LA STRATÉGIE ALLIÉE EN MÉDITERRANÉE

 

La décision de procéder, parallèlement à l’opération Overlord en Normandie, à un débarquement dans le sud de la France n’a pas été prise sans que des discussions âpres aient fait apparaître de sérieuses divergences entre les Alliés, sans omettre les difficultés que pouvait soulever Staline qui ne se désintéressait pas de la Méditerranée, notamment s’il s’agissait d’une intervention en direction de l’Autriche ou des Balkans.

 

 

De Tobrouk à El Alamein

 

Pour comprendre l’évolution de la stratégie anglo-saxonne, il faut se reporter dans le temps, jusqu’au milieu de 1942, époque où s’est renversée, au détriment de l’axe, la conjoncture en Méditerranée.

 

La victoire de Rommel en juin 1942, faisant capituler Tobrouk, apprise par Churchill et Roosevelt à la Maison Blanche dans la consternation, fut l’occasion d’une marque immédiate de solidarité. Marshall fit expédier 300 chars Sherman, destinés à l’armée américaine, et 100 canons-automoteurs de 105, à la 8Armée britannique, et, après torpillage d’un navire porteur de 300 moteurs, envoya d’urgence un bâtiment avec les 300 moteurs de rechange.

 

Rommel, tentant de profiter de son succès, attaqua la 8Armée en août, mais échoua à la fin du mois, et une bataille navale victorieuse fut, au milieu de ce mois, le chant du cygne des Italo-Allemands. Malgré quelques désordres dans les nominations militaires britanniques et le limogeage d’Auchinleck, (qui avait remarquablement préparé la défense contre les assauts de Rommel et la reprise de l’offensive), son successeur, le général Gott, ayant été tué en arrivant en Afrique, ce fut Montgomery qui, méthodiquement, prit en charge la conduite des opérations.

 

Après un arrêt au Caire où les Anglais et Harriman harmonisèrent leurs vues, Churchill et ce dernier se rendirent à Moscou le 12 août 1942. Ils firent " avaler " à Staline, parfois sarcastique et méprisant, l’abandon d’un débarquement à l’Ouest en 1942-1943 (opération Round up) mais la décision de se rendre maître de l’Afrique du Nord française, opération Torch, en novembre, le dérida.

 

 

L’opération Torch : les Alliés en Afrique du Nord

 

Le 23 octobre, Montgomery attaqua El Alamein et la mésentente entre Hitler et Rommel précipita le désastre de l’Axe. L’opération Torch, initialement prévue pour un triple débarquement à Oran, Alger, Bône, fut modifiée, les Américains craignant un coup de Franco dans leur dos. Ce fut donc à Casablanca, Oran et Alger que les Alliés débarquèrent le 8 novembre. Cette grave décision, due en partie à une appréciation très erronée de la politique de Franco, permit aux Allemands de dépêcher des forces en Tunisie, les Américains voulant conserver des grandes unités au Maroc, et il en résulta une dure et longue campagne dans les djebels tunisiens. Mais cette campagne marqua le retour de l’armée française d’Afrique dans la guerre : le courage des cadres et de la troupe, en dépit de leur équipement défectueux, la qualité des chefs impressionnèrent les Alliés. Tunis fut le début de la revanche de 1940.

Au début de 1943, la mésentente régnait entre Hitler et Mussolini, le premier tourné vers la lutte prioritaire contre les Russes, le second voulant sauver sa position en Méditerranée, fût-ce au prix d’un accord tacite avec les Soviétiques. Ciano au contraire sondait les Anglo-Saxons, et les Anglais ménageaient des contacts avec les Hongrois en secret. Néanmoins, la Wehrmacht renforçait ses moyens en Italie, tant pour parer à un danger ennemi que pour impressionner les Italiens hostiles au fascisme et à l’entourage du Roi.

 

 

La conférence de Casablanca

 

Du 14 au 23 janvier 1943, la conférence de Casablanca réunit, autour de Roosevelt et Churchill, tous les chefs militaires et les diplomates alliés. Cette conférence fut un forum où non seulement Américains et Britanniques se sont affrontés, mais aussi où Churchill et ses chefs d’état-major ne furent pas tout à fait d’accord. Les chefs d’état-major britanniques considéraient fermement qu’il était impossible de mettre à exécution Round up en 1943, ceci tant pour des raisons d’effectifs disponibles, vu le nombre de divisions immobilisées en Afrique du Nord, que pour des raisons logistiques et de moyens de débarquement. Churchill était hésitant ; sans doute la poursuite des opérations en Méditerranée (Sardaigne, Sicile, Italie, une fois la Tunisie conquise), lui paraissait-elle s’imposer, mais il était gêné par l’attitude (Round up en 1943) qu’il avait prise devant Staline. Finalement, il défendit avec fougue la position de ses militaires, et fit plier les Américains qui admirent de reporter Round up à 1944, et partirent amers. Il est vrai que chez eux aussi l’harmonie faisait défaut : le général Arnold et l’amiral King penchaient pour la solution britannique, contre Marshall partisan de toujours de Round up et craignant son ajournement. Il craignait que la conception des militaires anglais ne conduisît à l’émiettement des forces et à la dispersion des efforts.

