LA MISSION DU MARÉCHAL JOFFRE AUX Etats-Unis (avril - mai 1917)

 

Pierre LESOUEF 1

 

Lors de la Première Guerre mondiale, l'intervention américaine en avril 1917 a été considérée par la plupart des historiens comme le facteur décisif de la victoire alliée.

En réalité, ce ne fut pas la participation aux combats des troupes américaines qui fut déterminante mais plutôt la nécessité pour les Allemands de vaincre avant l'arrivée massive des Américains.

Ludendorff épuisa ses meilleures troupes dans cette course de vitesse alors que les Franco-Britanniques, certains désormais de disposer à bref délai de réserves d'hommes inépuisables, surent, non sans d'extrêmes difficultés, entre mars et juillet 1918, gagner le temps nécessaire au renversement de la supériorité militaire qui s'ébauchait également sur le plan des matériels.

En outre, les larges moyens financiers et navals fournis par les États-Unis, dès leur entrée en guerre, soulagèrent immédiatement la situation critique de la France et de la Grande-Bretagne.

Un témoin déjà perspicace, W. Churchill, déclare même dans ses mémoires que la chute de Paris et de la France avant la fin de l'année 1918 n'aurait rien changé à l'issue de la guerre mais seulement allongé sa durée. Cette opinion, bien que non dépourvue de vraisemblance, n'avait rien qui pût plaire aux Français.

Et pourtant, le 6 avril 1917, lorsque les États-Unis déclarèrent la guerre à l'Allemagne, l'armée de Terre américaine était quantité négligeable eu égard à l'ampleur du conflit. Elle était composée d'une centaine de milliers d'hommes d'active sans compter le Garde nationale, peu instruite ; pas de troupes ni de cadres de réserve, aucun matériel moderne en fabrication ni même en projet. Or, dès novembre 1917, 42 divisions américaines, chacune d'un effectif de 27 000 hommes (soit le double de celui des divisions allemandes ou alliées) étaient à l'instruction, en France pour la plupart.

En septembre 1918, 14 divisions américaines menaient victorieusement l'offensive de Saint-Mihiel. Le 1er novembre, soit 19 mois après l'entrée en guerre, 2 millions d'Américains étaient présents en France, dont 3 armées en première ligne, totalisant 800 000 hommes.

La rapidité quasi miraculeuse de cette mise sur pied opérationnelle d'une armée nationale aussi importante est naturellement due d'abord au dynamisme et à l'efficacité du peuple américain dès qu'il fut engagé dans le conflit. Mais elle n'a pu réussir qu'avec le concours des Alliés, en particulier des Français, tant sur le plan du matériel que sur celui de l'instruction des recrues.

La prise de conscience de cette opération nécessaire fut à mon sens grandement favorisée par l'action personnelle du maréchal Joffre. Disponible depuis sa mise à l'écart à la fin de 1916, il fut désigné par le gouvernement, le 1er avril 1917 comme conseiller militaire d'une mission extraordinaire aux États-Unis dirigée par André Viviani. Cet épisode de la carrière du maréchal est peu connu en France. Sur le moment même, la censure interdit à la presse française d'en parler. Plus tard, quand vint aux hommes éminents le souhait d'écrire leurs mémoires, l'oubli ou le désir de s'attribuer à soi-même un rôle plus important, produisirent deux types très différents d'opinions sur l'influence de la mission.

Les unes la passèrent presque sous silence : tels Paul Painlevé, qui pourtant envoya la mission et la félicita des grands résultats obtenus, André Tardieu qui a cru, lui aussi, à l'armée américaine, le président Poincaré et même Viviani qui relate la mission sans citer le nom de Joffre.

D'autres, biographes souvent trop zélés, Hanotaux, Varillon, le colonel Fabry, décrivent Joffre comme le seul inventeur de l'armée américaine.

On peut constater que tous les membres de la mission, sauf Viviani, rendent hommage à l'importance du rôle de Joffre. C'est le cas d'Hovelacque, inspecteur général de l'instruction publique et du colonel Requin, proche de Pétain et connaissant très peu Joffre avant le départ de la mission.

