LA LIBÉRATION DE LA PROVENCE : QUE SAVAIENT LES ALLEMANDS DE CETTE ARMÉE FRANCAISE QUI DÉBARQUAIT ?

 

 

 

Introduction

 

La campagne de Tunisie et la campagne d’Italie, même si cette dernière avait été conçue à tort par les Etats-Unis comme une campagne secondaire selon Giorgio Rochat, le débarquement de Provence, prélude à la libération du territoire national pour inverser la situation militaire en France au détriment de l’Allemagne, dévoilent une nouvelle armée française dont la valeur opérationnelle ne cesse d’étonner l’adversaire, vainqueur de celle d’hier.

 

Elle a un bon esprit offensif, est fortement motivée, bien armée et bien entraînée, arrive de " la Grande France ", de l’empire, de l’autre côté de la Méditerranée ; issue du creuset de l’armée coloniale, elle a été forgée à son école. Cette armée constitue un poids par sa participation numérique importante, lève des contraintes politiques et redonne une position dominante à la France qui redevient un partenaire obligé.

 

Elle est suivie par le IIe Bureau allemand qui dépend de l’EMAT-Oberkommando des Heers (OKH).

 

L’étude de quelques rapports permet de se faire une idée de la perception allemande des forces françaises (potentiels matériels et humains, expérience du combat et moral).

Enfin, on pourra se demander si le comportement défensif des Allemands n’a pas été conditionné par le " mordant " de l’armée d’Afrique.

 

 

I. Les potentiels

 

L’armée qui débarque en Provence n’est que la partie visible de l’iceberg. Les Allemands savent qu’elle est le fruit du réarmement entrepris dans les colonies, notamment en Afrique française du Nord, allant du camouflage de matériels à la préparation militaire par le biais des Chantiers de jeunesse.

 

L’état-major allemand évalue les potentiels français à partir des effectifs présents aux armées, à partir de l’ensemble des classes mobilisables tant outre-mer qu’en métropole et des effectifs susceptibles d’être amalgamés grâce à l’action de l’armée d’Afrique sur le territoire métropolitain.

 

 

I.1. Les potentiels humains

 

I.1.1. L’Afrique

 

Autour des 200 000 hommes que comptait l’armée coloniale en 1939, et qui ont rejoint l’Afrique, de nouvelles unités se sont formées depuis le débarquement américain pour atteindre 350 000 hommes, dont plus de 250 000 hommes ont débarqué.

 

Les colonies, africaines notamment, pourront fournir au moins 657 000 hommes ; donc la nouvelle armée coloniale pourrait totaliser, avec les réserves, un million d’hommes compte tenu de l’augmentation de près de 40 % de la population entre 1914 et 1936, résultat de l’oeuvre civilisatrice de la France.

 

Les Allemands craignent enfin la transformation d’unités territoriales en divisions de campagne. Stationnées en Afrique du Nord et considérées jusque-là comme territoriales, elles pourraient se transformer en unités combattantes si les Américains leur fournissaient le matériel nécessaire. De ce fait les effectifs de l’armée française combattante augmenteraient de quelques 240 000 hommes.

 

Sur le plan de la relève toutefois, cette armée sera à la longue constituée uniquement par des Africains, des autochtones, car les Français de souche ont été mobilisés jusqu’au dernier. Pour ce qui est de l’Algérie, 25 classes d’âge sont mobilisées, soit 16,5 % de la population ; 120 000 " pieds-noirs " débarquent sur le sol métropolitain et 5 000 tombent au champ d’honneur. Ainsi seules les pertes en soldats de couleur pourront être compensées.

 

L’armée coloniale est le fer de lance de la bataille qui s’annonce, elle est l’ossature de la future armée métropolitaine.

 

I.1.2. La métropole

 

L’emploi des potentiels métropolitains, leur mobilisation et surtout leur caractère opérationnel ne sont pas considérés comme une éventualité sérieuse, si ce n’est dans le long terme, au titre de l’amalgame et de la conscription.

 

Dans l’immédiat toutefois, les Allemands ne sont pas préoccupés par une augmentation importante d’effectifs, auxquels ils ne croient d’ailleurs pas, malgré l’explosion FFI que le SR évalue à 800 000 et l’afflux de " résistants ", notamment ceux de la 28e heure, les " RMS " selon l’expression reprise par Jean-Charles Jauffret, les " résistants du mois de septembre ".

