LE DEBARQUEMENT DE PROVENCE DANS LA MEMOIRE AMERICAINE

 

 

A l'occasion du cinquantenaire du débarquement de Normandie, l'hebdomadaire américain Time a fait un reportage spécial d'une quinzaine de pages sur le jour J avec le général Eisenhower, "l'homme qui a battu Hitler", en couverture.1 Les deux numéros suivants ont également offert d'autres reportages plus modestes il est vrai sur le débarquement de Normandie : celui du 13 juin contenait deux pages sur le rôle essentiel de l'industrie américaine dans la guerre2et celui du 20 juin en contenait quatre sur la participation du président Bill Clinton aux cérémonies commémorant le cinquantième anniversaire du débarquement.3 Ces différents reportages se distinguent par leur grande abondance de photographies et par leur absence de toute référence au débarquement qui a eu lieu 71 jours plus tard : celui de Provence. Il est vrai que l'on pouvait toujours penser que cet oubli serait réparé dans le numéro du 15 août, où il y aurait sûrement quelque chose sur cette seconde opération qui a joué un rôle si important dans la stratégie qui a amené la victoire des Alliés dans la Deuxième Guerre mondiale. Il n'en fut rien. On a beau lire le Time du 15 août 1994 d'une couverture à l'autre: il n'y a aucune mention du débarquement du 15 août 1944. Il serait certainement excessif de dire que tous les médias américains ont passé les cinquante ans du débarquement de Provence sous silence, mais les quelques articles trouvés n'ont aucune commune mesure avec ceux qui ont été consacrés à l'invasion de Normandie. En effet, dans le New York Times du 15 août 1994, il n'y a pas un mot sur le débarquement de Provence, et si d'autres journaux en parlent, c'est surtout dans le contexte de reportages sur les cérémonies en France rendant hommage aux Africains ayant participé à la Libération cinquante ans avant. Dans son numéro du 15 août 1994, par exemple, l'International Herald Tribune a consacré 121 lignes à ce sujet; le Washington Post lui a accordé environ 152 lignes; et le Plain Dealer (le journal de Cleveland) ne lui en a consacré que 32.4 Il y a eu également dans le Chicago Tribune du 14 août 1994, un reportage de quelque 74 lignes sur un groupe d'anciens combattants américains qui allaient fêter leurs exploits de cinquante années auparavant en sautant en parachute au-dessus des plages de la Côte d'Azur.5 A la Radio nationale publique (NPR), on a effectivement constaté que le 15 août était le cinquantième anniversaire du débarquement de Provence, tout comme l’on a constaté que c'était le énième anniversaire de tel ou tel acteur de cinéma. Quant aux différents services diffusant des informations et commentaires sur les questions de défense par le réseau informatique Internet, ils n'en ont pas parlé.

 

Les médias américains ont certainement accordé une importance bien plus grande aux événements du 6 juin qu'à ceux du 15 août. Il serait intéressant, dans ce contexte, de parcourir quelques manuels d'histoire choisis au hasard parmi les textes utilisés dans des cours dans certaines universités américaines pour voir si le traitement de ces deux faits historiques chez les historiens plus sérieux était différent.

 

L'ouvrage classique, A History of the Modern World (Une histoire du monde moderne) de R. R. Palmer consacre trois lignes au débarquement de Provence et quinze à celui de Normandie; C. E. Black et E. C. Helmreich, dans leur Twentieth Century Europe (L'Europe du vingtième siècle) ne sont guère plus généreux avec vingt-cinq mots pour la Provence contre environ cent vingt-cinq pour la Normandie; H. Stuart Hughes, dans son Contemporary Europe : A History (L'Europe contemporaine : une histoire) consacre cinq lignes à la Provence et trente-deux à la Normandie; A. Russell Buchanan, dans The United States and World War II (Les Etats-Unis et la Deuxième Guerre mondiale) bat tous les records en consacrant à la Provence une discussion d'environ trois pages et demie. Il faut toutefois reconnaître que le sujet de son livre est bien plus limité que les autres et que ses deux chapitres sur le débarquement de Normandie comptent une quarantaine de pages.6

