SALVES LITTÉRAIRES : LE GÉNÉRAL MARCH CONTRE LE GÉNÉRAL PERSHING

 

Donald SMYTHE 1

Traduction : Mark R. RUBIN 2

 

En 1931, le général John J. Pershing a publié ses mémoires, Mes Souvenirs de guerre [My Experiences in the World War], dans lesquelles il raconte son travail à la tête du corps expéditionnaire américain. Bien que le livre ne se soit pas bien vendu, il a eu le prix Pulitzer. L'année suivante, le général de division Peyton C. March, qui avait été chef d'état-major de l'armée de Terre entre 1918 et 1921, a publié les siennes, La Nation en guerre [The Nation at War3

March avait servi sous les ordres de Pershing en France, d'abord à la tête de la première division d'artillerie et ensuite à la tête de l'artillerie du corps expéditionnaire. Bien que très compétent, il était d'un caractère acrimonieux et durant sa fonction de chef d'état-major, il s'est aliéné un grand nombre de ses collaborateurs. Après la guerre, le Congrès a refusé de confirmer ses quatre étoiles temporaires, le réduisant au grade inférieur de général de division, tout en confirmant les quatre étoiles de Pershing et en lui octroyant le titre honorifique de général des Armées 4

Bien que March et Pershing aient eu de bonnes relations de travail pendant la guerre, leurs liens se sont relâchés par la suite. Les mémoires de Pershing avaient offusqué March. Selon ce dernier, elles dénigraient le département de la Guerre ainsi que l'effort fait par la population civile américaine restée aux États-Unis. Le livre égotiste de Pershing, que March considérait comme de pures balivernes 5aurait dû, de l'avis de l'ancien chef d'état-major, s'intituler Seul en France.

Ecrivant rapidement, March n'a pas attendu longtemps pour publier La Nation en guerre (titre à contraster évidemment avec Seul en France ou même avec Mes Souvenirs de guerre). Il a consacré deux chapitres extrêmement critiques au corps expéditionnaire. D'après un critique contemporain : La Nation en guerre n'a pas été écrit avec de l'encre au vitriol sur du papier en amiante, mais après un certain nombre de commentaires acerbes avancés par le Général March [au sujet de Pershing], on se demande pourtant comment il se fait que ce livre ne soit pas tombé victime de la combustion vive. March est en colère et son livre en vibre 6

J'aimerais prendre en considération les accusations portées contre Pershing par March dans La Nation en guerre. En fin de compte, elles se réduisent à deux grandes questions : Pershing était-il un bon général ? Et son livre est-il bon ? Dans les deux cas, la réponse de March n'est pas très affirmative. Son acte d'accusation, qui occupe quelques cinquante-cinq pages, représente l'évaluation la plus étendue et la plus critique de Pershing et de ses mémoires qui ait jamais été écrite.

Je vais d'abord énumérer, un par un, les seize chefs d'accusation de March. J'y rajouterai à chacun mon commentaire.

1° Pershing n'avait pas une vision globale ; il ne pensait qu'à la situation européenne et semblait ne pas tenir compte de ce qui était en train de se passer aux États-Unis.

Dans toute guerre selon March, l'homme qui est sur le front ou près du front, minimise l'importance de tout ce qui est fait par les autorités militaires, par le gouvernement, ou par le peuple restés au pays. Afin de corriger cette myopie, March aurait insisté sur le fait que la guerre était un effort vraiment national ; l'effort nécessaire pour lever et former une armée de plusieurs millions d'hommes et pour la transporter 5 000 kilomètres en France était la base sur laquelle se reposait l'idée même d'une armée américaine en France. C'est l'idée centrale de tout le livre, d'où le titre La Nation en guerre 7

Aux dires de March, Pershing n'a jamais compris cette attitude nationale ; les arbres (le corps expéditionnaire) lui cachaient la forêt (l'effort national). Son livre donnait donc une image déformée de la guerre en minimisant les accomplissements de ceux qui étaient restés de l'autre côté de l'Atlantique. March dit aussi - non pas directement, mais par allusions - que le livre de Pershing est partial, erroné, et totalement trompeur. Il [ce livre] n'a aucune valeur historique, sauf et tant que monument à l'ingratitude de quelques-uns à l'égard de ceux qui ont courageusement fait leur devoir dans la grande crise traversée par la nation 8

Commentaire : Pour rendre justice à Pershing, il faut dire qu'il n'a jamais prétendu écrire l'histoire intégrale de la participation américaine à la guerre. Son titre, après tout, était Mes Souvenirs. Comme ses expériences personnelles se limitaient au corps expéditionnaire en Europe, il n'est guère surprenant qu'il se soit arrêté là et qu'il ait peu parlé de ce qui s'était passé aux États-Unis. Même en limitant ses propos au seul corps expéditionnaire, son livre compte presque huit cents pages en deux volumes.