 

 

 

Conférence de Québec. Overlord en 1944

 

Une nouvelle conférence importante eut lieu à Québec (réunion Quadrant) du 19 au 24 août 1943. Il y fut décidé qu’Overlord, nouveau nom donné à Round up, serait exécuté en mai 1944. Le maréchal Smuts aurait voulu qu’on donnât la priorité à une action dans les Balkans ; mais Churchill ne le soutint pas et, affirmant son accord avec Overlord, se réserva d’opter selon les circonstances en faveur de telle ou telle solution en Méditerranée. A Québec, il fut convenu que le commandant d’Overlord serait américain, au grand dam d’Alanbrooke, frustré. Le 19 août, après une dispute entre ce dernier et l’amiral King qui ne voulait pas lâcher les engins de débarquement pour le Pacifique, un communiqué officialisa :

 

- la priorité à Overlord (mai 1944),

- l’attaque de la Sicile, de l’Italie péninsulaire (1943),

- l’attaque en coordination avec Overlord du midi de la France, les moyens présents en Italie subissant un prélèvement sensible, une fois le Tigre passé (opération Anvil). Churchill resta cependant hostile à ce dernier point, même s’il s’y était rallié en apparence.

 

 

Sicile - Italie

 

Cependant que l’Italie basculait, que la Sicile et la Corse étaient débarrassées des Allemands et que les Alliés, malgré un début qui leur avait donné froid dans le dos (Salerne), s’installaient en Italie jusqu’à la région nord de Capoue, Churchill et Roosevelt se rendirent à Téhéran pour rencontrer Staline. Ils s’arrêtèrent au Caire, entourés de leurs conseillers militaires et diplomatiques, rejoints par le représentant américain auprès de Chang Kai Chek. Eden, Cordon Hull et Molotov assistaient leur grand chef. Au Caire, les conceptions américaines l’avaient cette fois emporté sur les réserves anglaises. A Téhéran, où Staline montra une très grande intelligence des problèmes stratégiques, il fut décidé :

- 1. que l’opération dans le Golfe du Bengale, chère aux marins américains et aux Chinois, qui eut consommé de nombreux moyens de débarquement (opération Buccaneer), serait ajournée ;

- 2. qu’on poursuivrait l’action en Italie jusqu’à une ligne Livourne-Rimini maximum ;

- 3. qu’Overlord serait déclenché en juin 1944 ;

- 4. que l’on procéderait à un débarquement en Provence en prélevant, dès la prise de Rome, des moyens sur les armées d’Italie (opération Anvil).

 

Alanbrooke et Churchill ne purent faire prendre en considération leur dessein de continuer l’offensive en Italie jusqu’au Tarvis et à Ljubljana avec débarquement en Adriatique. Soviétiques et Américains faisaient cause commune là-contre.

 

Eisenhower fut nommé commandant en chef d’Overlord et Wilson en Méditerranée.

 

Ainsi le 28 novembre 1943, la conférence de Téhéran dite Eureka scella le destin.

 

 

La campagne d’Italie

 

On ne fera pas ici l’historique de la campagne d’Italie qui fit basculer, à l’égard de l’armée française, l’esprit des chefs alliés de la méfiance à l’admiration. Dès le mois de décembre 1943, la relève de divisions américaines permit à la 2e Division marocaine, suivie de la 3e Division algérienne de prendre l’ascendant sur les Allemands. En janvier, Clark, commandant la 5Armée américaine, qui comprenait, outre un corps américain, le CEF de Juin et un corps anglais, sans attendre le débarquement à Anzio du 22 janvier, lança ses forces dans une offensive pour faire sauter le verrou à Cassino. Le corps anglais conquit une tête de pont sur le Garigliano, les Français pénétrèrent dans la ligne Gustav, mais le corps américain échoua et la 3e DIA, en pointe au Belvédère, livra un héroïque combat. Juin aurait souhaité un large débordement par le Nord en direction d’Atina. Mais Alger ne lui avait pas donné de division blindée, et Clark s’obstinait dans une conception d’attaque frontale pour ouvrir la vallée du Liri. Le débarquement d’Anzio, techniquement réussi, ne fut pas exploité sur le champ et Kesselring gagna les Alliés de vitesse. De ses confidences au colonel Bohmler, il apparaît que l’idée de Juin d’agir vers Atina lui eût causé les plus graves soucis.

 

En février, les attaques aériennes massives sur le monastère ne firent que renforcer les défenses allemandes, et l’assaut, contre Cassino en mars, des Anglais du Commonwealth et des Polonais échoua également.

 

Alexander remania donc son dispositif : 8e Armée britannique (Polonais inclus) au nord de la vallée du Liri, 5Armée américaine (Français inclus) au sud : le plan Juin de rupture et d’exploitation hardie et large par les massifs montagneux fut à peu près adopté par Clark, et, du 11 au 23 mai, la défaite allemande fut consommée. Malheureusement, après la jonction avec les éléments d’Anzi, Clark, attiré par Rome, ne se décida pas à foncer vers le Nord (Valmonte) et ne coupa pas la retraite aux Allemands.

