L'ESCADRILLE LAFAYETTE

 

Daniel HARY 1

 

 

Le 4 août 1914, le ministre des Affaires étrangères avertit le gouvernement américain de l'état de guerre qui s'est instauré entre la France et l'Allemagne.

A cette date un réseau de relations, ou plutôt de sentiments, existe entre la France et les États-Unis.

Bien qu'il faille se garder de simplifications excessives en matière d'analyse d'opinion publique, surtout lorsqu'il s'agit de celle d'un pays à l'échelle d'un continent, on peut affirmer qu'un courant francophile existe en Amérique.

Ce courant naît de trois facteurs principaux :

- Il se nourrit d'abord de références historiques : tout Américain, même s'il n'a qu'une vague idée des problèmes européens, connaît, par l'enseignement de l'histoire, l'aide apportée par la France du XVIIIe siècle aux 13 colonies dans leur lutte pour l'indépendance.

Le nom de Lafayette devient, dans la période qui nous concerne, le symbole de liens privilégiés existant entre les deux nations.

- Un sentiment de solidarité se forme d'autre part spontanément envers un pays qui, par la forme républicaine de son gouvernement, reconnaît les mêmes valeurs démocratiques.

- Enfin cette sympathie se renforce au constat de l'impréparation de la France à la guerre et, a contrario, du militarisme triomphant de l'Allemagne. D'emblée l'opinion publique américaine forme des voeux pour l'agressé.

Le 25 août 1914, William Graves Sharp, ambassadeur des États-Unis en France, pouvait déclarer à son homologue français Jusserand :

Vous avez pu vous-même juger du sentiment qu'on a ici, les voeux de 95 % de la population sont pour la France2.

Cependant, parallèlement à ce courant de sympathie, une autre composante du jugement que porte l'opinion publique sur la guerre s'impose : le soulagement unanime de voir l'Amérique rester neutre dans le conflit.

Il apparaît clairement au travers de la majorité des éditoriaux que, malgré les préférences marquées envers les Alliés et en particulier envers la France, le soulagement de ne pas être entraîné dans la folie collective des Etats européens prédomine en Amérique.

Ainsi la déclaration officielle de neutralité formulée par le président Wilson le 18 août 1914, motivée par de multiples raisons dont la plus profonde était sans doute de ne pas vouloir risquer de rompre la cohésion d'une nation multi-ethnique, était-elle en parfaite concordance avec les aspirations profondes du peuple américain.

Il faudra donc que des événements d'une importance capitale, tels que le développement de la guerre sous-marine ou la publication du télégramme Zimmerman, viennent compromettre gravement les intérêts et la souveraineté américaine pour que le président Wilson, réélu, rappelons-le, quelque temps auparavant sous le slogan Il nous a préservé de la guerre, se décide le 2 avril 1917 à proposer l'entrée en guerre des États-Unis.

Il faudra donc que l'opinion publique évolue de façon radicale pour qu'elle approuve cette déclaration de guerre.

Sans minimiser l'effet de choc réel qu'entraîna l'annonce des grandes catastrophes engendrées par la guerre sous-marine ou la divulgation des initiatives stratégico-politiques allemandes, on peut affirmer que l'action d'une poignée de citoyens américains entrés dans le combat à titre individuel et volontaire joua un rôle important dans l'évolution profonde de cette opinion publique.

Les premiers actes volontaires 

Dès les premiers jours de la guerre de nombreux citoyens américains tinrent à manifester de façon plus concrète la sympathie qu'ils vouaient à la cause française.

L'engagement le plus répandu se fit sous la forme de l'aide concrète des dons. Ils atteignirent une telle ampleur qu'ils obligèrent l'ambassadeur des États-Unis en poste en France en août 1914, Myron T. Herrick, à mettre sur pied un Comité central de secours américains chargé d'organiser la distribution. De mai 1915 à mars 1916 plus de 21 000 colis représentant quelque 3 millions d'articles transitèrent par cet organisme.

Il n'était naturellement pas le seul à fonctionner. De nombreuses oeuvres se créèrent parmi lesquelles on peut, entre autre, citer le Lafayette Fund qui se spécialisa dans l'aide à la vie courante des combattants et achemina vers les tranchées de 1914 à 1917 plus de 75 000 colis : les Lafayette Kits.