Dans son avant-propos, Pershing s'adresse à ses lecteurs étrangers : A mes camarades des armées alliées, je voudrais souligner que ne prétends pas écrire l'histoire de la guerre mondiale ni celle de la part épique qu'ils y ont prise. J'écris l'histoire de notre propre armée et je la destine à notre peuple, sans pour autant exagérer ni minimiser l'effort d'autres armées ou d'autres peuples. Le mérite revient à chacun de nous dans le triomphe final de nos armes unies 9

Mutatis mutandis, cette citation répond fort bien aux accusations de March.

Il faudrait pourtant remarquer en passant que le secrétaire à la Guerre, Newton D. Baker, un ami impartial, qui avait beaucoup de sympathie pour Pershing, trouvait que celui-ci faisait preuve d'un certain manque de magnanimité en ne reconnaissant pas plus explicitement l'apport national. En effet, tout effort en ce sens dans le livre de Pershing est remarquable par sa légèreté 10

2° En tant que général, Pershing manquait de formation.

En 1906, Pershing, alors capitaine, avait été promu de façon anticipée (pour en dire le moins) au grade de général de brigade, par l'impulsif Président Theodore Roosevelt pour citer March, devançant ainsi 862 autres officiers. Pershing n'a donc jamais été commandant, ni lieutenant-colonel, ni colonel. D'après March : Il n'a jamais pu bénéficier de toute la formation qu'un officier aurait normalement reçue dans ces grades et c'est justement cette formation sur laquelle est basée la connaissance complète de l'art de la guerre et du commandement des hommes... La carrière de tous les grands généraux dans la guerre mondiale se reposait précisément sur les connaissances complètes de tous les éléments de son commandement, acquises par de longues années de service dans tous les grades de l'Armée, et le Général Pershing n'a pas eu l'occasion d'acquérir ces connaissances 11

Commentaire : Le fait que March aborde ce sujet nous renseigne sur ses sentiments profonds à l'égard de Pershing. Ce qu'il dit est hors de propos. Pendant qu'il servait comme capitaine aux Philippines, Pershing avait commandé, à un moment ou à un autre et pour des raisons diverses, des unités normalement commandées par un commandant, un lieutenant-colonel et un colonel, ceci non pas en garnison mais dans de véritables campagnes 12

En deuxième lieu, on pourrait penser que les capacités d'un homme exerçant les fonctions d'officier général seraient mesurées non pas contre les devoirs d'un commandant, mais par les résultats qu'il avait obtenus comme général. En 1917, Pershing était général depuis plus de dix ans au cours desquels il avait commandé la plus grande base militaire en dehors des États-Unis (le Fort William McKinley à Manille), mené à bien de difficiles campagnes contre les Moros fanatiques du Mindanao et commandé une expédition punitive (quelques 11 000 hommes) pendant presque une année au Mexique. Pershing était le plus jeune général de division de l'Armée, mais aucun autre officier n'avait commandé autant d'hommes et aussi récemment 13

En troisième lieu, si Pershing manquait de formation comme général et si, par conséquent, on a eu tort de le sélectionner comme chef du corps expéditionnaire, qui aurait dû être choisi ? Lorsque la guerre a éclaté en 1917, il y avait cinq autres généraux dans l'armée. Leonard Wood, bien que parfaitement capable, était insubordonné et en même temps rival politique de l'administration. J. Franklin Bell et Thomas H. Barry étaient tous les deux si malades qu'aucun n'a jamais pu commander en Europe. Hugh L. Scott et Tasker H. Bliss étaient si vieux qu'ils sont tous les deux partis à la retraite au cours de l'année 1917. Pershing était le choix logique pour le commandement européen, non seulement par expérience mais aussi par défaut 14

3° La lettre d'instructions que Pershing a rédigée à sa propre intention était inadéquate.