Les mémoires des Américains lui rendent presque toujours justice : Baker, secrétaire d'Etat à la Guerre, Lansing, secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, Gérard, ancien ambassadeur des États-Unis à Berlin et surtout, le général Pershing, chef du corps expéditionnaire.

Quant à Joffre lui-même, il en parle peu, sans insister sur son rôle propre. C'est donc à partir des documents d'archives détenus au Service historique de l'armée de Terre qu'un avis objectif pourra être fondé.

I - Les conditions de l'entrée en guerre des États-Unis

Le 6 avril 1917, le Sénat américain, par 82 voix contre 6 et la Chambre des Représentants, par 373 voix contre 50, approuvent la déclaration du président Wilson sur l'état de guerre entre les États-Unis et l'Allemagne. Le fait décisif a été la déclaration du gouvernement allemand du 31 janvier étendant aux puissances neutres l'intensification de la guerre sous-marine. Il y avait là une violation flagrante de la liberté des mers dont les États-Unis étaient de farouches défenseurs.

A la fin de 1916, après avoir subi un échec à Verdun et des pertes sévères sur la Somme, l'état-major allemand estime qu'il faut rester sur la défensive en France pour reconstituer les effectifs. Il propose de nouveau à l'Empereur d'emporter la décision sur mer par la destruction massive des navires de commerce alliés et neutres qui sont indispensables à l'effort de guerre de la France et de la Grande-Bretagne. A condition de couler 600 000 t. par mois de bateaux, la mise à genoux des Alliés interviendrait en moins d'un an.

Le Kaiser, séduit par l'apparente facilité de ce plan, l'a approuvé à Spa, le 9 janvier 1917 malgré l'opposition du chancelier Bethmann-Hollweg qui prévoyait l'inévitable intervention américaine et ses conséquences. Hindenburg, quant à lui, estimait que même si les États-Unis intervenaient, leur action ne pourrait être sensible sur le front ouest avant un an, ce qui ne sauverait pas la France ni la Grande-Bretagne. Grave et double erreur d'appréciation : il est évident que la principale conséquence immédiate du plan allemand sera de mettre à la disposition des Alliés les importantes flottes de guerre et de commerce américaines.

Quoi qu'il en soit, à compter du 1er février 1917, les côtes françaises, britanniques et italiennes, ainsi que leurs approches seront en état de blocus et tout navire naviguant dans ces eaux sera torpillé sans avertissement.

Cette décision prend le président Wilson et l'opinion publique américaine complètement au dépourvu. Devant la folie guerrière européenne, la neutralité leur semblait la suprême sagesse, susceptible en outre, à plus ou moins long terme de faire jouer aux États-Unis un rôle décisif en imposant à des nations exsangues une paix de compromis. Le premier jalon de cette politique venait d'être posé par Wilson qui avait demandé aux belligérants d'exposer leurs buts de guerre.

Les relations diplomatiques sont immédiatement rompues mais il s'écoulera deux mois avant que Wilson et son opinion publique prennent conscience de la nécessité d'une intervention vigoureuse.

Par crainte des torpillages, les cargos restent bloqués dans les ports, les exportations sont arrêtées. Matières premières, armements, denrées alimentaires à destination des Alliés engorgent les ports et les dépôts. L'encombrement remonte assez vite au coeur du pays, nuisant gravement à la vie économique et provoquant le mécontentement des Etats, en particulier ceux du Middle West, gros producteurs de céréales, jusqu'alors peu favorables à l'intervention en raison d'une population en majorité d'origine allemande.

La communication à la presse du télégramme Zimmerman contribue également à favoriser l'unité de l'opinion publique dans le sens de l'intervention. Ce télégramme était adressé par le secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, Zimmerman, au gouvernement mexicain. Il promettait au Mexique un secours financier important, l'alliance militaire japonaise et allemande en vue de la reconquête d'une partie du Texas et du Nouveau Mexique en échange de leur intervention au cas où les États-Unis entreraient en guerre. Le message, intercepté et décrypté par les services secrets britanniques, fut opportunément publié dans la presse américaine au début de mars et provoqua une réaction nationale de grande envergure contre la perfidie allemande.

II - L'intervention des États-Unis

La France et la Grande-Bretagne avaient suivi l'engagement progressif des États-Unis avec la plus grande attention. Outre une caution morale à leur cause, les États-Unis pouvaient les dégager d'une situation critique qui menaçait de s'aggraver rapidement dans beaucoup de domaines.

La défection russe pouvait déjà être tenue pour acquise, dès l'abdication du Tsar, le 15 mars. Rendues disponibles, les troupes germano-autrichiennes constituaient une menace proche sur le front ouest. Cette menace parut encore bien plus grande, dès la mi-avril, avec l'échec de l'offensive Nivelle, suivie pour la première fois d'un grave fléchissement du moral des troupes françaises.

La reprise de la guerre sous-marine était aussi un souci majeur et immédiat avec des pertes de tonnage croissant dangereusement : de 540 000 en février à 580 000 en mars et 875 000 t. en avril.

De plus, la France et la Grande-Bretagne arrivaient au bout de leurs ressources financières pour régler comptant leurs fournisseurs américains. Après avoir liquidé leurs actifs en capitaux privés et publics dans les sociétés américaines, ils en étaient réduits à payer en or ou à placer, non sans mal, quelques emprunts privés auprès de banques privées américaines, notamment la banque Morgan. Mais on en arrivait au point où des crédits supplémentaires ne pourraient être obtenus qu'avec la caution du gouvernement américain, c'est-à-dire l'abandon de la neutralité. Bien entendu, la banque Morgan et quelques autres poussaient dans ce sens.

Si les problèmes de crédits et de tonnage semblaient les plus pressants, ils étaient aussi les plus faciles à résoudre et le furent en fait dès avril 1917.

Les États-Unis ouvraient aux Alliés tous les crédits nécessaires, d'où naîtra plus tard le problème du remboursement, lié à celui des réparations allemandes. Par ailleurs, le problème des convois fut rapidement résolu par les Alliés, le tonnage global des constructions navales a dépassé de plus en plus largement celui des pertes.

Restait le problème des effectifs terrestres destinés à compenser la disparition des armées russes et l'usure franco-anglaise.

L'opinion générale des experts, tant alliés qu'allemands ou neutres, s'accordait pour dire qu'il était impossible de le résoudre en moins d'un an. C'était la base du plan allemand et le 9 avril encore, Hindenbourg déclarait à un journaliste espagnol que cette éventualité avait été soigneusement pesée. Les Américains, disait-il, proposent de mettre sur pied une armée de 500 000 à 2 millions d'hommes. Equiper une telle armée tout en continuant à envoyer à l'Entente les mêmes quantités de matériel de guerre, cela paraît une chose impossible.

Du côté français, ce point de vue était partagé et rares étaient les clairvoyants. André Tardieu fait figure d'isolé lorsqu'il fait paraître dans le Petit Parisien un article intitulé Que peuvent et que veulent nous apporter les États-Unis ? Cet article lui vaudra sans doute d'être nommé haut-commissaire de France en Amérique, poste qu'il rejoindra peu après la fin de la mission Joffre.

Les questions posées dans cet article consacré au problème des effectifs sont particulièrement remarquables : Les hommes enfin ? J'entends dire qu'ils arriveront trop tard mais qui peut fixer la date de la paix ? Qui peut prétendre qu'en 1918 un renfort américain de 500 000 hommes ou plus ne sera pas d'un poids inestimable ?

Gouvernants et militaires demeurent absorbés par les préoccupations immédiates. Les premières études et démarches faites entre le 1er et le 15 avril à l'ambassade de France aux États-Unis et dans les divers états-majors français révèlent trois séries de préoccupations :

- assurer dès que possible la présence en France d'un corps américain symbolique, pour le moral ;

- éviter la formation d'un corps expéditionnaire très important, ce qui prendrait trop de temps et absorberait les ressources industrielles dont les armées françaises ont besoin ;

- concentrer toute l'aide possible sur le matériel, la main-d'oeuvre et les petites unités tactiques de volontaires qui seraient amalgamées dans les armées franco-britanniques.

L'état-major de l'armée qui interroge ses principales directions d'armes et de services sur leurs besoins, reçoit parfois d'étranges réponses. L'Intendance demande du blé, de l'avoine, de l'essence, de la viande, toiles de tente, coton, chaussettes, aiguilles à lin, fils de chanvre, laiton, oeillets pour chaussures, etc.

Le service vétérinaire, 1 000 tondeuses mécaniques pour la gale des chevaux et mulets. La direction de l'Infanterie n'a aucune proposition à formuler en ce qui concerne la main-d'oeuvre militaire à demander aux États-Unis. En revanche, la direction de l'arrière demande, le 20 avril, 40 à 50 000 travailleurs chinois et 26 000 Indochinois, outre les 92 000 Américains déjà demandés ... le 9 avril.

En général, on ne croit pas à l'aptitude de l'armée de Terre américaine à former rapidement une grande armée nationale et l'opinion ne retient que sa totale impréparation actuelle. Notre attaché militaire la décrit ainsi : très faible non seulement en effectifs mais aussi en artillerie. Quant à l'aviation, elle est inexistante. En fait, le problème le plus critique, comme dans tous les pays où la conscription n'existe pas, est l'absence de cadres de réserve. 6 000 jeunes gens seulement avaient reçu une instruction militaire convenable grâce à l'initiative d'un groupe privé mené par Th. Roosevelt, l'adversaire malheureux de Wilson à la présidence en 1912. Des camps avaient été créés, comme celui de Plattsburg, où les volontaires venaient recevoir de l'armée active les rudiments de service en campagne. Le chef d'état-major américain affirme que de ces camps sortit une forte proportion des seuls officiers qui se trouvèrent sous la main lorsque la guerre survint. Les documents américains font état d'un total de 37 officiers d'état-major dont 20 disponibles. Malgré ces faiblesses dont ils étaient conscients, Wilson et l'opinion publique étaient résolus à faire un effort considérable pour mettre sur pied une grande armée et l'envoyer en France. Le chiffre d'un million d'hommes est déjà envisagé au début d'avril, avant que les moyens et les méthodes ne soient clairement perçus. En tout cas, l'amalgame par petites unités au sein des formations alliées qui paraissait à ceux-ci la solution la plus rapide, n'avait rien qui puisse séduire la légitime fierté nationale du peuple américain.

III - Le rôle de la mission française

D'après les documents d'archives, l'importance du rôle de Joffre n'est pas douteuse. Il a eu en effet le mérite d'analyser exactement et très vite l'ensemble de la situation et de proposer aux Américains la solution qu'ils attendaient. Il est probable que la désignation de Joffre répondit au désir de présenter aux futurs alliés la caution du vainqueur de la Marne et de Verdun. Sur ce plan, la réussite de la mission fut totale. Peut-être songeait-on aussi à éloigner Joffre juste avant l'offensive Nivelle. Il venait d'être écarté du commandement en chef, fin décembre 1916, en obtenant le bâton de maréchal et le titre, sans responsabilités, de conseiller militaire du gouvernement. Désigné pour la mission aux États-Unis, le 1er avril, il embarque le 15 sur le cuirassé Lorraine pour arriver le 24 aux États-Unis où il séjourna jusqu'au 15 mai. Il se trouvait être l'homme de la situation. Encore très au fait des affaires de l'Entente, des difficultés à prévoir, à court et moyen terme, habitué à prendre seul des responsabilités et des initiatives au plus haut niveau, en forçant parfois l'accord de son gouvernement, il venait de diriger une coalition, ce qui, selon le mot de Foch, exige plus de savoir persuader que commander.

Nivelle, qui avait servi sous ses ordres, l'avait tenu au courant dans une certaine mesure, des préparatifs et des objectifs de son offensive. L'échec rapide lui fut communiqué par la radio du Lorraine avant même son arrivée aux États-Unis. Qui mieux que lui pouvait en mesurer les conséquences ? Il n'ignorait pas non plus la crise d'effectifs qui affaiblissait l'armée française en 1918. A compter de juillet 1917, ainsi que le rappelait une note du GQG qu'il avait reçue, le nombre de divisions opérationnelles devait être diminué. La classe 1918 avait été appelée le 27 mars mais ses effectifs n'étaient que de 170 000 hommes contre 400 000 en Allemagne. Joffre ne se faisait aucune illusion, en outre, sur la disparition plus ou moins rapide des forces russes combattantes. A bord du Lorraine, il déclarait aux officiers qui l'accompagnaient : ... Pour 1917, la partie est jouée ; les événements de Russie et le repli des armées allemandes en France sauveront encore les Puissances centrales. Nous aurions pu finir la guerre sans le secours des États-Unis mais désormais l'arrivée des contingents américains est devenue indispensable.

A son départ, Joffre avait reçu pour mission de déterminer sans retard et dans leurs grandes lignes, les directives de la coopération des forces américaines avec les armées alliées. Cette formule vague avait, dira Joffre plus tard, au moins l'avantage de pouvoir être interprétée comme une carte blanche. Habitué aux interventions sur le sol français (Belges, Anglais, Russes, Serbes, etc.), il ne retint pas un seul instant la solution de l'amalgame. Jamais un grand peuple ayant conscience de sa dignité et l'Amérique moins qu'un autre, ne pourrait admettre qu'on incorporât ses citoyens, en parents pauvres, dans les rangs d'une autre armée que la leur, sous un drapeau étranger.

Avant son départ, Joffre avait pris soin de réunir le maximum d'informations sur les récents développements de la coopération envisagée, en particulier les dernières études officieuses faites en commun par l'état-major français et le chef de la mission militaire américaine à Paris, le major Logan, à l'initiative de ce dernier. Entre le 10 et le 15 avril, l'état-major français avait déjà commencé à modifier sa position antérieure sur l'amalgame de volontaires pour envisager la formation de grandes unités américaines. A bord du Lorraine, Joffre et les officiers de la mission française mettent au point un programme précis des grandes lignes de l'intervention américaine. Il présente ce document à l'état-major américain dès les 27 et 28 avril et rencontre le président Wilson le 2 mai. Celui-ci avait tenu à le recevoir personnellement, après Viviani. L'état-major américain parut soulagé et satisfait à l'exposé des propositions et Wilson donna son accord de principe sur les grandes lignes du programme. Dès lors, tout alla très vite. Les officiers de la mission et l'état-major américain mettent au point le programme et règlent les détails entre le 3 et le 13 mai tandis que Viviani et Joffre entreprennent une tournée triomphale des principales villes des États-Unis. La décision finale est prise le 14 mai par l'accord signé du secrétaire d'Etat à la Guerre américain Baker sur un texte qui diffère très peu du programme initial. Les principales modalités sont les suivantes :

1°. envoi, dès le 1er juin 1917, d'un corps expéditionnaire constitué par une division (la 1ère DIUS chargée de représenter au plus tôt le drapeau américain sur le front français) ;

2°. organisation d'une armée sur la base de grandes unités classiques (corps d'armée et divisions). Ces grandes unités, après avoir reçu une instruction élémentaire aux États-Unis, seront transportées en France au fur et à mesure de leur formation et achèveront leur instruction dans les camps de la zone des armées françaises ;

3°. aide de la France à la formation d'officiers de troupe et d'état-major américains ;

4°. fourniture par les États-Unis d'une participation aux services généraux de l'arrière, destinée à l'entretien des forces américaines, sous forme de spécialistes : conducteurs, chemins de fer, pionniers, parcs d'artillerie, télégraphistes, etc.

Les Américains adoptèrent tout de suite des solutions réalistes pour doter au plus vite leurs nouvelles unités de matériel moderne. Les fusils furent du type britannique Enfield, déjà fabriqués aux États-Unis au profit des Anglais. Ils choisirent les canons français de 75 et de 105 ainsi que la mitrailleuse Hotchkiss, des modèles français ou britanniques pour les chars et avions. Leur mitrailleuse Browning remplaça la Hotchkiss en juillet 1918 mais les premiers chars, avions et canons de fabrication américaine n'arrivèrent en France que peu de temps avant l'armistice. Comme le dit André Kaspi dans sa thèse sur l'intervention américaine, ce fut en somme exactement l'inverse de l'Amérique, arsenal des démocraties.

Le jour même de l'accord du 14 mai, l'état-major américain présenta au maréchal Joffre le futur commandant du corps expéditionnaire, le général Pershing qui venait d'être désigné par Wilson. Les deux hommes sympathisèrent et ce sentiment persista après la guerre. Peu avant l'arrivée de la mission française, une mission britannique avait séjourné aux États-Unis et proposé l'amalgame de volontaires américains dans l'armée britannique, en raison de la langue. Mais les propositions de Joffre correspondaient mieux aux désirs américains. Comment expliquer autrement que, malgré la différence de langue, les Américains préférèrent avoir des instructeurs français plutôt que d'adopter l'amalgame britannique sinon que d'emblée, ils étaient décidés à refuser l'amalgame.

Il faut ajouter que Joffre plut beaucoup aux Américains, aux militaires et aux politiques, car il avait choisi de ne pas leur dissimuler les difficultés de la France. Cette franchise est rapportée par tous les témoignages américains de l'époque. Il fit aussi la conquête du peuple américain auprès duquel son prestige de général républicain, vainqueur de l'autoritarisme allemand, était déjà éclatant.

Sa haute taille, sa bonhomie, sa simplicité et même son absence d'éloquence telle que la conçoivent les politiciens firent merveille. L'accueil fait à la mission fut en vérité un vrai triomphe... à l'américaine, ce que Joffre avait craint lors de sa désignation, lorsqu'il croyait n'avoir à jouer qu'un rôle de représentation. L'essentiel atteint, il s'y prêta de bonne grâce. Des foules immenses vinrent contempler Joffre et écouter Viviani dont l'éloquence naturelle était comprise même si on ignorait le français. Mais le moindre geste, la moindre parole obtenaient encore plus de succès. Un seul exemple, le plus pittoresque lorsque la mission fut reçue par le Sénat, le 1er mai. Malgré le protocole qui lui interdit de prendre la parole dans cette enceinte, Joffre est obligé de céder à l'insistance des sénateurs qui veulent l'entendre prononcer ne fut-ce qu'un seul mot : just a word. Joffre, alors, se dresse, agite son képi et dit I dont speak English, vivent les États-Unis. Cette trouvaille est saluée par des acclamations sans fin et fait même la une du New York Times. En province, l'accueil est tout aussi chaleureux.

Certains auteurs ont mis au crédit de la mission française la facilité du vote de la conscription le 28 avril par 81 voix contre 8 au Sénat. Et 397 contre 27 à la Chambre des Représentants, alors que les sondages les plus récents doutaient que le vote soit favorable au Sénat. Les manchettes des journaux américains de cette époque sembleraient en effet conforter cette thèse. Citons par exemple : Qui à sauvé le monde ? La démocratie française grâce à la conscription ou encore. Et la victoire de la Marne, que signifie-t-elle ? Que la démocratie doit être armée et que tous les citoyens doivent la servir.

IV - Les difficultés ultérieures

Rentré à Paris à la fin du mois, Joffre rend compte de sa mission. L'accueil est froid malgré les résultats obtenus. Les préoccupations du moment après l'échec de Nivelle, déjà remplacé par Pétain, les mutineries peuvent être une explication. Pourtant, malgré la censure, l'opinion publique a bien compris l'importance de l'intervention américaine.

Lorsque Pershing débarque avec la 1ère DIUS, c'est la cérémonie bien connue du cimetière Picpus (La Fayette, nous voici) et l'accueil délirant des Parisiens. Pershing avait reçu des instructions officielles sur le rôle que devait jouer la future armée américaine. Elles mettaient l'accent sur une coopération étroite avec les armées françaises... Mais l'idée essentielle doit être gardée que les forces US sont une partie distincte des forces combinées et que leur identité doit être conservée. L'auteur américain Palmer a montré l'analogie frappante de cet ordre avec celui que Rochambeau reçut de Louis XVI lors de la guerre d'indépendance : Sa Majesté désire et ordonne au comte de Rochambeau de tenir, autant que les circonstances le permettront, le corps de troupe français assemblé en un seul corps et, à l'occasion, de dire au général Washington que les désirs du roi sont que les troupes françaises ne soient pas dispersées, qu'elles serviront toujours en corps constitués sous les ordres des généraux français.

