DÉBATS

 

 

SÉANCE PRÉSIDÉE PAR

L’AMIRAL JACQUES LANXADE

 

 

Monsieur Marcel FOUCOU1

J’ai quelques scrupules, après des débats aussi élevés, à vous parler d’histoire locale. Il y a toutefois un problème à Fréjus auquel on n’a pas pu répondre depuis cinquante ans. Alors, permettez, c’est aujourd’hui ou jamais. Si l’on ne donne pas la réponse aujourd’hui, on ne nous la donnera jamais. Je reviens un peu sur ce qu’a dit si élégamment le général Simon pour vous parler de Fréjus et de sa libération. Un petit détail : je voudrais préciser à monsieur le contre-amiral Kessler que la " plage rouge " n’est pas la plage de Saint-Raphaël, mais la plage de Fréjus. Rendons à César. Je voudrais encore préciser que c’est la DOT qui a fait tous les travaux à Fréjus, mais curieusement le directeur en était un colonel félon de l’armée française, qui avait son bureau entre ces quatre murs. C’est pour cela que je vous en parle.

 

Je dois préciser, après le général Simon, qu’à l’arrière de la plage de Fréjus, les Allemands n’ont pas élevé de gros blockhaus, tout au plus ont-ils élevé deux ou trois casemates avec un armement léger, dit de retardement, sur la butte romaine de Saint-Antoine. Mais par contre ils ont élevé un grand blockhaus à l’ouest et à l’est : Saint-Aigulf et ce que l’on appelle Saint-Raphaël Nord. Ces deux gros blockhaus avaient pour mission de conjuguer leurs tirs pour empêcher le débarquement. Je vous rappelle que le débarquement a échoué à deux reprises certainement à cause des deux blockhaus, que les troupes de débarquement à deux reprises ont dû rebrousser chemin et l’on raconte à Fréjus que les Allemands chantaient victoire et sortaient presque la bouteille de champagne en disant : " Nous avons gagné la guerre du débarquement ". Mais, si l’on s’était retiré c’était pour faire appel à la marine qui était au large. Je dois vous dire que lorsque les Allemands sont arrivés et ont fait ces travaux, ils ont évacué la population de toute la plaine d’une partie de notre Fréjus car, à cette époque-là, nous n’avions aucun lotissement autour de la ville et tout le monde restait autour du clocher. Donc 7500 personnes sont venues habiter autour du clocher. Les Allemands ont interdit que les Fréjusiens quittent la ville parce qu’ils avaient besoin de la main-d’oeuvre pour que les Fréjusiens puissent démolir eux-mêmes toutes les maisons de la plaine qu’ils avaient évacuées. D’abord les Fréjusiens sont rassurés. Ils viennent là, ils ont confiance. Nous n’avons eu aucun bombardement préliminaire. Et puis, même au moment où les affaires commençaient à sentir le roussi, un accord mairie-corps médical décide de transférer notre hôpital civil et notre maternité dans le narthex de notre clocher (notre clocher, dans sa partie inférieure, est une fortification du XVIIIe siècle). Alors les Fréjusiens qui sont autour se disent que si l’on y met les malades, on peut aller se réfugier dans notre clocher. Et c’est à ce moment-là que nous arrive du large une volée de bombes de marine, artillerie de marine. Il faut vous dire que notre clocher n’avait pas de place ; eh bien, en voilà une de créée. Deuxième bordée encore plus importante qui frôle le clocher dans sa partie ouest mais ne le touche pas. Troisième bordée encore plus importante : on a changé le tir de quelques degrés, les bombes passent à l’est du clocher, le frôlent mais ne le touchent pas et vont s’abattre sur un édifice du XVIIe siècle, notre ancien grand séminaire, siège de l’état-major colonial jusqu’en mai 1935 et que les Allemands avaient pris pour faire un magasin. Il n’y avait donc pas de victimes là. Que va être la quatrième bordée ? Je pose la question : est-ce que les Alliés savaient que notre ville n’était pas évacuée ? Est-ce que les Alliés savaient qu’il n’y avait dans Fréjus aucune résistance ? Est-ce que les Alliés savaient que le clocher n’avait pas été changé en blockhaus comme on a bien voulu nous le dire ?