Avant de partir en Europe en mai de 1917, Pershing et son chef d'état-major ont préparé une lettre d'instructions traçant les grandes lignes des pouvoirs de celui-là à l'étranger. Cette lettre a été signée par le général de division Tasker H. Bliss, chef d'état-major intérimaire. Pour une raison qui n'est pas tout à fait claire, une seconde lettre d'instructions a été rédigée par le général de brigade Francis J. Kernan, chef d'état-major adjoint intérimaire et signée par le secrétaire de la Guerre, Newton D. Baker 15

March reproduit les deux lettres in extenso dans La Nation en guerre, insistant sur le fait que celle de Pershing ne prévoyait pas une armée américaine distincte en France - idée que l'on lui impute par ailleurs habituellement. Autrement, la comparaison ne révèle entre les deux lettres que des différences de style. La lettre de Kernan était un très beau travail d'organisation. Celle de Pershing était un très mauvais travail d'organisation 16

Commentaire : March avait tout à fait raison au sujet de la lettre de Kernan ; c'était en effet un meilleur travail. Il a aussi eu raison lorsqu'il a dit que la lettre de Pershing ne formulait pas clairement l'idée d'une armée américaine indépendante en France, bien que l'on puisse objecter, comme l'a fait plus tard Harbord, que cela était implicite dans ce qui était dit 17Dire que le travail de Pershing était très déficient est une exagération indicative de l'attitude excessivement critique de March vis-à-vis du général des Armées.

4° Pershing ignorait tout de la politique militaire française.

Dans son ouvrage, lorsqu'il a décrit les différences entre la guerre des tranchées et la guerre de mouvement, Pershing a décrit les Français comme excessivement portés sur la défense : En tant que nation, et à la différence des Allemands, ils avaient été sur la défensive, du moins dans l'esprit, pendant le demi-siècle précédent. C'est un fait que de temps en temps les Français ont pris l'offensive, mais tout en gardant l'idée défensive à l'esprit 18

March trouvait une telle déclaration stupéfiante, un malentendu total qui trahissait une ignorance profonde. En fait, la vérité est toute autre... a-t-il constaté. Toute la politique militaire française se base, depuis des années, sur l'attaque ; toujours l'attaque. En réalité, ils [les Français] ont suivi cette politique pendant les premiers jours de la Première Guerre mondiale jusqu'à ce qu'elle aboutisse à la catastrophe. Foch était lui-même et de son propre avis, l'incarnation de l'attaque comme remède à tous les maux 19

Commentaire : Les termes dont s'était servi Pershing étaient certainement mal choisis, sinon erronés. La théorie militaire française, comme l'a dit March, mettait l'accent sur l'offensive. De plus, comme il l'a également dit, les cadavres français amoncelés dans les premiers jours de la guerre étaient le résultat d'opérations offensives contre des emplacements de mitrailleuses bien installés et contre de l'artillerie concentrée. Dès 1917, lorsque Pershing est arrivé sur scène, il s'est produit des mutineries et les Français se sont considérablement assagis, se rendant compte du besoin, selon Pétain, d'attendre les Américains 20Pétain ne s'est engagé en 1917 que dans deux offensives, de portées limitées, afin d'améliorer ses positions tactiques et de rétablir le moral. L'Armée française en 1917 est, en pratique sinon en théorie, une armée défensive ; cela a peut-être eu une influence sur les impressions qu'en a eues Pershing dans la mesure où il aurait confondu pratique et théorie. Il est pourtant étonnant que Pershing ait pu méconnaître des faits militaires si évidents au point de commettre ce qui est, à en juger par les apparences, une bévue colossale 21

5° Les divisions du corps expéditionnaire étaient trop grandes.

En 1917, les divisions françaises, britanniques et allemandes comptaient toutes environ 12 000 hommes. Les divisions du corps expéditionnaire comptaient environ 27 000 hommes en moyenne ; si l'on y ajoute le personnel logistique et de soutien, elles arrivaient à 40 000. La raison de cette décision n'est pas évidente a dit March. Les généraux américains et leurs états-majors de l'époque n'avaient pas d'expérience avec des unités aussi grandes et il n'y avait aucune raison de croire qu'ils soient plus capables que les généraux britanniques ou français 22

Commentaire : L'organisation de la division du corps expéditionnaire a été décidée après une étude d'envergure considérable, comprenant des visites aux états-majors britannique et français, afin de leur demander conseil. Les alliés recommandaient ce que l'on appelait la grande division. S'ils ne l'utilisaient pas eux-mêmes, c'était qu'ils manquaient de personnel. Une autre considération était la difficulté prévisible de trouver dans les rangs américains des officiers de commandement et d'état-major en quantité suffisante pour le grand nombre d'unités qu'il allait falloir organiser, le plus souvent à partir de zéro. Si les divisions américaines avaient été de la taille de celles des alliés, il aurait fallu trouver deux fois plus d'officiers d'état-major, et ceux-ci faisaient défaut 23

6° Pershing retardait l'engagement des troupes américaines sous prétexte qu'elles manquaient d'entraînement.