Les blessés, les mutilés, les orphelins et les réfugiés ne furent pas non plus oubliés par la générosité américaine.

Plus directement engagés dans l'action, les volontaires des services médicaux, médecins et personnels spécialisés, se regroupent au sein de l'Ambulance américaine de Paris qui s'organisa très rapidement autour de l'hôpital américain de Neuilly.

Fonctionnant uniquement grâce aux dons venus d'Amérique, cette antenne médicale et les 17 hôpitaux auxiliaires qui furent par la suite créés représentaient une capacité de 1 600 lits.

Les blessés, de toute nationalité, étaient acheminés par les ambulanciers volontaires de l'American Ambulance Field Service qui comptait, en 1917, plus de 200 voitures placées sous la direction de Piatt Andrew.

Un autre service d'ambulanciers, l'American Volonteer Motor Ambulance, créé par Richard Norton, un ancien d'Harvard, transporta 28 000 blessés durant la première année du conflit. Cette formation fut plus tard citée à l'ordre de l'Armée pour son action lors de la bataille de Verdun. Une partie importante des volontaires de ces services d'ambulance étaient issus des universités de la côte Nord-Est des États-Unis.

Enfin, la forme la plus extrême de soutien à la cause française, puisqu'il s'agissait de la participation directe au combat apparut, elle aussi, dès le début des hostilités.

Dès le 31 juillet 1914 était paru dans la presse parisienne un vibrant appel à tous les étrangers résidant en France. Ce manifeste était, entre autre, signé de l'Italien Canudo et du Suisse Blaise Cendrars.

Des Américains dont William Thaw, James Bach, René Phelizot répondirent immédiatement à cet appel. De son côté l'ambassadeur Jusserand recevait également des demandes d'engagement.

Aucune incitation ne semble, cependant, avoir été formulée par les autorités. Au contraire, les conditions imposées étaient assez strictes.

L'Amérique reconnaissait à ses citoyens le droit de s'engager dans des armées étrangères mais exigeait, sous peine de déchéance de nationalité, que l'engagement fût pris en dehors du territoire américain. Le voyage vers l'Europe restait donc aux frais du candidat.

Le ministère de la Guerre français ne proposait lui qu'une seule possibilité : l'engagement dans la Légion étrangère pour la durée de la guerre.

Ces conditions expliquent sans doute l'assez faible nombre de volontaires américains qui s'enrôlèrent dans l'armée française. Le Washington Post fait état, le 23 juillet 1916, du chiffre de 900. Beaucoup s'enrôlèrent dans les régiments réguliers britanniques.

Les régiments dans lesquels servaient les légionnaires américains furent engagés dans les secteurs de Reims et de Craonnelle à partir de septembre 1914. Edward Mandel Stone de Chicago, diplômé d'Harvard en 1908, devenu servant de mitrailleuse, fut le premier d'entre eux à tomber au champ d'honneur le 17 février 1915.

Les Américains et l'aviation

Parmi les premiers volontaires, plusieurs avaient demandé à servir dans l'aviation. Leur demande fut d'emblée rejetée. On ignorait totalement en août 1914 les possibilités de l'aviation, la chasse et le bombardement notamment. Le matériel manquait également. Seules 23 escadrilles de reconnaissance pouvaient être alignées du côté français lors de l'ouverture des hostilités. Bien plus, la croyance en une guerre courte et la méconnaissance profonde des conditions d'engagement de l'armée aérienne avaient fait fermer les écoles de pilotage dans les premiers mois de la guerre et affecter le personnel de formation dans les unités combattantes.

Les futurs pilotes américains commencèrent donc tous la guerre dans l'infanterie, au sein de la Légion étrangère.

C'était cependant mal connaître la détermination de ces hommes qui n'hésitèrent pas à prendre les initiatives les plus folles pour arriver à leur fins.

William Thaw, dont l'unité se trouvait au repos aux derniers jours de 1914, entreprit une marche de 32 km pour contacter le lieutenant Brocard, commandant l'escadrille en place dans le secteur. Pilote chevronné, il plaida si bien sa cause qu'il fut versé à l'aviation le 24 décembre.