A son retour, le maréchal Joffre a reçu le titre honorifique d'inspecteur général des troupes américaines en France. A deux reprises, il interviendra pour défendre l'accord du 14 mai 1917. La première intervention date du 10 juin 1917 à la suite d'une démarche d'André Tardieu inquiet des lenteurs éventuelles de l'exécution de cet accord faute de tonnage. Tout en maintenant la constitution de grandes unités, il propose de créer un second courant de volontaires en vue d'un amalgame. Tardieu demande l'avis de Foch et de Pétain sans faire allusion à Joffre. Mais ce dernier provoque une réunion entre Foch, Pétain, Weygand et lui-même.

Malgré quelques réticences de Pétain, l'unanimité se rallie à l'avis de Joffre qui a souligné que le problème du tonnage se résoudrait en son temps, qu'il ne fallait pas compromettre le crédit privilégié de la France auprès des Américains que l'amalgame risquait de rapprocher des Anglais du fait de la communauté de langage. D'ailleurs la solution de Tardieu ne serait pas acceptée par les États-Unis qui veulent leur armée avant même d'avoir des troupes en France. Pétain se déclara convaincu et confirma par écrit, le 14 juin, son accord complet sur la manière de voir du maréchal Joffre en ce qui concerne le principe de l'autonomie de l'armée américaine en France, ce qui fut transmis à Tardieu par le gouvernement.

Au début de décembre 1917, sous le gouvernement Clemenceau, Pétain revint à la charge après la défection russe. Devant la menace du retour imminent vers l'Ouest des forces allemandes, Pétain préconisait parmi d'autres mesures, l'amalgame des Américains ; ce sera difficile mais c'est indispensable. Pershing, suivant les directives de son gouvernement, porta le différend au niveau des chefs de gouvernement. Joffre intervint pour le soutenir vigoureusement malgré la colère de Clemenceau qui lui interdit à l'avenir de s'immiscer dans les relations franco-américaines. Pourtant l'accord se fit dans le sens souhaité par Pershing et Joffre. Peu rancunier, Pershing, aux heures graves de 1918, se montra favorable à l'unité de commandement et à la désignation de Foch comme chef unique interallié. Dans les moments les plus critiques, il mit sans tarder des troupes américaines, même peu instruites à la disposition des Alliés, parfois à un échelon inférieur à la division.

Dans la rapidité de la mise sur pied de l'armée américaine et sa présence en temps utile en France, il n'est pas douteux que Joffre a joué un rôle prépondérant encore méconnu en France. Il n'a certes pas inventé l'armée américaine comme l'ont avancé quelques biographes trop zélés, mais il a pu et su, par sa personnalité et son expérience, user de son influence au bon moment pour faciliter sa naissance et sa formation dans les meilleures conditions. Il a su défendre avec tout son prestige l'autonomie d'une grande armée américaine, sentant bien que son option venait au devant des désirs américains et qu'elle était suffisamment efficace pour être utile à la France.

Parlant de Joffre à Gondrecourt, le 16 octobre 1917, Pershing déclara publiquement qu'il avait rendu un immense service aux deux nations. Les États-Unis lui sont redevables de l'esprit résolu et de l'union avec lesquels ils ont abordé le problème de leur intervention dans la guerre.

Mais si, selon Churchill, l'issue du conflit ne faisait plus de doute à partir de l'intervention américaine, il n'en reste pas moins que la présence d'effectifs frais et sans cesse croissants fut décisive au moment où Paris était à nouveau menacé, d'avril à juillet 1918.

Ce fut la chance de la France d'avoir eu, au moment de l'intervention américaine, un homme disponible, expérimenté et bien informé, dont l'action efficace fit gagner un temps providentiel.

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Notes:

1 . Général de brigade (cr).

 

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