March était persuadé que l'on passait beaucoup trop de temps à l'entraînement exigé par le général Pershing avant qu'un homme puisse être envoyé sur le front en France. Il a cité le cas de 9 000 hommes, entraînés aux États-Unis, qui n'ont pas été envoyés au combat parce qu'ils n'avaient été en France que pendant une huitaine de jours. Sur les exhortations de Douglas MacArthur, ils ont été engagés dans l'opération de Saint-Mihiel et ont réussi brillamment. La politique de Pershing, qui consistait à retarder l'engagement des unités récemment arrivées, diminuait, à l'avis de March, leur enthousiasme et rendait encore plus difficile la tâche des Alliés, déjà serrés de près 24

Commentaire : D'une part, la question de savoir à partir de quel moment précis les hommes sont suffisamment entraînés au combat est sujette à des divergences d'opinion légitimes. L'opération de Saint-Mihiel était de courte durée et les Allemands étaient de toute façon en train de se retirer de cet endroit ; alors, jusqu'à quel point peut-en en tirer des conclusions ? Mais, d'autre part, il faut aussi dire que la Troisième division, dont on avait prévu l'engagement seulement pour la mi-août 1918 (et ce dans un secteur tranquille), a été lancée dans la bataille dès la fin mai et s'en est assez bien tirée. En juillet, elle s'est tellement distinguée en repoussant les tentatives des Allemands de traverser la Marne que cela lui a valu le sobriquet de Roc de la Marne 25

En tous les cas, l'opération Meuse-Argonne a réduit en désordre tous les projets d'entraînement du corps expéditionnaire ; des hommes enrôlés depuis seulement six semaines se trouvaient précipités sur le front. Dans son splendide The War to End All Wars [La Der des der], Edward M. Coffman révèle qu'un poilu américain particulièrement entreprenant gagnait facilement la somme de cinq Francs en montrant aux bleus fraîchement arrivés comment introduire un chargeur dans leurs fusils. Comme l'a souligné le capitaine B.H. Liddell Hart, la campagne Meuse-Argonne aurait pu être un autre désastre de Nivelle sans l'état épuisé de l'armée allemande 26

7° Pershing avait peur des grands hommes.

March donne comme exemple de cette peur le refus de Pershing d'avoir en Europe Georges Goethels et Leonard Wood ainsi que son renvoi du général de division William Sibert comme chef de la Première division, son effort pour destituer le général Bliss de ses fonctions de représentant américain du Conseil supérieur de la guerre et son incapacité de s'entendre avec Foch qui, à la différence de Pershing, était vraiment très grand. Ces exemples démontraient clairement une peur marquée d'hommes dont il reconnaissait les grandes capacités. L'attitude de March était précisément le contraire de celle de Pershing. Je désirais ardemment profiter de leurs efforts et trouvais, comme on pouvait s'y attendre, qu'ils obtenaient toujours de bons résultats 2

Commentaire : Ici March frappait vraiment déloyalement. Il est étonnant qu'aucun de ses amis (il a bien dû en avoir au moins un) ne lui ait conseillé d'enlever de pareils propos de son texte. Les objections que Pershing avait à faire contre Goethels ne visaient pas spécialement celui-ci mais quiconque serait venu en Europe sur un pied d'égalité avec lui, c'est-à-dire qui ne serait pas soumis aux ordres du commandant du corps expéditionnaire 28Celles qu'il avait à faire contre Wood se fondaient sur l'esprit d'insubordination bien documenté de ce dernier, que March lui-même aurait été le dernier à supporter 29Sibert a été relevé de ses fonctions parce qu'il n'était pas à la hauteur du commandement de la première division 30et il n'est pas vrai que Pershing ait essayé de relever le général Bliss des siennes comme représentant américain du Conseil supérieur de la guerre ; il a simplement proposé le général Hunter Liggett pour ce poste lorsqu'il a été créé, au moment où Bliss remplissait les fonctions de chef d'état-major à Washington 31Foch, finalement, n'était pas un homme avec qui il était facile de bien s'entendre, surtout pour un général américain qui voulait à tout prix éviter que son armée ne soit morcelée 32March a dû connaître tout cela au moment où il a écrit son livre. Il n'est pas difficile de comprendre pourquoi Pershing l'a traité de lorsqu'il l'a lu 33

8° Pershing a approuvé la malheureuse expédition de Mourmansk, qui a dispersé l'effort américain.

Le 3 juin 1918, les représentants militaires au Conseil supérieur de la guerre à Versailles ont recommandé qu'une expédition mixte alliée de six bataillons au maximum soit envoyée à Mourmansk. Le 14 juin, Pershing a envoyé un télégramme au Département de la Guerre : J'approuve cette décision sage et conseille une prompte réponse favorable. March s'opposait à cette expédition pour plusieurs raisons, mais principalement parce que nous faisions déjà tout notre possible pour envoyer nos hommes en France et que c'était là, et nulle part ailleurs, que la guerre serait gagnée 34

On a pourtant envoyé l'expédition. Des Américains y sont morts, sans aucun gain ou presque. Une compagnie a été tellement aliénée qu'elle a refusé d'obéir à tout ordre pendant un certain temps. Selon March : Toute critique de cette expédition devrait tomber sur ceux qui l'ont envoyée et pas sur les hommes. Je n'ai pas manqué de dire ici, en m'appuyant sur des documents, à qui appartient la responsabilité 35

Commentaire : En juin 1918, l'ambassadeur américain auprès de la Russie, M. David R. Francis, se trouvant à Paris, a dit à Pershing qu'une intervention américaine était souhaitable, prétendant que 100 000 hommes sauveraient la Russie pour les Alliés. Dans Mes Souvenirs, Pershing fait allusion à cette conversation : Il m'a poussé à recommander cette intervention, mais j'étais opposé par principe à toute entreprise qui aurait épuisé notre résistance en France et j'étais persuadé qu'une telle diversion n'aurait conduit qu'à des complications et n'aurait pas affecté d'un iota le résultat final. Ma conviction était que notre tâche était clairement sur le front de l'Ouest et que nous avions besoin de toutes nos forces pour y vaincre l'ennemi 36

La citation est intéressante comme exemple du refus de Pershing d'admettre la moindre erreur, son télégramme du 14 juin 1918 étant apparemment oublié. Il démontre aussi l'avantage de la sagesse d'après coup. Le raisonnement de Pershing dans ses mémoires est fondamentalement le même que celui de March dans son opposition à l'expédition. Mais en juin 1918, il pense autrement 37

9° Pershing changeait constamment d'avis au sujet de l'aviation, semant donc le désordre dans les programmes pour la production.

Du jour au lendemain, on ne savait jamais où nous en étions, a dit March. Dès que nous commencions la construction d'un type d'avion qu'il avait demandé, on recevait un télégramme le décommandant et demandant autre chose. Cela impliquait évidemment, d'importants travaux sur le plan technique, des modifications tout aussi importantes dans les usines où étaient montés ces appareils, et des délais supplémentaires très conséquents. Puis, lorsque le nouveau modèle était presque prêt à être mis en production, il arriverait un autre télégramme le décommandant et redemandant le modèle précédent, réduisant ainsi à néant tout notre travail. Il ne semblait pas avoir la moindre idée de l'effet de cette hésitation sur la production 38

A titre d'exemple, March a cité le moteur Liberty. En juillet 1917, quand on était prêt à lancer la production du moteur à huit cylindres, Pershing a demandé un douze cylindres à la place. Le mois de mai suivant, il a redemandé le huit cylindres. L'infortuné ouvrier devait alors mettre tout son travail de côté et recommencer encore quelque chose de nouveau pour s'apercevoir, en fin de compte, que Pershing et Compagnie avaient de nouveau changé d'avis et qu'ils voulaient revenir à la première version, que l'on avait écarté auparavant. Et la nation et le Congrès blâmaient le Département de la Guerre pour tous ces délais 39

Commentaire : La plus grande partie de ce que disait March était vraie, mais la question de savoir si tout le blâme devait être dirigé sur Pershing est une toute autre affaire. Il est évident qu'il ne connaissait rien des avions et devait se fier au jugement des autres. Aucune section du corps expéditionnaire ne lui donnait autant de soucis que celle du service aérien, qui semblait avoir plus qu'il n'en fallait de prima donna, d'officiers aux vues inconciliables et de gens incapables de travailler ensemble. Le service aérien a eu, pendant sa première année, six commandants différents. Les divergences d'opinion des officiers supérieurs de ce service n'étaient pas faciles à concilier, a dit Pershing. Il existait des rivalités entre eux, aucun n'avait la confiance des autres et il était difficile de voir parmi ces officiers un responsable qui se détachait des autres 40

Et, qui plus est, si Pershing (ou plutôt le commandant du service aérien qui était son conseiller) ne cessait d'imposer des changements de projets au Département de la Guerre, la raison en était, du moins en partie, que d'autres lui imposaient des changements de projets. En août 1917, par exemple, les Français ont signé un contrat pour fournir au corps expéditionnaire 5 000 avions et 8 500 moteurs avant juin 1918, à condition que les États-Unis fournissent certains outils et certaines matières premières, ce que les États-Unis n'ont jamais fait. Les Français là-dessus ont dénoncé le contrat, invoquant les clauses non-respectées 41

10° Pershing a demandé, en 1918, des unités de cavalerie alors qu'il était évident que leur utilisation était impossible.

Le 7 août 1918, Pershing a demandé par télégramme l'envoi de huit régiments de cavalerie en Europe. March croyait que cette erreur de jugement était sans doute due au fait que Pershing avait été officier de cavalerie. Il était clair qu'il ne pouvait pas s'en servir au combat. En effet, je savais que la Grande-Bretagne et la France avaient eu, toutes les deux et depuis longtemps, de grandes réserves de cavalerie dans l'arrière-garde qui ne faisaient rien, sauf manger 42

Commentaire : Encore en décembre 1917, Sir Douglas Haig, le commandant des forces expéditionnaires britanniques, était de l'avis que la cavalerie vaudrait bien son pesant d'or le moment venu et refusait de permettre la dissolution de la moindre unité. Les Français aussi gardaient six divisions intactes ; le général Gouraud était convaincu qu'elles se montreraient utiles à une date ultérieure 43

Il n'est donc pas surprenant que Pershing qui, comme Haig, était un officier de cavalerie, s'imaginait la cavalerie changeant tout le cours de la guerre en faisant des percées spectaculaires dans les lignes ennemies. Ses expériences passées coloraient très probablement son jugement, comme l'a remarqué March. De plus, il était également un apôtre de la guerre classique et de la guerre de mouvement, pour lesquelles évidemment la cavalerie était particulièrement bien adaptée 44Mais, l'époque de la cavalerie à chevaux était révolue. A ce sujet, l'artilleur March voyait plus clair que le cavalier Pershing.

11° Pershing manquait de diplomatie.

Dans La Nation en guerre, March soutient qu'il ne connaissait personne de moins qualifié comme diplomate que le général Pershing. Il se basait principalement sur la Conférence d'Abbeville le 1er mai 1918, où ce dernier aurait tapé sur la table pour souligner son désaccord avec Lloyd Georges et Clemenceau. Je n'ai jamais frappé du poing sur la table et je ne pense pas que le juron rajoute du poids à mes ordres. Mais, je ne suis pas un diplomate et je le reconnais. On aurait pu prédire l'échec diplomatique du général Pershing à Tacna-Arica après la guerre ... cet échec après tout n'a fait que prouver la vérité de la vieille maxime à chacun son métier 45

Commentaire : C'est certainement , ce qui montre, une fois de plus, la volonté de March de dénigrer le général des Armées. Frapper du poing sur la table ne va pas nécessairement à l'encontre de la diplomatie si les circonstances l'exigent. L'on peut très bien soutenir que c'était le cas à Abbeville où Pershing était persuadé qu'il se battait pour la survie d'une armée américaine indépendante 46Quant à Tacna-Arica (un événement qui s'est produit en 1925 que March insère dans un livre sur la période 1917-1918 !), ce n'était pas du tout un échec diplomatique. Pershing avait été envoyé dans cette région disputée entre le Chili et le Pérou non pas comme diplomate mais tout simplement pour surveiller un plébiscite qui, pour diverses raisons (principalement une forte et vieille inimitié) n'a pas pu avoir lieu 47Des critiques au sujet de la diplomatie conviendraient mieux à quelqu'un qui n'en manquait pas aussi notoirement que March.

12° L'attitude de Pershing envers le département de la Guerre a démoralisé l'armée.

Comme March l'a très bien dit, il est difficile, en temps de guerre, de garder des officiers compétents à l'état-major du département de la Guerre à Washington. Les officiers ambitieux cherchent naturellement des affectations dans des unités de combat où ils espèrent se faire une réputation. Il y a, par conséquent, un roulement de personnel assez important dans l'état-major qui n'en favorise pas l'efficacité. Mais, a-t-il continué, cet état de choses, déjà mauvais en principe et pernicieux dans ses effets, est fatalement confirmé lorsque le général commandant en chef du corps expéditionnaire s'attaque, sans justification, et en temps de guerre, aux efforts des officiers qui servent au département de la Guerre, comme si eux, ils étaient l'ennemi et pas l'Allemagne ! Si cette attitude n'est pas rejetée et ressentie comme une injure par tous les Américains, il sera impossible aux futurs secrétaires à la guerre de garder des officiers expérimentés au département de la Guerre en temps de guerre 48

March cite comme exemple un certain officier, très compétent, qu'il avait gardé au département de la Guerre pendant le conflit et qui avait l'intention, si une nouvelle guerre venait, de démissionner de l'Armée permanente pour s'enrôler avec les volontaires. Pourquoi ? Parce que, d'après March, la seule récompense pour lui et pour les autres hommes qui servaient le gouvernement sans quitter les États-Unis en était d'être choisi comme cible d'un abus injustifié, profondément antipatriotique, et complètement démoralisant pour l'Armée 49

Commentaire : Les critiques de March étaient injustes. Pershing ne critiquait pas les officiers qui servaient au pays mais il s'en prenait de temps en temps à ce qu'il considérait comme des inefficacités dans leur effort, comme, par exemple, le fait d'envoyer des tondeuses à gazon lorsqu'il y avait un besoin urgent d'autre matériel 50Lorsque Pershing a lu La Nation en guerre il a compris que la plupart des critiques de March avaient une réponse dans les pages de Mes Souvenirs 51Sans doute citerait-il le passage suivant :

Alors que nous en sommes à exalter les vertus des hommes qui ont eu le privilège de servir l'Amérique dans les rangs de ses armées, il ne faut pas oublier que ces derniers se sont inspirés de la loyauté et de la dévotion à la cause nationale de ceux qui étaient restés au pays ... Nous qui étions en France étions toujours conscients des efforts infatigables pour nous fournir les hommes et le matériel nécessaires à notre succès 52

Pour rendre justice à March, il faudrait souligner que de telles louanges de l'effort fait aux États-Unis sont très rares sous la plume de Pershing, que la citation ci-dessus s'adresse plus particulièrement au peuple américain qu'au département de la Guerre en général et qu'un bon nombre des amis de Pershing (le secrétaire Baker et le général Georges C. Marshall, par exemple) étaient de l'avis qu'il avait manqué d'attribuer le mérite qui lui était dû à l'état-major de Washington. Ce manquement, d'après March, minimisait leur travail et était néfaste au moral 53

13° Le livre de Pershing, Mes Souvenirs de guerre, n'a pas rendu justice au corps expéditionnaire.

L'Epopée du corps expéditionnaire n'a pas encore été écrite a dit March. Après avoir lu le livre de Pershing j'ai souhaité que Harbord essaie d'en écrire un au même sujet. En effet, Pershing n'a consacré que le tiers de son livre aux événements du champ de bataille et, à l'avis de March, n'a pas rendu justice au corps expéditionnaire combattant 54

Commentaire : March avait entièrement raison à propos du livre de Pershing. Le général de division James G. Harbord a effectivement publié plus tard, en 1936, The American Army in France, 1917-1919 [L'Armée américaine en France, 1917-1919]. Bien que meilleur que Mes Souvenirs, il ne rendait pas non plus l'atmosphère de la bataille et, en général, n'avait pas la fraîcheur du précédent livre de Harbord, Leaves from a War Diary [Feuilles d'un journal de guerre] (1925). Le meilleur récit de combat écrit par un ancien combattant du corps expéditionnaire est probablement The Doughboys [Les Poilus américains] de Laurence Stalling ; le meilleur écrit par quelqu'un d'autre est l'excellent ouvrage déjà cité d'Edward M. Coffman, The War to End All Wars.

14° Pershing a réclamé, contrairement au bon sens, d'énormes envois d'hommes et de matériel lorsqu'il était évident que la guerre était finie.

Il était clair que la guerre serait finie dans très peu de temps ; pourtant, jusqu'à la fin et même après le début des négociations en vue de l'Armistice, le général Pershing continuait à baser ses demandes de réapprovisionnement sur des prévisions des effectifs américains en France pour 1919. Le 25 octobre 1918, par exemple, le jour même d'une réunion avec Foch, Pétain et Haig pour discuter des termes d'un armistice, Pershing a envoyé un télégramme demandant 350 000 hommes pour janvier 1919. Quelques jours avant, il avait également proposé la mise au point d'un canon de 194 millimètres, ce qui aurait coûté des millions de dollars et aurait pris, de toute façon, plus d'une année à réaliser 55

March a répondu à ces demandes absurdes en arrêtant tout embarquement de troupes dès le 1er novembre 1918 et en suspendant tout achat de provisions (sauf de vivres, de fourrage, et d'autres nécessités) à partir du 7 novembre. J'ai évité aux contribuables américains de dépenser inutilement des millions de dollars et j'ai réduit de presque 100 000 le nombre d'hommes envoyés inutilement en France a-t-il prétendu 56