 

I.2. Les Effectifs de l’armée française combattante au 30 octobre 1944 : 875 000 hommes.

 

 

- Armée de Terre : 725 000

- Marine : +/- 50 000

- Aviation : +/- 100 000

I.2.1. Armée de Terre

 

- Forces de manoeuvre : 18 divisions (dont 13 divisions soit 260 000 hommes sur le sol métropolitain).

 

 

- Afrique du Nord :

 

* dans les dépôts : 90 000 ;

* territoriale : 240 000

 

Les effectifs font appel à une ressource très diversifiée et spécifique pour constituer une armée finalement très typée que le IIe Bureau essaie de cerner au mieux, non sans difficultés.

 

Issue de la fusion, après la campagne de Tunisie qui marque le retour de la France dans la guerre, des troupes du général Giraud et des Forces françaises libres du général de Gaulle, la nouvelle armée de terre se compose de deux corps expéditionnaires, soit dix divisions d’infanterie (DI) et quatre divisions blindées (DB) ; il faudrait leur ajouter au moins deux DI et une DB en cours de formation à la fin d’octobre 1944. L’armée dite territoriale comprend les dépôts des unités de campagne, l’ensemble des unités de protection dans les colonies ainsi que quatre divisions coloniales. Formées de Sénégalais, elles sont destinées à la relève des unités combattantes françaises et alliées en Afrique du Nord et au Moyen-Orient.

 

Bien que reconstituée et dotée de matériels modernes, cette armée haute en couleurs reste empreinte de traditions. Il n’en demeure pas moins que, pour les Allemands, l’armée d’Afrique incarne bien la véritable armée française aux régiments d’élite que sont les zouaves, les tirailleurs nord-africains, la Légion, les fusiliers marins, les bataillons de choc, les goumiers, les tabors et l’infanterie coloniale.

 

Le IIe Bureau allemand note l’évolution qui a eu lieu depuis 1939 et insiste sur la nouvelle perception, l’image de marque rectifiée qu’il faut adopter.

D’une part, les troupes dites " coloniales " ne sont pas uniquement composées de soldats de couleur. On ne trouve d’Africains que dans l’infanterie et l’artillerie coloniales et les régiments de tirailleurs sénégalais. Par contre, il faut s’attendre à ce que les unités " blanches " soient de plus en plus " noircies " à la suite des pertes enregistrées et du manque de relève.

 

D’autre part la restructuration de l’armée française implique une redéfinition de ses missions. Ainsi, les zouaves ne sont plus exclusivement des unités d’infanterie mais ont été transformés en infanterie portée et en unités de combat antichars. Les régiments de chasseurs d’Afrique, bien qu’encore en partie montés, ont été mécanisés et transformés en unités blindées, de reconnaissance ou antichars.

 

Le SR tient scrupuleusement à jour la galerie des portraits, le " trombinoscope " des chefs de l’armée française, la liste des unités et les organigrammes correspondants.

 

Parallèlement, le SR se préoccupe de connaître l’état des dotations en matériel et, par conséquent, l’organigramme des grandes unités combattantes. Les Allemands supposent que le réarmement de l’armée française par les Américains qui, depuis le printemps 1943, fournissent matériels et logistique, s’effectue selon les normes américaines, ce que confirme André Martel dans son intervention.

 

Mais accordent-ils véritablement tous les moyens selon leurs normes, notamment en blindés ?

 

La restructuration des unités, en particulier dans leur composante motorisée ou antichars, suscite une difficulté supplémentaire. Si les normes américaines sont respectées, le bataillon d’infanterie est doté d’au moins douze mitrailleuses lourdes, de cinq mortiers de 60 de 81 mm ; l’artillerie divisionnaire dispose d’obusiers de 105 et de 155. Mais qu’en est-il des moyens de l’artillerie au niveau du corps d’armée ou de l’armée ?

Le détachement antichars créé au sein de la division d’infanterie comprend-il, selon le modèle américain, trois compagnies dotées respectivement de huit canons de 76 et 4 de 57 mm ? On ignore quelles unités disposent de détachements antichars au niveau de la DI et si l’artillerie en a fourni les éléments. De même à l’échelon de la DB. Ses éléments proviennent-ils tous de la cavalerie ? L’organigramme de la DB est loin d’être parfait car de nombreuses interrogations subsistent. Dispose-t-elle par exemple de l’ensemble des 390 chars comme chez les Américains ?

