LA NAISSANCE DE LA NOUVELLE ARMÉE FRANÇAISE

 

Quatre ans après la déroute sans précédent de l’armée française, des forces militaires, l’une d’outre-mer, l’autre improvisée dans la clandestinité, conjuguent leurs efforts pour contribuer à libérer le sol national. Une armée française renaît. Et cette résurrection militaire a un poids politique aussi bien que stratégique. Entre la libération du territoire et la victoire du 8 mai 1945, telle était la volonté de la France de reprendre sa place qu’il fallait reconstituer un appareil militaire brisé, dispersé, démoralisé par la défaite. Concrètement, il s’agissait de résoudre un problème d’amalgame entre les FFL et l’armée d’Afrique, entre les maquis et l’armée régulière, entre les cadres d’avant-guerre et ceux des FFI. L’histoire de l’armée à cette période est aussi l’histoire de cette tentative de synthèse 1

 

A la veille du débarquement de Normandie, le GPRF dispose d’une armée régulière française forte de 550 000 hommes et femmes, et comportant, outre les forces de souveraineté maintenues en Afrique du Nord et dans le reste de l’empire, huit divisions dont trois blindées 2Pour les constituer, les autorités d’Alger ont utilisé les volontaires qui ont rejoint les FFL ou les troupes d’AFN de 1940 à 1943, les troupes noires levées très tôt en AEF par les FFL et plus tard en AOF. L’armée française n’est pas une, elle est multiple, faite de strates successives. Il y a les Forces françaises libres parées du prestige de leur rupture avec Vichy et de leur épopée. Il y a l’armée d’Afrique, force virtuelle susceptible de reprendre la lutte, à condition d’être équipée et armée convenablement. Elle cumule l’avantage de l’expérience de la guerre moderne et la conscience d’une continuité militaire, et revendique une volonté de retour au combat et de revanche. Il y a l’armée coloniale, formée d’Africains des pays de l’Afrique équatoriale française et de l’AOF, mais aussi de Malgaches, Indochinois et Pondichériens, Calédoniens et Canaques. Il y a l’armée d’Afrique du Nord, formée d’hommes originaires de Tunisie, d’Algérie et du Maroc. Ce sont " les soldats de la Grande France " venus libérer le pays en chantant à l’unisson : " c’est nous les Africains ". La principale ressource a été la mobilisation de nombreuses classes en Afrique du Nord : classes 22 à 25 pour les Français de souche européenne, classes 29 à 43 pour les autochtones. Sur 236.000 Français d’AFN mobilisables, 165.000, soit 70 %, ont été mobilisés.

 

Cette ressource en hommes doit être considérée comme à peu près épuisée au moment où le GPRF estime avoir plus que jamais besoin de nouveaux effectifs, et plus particulièrement de personnels qualifiés. Déjà, il avait été impossible de réaliser le " plan d’Anfa " de janvier 1943, qui prévoyait la mise sur pied de huit divisions d’infanterie motorisée et de trois divisions blindées, faute de pouvoir fournir l’encadrement et les spécialistes qu’exigeaient les tableaux d’effectifs et de dotations américains. De plus, les quatre divisions engagées dans le Corps expéditionnaire français en Italie du général Juin avaient subi de lourdes pertes, et il était à prévoir que la libération de la métropole serait également meurtrière. Il faudrait aussi songer à remplacer par des Européens, avant l’hiver, les troupes originaires d’Afrique noire de la 9e DIC et de la 1re DMI. Enfin, le CDN envisageait de porter les effectifs totaux des forces armées à 1.000.000 fin 1944, puis fin 1945 à 1.427.000. Aussi un recours aux populations métropolitaines semblait indispensable à l’entretien et au développement des forces armées françaises dès que la libération de tout ou partie du territoire national le permettrait. Mais pour ce faire, on ne prévoyait que des moyens classiques ; un projet en date du 19 août 1943 (sur l’organisation et le fonctionnement de l’administration dans les territoires métropolitains libérés) prévoyait la réorganisation des bureaux de recrutement et la reprise des engagements. Une note de l’EMGG du 16 mars 1944 prescrivait de procéder à une mobilisation partielle pour compléter les apports du volontariat. Idée reprise par un document signé du général Koenig en date du 31 mai 1944, qui prévoyait de constituer des renforts pour les unités terrestres en procédant à des engagements volontaires et, au besoin, " à des mesures de mobilisation progressive et limitées " 3 L’application de cette politique aurait supposé, comme le prévoyaient les plans opérationnels alliés, une conquête de l’Europe occidentale lente et méthodique permettant une remise en route progressive des structures administratives et militaires. La rapidité de l’avance alliée et surtout l’explosion du phénomène FFI vont bouleverser les plans de l’état-major français.

