ALLOCUTION DE MONSIEUR JACQUES BOYON SECRÉTAIRE D'ÉTAT AUPRES DU MINISTRE DE LA DÉFENSE

 

JACQUES BOYON

 

C'est un honneur pour moi d'inaugurer au nom de Monsieur Jacques Chirac, Premier ministre, ce colloque consacré à l'entrée des États-Unis en avril 1917 dans la Grande Guerre, entrée qui fait d'une guerre européenne la Première Guerre mondiale.

Depuis cette date, 70 ans se sont écoulés pendant lesquels se sont édifiées entre nos deux pays une profonde amitié et une véritable solidarité transatlantique, construites sous l'impulsion décisive d'esprits éclairés que le mythe a recouvert de son aura comme Franklin, La Fayette, Joffre, Pershing, Roosevelt, Eisenhower ou Jean Monnet. Construite également sous la contrainte des événements cruciaux qui ont menacé notre existence de nation, ou compromettre notre noble mission de défense de la démocratie, du droit et des libertés.

Cette fidélité aux principes dont se réclament nos deux Républiques a été jusqu'à nos jours le prix de notre survie et le ferment des actes de solidarité et d'amitié qui unissent nos deux peuples.

Pendant ces 70 années, les volontés nationales de nos deux pays se sont rencontrées pour concourir aux mêmes desseins et préserver ainsi le fondement commun de nos constitutions : la philosophie de la déclaration des droits de l'homme.

Ce concours de volonté a été assez fort pour dépasser les nuances, voire les divergences qui, à partir de positions géostratégiques naturellement différentes, ont pu s'exprimer. Celles-ci n'en donnent que plus de rayonnement dans notre période contemporaine à une alliance entre deux États libres, certes inégaux en puissance, mais égaux dans la volonté de respecter leur indépendance nationale.

C'est bien cela que nous enseigne l'histoire de nos relations depuis 1917 et c'est cela que les conférences de ces deux journées nous permettront, sans doute, de garder à l'esprit.

L'entrée en guerre des États-Unis, dont nous célébrons le 70e anniversaire, inaugure en effet une ère de coopération entre nos deux pays, en matière stratégique, économique et militaire.

Jusqu'alors c'est l'Europe qui était allée vers l'Amérique. En 1917 l'Amérique vient vers l'Europe. Dans l'histoire de l'alliance entre la France et l'Amérique, pour la première fois, les Américains traversent l'Atlantique dans le sens inverse de La Fayette.

A l'aube du premier conflit mondial, les deux mondes, l'ancien et le nouveau, sans s'ignorer totalement, entretenaient entre eux des rapports distants que maintenaient, plus que l'étendue de l'Océan, des préoccupations nationales très divergentes, voire étrangères.

La défiance vis-à-vis de l'ancien monde était accentuée par la composition de la population américaine, faite d'immigrants qui pour la plupart avaient fui leur pays d'origine pour des motifs économiques ou politiques et qui, de l'autre côté de l'Atlantique, rejetaient un monde qui les avaient rejetés. Mais la solidarité avec les nations d'origine restait forte.

Aussi en 1914, en raison même du mélange des nationalités qui constituaient alors le peuple américain, aucun consensus national ne pouvait alors nettement se dégager en faveur de l'un ou de l'autre camp des belligérants. Le conflit n'était pas celui de l'Amérique et la tentation était grande de les renvoyer dos à dos. N'oublions pas que 20 millions d'Américains étaient d'origine germanique.

Une attitude neutre, même neutraliste, semblait donc aux Américains la plus justifiée sinon la plus favorable pour leur pays, et cela d'autant plus que ni le pionnier, ni le négociant, ni le banquier américain ne se trouvait gêné par l'affrontement des nationalismes de la vieille et très belliqueuse Europe.

Les regards du peuple américain se portaient jusque-là vers leur propre Occident, occupé qu'il était encore à s'émerveiller de ses richesses récemment découvertes, et préoccupé toujours de la seule frontière d'où pouvait encore surgir la menace : celle du Sud.

Il fallut le torpillage du Lusitania en 1915 et, plus encore celui du vapeur sous pavillon américain Igilentia le 15 mars 1917, pour faire apparaître en pleine lumière la véritable nature du Kaiser et de son pouvoir, ses outrances et son mépris des règles élémentaires du droit international.

Enfin, le télégramme Zimmermann, adressé au gouvernement mexicain pour solliciter son alliance contre les États-Unis, vint constituer une véritable déclaration d'hostilité ouverte et une atteinte directe aux principes sacrés connus sous le nom de doctrine Monroe, l'Amérique aux Américains.

C'est donc pour défendre à la fois leurs intérêts économiques et le respect du droit que les Boys entrent dans la guerre. Le 4 avril 1917, le président Wilson adresse son message au Congrès:

L'amitié franco-américaine, plus forte que jamais, s'appuie alors sur l'exaltation des souvenirs de la guerre d'indépendance.

Elle va permettre la victoire de la contre-offensive du maréchal Foch, malgré la concentration sur nos frontières des troupes ennemies libérées sur le front de l'Est par la signature du traité de Brest-Litovsk.

Mais le prix de l'honneur et de la liberté sera lourd : 2 millions d'Américains sont venus combattre en France, 75 000 sont restés sur le champ de la bataille et plusieurs centaines de milliers retournent chez eux avec de graves blessures.

Ces temps forts ont créé des liens nouveaux entre nos deux pays. Et nous conservons aujourd'hui très vivement en nos mémoires le souvenir des Sammies qui donneront leur vie en France pour défendre la démocratie ; ce dont témoignait encore le 14 juin dernier le ministre de la Défense, Monsieur André Giraud, en présence de nombreux vétérans venus tout exprès d'outre-Atlantique devant le monument de l'escadrille La Fayette à Marnes-la-Coquette:

Est-ce vraiment la rupture avec la politique de l'isolement ? Les Américains se reconnaissent-ils désormais citoyens du monde ?

Malgré le sang versé, malgré la communauté forgée au combat, la solidarité occidentale ne se développe pas à cette époque. Le Sénat américain désavoue le président Wilson, refuse de ratifier le traité de Versailles et par voie de conséquence condamne à terme la Société des Nations.

De nouveau, une vague isolationniste éloigne les États-Unis de l'Europe. Et les Américains se persuadent qu'un ensemble de lois de neutralité suffira à les protéger du vent menaçant qui souffle de plus en plus fort sur les démocraties européennes.

L'histoire est un éternel recommencement, dit-on.

Nulle formule en réalité ne résume de façon plus précise la réaction de l'opinion publique et des autorités américaines face à l'offensive japonaise du 7 décembre 1941 à Pearl Harbor.

C'est bien au message au monde du président Wilson, en avril 1917, que je rapportais tout à l'heure, que fait en effet un saisissant écho la déclaration de guerre du président Roosevelt aux puissances de l'Axe :

Preuve en est bientôt faite : huit millions d'Américains se sont mobilisés pour défendre la même cause qu'en 1917 et célébrer ainsi la permanence de l'idéal politique et moral que nous avons en commun : celui de servir la liberté.

Le débarquement en Normandie et notamment l'offensive des armées du général Patton va nous permettre à nous, Français, en collaboration avec nos forces de la résistance intérieure, de recouvrer notre indépendance et notre dignité nationales.

Nos alliés américains ont fait plus que cela. Ils nous ont offert les moyens de préserver cette indépendance jusqu'à nos jours grâce au plan Marshall, puissant ferment de la reconstruction de notre économie et grâce à la signature, le 4 avril 1949, du traité de l'Atlantique Nord, garant de notre sécurité commune face aux dangers d'un monde bipolaire.

Le Pacte Atlantique marque l'aboutissement d'une longue évolution des mentalités américaines. Les États-Unis pensent qu'ils doivent jouer dans ce monde instable et menacé une mission d'arbitrage et de surveillance, qu'eux seuls, en raison de leur puissance, peuvent mener à bien.

Et si parfois, reconnaissons-le, avec la sincérité que permet l'amitié, nous avons été agacés de nous voir traités un peu comme des enfants turbulents, jamais nous n'oublierons la part que l'Amérique a prise pour sauvegarder la paix et la liberté en Europe depuis la guerre.

, déclarait au Congrès le secrétaire d'Etat Dean Acheson en mars 1949, .

Le traité de l'Atlantique Nord, Mesdames et Messieurs, fonde effectivement à partir de cette volonté, affirmée dans son préambule, de défendre les libertés et la démocratie dans le monde, et par l'exercice du droit de légitime défense, le principe d'une riposte de tous les alliés face à une offensive armée dirigée contre l'un d'entre eux.

Rappelons-nous que le général de Gaulle, qui n'a pas toujours apprécié dans tous les domaines pendant la guerre l'attitude du président Roosevelt, et qui a parfois pu paraître sévère pour les Américains, notamment lorsque la France est sortie du commandement intégré de l'OTAN, ou dans son discours de Pnom-Penh, a été le premier chef d'Etat à se ranger aux côtés des États-Unis et du président Kennedy, lors de la grave crise cubaine de l'affaire des fusées.

Ne nous arrêtons donc pas aux détails et à l'écume des choses. Nous avons toujours été dans le même camp, nous avons toujours surmonté les malentendus et les rivalités.

C'est bien sur ces bases et dans cet esprit qu'a été construite, sous l'impulsion du général de Gaulle, la force de dissuasion autonome qui a rendu à la France la responsabilité et la liberté de choisir elle-même les moyens, le moment et les conditions de se défendre.

Nos alliés, et parmi eux les États-Unis au premier chef, ont finalement reconnu en 1974 avec la déclaration d'Ottawa, que la force de dissuasion nucléaire indépendante de la France renforçait la sécurité commune.

De notre côté, notre volonté d'indépendance n'a jamais été un refus ou une mise en cause de la coopération, ni même un repli sur soi. La France sait bien et le Premier ministre Jacques Chirac a expressément rappelé que .

Voilà donc sur quelles bases nos épreuves communes, depuis ce 4 avril 1917, ont fondé l'histoire de nos relations : une solidarité sans concession fondée sur l'essentiel, s'exerçant dans le respect de la personnalité et des intérêts propres de chacune des nations.

Mais je ne veux pas terminer sans évoquer toute la diversité et l'actualité de notre coopération car elle est toute sortie de l'engagement de 1917. Elle ne cesse de s'étendre à de larges et nouveaux domaines : le terrorisme, la pauvreté, les maladies nouvelles, ou la recherche.

La signature solennelle, le 31 mars dernier, à la Maison Blanche d'un accord entre nos deux pays pour lutter contre le terrible fléau qu'est le Sida, est un des aspects majeurs du renouveau de notre coopération.

D'autre part la France a montré encore récemment avec la vente du système Rita de transmissions automatisées à l'armée américaine ou la vente d'hélicoptères aux garde-côtes, ses capacités d'innovation pour renforcer l'effort commun de recherche industrielle. Beaucoup d'Etats dans le monde ont été frappés tout à la fois de cette percée industrielle et technologique française outre-atlantique et de l'ouverture américaine qui l'a permise. Et l'association de la firme française Thomson-CSF avec l'Américain LTV pour développer le système de défense antiaérienne Liberty, les accords entre la SNECMA et General Electric pour les moteurs d'avions et, plus récemment, entre Thomson et General Electric pour le matériel électrique grand public et le matériel médical montrent bien que la coopération franco-américaine est bien devenue réciproque. C'est une two way street.

Ces exemples sont à suivre, parce que seule la multiplication de ces accords transnationaux permettra d'éviter les gaspillages et les doubles emplois nuisibles à une répartition optimale des ressources à l'échelle mondiale, elle-même nécessaire à la prospérité de nos sociétés.

La prospérité n'a-t-elle pas été érigée avec le plan Marshall, comme le rempart le plus solide contre toute menace : invasion extérieure ou déstabilisation interne ? Ce rempart, pour être efficace, doit être construit à l'échelle européenne.

Ce sont bien les Américains qui, dès 1947 et les premiers effets de la guerre froide, sont apparus les plus ardents promoteurs de l'idée d'Europe, qu'ils souhaitaient se concrétiser comme une entité économique et politique maîtresse de son avenir et dans laquelle ils n'ont jamais vu une rivale potentielle.

De fait, le renforcement de l'unité et de la puissance européenne, apporte une contribution essentielle à la solidarité de l'alliance occidentale.

Sur le plan économique, la réalisation d'un grand marché intérieur de 320 millions d'habitants avant la fin de 1992, donnera à l'Europe la dimension et la puissance économique nécessaires aujourd'hui pour assurer sa prospérité dans la grande compétition mondiale qui s'est engagée.

Favorable en elle-même au renforcement du pilier européen dans l'Alliance Atlantique, cette politique économique doit aussi être relayée par un renouveau dans la coopération européenne en matière de défense. Cette volonté s'exprime notamment par l'évolution des relations franco-allemandes marquée depuis le mois de décembre par la décision prise de réaliser en commun un nouvel hélicoptère de combat, ou encore l'ampleur exceptionnelle de l'exercice Moineau Hardi commencé hier.

Elle se traduit aussi par un effort de resserrement des coopérations avec la Grande-Bretagne d'un côté, avec les pays méditerranéens comme l'Italie ou l'Espagne d'un autre côté. La volonté est bien de faire face à toutes les menaces, quelle qu'en soit la forme ou l'origine géographique.

Les Européens veulent ainsi montrer aux États-Unis qu'ils font, pour leur part, tous les efforts nécessaires pour assurer leur propre défense et par conséquent celle de l'Alliance, au moment même où les relations Est-Ouest et les rapports de force en Europe semblent prendre un tour nouveau.

Les États-Unis, Mesdames et Messieurs, restent directement concernés par les progrès de l'Europe sur les plans de la politique, de l'économie et de la sécurité.

Les troupes américaines stationnées sur notre continent apparaissent en retour comme le symbole le plus visible pour tous, amis ou adversaires potentiels, de la crédibilité de l'engagement américain en Europe. Les Américains manifestent en effet de cette manière que leur sécurité est conditionnée en premier lieu par celle de l'Europe.

Les États-Unis et la France demeurent bien liés aujourd'hui et pour l'avenir, par une même communauté de destin.

Dans ce dialogue entre nos deux pays, dont je viens de rappeler les marques de renouveau et d'enrichissement, l'oeuvre de la raison a toujours rejoint les élans du coeur et les principes de la morale.

Nous menons en effet les mêmes combats, nous sommes guidés par les mêmes objectifs et les mêmes espérances, celles que nos textes fondamentaux expriment de façon solennelle.

C'est pour cela, Monsieur l'Ambassadeur, Mesdames et Messieurs, que nous voulons rester fidèles au message que le général de Gaulle adressait le 2 septembre 1959 devant l'Hôtel de ville de Paris au président Eisenhower :

 

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