 

Malgré la diversité des unités, leur organisation spécifique et les aléas dus à la dépendance des Alliés, le SR s’emploie à les suivre au plus près. Il complète ensuite son information par l’expérience acquise sur le terrain, lors des combats.

 

II. L’expérience au combat

 

Dans un rapport de la fin d’octobre 1944, les Allemands dressent un bilan de l’armée française combattante et se fondent sur les expériences acquises depuis la campagne d’Italie et le début de l’année 1944.

 

Ils reconnaissent s’être trompés dans leur appréciation de la combativité et de la valeur au combat des Français auxquels ils sont confrontés. Ils les ont manifestement sous-estimés, et les enseignements à tirer sont importants.

 

Jusqu’à la campagne d’Italie, seuls ceux qu’ils appellent les " Gaullistes " trouvaient grâce à leurs yeux pour s’être bien battus en Tunisie. Les troupes nord-africaines étaient censées refuser un combat qui ne les concernait pas et devaient être incapables de mener à bien une guerre de matériel.

 

Les premiers combats en Italie, leur dureté, révélèrent immédiatement cette erreur car tout particulièrement la 3e DIA, la 2e et la 4e DIM s’affirmèrent comme des unités d’élite, habituées au choc, beaucoup plus courageuses, pugnaces et volontaires au combat que les formations américaines.

 

En conséquence, ces trois divisions méritent le respect non seulement de leurs alliés américains mais aussi des Allemands eux-mêmes pour s’être taillé en si peu de temps une solide réputation couronnée de succès foudroyants.

 

Les expériences de la campagne d’Italie se confirment sur un autre théâtre d’opérations, en France cette fois, où la 3DIA, la 4e DIM et les commandos d’Afrique manifestent leur sens inné du combat, se jouent avec brio d’un terrain très difficile et mènent un dur combat révélant aussi un style de commandement spécifiquement français.

 

II.1. Sur le plan tactique

 

La mobilité et la souplesse caractérisent l’action des Français sur le plan tactique. A l’inverse des Anglo-Américains qui s’attachent à respecter scrupuleusement les plans élaborés, les Français atteignent certes les objectifs fixés mais exploitent aussitôt tout avantage tactique. Ils consacrent la rupture et poursuivent une exploitation hardie, comme le général Simon l’a expliqué pour la prise de Toulon et Marseille.

 

Emmenés par des cadres particulièrement rodés et ardents, des cadres " pieds-noirs " comme le précise le général Valentin, ils n’attendent pas l’appui d’armes antichars ou de blindés, un soutien d’artillerie ou d’aviation pour exploiter une brèche et occuper le terrain. A cela s’ajoute une parfaite utilisation du terrain tant pour l’attaque que pour la défense. Les Français débouchent aux endroits réputés impraticables et fondent à l’arme lourde dans le dos des troupes allemandes.

 

On y voit là l’oeuvre des tirailleurs marocains que la topographie de leur pays d’origine a habitué au déplacement en terrain fortement accidenté. L’offensive est précédée par une phase de reconnaissance, qualifiée d’active en 1944, bien préparée, effectuée en profondeur avec des éléments de reconnaissance ou de choc (huit à dix hommes en général) qui s’approchent au plus près sans pour autant rechercher à tout prix le combat. Parfois la reconnaissance active est liée à des opérations de commandos, à l’effectif d’une section ou plus, pour prendre à revers les points d’appui adverses et décrocher à la faveur d’un feu de mortiers étonnamment vite déclenché et précis.

 

De ce fait, les Allemands redoublent de vigilance, installent des sentinelles, organisent des patrouilles car ils craignent l’embuscade. L’attaque qui s’ensuit est menée après les habituels tirs d’artillerie et de mortiers qualifiés de forts en 1944. Elle est déclenchée uniquement si l’appui-feu est assuré tout au long. Les Français délaissent alors les grands axes, préfèrent les hauteurs, les endroits escarpés et les forêts où ils se sont infiltrés, et pratiquent ensuite une manoeuvre d’enveloppement.

