HISTOIRE DE LA MÉMOIRE AMÉRICAINE DU PREMIER CONFLIT MONDIAL EN France 1917 - 1987

 

Serge BARCELLINI 1

 

Dans ses deux ouvrages fondamentaux - les cadres sociaux de la mémoire (1925) et la mémoire collective (1950), le sociologue Halwachs définit la mémoire collective comme le résultat d'un travail collectif de construction du souvenir, de sa déconstruction et de son oubli.

Cette élaboration de la mémoire collective fait intervenir de manière permanente depuis le début du XXe siècle l'Etat.

En effet, au travers de la commémoration, c'est une volonté politique qui tend à s'exprimer.

Commémorer l'entrée en guerre des États-Unis en 1987 - 70 ans après la réalité de ces faits - marque une volonté de faire se souvenir.

C'est l'histoire de cette volonté et de ses fluctuations depuis 1917 que je tenterai d'esquisser devant vous.

Cette histoire de la mémoire se regroupe autour de trois temps forts :

- le temps de la mémoire conquérante (1917), et de la mémoire victorieuse (1918-1919) ;

- le temps de la mémoire repliée (1920-1944) ;

- le temps de la mémoire obsolète (1944-1987).

I - Le temps de la mémoire conquérante (1917) et de la mémoire victorieuse (1918-1919)

Raymond Poincaré définit dans ses mémoires l'année 1917 comme l'année trouble de la Grande Guerre. C'est, en effet, une année marquée par une profonde crise sociale et politique, par des revers militaires et par l'effondrement de l'allié russe.

L'entrée en guerre des États-Unis apparaît comme l'un des seuls éléments positifs de cette année 1917. En déclarant la guerre à l'Allemagne, le 6 avril, le Congrès américain répond à des motivations multiples : à la fois historique, humaniste et économique. A l'intérieur de ce champ des motivations, la politique commémorative a joué son rôle comme élément de mobilisation de l'opinion publique américaine.

Le 21 janvier 1917, 13 jours avant la rupture des relations diplomatiques entre les États-Unis et l'Allemagne, est organisée à Paris à la Comédie-Française, une soirée d'hommage aux volontaires américains engagés dans les troupes françaises. Présidé par le sous-secrétaire d'Etat à la Guerre, René Bernard cette cérémonie est marquée par le lancement d'une souscription publique dans le but d'ériger un monument aux volontaires américains. Ce monument sera inauguré le 4 juillet 1923 (sur la place des États-Unis à Paris par le président du Conseil Raymond Poincaré).

Ainsi alors que les volontaires américains dans les formations sanitaires et dans les formations combattantes sont relativement peu nombreux le 1er janvier 1915. Sur 28 516 engagés volontaires étrangers dans les armées françaises, les américains sont au nombre de 200, ils sont les seuls à qui un hommage national de l'Etat est rendu au cours de la guerre.

A travers eux, c'est l'opinion publique américaine que cherche à atteindre une politique commémorative conquérante.

Avec la déclaration de guerre du 6 avril 1917, cette politique devient un moyen de lutte contre la crise psychologique que traverse l'opinion publique française.

Les mois d'avril, juin et juillet 1917 sont des temps forts de la vie commémorative franco-américaine.

Le 20 avril est organisée, à la Sorbonne, une importante manifestation en l'honneur du président de la ligue maritime américaine (M. J. Mark Baldwin).

Le 22 avril, à l'initiative du Journal, une cérémonie regroupe une foule imposante devant le monument de Washington, place d'Iéna, puis devant celui de La Fayette, au Carrousel.

Pour la première fois depuis le début de la guerre une salve de 21 coups de canons est tirée de la Tour Eiffel.

Quatre aviateurs - de l'escadrille La Fayette - montent une garde d'honneur : volontaires américains dans les troupes françaises, ils symbolisent l'avant-garde des sammies. Leur présence est conçue comme un élément de mobilisation psychologique : Ils arrivent. 