 

Le 1er février 1944, une ordonnance du Comité français de libération nationale avait institué les Forces françaises de l’intérieur, qui absorbaient en principe les formations militaires de tous les groupements de résistance : l’armée secrète (AS) qui regroupait les éléments paramilitaires de divers mouvements réunis sous l’appellation des " Mouvements unis de résistance " (MUR), les Francs-tireurs et partisans français (FTPF), organisation paramilitaire du Front national d’obédience communiste, l’Organisation de résistance de l’armée (ORA) recrutée après la dissolution de l’armée d’armistice autour d’officiers ou de sous-officiers. Avant le débarquement, une partie seulement des unités FFI était déjà effectivement en opérations : les " groupes francs " de saboteurs et les " maquis ". Il y a là une extraordinaire diversité humaine, qui n’oppose pas seulement " celui qui croyait au ciel " et celui " qui n’y croyait pas " 4 Dunoyer de Segonzac recense chez ses francs-tireurs du Tarn des catholiques de stricte observance, des protestants, des scouts israélites repliés, des mineurs d’extrême-gauche, des socialistes fidèles de Jaurès, des démocrates-chrétiens, des officiers d’active lents à la détente, quelques gentilshommes campagnards défenseurs du trône. " De cette bande bigarrée ", il voudrait faire " une sorte de prototype de la France de demain ". Une grande incertitude sur l’engagement des uns et des autres planait, ce qui rendait très difficile une évaluation exacte de leur nombre. Au début d’octobre 1943, un rapport avançait les chiffres de 134.000 en zone nord et de 115.000 en zone sud, dont respectivement 45.000 et 24.000 étaient immédiatement disponibles 5On peut évaluer leur effectif à une centaine de milliers d’hommes quelques jours après le 6 juin 1944 et à 400.000 en octobre 1944 6Au fur et à mesure du repli des troupes allemandes, les noyaux de maquisards ont pu se renforcer d’effectifs de plus en plus nombreux. Les plus actives de ces unités se sont lancées à la poursuite de l’ennemi. Ainsi, au lieu d’avoir à rechercher méthodiquement les effectifs métropolitains qui lui sont indispensables, l’armée régulière se trouve accompagnée d’une masse de volontaires qu’elle ne sait trop comment employer. L’explosion FFI de l’été 1944, et la crise d’effectifs de la 1re Armée, à l’automne, posent de façon aiguë le problème de leurs relations : les FFI veulent préserver leur originalité face à une armée venue de l’extérieur. Celle-ci considère les FFI soit comme de dangereux terroristes, soit comme des amateurs indisciplinés et exige que l’intégration se fasse par engagements individuels et non par unités.

 

Lors de la séance du 13 septembre 1944 du Comité de Défense nationale,  " le général de Gaulle expose la situation des FFI en 1944 qui est similaire à celle des bataillons de 1791 et 1792 vis-à-vis de l’armée de ligne, et c’est le même problème de fusion qui s’est posé à l’époque. La solution adoptée par Carnot fut d’amalgamer un bataillon de ligne et deux bataillons de volontaires en une même unité. On pourrait s’inspirer de cette solution et constituer les FFI en bataillons. Le bataillon est en effet l’élément de base qui permet le plus facilement son assimilation par l’administration militaire, l’intendance, etc. ; une fois formés, ces bataillons pourraient être groupés soit incorporés à des divisions existantes, soit constitués en divisions nouvelles " 7

 