 

Il est donc clair que la place tenue par le débarquement de Provence dans la mémoire américaine n'est pas très grande, d’autant plus qu'elle est secondaire par rapport à celle qui est occupée par le débarquement de Normandie. Il convient, cependant, de préciser qu'il s'agit ici de la mémoire populaire et que, bien sûr, il n'en est pas de même pour les spécialistes ou pour d'autres qui ont des raisons particulières de s'y intéresser, comme par exemple des anciens combattants, ainsi que nous l'avons mentionné. En effet, le Centre d'histoire militaire de l'armée de terre américaine a récemment publié une remarquable étude sur le débarquement de Provence et sur la campagne qui l'a suivi: Riviera to the Rhine (De la Riviera au Rhin), par Jeffrey Clarke et Robert Smith,7 un volume de quelque six cents pages sorti en édition commémorative du cinquantième anniversaire de la Deuxième Guerre mondiale. Il est pourtant intéressant de noter que, d'après l'avant-propos du général Harold Nelson, chef d'histoire militaire de l'armée américaine, l'ouvrage "étudie l'unité majeure la moins connue du théâtre européen, le sixième groupe d'armées américain du général Jacob L. Devers". 8 Cette unité regroupait la 7e Armée américaine du général Alexander M. Patch, et la 1e Armée française du général Jean de Lattre de Tassigny.

 

Si le sixième groupe d'armées est l'unité majeure la moins connue du théâtre européen, du moins en Amérique, il n'est pas surprenant que l'opération à laquelle elle doit sa renommée soit également méconnue. En effet, si l'on parle du débarquement de Provence à la vaste majorité des Américains, il est rare de rencontrer des personnes qui en aient plus que des connaissances vagues.

 

Comment expliquer ce manque de connaissances et l'étendue de cette lacune ? A mon avis, il y a deux raisons principales : l'importance, objectivement moindre, du débarquement de Provence vis-à-vis du débarquement de Normandie, et un ensemble de facteurs découlant de certains faits de société dans les Etats-Unis d'aujourd'hui.

 

Depuis le début, les chefs politiques et militaires alliés avaient eu de graves doutes sur l'utilité et la faisabilité de cette opération. Ces doutes, ainsi que le déroulement de la guerre à un moment donné, expliquent que les projets pour l'invasion de Provence aient connu plusieurs fois des hauts et des bas. Généralement conçu comme opération de soutien pour l'invasion du jour J, ce débarquement a failli être annulé à plusieurs reprises et a engagé bien moins de ressources humaines et matérielles que le débarquement de Normandie. Dans sa préface à De la Riviera au Rhin, Jeffrey Clarke affirme que si les forces du sixième groupe d'armées n'avaient pas existé, "les deux groupes d'armées d'Eisenhower dans le Nord . . . auraient été mis à plus rude épreuve et auraient vu leurs capacités offensives et défensives grandement réduites. En ce cas, l'offensive allemande de décembre 1944 aurait pu connaître plus de succès et aurait pu remettre à plus tard l'ultime poussée des Alliés vers l'Allemagne, avec des conséquences militaires et politiques imprévues".9 Cette affirmation de l'importance de l'invasion de Provence affirme en même temps son rôle subordonné. La tâche des armées du Nord aurait sans doute été bien plus ardue, mais elle n'aurait pas forcément été impossible. Il n'est vraiment pas besoin d'être historien pour comprendre pourquoi le débarquement de Provence n'occupera jamais la même place dans la mémoire américaine que le sujet d'un film tel que Le jour le plus long. L'invasion de Normandie était la première opération de cette envergure et la plus importante de ce genre de toute la guerre, elle a eu un succès énorme qui lui a valu d'être considérée comme le premier vrai pas vers la victoire, et son commandant en chef était un célèbre général américain qui a fini président des Etats-Unis. A ma connaissance, il n'y a aucun film américain mettant en scène le débarquement de Provence.