Le 13 juin 1917, le général Pershing et son état-major débarquent à Boulogne à 10 heures du matin. Ils arrivent à la gare du Nord en fin d'après-midi.

Dans ses mémoires, le général Pershing explique la longueur de ce trajet : Le voyage, je l'ai appris ensuite, a été réglé de façon à nous faire arriver le soir, après la fermeture des ateliers et des bureaux, ainsi, la population pourrait prendre part à la bienvenue improvisée, ce que l'on voulait, c'est que les habitants vissent, de leurs yeux mêmes, que les Américains étaient réellement en train d'arriver.

A partir du 14 juin, le chef du corps expéditionnaire américain multiplie les visites protocolaires et les réceptions.

Cette mobilisation populaire atteint son point d'orgue le 4 juillet 1917.

Les Français tenaient à honorer notre fête nationale et suggérèrent que quelques troupes américaines participassent avec les leurs à la célébration de cet anniversaire. Le peuple de Paris n'avait pas encore vu de soldats américains, et les autorités estimaient que, de les voir de leurs yeux dans les rues, serait d'un excellent effet sur le moral français (général Pershing).

Une cérémonie aux Invalides, un défilé dans les rues de Paris, et un dépôt de gerbes sur la tombe de La Fayette au cimetière de Picpus, marquent cette commémoration de l'Independance Day, dont l'histoire a retenu le La Fayette nous voici en l'attribuant à tort au général Pershing.

L'armistice du 11 novembre 1918 transforme cette mémoire conquérante en mémoire victorieuse.

La conférence de la paix à Versailles permet, en effet, au président des États-Unis, Wilson, de jouer un rôle essentiel.

Rôle qu'amplifie la politique commémorative.

Le 29 mai 1919, Wilson préside dans le cimetière militaire américain de Suresnes le Memorial Day, le jour du souvenir américain.

Le maréchal Foch, M. André Tardieu et le général Mangin participent à cette cérémonie.

Une lettre de Georges Clemenceau est lue :

La France écrira toujours la mémoire des soldats américains morts pour la France. Elle couronne leurs tombes, elle en prendra soin avec la même piété, avec la même gratitude dont elle entoure les tombes de ses propres soldats.

Un mois plus tard, le président Wilson s'embarquait pour les États-Unis.

Il ne participait donc pas aux cérémonies organisées à Paris pour la fête de l'Independance Day, le 4 juillet : On regrettera vivement que les circonstances n'aient pas permis au président des États-Unis de retarder son départ de quelques jours et d'être témoin de l'enthousiaste gratitude avec laquelle, les 3 et 4 juillet derniers, Paris a fêté l'Independance Day, écrit l'Illustration.

Par l'importance des troupes mises en action - plus de 15 000 hommes dont 6 000 américains -, par l'importance des personnalités présentes - le président de la République Poincaré et le président du Conseil Clemenceau -, par la volonté d'enracinement dans l'histoire - présence de 23 drapeaux et étendards français qui participèrent sous d'autres noms à la guerre d'indépendance américaine -, le gouvernement français participait pleinement au développement d'une mémoire victorieuse.

A l'issue de cette cérémonie, des couronnes furent déposées sur la tombe de La Fayette au cimetière de Picpus.

Ce geste est depuis lors réédité chaque 4 juillet.

Le 1er septembre, l'embarquement du général Pershing à Brest était marqué par un discours du maréchal Foch : vous êtes arrivés en disant : " La Fayette nous voilà ". Permettez aux soldats de France de vous dire aujourd'hui " Grâce vous soit rendue ".

Le 4 septembre, Raymond Poincaré présidait la pose de la première pierre du monument commémorant à la pointe de Grave l'intervention américaine et le départ en ce lieu de La Fayette pour les États-Unis.

