ces bombardements ont été, en particulier, urbains avec tous les dégâts qu’ils ont provoqués. Une idée communément reçue à l’époque, c’est de distinguer les bombardements anglais des bombardements américains. Je voudrais savoir ce qu’il en est dans la réalité, car chacun est convaincu, à ce moment-là, que les Anglais bombardent bien, proprement, et que les Américains bombardent très mal. Certains réseaux de renseignement vont même jusqu’à protester parce qu’ils supposent que ces bombardements sont opérés par des Américains noirs. Le problème des bombardements est un problème sérieux. Cette intervention des réseaux de renseignement, que je peux préciser (j’ai des documents) n’est pas là pour susciter des polémiques, simplement il y a des mentalités, des rumeurs.

Troisième remarque : je voudrais préciser que les troupes allogènes étaient en partie infiltrées par la Résistance française et qu’un certain nombre d’entre elles, notamment celles qui occupaient le secteur du Lavandou, avaient des contacts extrêmement suivis avec les FTP et MOI ; certaines d’entre elles, du côté de Hyères en particulier, se sont mutinées au moment des opérations du débarquement.

 

 

Contre-Amiral Jean KESSLER

 

Il est certain que le danger à l’Est n’était pas le plus menaçant ; la preuve c’est, qu’à l’Ouest, ce sont 2 300 commandos qui ont débarqué, à l’Est ce sont 67.

 

Il a fallu une opération particulière pour débarquer les commandos à l’Ouest. Pour l’Est, on a profité de l’opération navale de diversion - qui mettait en jeu un certain nombre de vedettes et un bâtiment de conduite de la chasse dont les émissions radio visaient à donner l’impression qu’une importante task force se dirigeait vers Gênes - pour débarquer les 67 commandos du groupe naval d’assaut qui avaient pour mission d’effectuer un certain nombre de destructions, et de couper la route Cannes Saint-Raphaël : il n’était quand même pas inutile que le débarquement principal soit couvert à l’Est, au moins par une sonnette.

 

 

Monsieur Patrick Facon

 

J’apporterai une réponse en deux points à votre question. C’est le problème que j’ai évoqué tout à l’heure, le Transportation Plan d’Einsenhower qui visait donc à engager le champ de bataille aussi bien en préparation du débarquement de Normandie au Nord qu’en Provence, a posé des problèmes politico-stratégiques extrêmement importants. Il y a eu un débat qui est remonté jusqu’à Roosevelt, jusqu’à Churchill, des négociations entre les alliés anglo-saxons et les Français, puisqu’on prévoyait qu’il y aurait à peu près 40 000 tués et 80 000 blessés dans les populations françaises et belges au moment de cette préparation. Finalement, les aviateurs ont surtout évoqué ces problèmes de pertes parmi la population pour s’opposer en fait, comme je l’ai dit tout à l’heure, au plan d’Einsenhower, puisque c’était le pétrole qui les intéressait. C’est vrai que dans l’affaire de la précision des bombardements, ce qui est assez paradoxal, c’est que l’on disait que les Anglais bombardaient bien, alors que leur doctrine, c’était le bombardement de zone, c’est-à-dire qu’ils arrosaient des surfaces importantes, alors que les Américains étaient censés faire du bombardement de précision. C’est une petite ironie de l’Histoire. Il n’y a jamais eu d’équipage noir dans l’aviation stratégique ou tactique alliée.

 

 

Colonel Manfred Kehrig

 