 

 

Un témoin

 

Parce qu’effectivement, pendant la guerre, tous les clochers étaient des postes d’observation et des observateurs y étaient en principe. La première chose qu’il fallait pour acquérir une ville, était de viser le clocher et là c’est le bon Dieu qui a sauvé le clocher. Je pense qu’il faut voir Monsieur Foucou et lui dire que tous les clochers étaient garnis d’observateurs allemands. J’ai d’autres anecdotes sur des clochers qui sont visés effectivement dans les premiers pour arriver au centre.

 

 

Doyen Guy PEDRONCINI

 

Cher ami, pourriez-vous nous préciser quelles étaient les idées du général de Gaulle sur le débarquement de Provence ?

 

 

Général Jean SIMON

 

Vous savez que le général de Gaulle a toujours cherché, non pas à faire une armée française, mais à faire rentrer la France dans la guerre. Les débuts de la France libre furent extrêmement difficiles. Il y a eu cette malheureuse, très douloureuse, dramatique et inutile affaire de Mers el-Kébir. Je me permets de parler sous votre contrôle, Amiral, et ensuite il y a eu cet échec de Dakar que l’on oublie parfois. Nous nous attendions à être reçus avec des arcs de triomphe, nous avons été reçus à coups de canon. On a dit que sur le moment le général de Gaulle avait voulu abandonner. A mon échelon (j’étais lieutenant), je ne peux donner aucun témoignage sur cette affaire. Ce que je sais simplement, c’est que Winston Churchill a proposé au général Catroux de prendre la place du général de Gaulle, et Catroux a refusé dédaigneusement. Ceci dit, et j’en arrive à la question de notre ami, à Freetown après cet échec de Dakar, le général de Gaulle nous a réunis dans les salons du bateau où il se trouvait et il nous a expliqué sa philosophie. Il nous a dit : " Tout ça n’est qu’une péripétie ". Et avec cette façon qu’il avait, vous savez, toute particulière, de donner un peu des ordres à l’histoire, il a dit : " Voilà, nous allons nous rendre en Afrique centrale - puisque entre-temps le gouverneur Felix Eboué avait rallié le Tchad, Boislambert avait rallié le Cameroun, l’Oubangui-Chari et j’en passe - nous nous séparerons en deux groupes, un à travers le Sahara marchera vers les rives de la Méditerranée, l’autre par le cap de Bonne Espérance se rendra en Moyen-Orient, et ces deux groupes se rejoindront en Afrique du Nord où nous retrouverons, je précise en 1943 disait-il, l’armée d’Afrique et nos camarades africains et de là, nous partirons à l’assaut de la Provence ". Voilà ce que je peux vous dire sur ce que pensait le général de Gaulle en septembre 1940, ce qui est assez extraordinaire, parce que c’est exactement ce que nous avons fait. Ce que je voudrais dire, c’est que le général de Gaulle n’a cessé, au cours de ces dures et longues années de guerre, d’essayer de rassembler dans un même élan la Résistance intérieure et les combattants de l’extérieur. Et d’ailleurs, je parle comme témoin, quand nous résistions à Bir-Hakeim aux furieux assauts du général Rommel, nous pensions au fond de nous-mêmes que le combat n’avait aucun sens, s’il n’y avait pas eu des gens qui avaient résisté dans l’ombre.

 

 

Général Norbert RIERA

 

Je ne peux qu’apporter de l’eau au moulin, si vous permettez, du professeur Vaïsse pour l’histoire de l’amalgame. En effet, à cette époque-là j’étais un modeste sous-lieutenant et j’ai eu à amalgamer une série de FFI. Cela s’est très bien passé, il n’y a eu aucune histoire. D’autre part, je voudrais signaler l’extraordinaire réussite du colonel Gandouet avec son régiment totalement réuni. Et puis je voudrais aussi signaler que l’école de Roufac qui a été mise en place par le général de Lattre a contribué très fortement à cet amalgame.

 

 

 

 

Professeur Jean-Charles JAUFFRET

 

Je voudrais seulement apporter un élément de complément et féliciter le professeur Funk pour son intervention sur les maquis. Car cette histoire sur le débarquement de Provence, on pourrait la résumer en deux mots : initiative et économie. Initiative, vertu militaire très rare, et économie, autre vertu militaire extrêmement rare dans l’économie des hommes et du temps. Or c’est exactement cette illustration en 1944. Esprit d’initiative de très grands chefs, je n’y reviens pas, mais surtout ceci n’est possible que parce qu’il existe des FFI, des maquis. économie de temps, économie d’hommes. Vous imaginez ce qu’il aurait fallu et Einsenhower l’a précisé tout de suite. Simplement pour vous signifier que cette notion, le principe d’économie de forces, est aussi vieille que l’enseignement militaire supérieur; ce sont les FFI qui l’ont magnifiquement incarnée par plusieurs missions.

 

La première est fondamentale et, je crois, primordiale : le renseignement. Je n’y reviendrai pas sur le plan de tout ce que la Résistance a pu faire, mais en insistant sur le rôle spécifique des hommes, car le renseignement ce n’est pas seulement avant le débarquement, pour donner par exemple le plan des faux blockhaus, des fausses maisons qui cachent des batteries allemandes, les angles de tir des armes automatiques, renseignements que l’aviation ne peut pas donner. Il faut aussi évoquer le phénomène américain qu’on appelle le scooting, c’est-à-dire guider les troupes au sol une fois qu’elles ont débarqué. Rôle essentiel, par exemple de Marc Rénot, chef FFI de la brigade des Maures qui aide à la prise de Saint-Tropez. Il y participe physiquement lors de la prise de Marseille. Alors que Monsabert se bat en infériorité numérique, c’est un jeune FFI, Pierre Chébriand, qui lui donne la clé de Notre-Dame-de-la-Garde et écourte d’autant plus le siège.

 

Il faut évoquer aussi d’autres aspects de cette résistance dans son rôle militaire, dans le sens de l’économie de forces. La participation au combat bien évidemment. Mais à l’intérieur de cette participation au combat, deux éléments : dans une manoeuvre que l’on pourrait appeler de débordement, on ne comprend pas la manoeuvre de livrer Montélimar sans l’appui des FFI venant du Massif central, des Alpes, du Vaucluse ou de la Drôme. L’Amérique fournit l’artillerie pour cette manoeuvre et le gros de l’infanterie ce sont les FFI qui vont d’ailleurs laisser beaucoup de monde. On peut aussi évoquer un rôle méconnu : garder les flancs, éviter les débordements allemands ou les tentatives de couper les lignes de ravitaillement américaines, la bataille de Nyons, entièrement assurée par les forces de la Résistance, l’artillerie américaine n’intervenant qu’en toute dernière extrémité. On peut aussi évoquer d’autres missions obscures dans les Alpes, avant même la bataille des Alpes proprement dite, lorsque pour donner de l’air à cette XIXe Armée coincée à Livron Montélimar, les Allemands occupent les cols italiens et ensuite foncent en direction de Larches. Ils sont arrêtés par les groupes FFI des Alpes qui, là, sont seuls. Il faut aussi évoquer un rôle capital, et non pas seulement les RMS, c’est-à-dire les résistants du mois de septembre; ces résistants d’août ont joué un rôle capital car ils ont paralysé l’armée allemande. En faisant nombre, ils ont inquiété, ils ont rendu sourds et aveugles par les sabotages qu’il faudrait aussi évoquer.

 

Autre rôle essentiel : la dispersion de l’ennemi depuis Toulouse jusqu’à Menton, par des actions de sabotage, par la potentialité offensive de maquis (comme le maquis du Mont Aigoual, 600 hommes armés, le cas du Vercors vous le connaissez, mais aussi toutes les libérations depuis juin, la région de Buis-les-Baronnies dans le Vaucluse) donc une action essentielle pour disperser, pour diluer les forces allemandes. N’oubliez pas que cette 11e Panzer, elle est dispersée d’Albi à la région de Montpellier, elle ne se regroupe qu’à partir du 13 août. Il faut savoir que ses ultimes éléments ne franchissent le Rhône qu’à partir du 19-21 août. Donc une dispersion qui lui sera fatale en tant qu’arme offensive proprement dite.

 

Je voudrais évoquer le rôle des libérations proprement dites. C’est-à-dire Marseille, la libération de Nice qui est totalement assurée par la Résistance, qui a joué un rôle essentiel pour soulager le corps de bataille allié.

 

Je terminerai par une petite allusion qui n’est pas évidemment spectaculaire : la fonction de protection. Combien de ponts (le viaduc d’Antenor pour la prise de Toulon pour ne citer que celui-ci, l’aqueduc de Roquefavour qui amène l’eau potable à Marseille, les quais de Sète en partie, la rue Goliath et le vieux port de Marseille) doit-on aux équipes Jetburg et aux équipes qui ont été envoyées par le SPOC, mais également aux initiatives des FFI locales. Je crois qu’il fallait aussi bien percevoir la dimension de cette résistance, et ne pas confondre les véritables résistants des mois de juin, juillet et août avec les fameux RMS que nous retrouvons fort nombreux en septembre 1944. Un chiffre : l’historien allemand Jorg Steger estime à 1.000 hommes/jour, c’est-à-dire y compris les gens blessés qu’on va remettre au combat quelques jours après, les pertes de l’armée allemande à partir de juin 1944 pour les zones de R3-Languedoc et R2. Je vous remercie de votre attention.

 

 

Général Jacques LECUYER

 

Je crois avoir dit hier qu’après le départ des Allemands, j’avais transformé, dans R2, une grande partie des maquis en unités régulières. Je dis " régulières " car elles étaient vraiment déclarées aux autorités françaises. Cela comprenait un groupement qu’on a appelé le groupement Alpin-Sud qui comptait sept bataillons, dont un étranger venant surtout d’Italie et avec des Espagnols, et une autre partie de mes hommes, après me l’avoir demandé, était allée avec la 1re Armée française. Il y avait à peu près la valeur d’un petit bataillon qui, par petites tranches, est parti avec la 1re Armée française. Quant à mon groupement Alpin-Sud qui était semi-régulier, j’étais allé le présenter au général de Lattre, que j’avais trouvé, non sans mal, dans le sud du Jura, pour lui demander une seule chose, c’est qu’il prît en compte ce groupe, ces bataillons dans la 1re Armée. Il m’avait répondu : " Je ne peux pas et je n’en ai pas les moyens ". Ce à quoi j’avais répondu : " Je peux attendre, moi j’en ai ", pour les garder sur place et garder la frontière.

 

 

M. Guy FORZI

 

Je voulais préciser à propos de ce que disait le général Simon tout à l’heure sur Dakar : la flotte qui détruisit la flotte française à Mers el-Kébir, la flotte britannique, l’Arm Fleet, commandée par l’amiral Sommerville, est la même, malheureusement, que celle qui transporta les Français devant Dakar. Donc je laisse apprécier, puisque c’est Dakar, quatre mois après la destruction de la flotte française à Mers el-Kébir qui avait impressionné non seulement la France mais tout l’Empire. Je crois qu’il y avait là une erreur de tactique parce que revenir devant Dakar avec la même flotte c’était aller certainement à l’échec. Mais évidemment on ne disposait pas de tellement de flottes à ce moment-là.

 

Je voulais faire une autre observation. Je crois que peu de gens l’ont compris jusqu’à présent. Les quatre maréchaux que l’armée française a eus au moment de la dernière guerre étaient des maréchaux qui n’ont commandé qu’à des troupes d’Empire. Ceci indique bien quelle avait été la force de ces troupes d’Empire qui, si elles n’avaient pas existé, n’auraient probablement pas mis la France au rang des pays vainqueurs ; et je rappelle aussi la dernière partie de la campagne d’Allemagne, qui est une campagne très violente et très rapide, en particulier pour désigner des unités de reconnaissance comme nous, c’est-à-dire que nous avons fait une campagne de vitesse pour prendre le maximum de terrain, de façon à ce que la France ait une zone d’occupation considérable, ce qui lui donnait encore bien sûr, et vous le comprenez, une position bien meilleure auprès des vainqueurs. Et la campagne d’Allemagne pour nous a été très meurtrière, car nous avons fait cela, non pas comme nous savions faire la guerre avant puisque nos régiments de reconnaissance étaient particulièrement bien entraînés, mais uniquement en course de vitesse ; je dois dire que le résultat recherché était que le France soit à la place des vainqueurs, et cela nous a coûté beaucoup plus de sacrifices.

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Notes:

1 Historien local.

 

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