 

Cependant, les choses sont plus compliquées que cela. A la différence de la France et de la plupart des pays européens, les Etats-Unis sont un pays relativement jeune, avec un sens de l'histoire peut-être moins développé. Pour un pays qui n'a que 218 ans, la Deuxième Guerre mondiale remonte loin: les cinquante ans qui se sont écoulés depuis le débarquement de Provence représentent presque le quart (23%) de l'existence des Etats-Unis d'Amérique. Les gens qui se sont battus dans cette guerre sont maintenant relativement âgés et le service militaire obligatoire n'existe plus depuis une vingtaine d'années. Cela fait que les moins de quarante ans ont eu peu de contact avec l'armée et, en règle générale, ne s'y intéressent pas du tout. A ce mélange de circonstances il faut ajouter le sentiment populaire anti-intellectuel qui a toujours existé aux Etats-Unis. Issu peut-être des conditions de vie difficiles des pionniers et des ouvriers qui ont construit l'industrie américaine, il se manifeste dans une sorte de pragmatisme populaire qui se méfie des préoccupations de l'esprit, à moins que celles-ci ne puissent se traduire en application pratique. Il en résulte une population qui ne pense pas très souvent à son passé.

 

Il serait exagéré par ailleurs, dans les meilleures des circonstances, de s'attendre à ce que l'on donne au débarquement de Provence la même importance outre-Atlantique qu'en France. Mais les circonstances ne sont pas les meilleures. Après tout, malgré l'effort énorme des Etats-Unis et malgré le grand nombre de soldats américains qui se sont battus et qui sont morts en France et ailleurs en Europe, comme en témoignent les nombreux cimetières américains qui s'y trouvent, il ne faut pas oublier qu'une guerre faite chez autrui, même chez des amis, n'est pas du tout la même chose qu'une guerre faite chez soi. En plus, et outre le fait que l'Amérique ne s'intéresse pas beaucoup au passé et que les personnes directement concernées par cet événement sont peu nombreuses et plutôt âgées, l'opinion populaire américaine ne perçoit pas toujours la France comme son allié le plus fidèle ou le plus facile, bien que les relations se soient beaucoup améliorées ces dernières années. L'attitude populaire américaine envers la France n'est plus caractérisée par la passion d'autrefois.

 

Il faut aussi voir dans cette indifférence, qui d'ailleurs englobe le reste de l'Europe, l'influence des différents problèmes socio-économiques qui se manifestent aujourd'hui aux Etats-Unis. Alors que les pays européens ont traditionnellement connu une homogénéité culturelle et raciale, les Etats-Unis, depuis le début un pays d'immigrants, ont toujours connu une grande diversité ethnique. Pendant de nombreuses années, on a cru plus ou moins au mythe du "creuset américain" dans lequel on mettait les immigrants les plus divers pour les transformer en "Américains". Or, il est évident depuis longtemps que le champ d'activité de ce creuset est plutôt limité aux populations d'origine européenne et que pour la plupart les autres ne sont vraiment pas assimilées. En fait, la société et les valeurs dominantes américaines sont, et ont toujours été, européennes. Les non-Européens (les Afro-Américains ou Latino-Américains pour la plupart, mais aussi certains Asiatiques) ont traditionnellement été marginalisés et continuent à l'être. Il est clair que les difficultés économiques des vingt dernières années ont considérablement aggravé la situation de ces minorités et il n'est pas difficile de comprendre leur manque de sympathie pour ceux qu'elles considèrent responsables des problèmes économiques profonds qu'ils connaissent en ce moment. Le fameux mouvement "afrocentrique", qui veut que l'Afrique soit le berceau de tout ce qui est bon, chaleureux, et généreux dans le monde alors que l'Europe se trouverait à l'origine de tout ce qui est mesquin, froid et stérile en est l'exemple le plus éclatant.