D'autres, comme Bert Hall ou Hardouin, affirmèrent qu'ils étaient pilotes brevetés. Dirigés vers les écoles, ils jouèrent la comédie jusqu'au bout. La supercherie ne pouvait qu'être découverte mais il était trop tard. L'aéronautique militaire comptait deux élèves pilotes de plus, au prix, il est vrai, de deux appareils totalement fracassés.

D'autres volontaires enfin, tels Rockwell, Chapman ou Pavelka, suivirent un autre cheminement qu'empruntèrent par la suite nombre de postulants pilotes : c'est en effet après avoir été blessés et déclarés inaptes au service de l'infanterie qu'ils purent accéder à l'aviation.

En octobre 1915, une quinzaine de pilotes américains servaient dans l'aviation, dispersés dans différentes unités. Thaw était affecté à l'escadrille d'observation C 42, Bert Hall et Jimmy Bach pilotaient eux des Morane Parasol d'escadrille de chasse.

Aucune décision officielle n'autorisait néanmoins l'entrée directe des volontaires américains dans l'aviation et encore moins leur regroupement dans une unité spécifique.

Le déblocage de la situation fut obtenu grâce aux initiatives prises par un autre volontaire : Norman Prince. Né en 1887 dans le Massachusetts, cet ancien élève d'Harvard avait passé de nombreuses années à Pau où son père dirigeait les célèbres chasses qui réunissaient l'élite de la société mondaine.

Arrivé en France en janvier 1915, Prince se fit le champion de la création d'une unité d'aviation spécifiquement américaine. Il parvint dans un premier temps à faire tomber l'obstacle qui s'opposait à l'acceptation directe de soldats étrangers dans l'aviation. Une de ses relations, M. de Sillac, membre du ministère des Affaires étrangères, réussit à convaincre le colonel Bouttiaux, alors directeur de l'aéronautique, qui donna son accord le 24 février 1915.

Prince fut l'un des premiers à pouvoir directement s'engager dans l'aviation. L'idée de la création de l'escadrille américaine n'en était pas pour autant abandonnée.

En juillet 1915, M. de Sillac, aidé du docteur Gros médecin des ambulances américaines, réussit à convaincre le général Hirschauer, nouveau directeur de l'aéronautique, de la valeur du projet. De nombreux problèmes administratifs subsistaient, que le Comité franco-américain fondé par ces deux hommes s'attacha à résoudre.

Ce n'est qu'en février 1916 que le commandant Barès signa les premiers ordres de détachement de pilotes américains à ce qui était encore appelé Une nouvelle escadrille.

La bataille de Verdun faisait rage et rendait difficile le transfert de personnel. Il fallut encore attendre trois semaines pour que l'escadrille 124 soit officiellement créée le 18 avril 1916 sur le terrain de Luxeuil.

Les premiers membres de l'escadrille américaine qui devait plus tard s'appeler Escadrille Lafayette furent Victor Chapman, Elliot Cowdin, Bert Hall, James Mac Connel, Norman Prince, Kiffin Rockwell et William Thaw. Ils étaient placés sous le commandement d'un officier français, le capitaine Georges Thenault, secondé du lieutenant de Laage de Meux.

L'échelon roulant de l'escadrille, les mécaniciens, les conducteurs, les secrétaires, soit au total 80 hommes, étaient également français. L'escadrille 124 était une escadrille de chasse.

Le 1er mai elle perçut, pour sa nouvelle dotation, le meilleur appareil alors en service, Nieuport 11, plus communément appelé Bébé Nieuport. De faibles dimensions, très maniable, il était équipé d'un moteur de 80 ou 110 CV qui lui permettait d'atteindre la vitesse fort honorable de 150 km/h.

Seul point faible, son armement était constitué d'une mitrailleuse fixe placée sur le plan supérieur qui, si elle permettait le tir dans l'axe de l'appareil, obligeait le pilote à de difficiles manoeuvres lorsqu'il s'agissait de remplacer, en combat, le tambour qui ne renfermait que 27 cartouches.

Après une courte période d'adaptation l'escadrille effectua son premier vol de guerre le 13 mai 1916.

Le 18 mai, le tableau de chasse de la N 124 fut inauguré par Kiffin Rockwell qui abattit un biplace LVG dans la région de Mulhouse. A cette occasion s'établit une des traditions les plus solides de l'unité : le frère de Rockwell ayant envoyé une bouteille de whisky de 80 ans d'âge en guise de félicitations, il fut décidé que les pilotes ne pourraient y goûter qu'après avoir abattu un adversaire.

Le 19 mai l'ordre parvint de rejoindre la région de Verdun. Le cheminement opérationnel de l'escadrille américaine commençait. Suivre ce cheminement, c'est suivre la chronologie des grandes batailles et des offensives des années 1916 et 1917.

A Verdun, une évolution fondamentale était survenue dans l'histoire de la guerre aérienne : la nécessité de l'obtention de la supériorité aérienne préalablement à l'engagement de la bataille terrestre avait été reconnue.

Le gain de la supériorité aérienne avait permis les premiers succès allemands à Verdun, sa reconquête avait précédé le redressement français.

Les unités aériennes commencèrent donc à être engagées sous le principe de la concentration locale des forces qui visait à l'interdiction temporaire du ciel aux avions ennemis. Sous cette couverture les forces terrestres pouvaient ainsi développer leur action, renseignée par l'aviation d'observation ou les ballons, face à un ennemi devenu, lui, aveugle.

L'escadrille américaine opéra donc aux côtés des escadrilles les plus prestigieuses de l'aviation française telle la Spa 3, l'escadrille de Guynemer.

Verdun fut donc le cadre des premiers combats de la N 124 qui s'installa à Behonne au nord de Bar-Le-Duc et fut engagée dès le 22 mai 1916.

Nouvelle venue, l'escadrille fut chargée d'effectuer bien souvent la patrouille basse, privilège terrible qui l'obligeait à voler à 300 mètres du sol, protégée certes par les patrouilles supérieures mais directement exposée aux feux terrestres et aux rencontres avec les obus d'artillerie tant ennemis qu'amis.

Les missions se succédèrent à un rythme soutenu et il est bien entendu impossible d'en rendre totalement compte dans cet exposé.

Au total, Verdun se solda pour l'escadrille 124 par 146 combats aériens livrés et 13 avions ennemis abattus et officiellement confirmés, victoires acquises au prix de la disparition de Victor Chapman tombé le 23 juin et de trois autres pilotes blessés.

Raoul Luftbery, présent à l'escadrille depuis le 24 mai, commença sa longue série de victoires le 31 juillet.

Le baptême du feu de l'escadrille américaine s'était donc déroulé dans les conditions les plus dures. Elle s'était mise ainsi sur un pied d'égalité avec les meilleures escadrilles françaises.

Dans la première quinzaine de septembre, le gros de l'aviation allemande s'étant déplacée pour faire face à l'offensive alliée déclenchée sur la Somme, la pression sur Verdun commença à s'estomper. Le 12 septembre l'escadrille américaine recevait l'ordre de rejoindre Luxeuil sans ses appareils. Avant de gagner leur nouvelle affectation les pilotes profitèrent d'une permission à Paris où ils purent juger de leur notoriété. Thaw, toujours singulier, y acquit un lionceau qui, sous le nom de Whisky, devint la mascotte de l'unité.

A Luxeuil, l'escadrille fut équipée de Nieuport 17 dotés de moteur 110 CV et surtout d'une mitrailleuse de capot synchronisée qui, malgré des difficultés de réglage, marquait une amélioration sensible de l'armement.

La mission pour laquelle l'unité se trouvait à Luxeuil était assez singulière et sans doute significative de la confiance que le commandement lui portait : il s'agissait, dans la limite des deux heures d'autonomie de vol qu'avaient leurs appareils, d'assurer la couverture d'un grand raid de bombardement que le capitaine Happe projetait de lancer sur les usines Mauser d'Oberndorf.

L'opération qui mit en oeuvre 60 appareils de bombardement fut menée le 12 octobre. Elle causa de gros dommages à l'objectif mais 10 % des appareils engagés furent abattus par le chasse adverse qui attendait la formation dispersée sur le chemin du retour.

Norman Prince s'étant vu chargé de la protection d'un groupe d'attardés ne voulut pas abandonner ses camarades. Lorsqu'il regagna son terrain, la nuit était tombée. A l'atterrissage il ne put éviter une ligne électrique et capota. L'instigateur de l'escadrille américaine décéda de ses blessures le 15 octobre. Il avait remporté 3 victoires officielles.

La N 124 rejoignit ensuite Cachy dans la Somme où la plus grande partie de l'aviation de chasse était concentrée. Elle fut rattachée au groupe de combat n° 13 placé sous les ordres du commandant Fequant.

C'est à cette époque qu'elle fut équipée des fameux Spad VII, qu'elle se dota de son emblème, la tête de Sioux et qu'elle reçut, le 6 décembre, à l'issue d'une passe d'armes diplomatique dont nous aurons à reparler son nom définitif d'escadrille Lafayette.

Malgré les conditions climatiques défavorables dues à un hiver extrêmement rigoureux, elle put mener à bien plusieurs missions que Luftbery mit à profit pour augmenter son palmarès.

L'hivernage de l'escadrille Lafayette prit fin le 26 janvier 1917 lorsqu'elle fit mouvement vers Saint-Just-en-Chaussée en vue d'une nouvelle offensive de grande envergure. Elle fut l'une des escadrilles à pouvoir apporter au haut commandement les premières informations sur le repli opéré par les armées allemandes vers la ligne Hindenburg. La poursuite des troupes allemandes, les missions systématiques de repérage des points de résistance, furent fatales à Jimmy Mac Connel, l'un des vétérans de l'escadrille qui tomba le 19 mars.

La N 124 s'installa ensuite à Ham pour se rapprocher des lignes. C'est là qu'elle apprit dans l'enthousiasme général la nouvelle de l'entrée en guerre des États-Unis, le 6 avril 1917.

Dès le 10 avril 1917, le ministère de la Guerre adressait une directive qui stipulait que désormais tout le personnel navigant et non navigant de l'escadrille Lafayette combattait sous l'uniforme et le drapeau américain.

Cette mesure d'ordre essentiellement politique faisait de l'escadrille l'avant-garde de l'armée américaine en France. Elle put cependant encore participer à de nombreuses actions avant d'être transférée.

A Ham, 66 combats furent livrés qui se soldèrent par 7 victoires acquises au prix de la mort de 3 pilotes. Genet, tombé le 16 avril, fut le premier citoyen américain à tomber en France après la déclaration de guerre de son pays.

L'escadrille Lafayette participa encore aux efforts que durent supporter les armées alliées pour contrer les offensives de printemps lancées par Ludendorff dans un dernier effort pour emporter la décision.

En juillet 1917, elle était stationnée à Saint-Pol-sur-Mer pour la contre-offensive avortée des Flandres avant de rejoindre le secteur de l'Argonne où elle eut à affronter les célèbres Tango du cirque Richtoffen.

Ce furent ensuite les contre-offensives de la Malmaison et la reprise du Chemin des Dames pour lesquelles elle opéra à partir du terrain de Chaudin.

En décembre 1917, elle se trouvait enfin sur le terrain de la Noblette en Champagne.

C'est là que fut effectué le transfert officiel de l'escadrille Lafayette à l'armée américaine le 1er janvier 1918. Sous le n° 103 elle devint la première escadrille de chasse de l'aviation américaine avant de constituer bientôt l'ossature de cette jeune force aérienne.

Tout au long de ses deux années de combats, l'escadrille Lafayette avait donc été engagée au plus fort des batailles dans tous les secteurs du front.

43 pilotes s'étaient succédés dans ses rangs dont 10 avaient succombés sans compter les nombreux blessés.

Les centaines de combats qu'elle avait livrés s'étaient soldés par 39 victoires officielles, chiffre auquel on doit ajouter un nombre non connu mais important de victoires non homologuées.

Son rôle dans la bataille n'avait donc pas été, loin de là, négligeable mais en cela elle ne se différenciait pas réellement des autres escadrilles aux côtés desquelles elle eut à combattre.

Son importance primordiale est à rechercher dans un tout autre registre et les pilotes du Lafayette n'eurent peut-être pas pleinement conscience du rôle déterminant qu'ils jouèrent.

Leur exemple suscita tout d'abord une réelle émulation parmi leurs concitoyens. Au total : 267 Américains s'engagèrent dans l'aviation française dont 180 servirent au front. Beaucoup venaient du corps des ambulanciers volontaires.

Tous ne purent bien sûr être intégrés au sein de l'escadrille Lafayette que l'on envisagea un moment de dédoubler en juin 1917.

Ces pilotes servirent donc dans les escadrilles françaises, formant le Lafayette Fling Corps et furent crédités de 199 victoires officielles au prix du sacrifice de 62 des leurs.

Les pilotes du Lafayette jouèrent également un rôle de premier plan dans la formation de la force aérienne américaine. A leur entrée en guerre, les États-Unis ne disposaient que d'une aviation embryonnaire qu'il leur fallut développer dans un gigantesque effort.

Aussi, le prestige du Lafayette fut-il largement exploité outre-Atlantique pour susciter les vocations. Une note du GQG du 6 mai 1917 est sur ce point significative puisque son rédacteur stipule :

Dans le but de stimuler aux États-Unis un mouvement en faveur de l'aviation, je vous prie de bien vouloir me signaler dans un compte rendu hebdomadaire les faits de guerre accomplis par les pilotes américains de l'escadrille 124.

Un autre aspect important du rôle joué par ces pilotes fut l'apport d'une expérience du combat aérien qui faisait défaut à cette jeune armée. Ainsi, les membres de l'escadrille Lafayette devinrent-ils tous commandants d'escadrilles ; Thaw et Lufbery se virent même confier la direction de groupes de combat.

Enfin, et nous abordons là peut-être l'aspect fondamental de l'action des volontaires américains, ils eurent une influence déterminante sur l'évolution de l'opinion publique américaine qui, farouchement neutraliste au début de la guerre, accepta, sans les heurts que redoutait le président Wilson, l'intervention dans le conflit.

Cette influence s'explique par la personnalité des hommes. Bien que le commandant Thenault insiste dans ses mémoires sur la diversité de leur origine sociale, force est de constater que beaucoup d'entre eux appartenaient à un milieu privilégié.

Issus des universités américaines, appartenant pour certains d'entre eux à des familles fortunées, ils avaient la possibilité d'écrire et celle d'être publiés. Leur action fut donc connue en Amérique et les journaux ne manquèrent pas de commenter abondamment leur victoire, ou leur mort. Leur influence sur l'opinion publique était donc réelle et le danger fut vite reconnu par les autorités allemandes.

Deux anecdotes sont sur ce point significatives : en décembre 1915 avant même la création de l'escadrille américaine 3 pilotes, Thaw, Cowdin et Prince, obtinrent des permissions qu'ils passèrent aux États-Unis. Une réception enthousiaste leur fut réservée. Ces volontaires étaient hissés au rang de héros nationaux.

En réaction les journaux pro-allemands organisaient une violente campagne de presse demandant leur arrestation pour violation de la neutralité et l'ambassadeur d'Allemagne, le comte Bernstoff, intervint personnellement auprès de Thaw pour tenter de le persuader de ne pas retourner en France.

De même à la fin de novembre 1916, le gouvernement allemand jugea nécessaire d'élever une protestation contre le nom d'escadrille américaine qui avait été donné à la N 124 et contre l'exploitation qui en était faite dans la presse d'outre-Atlantique.

Pour ne pas mettre le gouvernement américain en difficulté l'escadrille reçut, un temps, le nom d'escadrille des volontaires avant d'être définitivement baptisée Escadrille Lafayette plus significatif encore du lien qui existait entre les deux nations.

Ces deux incidents montrent assez le retentissement que put avoir l'action des volontaires.

Aviateurs ou fantassins, on ne peut manquer ici d'évoquer la mémoire d'Alan Seeger, remarquable poète mort dans les rangs de la Légion étrangère en 1916 ; les volontaires américains furent à un certain moment de l'évolution de l'opinion publique de leur pays véritablement considérés comme l'avant-garde de l'armée américaine en France.

Leur apport dans cet événement capital que constitue l'entrée en guerre des États-Unis méritait donc d'être signalé.

Consciente de la dette contractée, l'armée de l'Air française a conservé les traditions de l'escadrille 124. Actuellement c'est l'escadron de chasse 2/4 Lafayette stationné à Luxeuil qui arbore sur ses appareils la tête de Sioux crée par Arnold Willis en 1916.

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Notes:

1 . Service historique de l'armée de l'Air.

2 . AE Guerre 14-18 - 489.

 

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