 

A ce titre, l’attaque n’a jamais lieu sur un front étendu mais sur des objectifs ponctuels à partir desquels la progression continue. Rien dans le comportement des Français ne laisse présager une attaque, encore moins l’organisation défensive du terrain, car celle-ci ne témoigne jamais d’une volonté absolue de s’y accrocher. Dès qu’il gagne du terrain, le Français le creuse, s’enterre et organise rapidement son système défensif. Face à cette rapidité, il importe à l’adversaire de contre-attaquer immédiatement pour ne pas risquer de se heurter ultérieurement à plus dur.

 

Les Allemands remarquent en effet que le système mis en place résiste farouchement mais finit par céder à un feu concentré et nourri, même d’armes légères et bien sûr lourdes. Le système est caractérisé par la précision de ses propres feux, l’harmonisation des tirs d’infanterie mais aussi de l’artillerie et des blindés qui le soutiennent. La défense en profondeur est composée de plusieurs lignes de points d’appui, de blockhaus :

 

- les avant-postes servent de " sonnettes " et se replient sur la ligne principale de défense,

 

- la ligne principale de défense court le long des agglomérations, des forêts, sur les hauteurs ou s’appuie sur tout point marquant du terrain ; ces éléments constituent des noyaux de fixation auxquels les Français s’accrochent et qu’ils doivent tenir à tout prix,

 

- la ligne de repli et de recueil en cas de rupture ; les réserves la rejoindront pour que l’ensemble passe à la contre-offensive. Le dispositif n’est pas sur le terrain d’un seul tenant mais l’ensemble devient cohérent à partir du moment où des champs de mines le complètent et où l’artillerie et les mortiers le battent tous azimuts de leurs feux. Dès que l’alerte est donnée, les mortiers entrent en action et portent avec précision car les plans de feux ont été soigneusement étudiés. Le dispositif est également protégé par un réseau de barbelés mais surtout par un enchevêtrement de moyens de détection et de mise à feu. Les Français semblent être passés maîtres dans l’installation et le développement de " pièges à c... " en tout genre qui constituent un faisceau d’obstacles sur lesquels l’adversaire bute.

 

 

II.2. Le combat d’infanterie

 

Le IIe Bureau estime que le commandement français préfère la sécurité à l’audace et engage son infanterie uniquement s’il peut l’appuyer en coordonnant l’action immédiate et rapprochée de son artillerie et de ses blindés.

 

L’infanterie pénètre alors dans une zone d’engagement et manoeuvre habilement pour contourner toute difficulté ; en perçant les lignes adverses et en s’infiltrant, elle prépare ainsi le terrain aux blindés. Il est constaté que les actions de force dans la foulée, sans l’action préalable de feux, sont rares et qu’elles ne furent l’oeuvre que d’unités à l’effectif d’un bataillon ou d’un régiment. Sensible toutefois aux tirs d’arrêt de l’artillerie allemande, l’infanterie française ne poursuit pas son action et regagne immédiatement sa base de départ. Elle est également sensible à la présence des sept à dix-sept chars qui l’accompagnent, suivant le terrain, en 1944.

 

Aussi les Allemands s’emploient-ils à disloquer le tandem blindés-fantassins et à favoriser ainsi un mouvement de repli. Avec le temps, on remarque que les Français s’habituent au feu de l’artillerie adverse en s’enterrant plus facilement.

 

A la différence des Américains, ils défendent âprement leurs positions et décrochent dans l’ordre et avec discrétion. Mais l’adversaire n’abandonne pas le combat, il cherche ailleurs et sans attendre la faille dans le dispositif ennemi.

 

Les Allemands notent enfin que les Français ne mènent jamais de combats de nuit mais qu’ils préfèrent s’engager aux aurores ou en début d’après-midi.

 

L’explication est double : présence de troupes indigènes et nécessité de préserver les unités blanches. Le IIe Bureau considère que les indigènes n’avancent qu’au contact visuel du chef et que la nuit, par déduction, ne se prête pas à cette manoeuvre. Il faudrait alors engager des unités blanches et accepter les pertes ; aussi est-il préférable de rompre le contact pendant la nuit et d’employer ensuite des troupes dont les pertes importent peu.

 

 

II.3. L’emploi de l’artillerie

 

L’artillerie conserve l’empreinte de la vieille école tant dans la formation de ses personnels que dans son attitude offensive et défensive. L’emploi de l’artillerie et la manoeuvre des feux montrent que les personnels, notamment les officiers et sous-officiers, ont bénéficié d’une solide formation, ce qui leur permet d’améliorer leurs performances. Les artilleurs font preuve d’une bonne discipline de feu et de méthode dans l’emploi de leur Arme. Grâce aux transmissions, l’engagement combiné de l’infanterie, de l’artillerie et des blindés se fait avec succès. La mise en oeuvre des feux commandée et coordonnée de façon centrale, par un PC principal en quelque sorte, permet ainsi d’utiliser avec un rendement maximum toutes leurs capacités, notamment lors des tirs de flanquement.