 

Cet exemple, ainsi que les revendications d'un certain nombre de groupes ethniques, indiquent un malaise certain. Evidemment, les Etats-Unis ne sont pas au bord de la guerre raciale, mais on pourrait qualifier les circonstances de préoccupantes et dire que l'Amérique d'aujourd'hui est travaillée par des remous sociaux profonds. Il y a, bien sûr, des efforts importants pour redresser les torts du passé et pour amener la société vers un vrai pluralisme ethnique. Ce genre de réforme marche pourtant mieux dans la théorie que dans la pratique et, du moins pour l'avenir à court et à moyen terme, il est très probable que l'atmosphère continuera à être chargée d'acrimonie et de mésentente. Il serait vraiment surprenant que les minorités, et il faudrait aussi y assimiler le grand nombre de pauvres qui n'appartiennent à aucune minorité, s'intéressent un tant soit peu à un événement - même d'importance capitale - qui n'intéresse à leur avis que "leurs oppresseurs". Quant à la majorité, grâce à toutes ces difficultés, elle a déjà du pain sur la planche.

 

Cela explique peut-être pourquoi le débarquement de Provence ne tient pas une grande place dans la mémoire américaine. Mais, après tout, la situation est-elle tellement différente en France? Bien sûr, en tant que pays bien plus ancien que les Etats-Unis, la France a un sens de l'histoire bien mieux développé; elle a aussi une longue et illustre tradition intellectuelle. Il sera intéressant de voir dans quelle mesure ils pourront la protéger des pressions économiques et sociales qui ne sont pas finalement aussi différentes des deux côtés de l'Atlantique.

 

Professeur Mark R. RUBIN

The Lyman L. Lemnitzer Center for NATO and

European Community Studies

Kent State University

Kent (Ohio), USA

 

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Notes:

1 "D-Day : Ike's Invasion" ("Le Jour J : l'invasion d'Eisenhower") et "D-Day: Fascism Lives" ("Le Jour J : le fascisme vit encore"), Time, le 6 juin 1994,pp. 36-51.

2 "D-Day: The Home Front" ("Le Jour J : l'effort domestique"), Time, le 13 juin 1994, pp.48-49.

3 "D-Day: Still Brave at Heart" ("Le Jour J : encore vaillant"), Time, le 20 juin 1994, pp. 42-45.

4 "France honors Africans who had key role in 1944 landings" ("La France rend hommage aux Africains qui ont joué un rôle clé dans les débarquements de 1944"), International Herald Tribune du 15 août 1994, "Shipboard party honors Africans who fought for France's freedom" ("Fête à bord rend hommage aux Africains qui se sont battus pour la liberté de la France"), Washington Post du 15 août 1994, et "France celebrates landings" ("La France célèbre des débarquements"), The Plain Dealer (Cleveland, Ohio) du 15 août 1994. Parce que les lignes de l'International Herald Tribune sont plus longues d'environ 33% que celles des autres journaux, les chiffres sont normalisés pour la ligne utilisée couramment aux Etats-Unis.

5 "Jumping grandpas will make splash on Riviera" ("Grands-pères sauteurs vont faire sensation sur la Côte d'Azur"), Chicago Tribune du 14 août 1994. Le titre est un jeu de mots, car l'anglais to make a splash signifie à la fois faire sensation et faire un grand éclaboussement.

6 R. R. Palmer, A History of the Modern World (New York: Knopf, 1961), pp. 840-841; C. E. Black et E. C. Helmreich, Twentieth Century Europe (New York: Knopf, 1972), pp. 575-576; H. Stuart Hughes, Contemporary Europe: A History (Englewood Cliffs, New Jersey: Prentice-Hall, 1976), pp. 364-366; et A. Russell Buchanan, The United States and World War II, vol. II (New York: Harper et Row, 1964), pp. 359-405.

7 Jeffrey J. Clarke et Robert Ross Smith, Riviera to the Rhine, United States Army in World War II, The European Theatre of Operations (De la Riviera au Rhin, L'armée des Etats-Unis dans la Deuxième Guerre mondiale, le théâtre des opérations européen)(Washington: Center of Military History, United States Army, 1993).

8 Riviera, p. vii. Cette remarque se trouve dans un avant-propos du général Harold W. Nelson.

9 Riviera, p. ix. Cette remarque se trouve dans une préface de Jeffrey J. Clarke.

 

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