En fait, la XIXe Armée savait que les troupes de l’Est étaient infiltrées par les maquis. Ces troupes de l’Est, avant l’invasion, le 15 août, avant le débarquement, étaient même passées au maquis pour certaines, et donc combattaient aussi dans les rangs du maquis. Quand a commencé le débarquement, les bataillons de la côte, en fait, ont cessé de combattre et ont tout simplement fait défection. Mais je veux encore dire une petite chose à ce sujet. Le général von Sogenstern et le général Wiesel, son successeur, le général-lieutenant Botsch et Schultz également, en 1945-1946 dans le cadre de la division historique Karlsruhe, ont dit que l’action de la Résistance française a été très désagréable, très vive, mais n’avait rien changé au plan allemand car les opérations allemandes ont surtout été influencées et entravées par l’utilisation de la force aérienne alliée. Ce sont peut-être des choses qu’il faudrait étudier plus en profondeur, mais ce sont les constatations qui ont été faites. Encore une chose à propos des remarques du général Roth à l’instant, qui parlait de la conduite de la guerre sous Hitler. Certes, Hitler depuis décembre 1943 avait pris de plus en plus les rènes de l’opération en main, si bien qu’on ne parlait plus de tactique traditionnelle. Vous savez aussi que les généraux von Rundstedt et Rommel, étant donné la situation politico-militaire de l’époque, avaient demandé à Hitler d’essayer de mettre fin à la guerre par des voies politiques. Or, le général von Runsdtedt a été remplacé, Rommel a été forcé au suicide et von Kluge, qui avait également adressé la même demande à Hitler en tant que successeur de von Rundstedt, a lui aussi été poussé au suicide. Leurs successeurs n’ont plus rien tenté à ce moment-là pour modifier la conduite de la guerre qui était celle de Hitler. Ils ont renoncé tout simplement à faire opposition aux visées de Hitler et, en conséquence, les ordres et les lois du Führer que mentionnait le général Roth n’ont plus fait l’objet d’évaluation ; ils ont tout simplement dit : " le Führer a ordonné ". On n’a plus du tout évalué les situations. Quelque chose d’assez étonnant, d’assez remarquable et d’assez intéressant du point de vue historique d’ailleurs, que de savoir comment cela s’est déroulé pendant la guerre, comment on est passé à cette vue générale des choses et il n’y a plus de prise de position ou de décision indépendante des unités sur place.

 

 

Monsieur LE Focillon

 

Je voudrais savoir s’il n’y a pas eu de contradiction entre l’état-major de la marine allemande, qui a miné simplement la partie ouest de la Méditerranée par rapport au Rhône, et l’état-major de la Wehrmacht, qui, d’après ce que nous a dit tout à l’heure le colonel Kehrig, aurait privilégié l’est du Rhône comme zone possible du débarquement.

 

 

Colonel Manfred Kehrig

 

Ici, en fait, ce sont deux états-majors différents et cela aussi à deux moments différents. La marine a évalué la situation à un moment où les Alliés n’avaient pas encore, disons, commencé à faire des attaques arrières. Cela a commencé vers les 7-8 août, quelque chose comme cela. Donc, la marine disait : " Oui, à l’est de Toulon, ce sont les meilleures possibilités de débarquement ", et l’armée s’était d’ailleurs ralliée à ce point de vue. La XIXe Armée avait également estimé que c’était dans la zone de Sète que pouvait se faire le mieux le débarquement et aussi dans la zone du delta du Rhône. C’est là qu’on avait concentré les troupes. La XIXe Armée ne pensait pas trop que ce serait à l’est de Toulon que se ferait le débarquement. Ce n’est que vers le 7-8 août qu’elle a changé d’opinion à ce sujet et qu’elle s’est dit que ce pourrait bien être à l’Est finalement.

 

 

Contre-Amiral Jean Kessler

 

Je voulais simplement ajouter qu’il y avait des problèmes de fonds (ces fonds à l’est de Toulon n’autorisent pas le minage commode, sauf vers les îles ou sauf dans les baies) et que, si l’on a miné le Languedoc, c’est parce que c’était commode et facile. Effectivement, les Alliés ont bien pensé, au tout début, à aller débarquer sur le Languedoc parce que c’était commode pour les chalands de débarquement.

 

 

Un témoin

 

C’est exactement ce que j’ai dit hier : l’intoxication avait commencé, tenez vous bien, en décembre 1943, de façon à ce que les Allemands croient qu’un débarquement aurait lieu dans le Languedoc et à Sète. Il y a eu effectivement énormément de pertes, même chez les Anglais qui sont venus étayer depuis 1943, où on a demandé à faire des parachutages de jour, de façon à ce que les Allemands soient attirés dans cette région, et cela fait partie de ce que j’appelle, moi, la préparation des débarquements. J’en ai parlé hier pour Overlord et maintenant ; j’ai débarqué ici 36 jours avant, vous le savez, pour organiser et pour faire ce travail de préparation. Donc j’insiste sur Sète, où, effectivement, je suis très content que l’amiral Kessler dise que, jusqu’au dernier moment, les Allemands croyaient que le débarquement se ferait à Sète. C’est donc une opération d’intoxication qui a réussi.

 

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Notes:

1 Professeur d’Histoire contemporaine à l’Université de Provence.

 

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