 

L’observation, quant à elle, repose sur les mêmes principes que pour les Allemands : terrestre, mesures de repérage au son et aux lueurs, photo aérienne et aviation. Dans la phase préparatoire à l’offensive, l’artillerie élabore des plans de feux et les règle par repérage SOM dans le temps et en profondeur. Cela fait partie de la tactique consistant à masquer ses intentions en exécutant longtemps à l’avance des tirs de préparation avant le débouché de l’attaque amie ou de contre-préparation là où l’adversaire est supposé déboucher. On utilise alors des projectiles fumigènes, au phosphore ou des fusants hauts. Cette technique permet de jouer de la surprise le moment venu, d’autant plus qu’un tiers des batteries se dévoile à ce moment-là et apporte un soutien immédiat. Dans la phase offensive, l’artillerie se montre très souple dans la manoeuvre de ses feux. Elle tire juste et sur plusieurs objectifs, à la fois, de façon adaptée ou en action d’ensemble. Plusieurs batteries arrivent à effectuer des tirs groupés alors que 30 à 40 coups suffisent en général pour réduire une batterie allemande au silence.

 

Cette souplesse ne se vérifie par contre pas au cours des tirs de barrage sur agglomérations ou sur routes ; les Français tirent de façon rigide, toujours au même endroit. La recherche de la précision dans la phase préparatoire ou l’appui consenti aux autres armes exigent en contrepartie, semble-t-il, une très forte consommation de munitions, notamment pour gros calibres en 1944, pour l’ensemble des pièces ensuite. En 1944, devant le nombre important de ratés, les Allemands en déduisent qu’ils sont dus à l’utilisation de vieux stocks français utilisés à cette période. Tout redevient normal ultérieurement. L’artillerie également cesse toute activité dès la nuit tombante.

II.4. L’emploi des chars

 

Les Allemands ne peuvent apprécier ni le concept tactique relatif à l’emploi des chars blindés ni la valeur de cette Arme.

 

En effet, aucun véritable combat de chars, impliquant leur plein emploi offensif et massif, n’a été mené jusqu’alors. Pendant la campagne d’Italie, quelques éléments de la 1re DB ont été engagés dans un cadre réduit. Lors de la campagne de France, les 1re et 2e DB ne participent pas à des actions de grande envergure.

 

Aussi le IIe Bureau estime-t-il que les divisions blindées françaises doivent être constituées sur le modèle américain, dont elles sont susceptibles, à l’occasion, d’appliquer le concept d’emploi.

 

Sur le terrain, on remarque que le char est employé en liaison avec les autres Armes, l’infanterie et l’artillerie notamment, mais en petit nombre et dans une zone d’action réduite. Par son appui-feu, il soutient l’infanterie qui, elle-même, le protège des coups antichars.

 

A l’inverse des Allemands, les Français ne concentrent pas leurs blindés pour " faire le trou " mais les engagent, massivement cette fois-ci, pour exploiter un succès initial. Face à l’artillerie adverse ou à une résistance marquée, le char refuse le combat, comme le stipule d’ailleurs une instruction émanant d’une division blindée. En contrepartie, les blindés compensent leur prudence par leur aptitude à cerner rapidement une situation tactique et à l’exploiter immédiatement à leur avantage.

 

L’emploi simultané des blindés et de l’infanterie n’est toutefois pas une constante ; on assiste souvent à leur découplage qui peut être exploité par l’adversaire. Les chars mènent parfois leur action de rupture, fougueuse s’il en est, sans être pour autant talonnés par les fantassins. Les Allemands préconisent de séparer le module blindés-fantassins mais avertissent que l’opération reste délicate ; l’attitude des blindés en effet est imprévisible dans la mesure où ils se jouent eux aussi d’un terrain difficile et débouchent là où l’on ne les attend pas.