Mais cet amalgame, que de Gaulle envisageait seulement comme une possibilité en septembre 1944, s’annonçait très difficile à réaliser. De profondes défiances réciproques opposaient FFI et troupes débarquées. Beaucoup de FFI s’imaginaient, parce qu’ils étaient des volontaires nés de l’esprit de la Résistance, qu’ils étaient le noyau de la future armée française. L’instruction provisoire sur l’organisation générale des FFI dit clairement : " Les FFI doivent donner naissance à l’armée française ".Ils ne voulaient donc pas se laisser dissoudre dans une armée venue de l’extérieur qu’ils assimilaient volontiers soit à l’armée défaite de 1940, soit aux " naphtalinards " de l’armée de Vichy, soit à une armée coloniale. De plus, les unités FFI avaient de forts particularismes, leurs membres étant liés par leurs attaches locales, politiques, personnelles, et leurs souvenirs communs. Elles fonctionnaient comme de grandes familles dont les membres n’accepteraient pas de rejoindre individuellement des unités régulières.

 

De leur côté, les officiers de carrière étaient choqués qu’on ignore les souffrances qu’ils avaient endurées en Tunisie ou en Italie. Ils se moquaient de l’inexpérience des cadres FFI et étaient scandalisés par l’absence de discipline, par certains débordements et par les relents d’antimilitarisme qui en émanaient. De plus, le général de Gaulle craignait que les communistes ne conservent des troupes d’esprit révolutionnaire en préservant l’homogénéité des FFI.

 

Même en faisant abstraction de ces problèmes d’ordre politique ou psychologique, l’intégration aux troupes débarquées des quelques 117 unités FFI, qui firent jonction avec elles, ne pouvait être aisée. Les FFI étaient le plus souvent des hommes jeunes, parfois trop jeunes, mais leur état physique n’était pas toujours satisfaisant en raison de l’absence d’un contrôle médical au moment de leur engagement. Ils avaient, au mieux, une formation à la guérilla qui ne les préparait pas au combat en ligne, le réflexe de conservation du terrain n’était pas une évidence pour eux. Leur encadrement était surabondant, mais le plus souvent sans grandes connaissances techniques. Certes, ils comprenaient des cadres d’active passés par la Résistance, mais ils avaient eux-mêmes deux ans de retard sur ceux qui avaient fait campagne. Tout était nouveau pour eux : procédés de combat, matériels, terminologie. Ils ne disposaient que d’un armement léger de provenances très diverses, ce qui rendait à peu près impossible l’approvisionnement en munitions. Ils n’avaient que peu ou pas de moyens de transports et même les uniformes et les chaussures leur faisaient souvent défaut. Une remise en route rapide des industries de guerre françaises s’avérant impossible, seule une aide alliée aurait pu résoudre ces problèmes matériels. Mais le commandement allié avait des exigences pour équiper une armée française très nombreuse.

 

D’un point de vue administratif, après l’expérience de la libération de la Bretagne, une décision ministérielle du 22 août 1944 8commença à prendre en compte le phénomène FFI. Elle admettait pour la première fois que les membres des FFI ayant une instruction suffisante pourraient rester aux ordres de leurs chefs et constituer des unités nouvelles, engagées aux côtés des forces débarquées, sous réserve d’avoir signé un engagement pour la durée de la guerre (EVDG) ou à long terme (EVLT). Sur le terrain, dès le 6 août 1944, le général Leclerc avait entrepris de recruter pour sa 2e DB des spécialistes sévèrement sélectionnés. Le 27 août, grâce à cette nouvelle ressource en personnel, il put faire annuler l’envoi d’un renfort de 465 Européens en provenance d’AFN. Refusant d’absorber tous les volontaires parisiens qui voulaient aller au feu en unités constituées sous les ordres de leurs chefs, il poursuivit sa politique sélective et n’incorpora à sa division que quatre petites unités exclusivement FFI en septembre et octobre 1944 9La politique d’amalgame est donc essentiellement l’oeuvre du général de Lattre et de son " Armée B " devenue 1re Armée française. Le problème de l’amalgame ne le prenait point au dépourvu : Ludovic Tron a raconté que, durant une visite au CEF, sous les châtaigniers, près de Naples, avant l’embarquement pour la France, le général leur avait dit : 

" Comprenez-moi bien. Dans ce monde en fusion, où les nations se font et se défont, la France sera ce que sera son armée. Puisqu’elle ne peut pas être très nombreuse, il faut qu’elle impose par sa qualité... Mais il faut encore qu’elle soit représentative du pays tout entier, qu’elle groupe toutes les forces combattantes. En un mot, qu’elle soit nationale. Or, vous allez trouver en France des gens qui auront été longtemps séparés de nous ; demain, vous rencontrerez ceux qui ont lutté dans la clandestinité... Ils sont vos frères, ils ont leurs mérites que vous reconnaîtrez, leur gloire que vous respecterez et vous n’aurez pas d’autre désir que de les voir prendre place dans vos rangs, quelle que soit l’origine, pour faire ensemble l’armée nationale "10

 

Débarquant de vive force alors que Leclerc est arrivé sur le sol normand dans le sillage des troupes anglaises et américaines, de Lattre a pu apprécier l’aide des résistants locaux 11Il était d’ailleurs passionnément convaincu de l’intérêt que pouvait avoir, pour son armée, l’injection du sang nouveau que représentaient les FFI. Le côté dynamique des maquis séduisait son esprit original. Il n’avait d’ailleurs aucun respect pour les formes traditionnelles de l’administration militaire. Sans aucun doute, il était, de toute l’armée, l’homme le plus apte à réaliser l’amalgame des FFI et de l’armée régulière. Mettant à profit une décision du 28 août du ministre de la Défense nationale qui autorise les commandants d’unités de l’" Armée B " à recruter des FFI pour compléter leurs effectifs ou créer des unités nouvelles, il procéda aussitôt au rattachement à des unités régulières d’unités FFI rencontrées lors de son avance dans la vallée du Rhône et les Alpes. Tout le long de sa route, la 1re Armée se gonfla ainsi de contingents divers, dont beaucoup sont conduits par des officiers résistants de l’ancienne armée d’armistice ou des cadres des Chantiers de jeunesse, qui reconstituent les vieux régiments et les rejoignent avec leurs hommes. Mais on y trouve aussi beaucoup de maquisards civils : FTP qui apportent le souffle de la révolution parisienne, élèves des corniches de Janson de Sailly. De Lattre sut comprendre qu’à côté des bandes incontrôlées d’arrivistes et d’opportunistes, les FFI représentaient l’élan d’un peuple. Bref, le gonflement des militaires est tel qu’en mars 1945, plus d’un million d’hommes se trouvent sur les listes de l’intendance, mais 250 000 hommes seulement sont engagés dans la bataille, musulmans Nord-Africains, noirs ou pieds-noirs.

 

Le retour de l’armée régulière en métropole a été aussi le signal d’une ruée de tous les cadres de métier qui, n’ayant pas pu ou pas voulu entrer dans la Résistance, avaient hâte de reprendre l’uniforme. L’opinion a vite fait de les baptiser les " naphtalinés ". La circulaire 1010 du 27 août 1944, plaçant en position de disponibilité les officiers de l’armée d’armistice, est trop appliquée pour susciter des rancoeurs, trop peu pour aboutir au renouvellement souhaité. Les unités FFI étaient utiles à de Lattre pour accompagner les blindés de pointe ou meubler les fronts distendus des régiments d’infanterie d’avant-garde, alors que le gros de l’infanterie ne suit que difficilement du fait des difficultés logistiques.

 

Ayant compris que de nombreux chefs FFI voulaient conserver leur personnalité à leurs unités, il déclara le 9 septembre à la presse lyonnaise :

Jamais nous ne ferons une absorption pure et simple des FFI. Il est indispensable de conserver leur nom, leur mystique et la fierté de leurs groupements (...). A aucun prix, nous ne devons décevoir ces hommes et laisser s’éteindre cette flamme admirable qui s’est allumée. Par conséquent, tout de suite ces garçons des FFI peuvent former les unités supplétives venant au combat avec notre armée régulière 12".

 

Le 18 septembre 1944, environ 40.000 FFI avaient rejoint la 1re Armée dont près de 5.000 dans le secteur français des Alpes. Mais début octobre, l’état-major de l’armée exigea des FFI la signature d’un EVDG, ce qui en réduit le nombre par élimination des non-volontaires ou des inaptes.

 

De Lattre, qui avait confié au général Molle le poste de général-adjoint pour les affaires FFI et l’avait doté d’un état-major dont le personnel provenait par moitié des unités régulières et des FFI, s’efforça d’abord d’homogénéiser les formations FFI en définissant une unité type, sorte de bataillon réduit à 500 hommes. Il lui arriva également de procéder à des intégrations pures et simples, notamment dans le cadre des opérations de relève des régiments de tirailleurs sénégalais et Nord-Africains qui abandonnaient leur armement et leur encadrement à des FFI. Non sans peine, les officiers FFI consentaient à laisser leurs sous-officiers faire des stages de formation. Une école fut ouverte à cet effet aux Andelys. Elle est confiée à des officiers de l’armée d’Afrique qui attendent avec appréhension l’arrivée de ceux qu’ils nomment " les brigands ". Tout se passa fort bien. En revanche, les officiers FFI, venus participer à un stage, arrivés avec méfiance, se sentent perdus hors de leurs horizons familiers.

 

Cependant, de Lattre aurait voulu transformer progressivement les unités FFI en unités régulières du niveau bataillon, voire régiment allégé. Mais il refusait d’envisager la création de nouvelles divisions à base de FFI. Selon lui, un long apprentissage dans de grandes unités mixtes leur était nécessaire. En cela, il contrariait la politique du gouvernement, soucieux d’augmenter le nombre de divisions constituées et engagées, même si elles ne respectaient pas les normes imposées par les Américains pour qu’ils acceptent de les enregistrer sur la Troop List. C’est ainsi que, dès septembre 1944, avaient été créées la 19e DI à partir des unités FFI de Bretagne pour coordonner l’action contre les poches de Saint-Nazaire et Lorient, la 1re Division alpine FFI, puis plus tard la 10e DI. Cette dernière, très difficilement équipée et encadrée, ne pourra jamais être utilisée en division constituée et ne servira qu’à " boucher les trous " du dispositif 13Le différend éclata après que, fin décembre, le Combined Chiefs of Staff, sous le coup de la bataille des Ardennes, eut approuvé le plan français du 30 novembre 1944. Les Américains acceptèrent d’équiper huit divisions françaises en échange d’un programme de 120 bataillons de sécurité et 34 groupements du Génie mis à la disposition du commandement allié. Or, de Lattre, soucieux d’équiper au plus vite les unités FFI de la 1re Armée, avait profité de ses bons rapports avec le général Devers, commandant le 6GAUS dont il dépendait, pour négocier par la voie hiérarchique opérationnelle l’équipement de 52 000 FFI pris en compte par son armée. Dans l’esprit du commandant du 6e GAUS, le reliquat du " plan d’Anfa " devait contribuer à cet équipement, alors que dans celui du gouvernement français, conformément à son plan du 30 novembre, il devait servir à mettre sur pied deux des huit divisions prévues. A la suite des protestations de l’EMGG, qui considérait que la répartition de cet équipement devait être de son fait, Eisenhower fit suspendre le 14 janvier 1945 l’équipement des bataillons FFI de la 1re Armée dans le cadre du plan Devers - de Lattre. Du fait de cet imbroglio administratif, il faudra attendre le 9 février 1945, soit la fin de la bataille de Colmar, pour que le problème de l’amalgame 1re Armée - FFI soit réglé sur le plan administratif, ce qui rendra impossible son achèvement sur le plan matériel avant la fin de la guerre, compte tenu de la lenteur de la procédure de réarmement imposée par les Etats-Unis.

 

Finalement, 57.000 FFI ont rejoint la 1re Armée en unités constituées, dont 20 000 au titre du secteur français du front des Alpes, placés pour emploi à la 1re Armée. 30 000 engagés volontaires en majorité d’origine FFI l’ont rejointe individuellement. L’administration centrale lui a envoyé 27 000 hommes à partir des centres d’instruction des FFI des régions militaires 14Ménageant le particularisme des unités FFI, de Lattre les a transformées en bloc en unités régulières qu’il a juxtaposées avec les autres unités de son armée. En janvier 1945, la hiérarchie FFI est supprimée et le général de Gaulle prescrit de ne plus employer, à partir de février, les termes de FFI et de maquis, puisqu’il n’existe plus qu’une seule armée française 15

 

Mais on ne peut pas considérer pour autant qu’il y ait eu création d’une nouvelle armée française par fusion des unités FFI avec l’armée classique. L’amalgame voulu par de Lattre fut donc une opération essentielle, mais transitoire. La plupart des FFI furent homologués dans leur grade, mais versés dans les réserves ; 3 000 à 4 000 seulement restèrent dans l’armée 16Ceux-ci étaient d’ailleurs, pour la plupart, issus de familles ayant des traditions militaires, et ils auraient sans doute contracté des engagements classiques si la guerre ne les en avait empêchés.

Malgré tout ce que de Lattre a accompli, la 1re Armée n’est pas devenue l’armée unique de la France, rassemblement de toutes les classes, de toutes les provinces contre l’ennemi commun. Pour l’instant, il n’y a pas une, mais plusieurs armées. Au moment de la capitulation de l’armée allemande, 1.300.000 hommes sont sous les armes. La participation d’un général français aux signatures de Reims et de Berlin symbolise le chemin parcouru depuis 1940. Par un extraordinaire renversement de la situation, la France a conquis le droit de contresigner la victoire. C’est le triomphe d’une volonté politique appuyée sur un outil militaire. Cette armée, il reste toutefois à la rendre plus cohérente, moins dépendante de l’étranger, bref à la moderniser. Mais ceci est une autre histoire.

 

 

Maurice VAÏSSE

Professeur à l’Université de Reims

 

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Notes:

1 Les principaux ouvrages restent ceux des Actes du colloque sur La libération de la France, Editions du CNRS, 1976, 1054 pages ; en particulier lieutenant-colonel Michalon, " L’amalgame FFI - 1re Armée - 2DB ", pp. 593-665, et les interventions du général Redon, du colonel Rol Tanguy et de G. Rebattet ; les livres du général de Lattre de Tassigny, Histoire de la 1re Armée française, Plon, 1949, et Reconquérir 1944-1945, Plon, 1985. Enfin dans les Actes du colloque sur Les armées françaises pendant la Seconde Guerre mondiale 1939-1945, Institut d’histoire des conflits contemporains, 1986, en particulier du général Jean Delmas, " L’amalgame Forces françaises de l’intérieur - 1re Armée ", pp. 415-425. Pour le cadre général, se reporter à notre ouvrage, Diplomatie et outil militaire 1871-1991, Editions du Seuil, 1992.

2 Jacques Vernet, Le réarmement et la réorganisation de l’armée de terre française (1943-1946), SHAT, Château de Vincennes, 1980, 241 pages.

3 Jacques Vernet, Le réarmement et la réorganisation..., op.cit., p. 27.

4 André Dunoyer de Segonzac, " Amalgame ", pp. 299-303, dans Jean de Lattre, Maréchal de France, Plon, 1953.

5 Henri Michel, " Forces françaises de l’intérieur (FFI) ", dans Dictionnaire de la Seconde Guerre mondiale, Larousse, Tome I, pp. 747-748.

6 Jacques Vernet, op.cit., pp. 30-31.

7 SHAT, procès-verbal du Comité de Défense nationale, 13 septembre 1944.

8 SHAT, DM n° 8827, EMGG/1 du 22 août 1944.

9 Lieutenant-colonel Roger Michalon, " L’amalgame FFI - 1re Armée et 2DB ", dans La libération de la France, Editions du CNRS, 1976, 1054 pages.

10 Ludovic Tron, " La prise de commandement ", dans Jean de Lattre, op.cit., pp. 68-70.

11 Jean Planchais, Une histoire politique de l’armée, Tome II, 1940-1967 de De Gaulle, Le Seuil, 1967, 383 pages.

12 Déclaration au Patriote de Lyon du 9 septembre 1944, citée dans Jean-Marie de Lattre, Histoire de la 1re Armée, pp. 179-180.

13 Jean Planchais, op. cit., p. 92.

14 Jean Delmas, " L’amalgame : Forces française de l’intérieur - 1re Armée ", dans Les Armées françaises pendant la Seconde Guerre mondiale.

15 Jacques Vernet, op.cit., p. 72.

16 Henri Michel, " Amalgame ", dans Dictionnaire de la Seconde Guerre mondiale, Larousse, tome I, p. 76.

 

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