Ce développement d'une mémoire victorieuse est stoppé un mois plus tard. En effet, le 19 novembre 1919, le Sénat américain refuse de ratifier le traité de Versailles. Un an plus tard, le 20 novembre 1920, l'élection triomphale du républicain Harding à la présidence de la République, marque le retour des États-Unis à la politique d'isolationnisme.

Une nouvelle phase s'ouvre dans les relations entre l'Europe et les États-Unis. La mémoire américaine du premier conflit mondial se replie et devient essentiellement une affaire américaine.

II - Le temps de la mémoire repliée (1920-1944)

A partir de 1921, la gestion de la mémoire américaine en France est confiée dans un premier temps à un bureau des monuments de guerre auprès du département de la guerre (11 juin 1921), puis dans un second temps, à une commission The American battle monuments commission créée par un acte du Congrès le 4 mars 1923. La présidence de cet organisme est confiée au général Pershing.

Une politique du patrimoine et du souvenir est définie. Elle s'articule autour de quatre grands axes :

- la commission a le monopole de l'aménagement des lieux de mémoire américains du premier conflit mondial ;

- chaque lieu de mémoire américain privilégié par la commission doit devenir un symbole de grandeur et de recueillement ;

- chaque initiative doit s'inscrire dans un plan général ;

- chaque année un hommage est rendu aux sammies américains lors du Memorial Day.

De 1923 à 1937, les inaugurations de ces lieux du souvenir américain se succèdent.

1927 - monument de Varennes,

1930 - cimetière de Romagne-sous-Montfaucon,

1935 - monument de Nantillois,

1937 - monuments de Blanc Mont, de Tours, de Brest, de Montfaucon, de Montsec.

La formidable activité de l'American battle monuments commission tend à replier la mémoire américaine sur elle-même. Ce repliement peut aller jusqu'à l'occultation.

C'est ainsi que le 24 octobre 1921, le gouvernement américain fait procéder en France à Châlons-sur-Marne, au choix d'un soldat américain inconnu. Ce soldat est inhumé le 11 novembre 1921 à la nécropole d'Arlington.

Les autorités américaines demandèrent que ce choix ne soit entouré d'aucun faste commémoratif.

Ce repli conduisit également à l'incompréhension.

Le 15 juillet 1926, plus de 20 000 anciens combattants français manifestent contre la politique américaine de remise en cause du traité de Versailles.

Une plaque fut placée au pied de la statue de Washington, place d'Iéna.

Le texte en fut très vite recouvert : Au-dessus des diplomaties, loin des combinaisons politiques et financières, les combattants de France s'adressent directement au peuple américain.

Jamais néanmoins ce repli ne sera total.

Durant toute cette période, un homme, le général Pershing, se transforme en missionnaire de la mémoire franco-américaine.

De 1921 à 1939, l'ancien chef du corps expéditionnaire américain se rend chaque année en France.

Durant ces nombreux séjours, il multiplie les gestes symboliques.

Parmi ces gestes, retenons le dépôt sur la tombe du Soldat inconnu, de la médaille d'honneur du Congrès, en présence du chef de l'Etat français M. Millerand, le 2 octobre 1921.

Conjointement au général Pershing, une seconde personnalité américaine lutte avec efficacité contre ce repli de la mémoire : l'ambassadeur des États-Unis en France, Myron T. Herrick.

Myron T. Herrick est ambassadeur durant deux périodes : de 1912 au 28 novembre 1914 puis de 1921 à 1929.

Les années de la seconde période française de l'ambassadeur Herrick sont marquées par de nombreux gestes de mémoire.

Le 3 juin 1922, il remet à la municipalité de Verdun, à la demande du Congrès, une médaille commémorative.

Le 4 juillet 1923, il inaugure en présence du président de la République et du président du Conseil le monument aux volontaires américains.

Le 4 novembre 1923, il procède aux côtés du général Gouraud à la pose de la première pierre du monument de Navarin, (monument dont l'une des statues a les traits de Quentin Roosevelt, fils du président Théodore Roosevelt, tué durant la guerre).

Le 19 novembre 1925, il inaugure la salle mémorial de la mairie de Sommepy, le 26 juin 1926, le monument de Saint-Nazaire et le 4 juillet 1928, le mémorial de l'escadrille La Fayette à Marnes-la-Coquette.

Le décès de l'ambassadeur Myron T. Herrick accentue le repli de la mémoire américaine.

Dans cette longue période de repli de mémoire, deux éclairs apparaissent. Le premier s'inscrit dans le cadre du 10e anniversaire de l'entrée en guerre des États-Unis - 1927 -.

A l'occasion de cet anniversaire l'American legion, association créée à Paris en 1919 et qui regroupe l'ensemble des vétérans américains, organise sa convention nationale à Paris.

30 000 vétérans reviennent sur le sol français.

Le gouvernement français décrète le 19 septembre, jour de fête nationale.

L'administration des postes émet un timbre commémoratif.

Les plus hautes autorités de la République participent à la réunion inaugurale de la convention.

Les réceptions et les fêtes se succèdent.

L'Illustration consacre un numéro spécial à ce pèlerinage du 10e anniversaire.

La description du défilé des vétérans le 19 septembre est impressionnante. De la statue de Washington, place d'Iéna jusqu'au parvis de Notre-Dame, en passant par la place des États-Unis, la place de l'Etoile et l'avenue des Champs-Elysées, pendant plusieurs heures un immense défilé, encadré par nos soldats et nos délégations d'anciens combattants, suscite l'enthousiasme, la curiosité sympathique et les ovations.

Pour la première et dernière fois depuis le défilé du 14 juillet 1919, le cortège est admis à passer sous l'Arc de Triomphe.

La veille de ce défilé, une partie des vétérans avait participé à l'inauguration officielle de l'ossuaire de Douaumont.

Ce pèlerinage est fermement contesté par le parti communiste. Mobilisé durant plusieurs mois pour la défense des deux anarchistes italiens Sacco et Vanzetti exécutés le 22 août 1927, le parti communiste mobilise ses militants contre les vétérans américains.

Le 19 septembre 1927, la municipalité de Clichy inaugure la place Sacco - Vanzetti.

La contestation du parti communiste rencontre peu d'écho. Cette commémoration est en effet une réussite dont il faut chercher les raisons dans une double volonté : celle des dirigeants de l'American Legion et celle du ministre des Affaires étrangères, Aristide Briand.

Depuis son retour au ministère des Affaires étrangères en avril 1925, Aristide Briand développe en effet une politique de rapprochement franco-allemand, qui aboutit en octobre 1925 aux accords de Locarno. Cette politique de réconciliation cherche à s'intégrer dans un plan plus vaste qui tend à assurer une paix durable par la Société des Nations.

Or, ce projet nécessite l'adhésion des États-Unis.

En 1927, Aristide Briand tente de faire renoncer les États-Unis à leur isolationnisme. Il lance un appel à la nation américaine, qui trouve un écho favorable dans les puissantes associations pacifistes des États-Unis.

L'accueil réservé aux vétérans américains, à l'occasion du 10e anniversaire de l'entrée en guerre des États-Unis, est un aspect de cet appel à la nation américaine qui se poursuivit par la signature, le 27 août 1928, du pacte Briand - Kellog qui proclame à Paris une renonciation pathétique à la guerre.

La crise de 1929 réduit à néant tant l'oeuvre d'Aristide Briand que les tentatives de réactivation de la mémoire franco-américaine.

A l'occasion du 20e anniversaire de l'entrée en guerre des États-Unis (1937), une seconde tentative de réactivation est mise en place.

L'année 1937 est, en effet, marquée par la multiplication des initiatives de mémoire.

Le 12 février 1937, est inauguré place des États-Unis à Paris, un buste de l'ambassadeur Myron T. Herrick.

Quelques mois plus tard, le 1er août, le général Pershing reçoit le président de la République française Albert Lebrun, à Montfaucon dans le cadre des cérémonies d'inauguration de l'imposant monument réalisé par le gouvernement américain.

Le lendemain, le ministre américain de la Marine, M. Daniels, inaugure le monument américain de Brest.

Le 2 octobre, débarquent en France, 2 000 vétérans américains.

Conduits une fois encore par le général Pershing, ils multiplient les étapes de pèlerinages :

- dépôt de gerbes sur la tombe du Soldat inconnu ;

- banquet solennel de 4 000 couverts aux Invalides ;

- participation à l'inauguration du monument américain de Château-Thierry.

Le moment le plus inédit de ce pèlerinage est constitué par l'inauguration par le général Pershing, lui-même, de sa propre statue, en présence du président Albert Lebrun.

Placée au sommet de la côte de Picardie à Versailles, la nouvelle statue fait face à une statue de La Fayette.

La petite histoire retiendra que si la statue de La Fayette était bien en bronze - elle provenait du square du Carrousel - celle de Pershing était en plâtre. La souscription publique lancée en 1919 pour financer cette réalisation n'avait pas été suffisante. Un financement complémentaire fut demandé par un projet de loi, déposé en décembre 1937 afin d'achever cette réalisation 2

Moins d'une année après cette étonnante inauguration, M. Georges Bonnet, ministre des Affaires étrangères, présidait une seconde cérémonie peu banale.

Le 4 septembre 1938 est inauguré le monument de la pointe de Grave, dont la première pierre avait été posée le 4 septembre 1919 par le président Poincaré.

Dans ce cas également, la souscription publique avait été insuffisante.

Le monument inauguré en 1938 n'était pas achevé. La minerve de bronze sculptée par Antoine Bourdelle et qui devait être installée au sommet du monument, était restée dans l'atelier du sculpteur. Antoine Bourdelle refusait de s'en dessaisir s'il n'était pas rétribué 3!

Si cette seconde période de réactivation de la mémoire américaine est directement liée à un 20e anniversaire, il est aussi le résultat d'une volonté politique.

Depuis la remilitarisation de la Rhénanie, le 7 mars 1936, la politique hitlérienne conduit graduellement à la guerre européenne.

Face à ces périls, l'opinion publique américaine reste farouchement isolationniste.

Conscient de cette réalité, le président Roosevelt tente en 1937 de rappeler dans de fréquents discours la nécessité pour les États-Unis de conserver une politique européenne.

Parallèlement, les responsables gouvernementaux français cherchent à resserrer les liens avec les États-Unis.

Le discours prononcé par Georges Bonnet à la pointe de Grave traduit parfaitement cette aspiration.

La participation américaine au premier conflit est surdimentionnée : L'intervention américaine fut pour nous l'heure du destin.

Le rôle des opinions publiques est magnifié :

Cette force qui nous rassemble s'impose à l'opinion, avant même de s'imposer aux gouvernements qui la guident. Les combats du passé sont les garants de l'avenir. Aussi ai-je été ému, mais non surpris d'entendre souvent vos compatriotes me dire que si la France était attaquée, ils viendraient de nouveau la défendre.

Ainsi en 1937 comme en 1927, la réactivation de la mémoire américaine du premier conflit mondial est directement issue du contexte politique.

L'occupation de la France par les troupes allemandes de 1940 à 1944 prend dans certaines régions une forte coloration anti-américaine : les monuments de Brest, de Saint-Nazaire et de la pointe de Grave sont détruits.

Le débarquement des troupes américaines le 6 juin 1944 et leur participation à la libération de la France ouvrent une nouvelle ère pour la mémoire américaine du premier conflit mondial.

De repliée, cette mémoire devient obsolète.

III - Le temps de la mémoire obsolète (1944-1987)

A partir de 1945, la mémoire du D. Day supplante, en effet, la mémoire de 1917 dans les cérémonies de référence de l'amitié franco-américaine.

Les années en 4 - 1954 - 1964 - 1974 - 1984 supplantent les années en 7 - 1947 - 1957 - 1967 - 1977.

Les déclarations d'amitié, les références au sont désormais prononcées sur les plages de Normandie, et dans les nécropoles américaines du second conflit mondial.

L'obsolescence de cette mémoire est telle qu'une partie des monuments détruits par les Allemands ne sont pas reconstruits :

- le monument de Saint-Nazaire disparaît 4;

- le monument de la pointe de Grave est remplacé par une modeste stèle érigée en 1946.

Seul le monument de Brest géré par l'American battle monuments commission est reconstruit à l'identique en 1958.

Les cérémonies commémoratives de l'arrivée en France des Américains (1917) et de leur participation aux combats (1918) n'ont plus qu'une importance locale et associative.

Les 30e et 40e anniversaires ne sont l'occasion d'aucune commémoration. Le 50e anniversaire n'est commémoré qu'à l'échelon local.

Les commémorations des combats de Saint-Mihiel le 22 septembre 1968 font exception. L'importance des cérémonies, le niveau des présidences - le ministre des Anciens Combattants pour le gouvernement français (M. Henri Duvillard), l'ambassadeur des États-Unis pour le gouvernement américain (M. E. Sergent Schriver) traduisent une volonté politique.

Cette volonté est amplifiée par les médias. Au lendemain des cérémonies, un journaliste de L'Est républicain s'interroge : Au soir des manifestations qui ont marqué hier, en Meuse, la réduction du fameux saillant de Saint-Mihiel (...) on s'interrogeait sur l'importance réelle qu'il convenait d'attacher aux propos échangés au cours d'allocutions officielles par M. Henri Duvillard, ministre des Anciens Combattants et Son Excellence, M. E. Sergent Schriver, ambassadeur des États-Unis d'Amérique.

Indiquent-ils un rapprochement entre les deux pays ? Tout le laisse supposer. En tout cas, tout s'est déroulé comme si, de part et d'autre, on souhaitait retrouver rapidement cette amitié franco-américaine chère au coeur des citoyens des deux pays.

Ainsi dans la politique étrangère du général de Gaulle, marquée par une très forte volonté d'indépendance vis-à-vis des alliés nord-américains - volonté dont la traduction commémorative fut pleinement illustrée par le refus du général de Gaulle de participer aux cérémonies du 6 juin 1964 et par l'absence de ministres français aux cérémonies de Vimy en avril 1967 -, les commémorations de Saint-Mihiel peuvent apparaître comme la première étape d'une nouvelle donne de la politique étrangère gaullienne. Depuis lors et jusqu'à nos jours, la mémoire américaine du premier conflit mondial était redevenue obsolète.

 

Il appartiendra aux historiens de demain de dire si les commémorations du 70e anniversaire auront permis de rompre le charme discret de l'obsolescence en réintroduisant la mémoire du premier conflit mondial dans les schémas de référence des mémoires collectives de nos deux nations aux côtés, de la guerre d'indépendance, de la statue de la Liberté et du D. Day.

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Notes:

1 Chef de la Mission permanente aux commémorations et à l'information historique du secrétariat d'Etat aux Anciens Combattants.

2 Le financement ne fut jamais apporté. La statue en plâtre de Pershing fut descendue de son socle en 1941, la statue de Lafayette regagna le Carrousel. Les deux socles de la cote de Picardie à Versailles attendent toujours leur couronnement.

3 Le monument de la pointe de Grave ne fut jamais achevé. L'oeuvre d'Antoine Bourdelle - La France - connut une extraordinaire destinée. Le général de Gaulle en fit en effet le symbole de la France libre.

4 Le monument de Saint-Nazaire a été reconstruit à l'identique et réinauguré en 1989 grâce à une initiative française.

 

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