 

Churchill avait pressenti le danger du mirage de Rome. Le 31 mai, écrivant à Alexander, il le mettait en garde. Puis, reprenant son idée de toujours, préconisait la poursuite en Italie sur l’axe Rome-Ancône, l’objectif de Ljubljana en direction de Vienne, et le renoncement à Anvil, ce qui aurait permis de renforcer les armées d’Italie des divisions françaises encore en AFN. Mais Alexander ne soutint guère Churchill. Montgomery, en février 1944, avait déjà tenté auprès de Marshall de faire supprimer Anvil ; mais celui-ci avait catégoriquement refusé : il avait seulement décidé de reporter Anvil au 15 août, après Overlord. La convergence des efforts, de la Manche vers la Champagne d’une part, de la Provence vers le nord de la vallée du Rhône et de la Saône de l’autre, était sa conception inébranlable.

Ainsi, les combattants d’Italie se sentiront-ils, à l’évidence, frustrés, une fois Rome dépassée, du fruit de leur victoire. Juin, qui, plus qu’aucun autre, y avait contribué, eût vivement souhaité que les idées de Churchill fussent mises à exécution. Il s’en ouvrit le 19 juin 1944 à Marshall, au cours d’une rencontre avec lui dans la ville éternelle. Marshall, qui n’était pas fermé aux arguments de Juin, lui fit une double réponse : premièrement, dans une guerre où une grande partie des moyens sont transportés sur des distances de milliers de kilomètres, on est tenu de faire des prévisions à longue échéance et de s’y tenir. Il était vrai que le succès de l’offensive de mai 1944 en Italie avait été beaucoup plus rapide que prévu ; mais il n’était pas raisonnable de changer de plan. Secondement, les Français, toujours séduits par les brillantes idées manoeuvrières, de style napoléonien, eussent volontiers imaginé une action de large enveloppement de l’Allemagne par le Sud. Churchill aussi. Mais nous ne sommes plus au temps de Léoben. Juin rapporte dans ses mémoires le langage que lui tint Marshall.

 

Du côté du gouvernement provisoire d’Alger, on était fort désireux que les grandes unités françaises fussent débarquées dans le sud de la France, et l’on se souciait peu de l’Adriatique. Anvil avait la faveur d’Alger.

 

Ainsi fut scellé le destin de l’Europe, le partage des influences pour plus de 40 ans.

 

Pour terminer, je voudrais faire quelques remarques sur les enseignements, si ce mot n’était prétentieux, de la campagne d’Italie.

 

D’abord, elle marqua, on l’a dit, le retour du prestige de notre armée. Juin, reçu sans pompe en novembre 1943 à Naples, entendit Clark lui dire devant le Capitole :

" Sans vous, nous ne serions pas ici ".

 

Bien longtemps après le départ d’Italie des Français, en visite sur le front nord de l’Italie, où Clark et Alexander l’avaient invité, ce fut eux qui, sur la conduite des opérations pour en finir avec la résistance allemande, demandèrent au Français son avis et ses conseils.

 

Ensuite, la valeur des troupes maghrébines, l’ardeur des cadres et des pieds-noirs de tout grade se manifestèrent à nouveau en Provence, où les forces allemandes furent liquidées rapidement, Toulon et Marseille libérées sans désemparer. Mais c’était, dans ce terrain, un djebel familier que retrouvaient nos Nord-Africains. Il faut donc ne pas en tirer la leçon que ces troupes sont toujours les plus fortes en pays montagneux, car, là où le relief est couvert de forêts, elles sont mal à l’aise et moins dans leur élément que les Germaniques. On le vit dans les Vosges, sur les pitons au nord du Thann etc. Là, ce fut donc par une manoeuvre par la partie basse du terrain que la victoire fut acquise. C’est le RICU, ce sont des escadrons et la 1re DB qui ont foncé au-delà de Mulhouse, après l’avoir investie en novembre 1944. Ce fut par la droite de la 2e DIM, et grâce à la 9DIC, qu’on arriva au Rhin au début de février 1945.

 

Enfin, l’un des atouts de nos forces en Italie fut l’extrême degré de coopération entre l’artillerie et les unités de mêlée : grâce au matériel radio américain, cette symbiose fut totale. Elle fut poursuivie en France et lors de l’entrée en Allemagne. Lorsque des unités provenant des FFI renforcèrent nos divisions, toujours soucieuses de combler les vides de leur infanterie, ces bataillons, dont les hommes étaient souvent d’un courage frisant la témérité, ne disposaient pas d’un appui d’artillerie régulier. Ainsi subirent-ils des pertes lourdes qui auraient pu être évitées si cet appui avait pu être fourni systématiquement.

 

 

 

Général François VALENTIN

Ancien combattant de la campagne d’Italie

Ancien commandant de la Ire Armée

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin