CONCLUSION

 

PAR MONSIEUR LE GÉNÉRAL ROLAND LAJOIE

ATTACHÉ DE DÉFENSE PRES L'AMBASSADE DES ÉTATS-UNIS EN FRANCE

 

 

Je vous remercie de m'avoir invité à cette séance de clôture. Je suis heureux d'y représenter les forces armées des États-Unis et de méditer avec vous sur des événements vieux de soixante-dix ans.

Tout d'abord, permettez-moi d'exprimer ma reconnaissance à Monsieur le secrétaire d'Etat aux Anciens Combattants, pour les efforts considérables qu'il a déployés pour commémorer ce soixante-dixième anniversaire de l'entrée en guerre des forces américaines en France, en 1917. Lorsqu'il m'a soumis ce projet pour la première fois, j'ai été flatté mais je dois avouer que tout ce dont je me souvenais de ce qui s'est passé en juin 1917, ou à peu près, c'est le fameux " La Fayette nous voilà ", que j'attribuais en fait à tort à Pershing, comme je l'ai su plus tard.

La Première Guerre mondiale eut des effets certains sur le cours de l'histoire militaire de l'Amérique. Les États-Unis n'étaient absolument pas préparés à se lancer dans un conflit de cette importance, où qu'il se produise. Nous ne possédions ni les hommes, ni les armes, ni la tactique, ni le personnel d'encadrement, ni les moyens de mobiliser pour une guerre de longue durée. De plus, avant 1914 les penseurs militaires américains avaient, comme les européens, la conviction que les guerres terrestres du vingtième siècle devaient être courtes. Rares étaient ceux qui prévoyaient alors qu'une guerre générale était rendue possible par l'industrialisation toute récente.

Nous entrâmes en fait en guerre contre l'Allemagne pour une raison bien définie : la guerre sans restriction livrée par les sous-marins. On peut penser que nous aurions pu mener une guerre limitée, uniquement dans le but d'assurer la libre navigation américaine sur les mers. Mais si nous devions entrer en guerre, la plupart des Américains pensaient que nous devions tenter de remporter une victoire totale. Notre guerre de Sécession et celles que nous avions livrées contre les Indiens sur nos frontières avaient habitué notre peuple à envisager la guerre en ces termes : guerre totale - victoire totale. Depuis la déclaration de guerre du président Wilson, nous n'avons jamais eu vraiment l'occasion d'adopter une autre politique. Nous étions déterminés à envoyer nos troupes sur les lieux de l'action et à tout faire pour que cette action tourne à notre avantage et à celui de nos alliés qui se battaient depuis trois longues années déjà. Aussi étions-nous enthousiastes, confiants et optimistes en arrivant - mais pas préparés.

Etant entrés tardivement en guerre, nous fûmes pratiquement forcés d'adopter la stratégie militaire qui était appliquée et de nous associer à nos alliés pour essayer d'anéantir l'ennemi au moyen d'attaques et de contre-attaques sans subtilité, qui entraînèrent de lourdes pertes. L'offensive qui se déroula de septembre à novembre 1917 en Meuse-Argonne en fut un exemple typique. Elle fut lancée contre les défenses allemandes du front occidental qui étaient peut-être les plus solides et nous eûmes à déplorer 120 000 tués et blessés. Plus tard, le général de brigade Billy Mitchell, de l'aviation de l'armée de Terre des États-Unis, déclara : . Le général Pershing avait quelques doutes sur cette manière de voir les choses mais il dut s'incliner devant la coalition de chefs plus anciens.

Si la guerre ne produisit aucun général américain dont le génie fût reconnu, elle leur offrit peu d'occasions d'en faire preuve. Les opérations furent conçues essentiellement dans des comités ; leur conduite laissa peu de place aux qualités autres que le courage et la détermination. Ce fut une guerre où les plans et la logistique se trouvaient inextricablement mêlés ; les exploits des services semblent avoir été plus impressionnants que ceux des commandants du front. Les états-majors américains, de leur côté, eurent beaucoup à apprendre de leurs homologues français et britanniques, notamment en matière de coordination des activités des groupements de grandes unités multiples.

Cependant, la guerre révéla les qualités du combattant américain. Hier matin, l'ambassadeur Rodgers a parlé du grand courage et du sacrifice de ces Américains qui dorment à jamais en France, dans nos cimetières de la Première Guerre mondiale, au nombre de six. Les armées américaines qui prirent part aux dernières batailles n'étaient pas des machines de guerre bien rodées. Etant donné l'urgence de la situation, de nombreux hommes peu entraînés furent lancés dans l'action. Nous pouvons bien admettre maintenant qu'ils s'en sortirent en commettant des erreurs et en faisant preuve d'un manque d'à propos qui auraient eu des conséquences dramatiques contre un ennemi moins épuisé.

Si les pertes américaines furent beaucoup trop élevées, c'est en grande partie parce que nous n'avions pas la même expérience des combats que nos alliés ou notre ennemi et aussi parce que l'armée américaine aurait fait preuve d'une agressivité inhabituelle. En juin dernier, un de vos Anciens Combattants de la Première Guerre mondiale a bien résumé ce qui précède en me déclarant : vos soldats ne savaient pas comment se battre, mais ils surent comment mourir.

Au cours de l'été de 1918, nos soldats arrivèrent en France au rythme de deux cent cinquante mille par mois et les unités américaines, qui passaient rapidement des ports aux camps d'entraînement avant de se lancer dans la bataille, firent preuve de force et d'élan. Les statistiques, à elles seules, eurent un effet dévastateur sur le moral des unités de l'armée allemande.

Au début, le général Pershing n'était pas optimiste quant aux performances de ces citoyens-soldats. Il changea d'avis par la suite et conclut finalement que ses troupes étaient tout à fait de force à se mesurer à leurs alliés et à leur ennemi sur le champ de bataille. C'est ce qui apparaît notamment dans le passage suivant de sa description de la bataille américaine de Meuse-Argonne :

La bataille présentait de nombreuses difficultés qui paraissaient insurmontables. Son succès apparaît comme l'un des grands exploits des armes américaines. Conçue et préparée à la hâte, compliquée par son étroite analogie avec une importante opération qui l'avait précédée, dirigée contre une défense acharnée du point sensible du front occidental, par un temps froid et inclément, et livrée en grande partie par des troupes partiellement entraînées. La bataille fut menée avec un courage et une force d'âme désintéressés et héroïques qui ne pouvaient que conduire à la victoire finale.

La fierté du général Pershing et des officiers qui l'entouraient dans l'armée américaine victorieuse allait avoir, après la guerre, une profonde influence sur l'attitude de cette armée à l'égard du rôle du citoyen-soldat. Nous allions beaucoup compter sur lui au cours des décennies qui suivirent pour répondre aux besoins de notre armée en temps de crise. Ce furent des citoyens-soldats qui revinrent en France en 1944 et ce sont des citoyens-soldats, au nombre de 350 000, qui se tiennent, aujourd'hui, aux côtés de tous nos alliés en Europe.

Pourquoi maintenons-nous une présence militaire considérable sur votre continent, soixante-dix ans après la Première Guerre mondiale et plus de quarante ans après la Seconde ? Si notre pays agit ainsi, c'est parce que nous chérissons nos liens historiques, culturels, politiques et économiques avec l'Europe - la plupart d'entre nous y ont en effet leurs racines. Nous partageons avec vous les mêmes idéaux, les mêmes aspirations et le même respect de la dignité de l'homme. De plus, nous, Américains, sommes absolument convaincus que notre sécurité se joue ici même. Comme l'a dit le président Reagan sur les plages de Normandie, il y a trois ans : nous, en Amérique, avons tiré de cruelles leçons de deux guerres : il vaut mieux se tenir prêt à défendre la paix, ici, que rester aveuglément à l'abri de l'autre côté de l'océan, et ne nous décider à intervenir que lorsque la liberté est défunte.

Les débats d'intellectuels publiés dans la presse, de nos jours, au sujet des accords sur le contrôle des armements qui pourraient, mener à un découplage et à un désengagement des États-Unis en Europe ne tiennent pas compte de l'histoire. Une histoire qui a vu les Américains débarquer à Saint-Nazaire en juin 1917 et en Normandie trente-sept ans plus tard. S'il en était besoin, et nous prions tous pour qu'il n'en soit rien, les États-Unis se tiendraient prêts aux côtés de leurs alliés pour s'opposer à toute menace qui pèserait sur notre mode de vie. Nous ne renoncerons pas à ce qui fut sauvé, à un tel prix, il y a soixante-dix ans et de nouveau il y a quarante-trois ans. Cette promesse est le moins que nous puissions faire pour honorer la mémoire des hommes exemplaires des deux guerres mondiales qui firent le sacrifice suprême afin que nous puissions vivre en paix et en liberté.

Merci de votre attention.

 

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