 

 

III. Moral - Valeur au combat

 

III.1. L’armée coloniale et régulière

 

L’armée coloniale et régulière fait l’objet d’une attention particulière. Les critères d’appréciation sont différents car sa valeur au combat, indéniable et intrinsèque, est fonction de l’environnement lié au théâtre d’opérations, au type de guerre et à la situation politique du moment.

 

En règle générale, on estime que les unités ne sont pas pleinement opérationnelles au cours de l’hiver ; le froid en est responsable. Les Marocains sont ceux qui s’adaptent le mieux aux conditions climatiques, grâce à leur origine géographique.

 

Mais, en définitive, le froid et les défections passagères n’amoindrissent pas la valeur des troupes.

 

III.2. La guerre et les hommes

 

La valeur de la nouvelle armée française est intimement liée au symbole que représente l’armée d’Afrique. La valeur au combat de l’armée d’Afrique est jugée élevée même si les sources rappellent qu’elle est constituée d’un tiers d’Européens et de deux tiers d’indigènes.

 

Par ailleurs, cette valeur est d’autant plus grande que l’armée d’Afrique ne peut compter que sur ses propres et uniques ressources, en potentiel humain en tout cas.

 

Depuis les débarquements combinés de Normandie et de Provence et l’amorce de la libération du territoire, les Allemands constatent en effet que la population masculine, les " bandes de résistants ", et encore moins les réservistes métropolitains ne font preuve d’ardeur ni pour s’engager ni pour combattre.

 

Livrée à elle-même, cette armée française d’au-delà des mers témoigne d’un moral jugé " bon " pour reposer sur le sentiment de supériorité qu’elle éprouve grâce à la valeur de ses hommes, de son matériel et aux succès remportés sur les théâtres d’opérations. Le jugement du IIe Bureau allemand est confirmé tout au long des engagements et les rapports de la fin août et de la fin décembre 1944 sont en cela probants. Les tirailleurs sénégalais sont considérés comme de bons soldats, disponibles et résistants, mais sous des climats chauds. Les Nord-Africains sont durs et résistants, même au froid, et font preuve d’excellentes qualités guerrières, pour autant qu’ils soient d’origine berbère. Quant aux goums, unités qualifiées d’irrégulières, les montagnes de Tunisie, de Sicile et d’Italie méridionale leur ont permis de prouver leur valeur combative mais leur emploi passe pour limité.

 

Face au développement technologique et à l’emploi des armes nouvelles, le IIe Bureau a supputé les facultés d’adaptation d’une armée coloniale rompue à des engagements différents. La campagne d’Italie a finalement montré que ces unités d’origines diverses avaient su s’adapter à une guerre qui a beaucoup changé depuis 1940, à une guerre moderne, à une guerre de matériel en un mot.

 

A la fin de décembre 1944, la campagne de France confirme les impressions d’Italie tout en apportant par ailleurs un élément nouveau. Les goums tiennent maintenant le créneau imparti et constituent une composante à part entière des divisions françaises. Parmi les Nord-Africains, les Marocains passent pour se battre avec le plus d’opiniâtreté. Tous s’avèrent de bons soldats tant qu’ils demeurent sous l’autorité de leurs cadres ; mais ils se rendent facilement dès qu’ils ont perdu leurs chefs ou peuvent en saisir l’occasion. La valeur des troupes reste tributaire de l’encadrement.

 

Composante de l’armée d’Afrique tout en appartenant aux unités " blanches ", la Légion étrangère fait l’objet d’une remarque particulière. En effet, la Légion a perdu sa valeur opérationnelle depuis que les éléments germaniques ont été retirés des unités combattantes du fait du conflit avec l’Allemagne et remplacés par des républicains espagnols. Le IIe Bureau considère comme " élite " les seules unités relevant de la 1re DFL et de la 5e DB.

 

Le Service de renseignements envisage enfin le loyalisme, la fidélité des troupes indigènes envers la France, question que Jacques Frémeaux a abordée.

 

Dès la réorganisation de l’armée française en terre africaine et la reprise des combats, le IIe Bureau se demande dans quelle mesure les indigènes se sentent solidaires des Européens.

 

La France souffre d’une double perte de son prestige : face à l’Allemagne, face à ses Alliés occidentaux. En 1940, la faiblesse de la France et la déficience de son moral ont conduit à la défaite.

 

Le débarquement en novembre 1942, la présence des Alliés en Afrique du Nord et leur pouvoir discrétionnaire, l’ignorance enfin de leurs intentions, dans laquelle ils maintiennent les Français restent le signe d’une souveraineté non encore pleinement retrouvée et reconnue.

 

Les services secrets allemands en ont profité pour déstabiliser les bases de la présence française, oeuvrer en faveur de la montée des nationalismes arabes, de l’émancipation et de l’émergence de futurs dirigeants, auxquels d’ailleurs la République fédérale d’Allemagne verse actuellement des pensions.

La campagne d’Italie a constitué le tournant décisif et contrecarré l’analyse favorable à la cause allemande : les Nord-Africains participèrent avec enthousiasme à une guerre dans laquelle ils s’impliquèrent par solidarité tandis que leur valeur en tant que troupes manoeuvrières et aguerries est incontestée, pour devenir proverbiale comme Jacques Frémeaux le rappelle.

 

Leur adhésion ne signifie pas toutefois que les relations entre Nord-Africains et Européens soient pour autant au beau fixe et que les différences de comportement n’apparaissent pas entre les ethnies. Elles pourraient alors être exploitées en faveur de l’Allemagne.

 

Pour les Allemands, les Marocains sont supérieurs aux Algériens et aux Tunisiens grâce notamment à certaines caractéristiques raciales (yeux bleus par exemple), emportant ainsi leur sympathie. Selon ces derniers, les Nord-Africains dans leur ensemble n’apprécient pas leurs cadres européens qu’ils assimilent à des gardes-chiourme. Les Tunisiens, quant à eux, font manifestement preuve de sentiments germanophiles depuis l’occupation allemande de Tunis ; ils apprécièrent alors le comportement des troupes et, surtout, ils réalisèrent de bonnes affaires avec elles.

 

 

IV. Conclusion

 

Après avoir suivi sur le terrain cette armée française qui, venue d’Afrique, était porteuse des espoirs de la nation, le SR s’intéresse à la perception de cette armée dans la presse étrangère, neutre et alliée. Mais, par-delà la simple revue de presse, le Service essaie d’apporter une orientation plus large en émettant un jugement sur la conduite et le déroulement des opérations, en les replaçant dans le contexte international.

 

Un rapport du début de décembre 1944 illustre parfaitement toute la problématique ; il constate que cette armée, maintenant aux ordres du général de Lattre, a eu depuis la campagne d’Italie un retentissement profond sur l’opinion publique et rencontré un écho favorable dans la presse étrangère. Certes les Français maîtrisent parfaitement leur outil de propagande personnelle mais le rôle et l’importance de la 1re Armée n’ont, à vrai dire, pas été surestimés. Sur le plan militaire, les deux facteurs déterminants sont la surprise et la rapidité ainsi que l’exploitation brillante des faiblesses de l’adversaire.

 

Mais le succès des armes et le symbole représenté par cette armée, la première depuis le XVIIIe siècle à avoir atteint le Rhin, cachent quelque chose de plus profond. Sans compter leurs sacrifices, à l’image de leurs Anciens de 1914-1918, fidèles à leurs engagements, ses soldats ont redoré le blason de la France en effaçant la défaite de 1940, témoignant ainsi de l’oeuvre des armes d’une partie de la nation demeurée intacte.

 

Cette arme permet à la France de retrouver sa place de grande puissance telle que le général de Gaulle l’imagine sur le plan diplomatique. La France, " la plus Grande France ", se prépare donc à entrer dans le bloc des grandes puissances en cette fin 1944 grâce à son armée d’Afrique.

 

 

Jean-Luc SUSINI

Professeur à l’Université Paul Valéry

Montpellier III

Institut d’études germaniques

Bibliographie

 

 

 

Documents d’archives

 

- Bundesarchiv - Militärarchiv Freiburg im Breisgau (Service historique de l’armée allemande, Fribourg).

 

- RH 2/v. 1571 Fremde Heere West, Frankreich-Uebergangsheer. Das neue Kriegsheer.

 

- 1572 / Wiederaufbau (30.10.1944).

 

- 73 / Waffen und Gattungen.

 

- 74 / Heer des französischen Befreiungsausschusses.

 

- 75 / Gliederung - Heer 1944.

 

- 76 / Das französische Heer. Stäbe und Kommandobehörden 1945.

 

- 77 / Gliederung.

 

- 78 / Gliederung. Einsatz 1. Französischer Armee.

 

- 79 / Gliederung. Einsatz 1942-1945.

 

 

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