Commentaire : March avait raison de mettre son veto aux requêtes de Pershing. Ce dernier ne comprenait pas à quel point les Allemands étaient au bout du rouleau. A partir du 7 novembre, par exemple, ils n'avaient plus de réserves ; chaque division était en ligne 57

Pour rendre justice à Pershing, il faut reconnaître qu'un armistice n'est pas la même chose qu'une reddition et qu'il y avait toujours l'éventualité, du moins théorique (mais peu probable après les termes sévères présentés par Foch le 7 novembre), que même après l'armistice les Allemands puissent poursuivre les hostilités. De plus, en tant que général en chef sur le champ de bataille, Pershing préférait naturellement pécher par luxe de précautions pour plus de sûreté en formulant ses demandes d'hommes et de matériel 58Il n'en est pas moins vrai, pourtant, que les prévisions de March étaient justes et que celles de Pershing ne l'étaient pas.

15° Pershing était insubordonné.

En avril 1918, le Président Wilson a remis au Congrès, sur les conseils de March, une liste de vingt-cinq personnes à confirmer dans le grade de général de brigade, dont huit pour des postes aux États-Unis et dix-sept pour des postes dans le corps expéditionnaire. Pershing a exprimé son mécontentement sur certains des huit et a demandé que la confirmation en soit suspendue jusqu'à ce qu'une liste d'autres officiers méritants qui servent ici et que l'on n'a pas pris en considération puisse être remise 59

Selon March, bien que les deux tiers de l'armée soient aux États-Unis à ce moment-là, ils avaient droit seulement à un tiers des promotions et même cela était convoité par le commandant du corps expéditionnaire. La prétention du général Pershing de pouvoir dicter au Président quelles nominations il devait remettre au Sénat et d'exiger leur retrait après qu'elles avaient été remises dépassait largement les bornes. Je l'ai protégé en n'envoyant pas son télégramme à la Maison Blanche et en prenant moi-même l'affaire en charge. Si le télégramme critiquant l'action du Président avait été remis à M. Wilson, il est entièrement possible qu'il aurait relevé le général Pershing de ces fonctions sur le champ 60

Commentaire : Cela est absurde. Le Président Wilson avait mieux à faire que de mener des enquêtes sur les qualifications personnelles des éventuels généraux de brigade ; il devait forcément se fier à l'avis de ses conseillers, le principal étant le chef d'état-major 61Ce à quoi Pershing faisait objection était la sélection faite par March, non pas par Wilson. Il était chimérique de prétendre que le Président avait personnellement choisi tous les candidats, qu'il s'agissait de ses propres hommes et que ce choix était basé sur son jugement personnel. C'était encore un cas où March interprétait le plus négativement possible tout ce qui touchait à John J. Pershing.

En vérité, les promotions étaient un point sensible pendant la Première Guerre mondiale, comme dans toute guerre. March et Baker avaient raison de croire que si le corps expéditionnaire était l'avant-garde de l'Armée, il n'était pas l'Armée toute entière. Comme l'a dit une fois le secrétaire Baker, Si nous devions limiter les promotions aux hommes qui se trouvent en France et exclure tous ceux qui sont dans ce pays, l'effet sur le moral et sur les espérances des hommes ici serait catastrophique 62Pershing était d'accord. Il n'a jamais prétendu que les promotions devraient être limitées aux hommes servant outre-mer. Sa position était que toutes choses égales, on devrait donner la préférence à un homme qui avait fait ses preuves en France 63La question, bien sûr, est de savoir quand toutes les choses sont égales ? Dans tous les cas, la tentative de March de montrer Pershing comme insubordonné était ridicule. Pour reprendre ses propres termes, cela dépassait largement les bornes.

16° Pershing voulait un chef d'état-major qui l'approuve sans discussion afin de pouvoir agir de façon tout à fait indépendante.

Le 17 août 1918, Pershing a écrit une lettre personnelle au secrétaire de guerre Baker au sujet de la coopération entre le corps expéditionnaire et l'état-major à Washington. Dans cette lettre il a donné son avis un peu voilé sur le choix d'un nouveau chef d'état-major. Le travail d'équipe qui devrait exister avec nous ici n'existe pas. Il va de soi qu'afin d'avoir une coopération complète il doit exister une entière sympathie et un accord total sur nos buts ... Je me suis souvent demandé si l'on arriverait à ce genre de coopération sans qu'il y ait quelqu'un qui connaisse le corps expéditionnaire d'un bout à l'autre ... Tout cela me vient à l'esprit suite à ce que vous m'avez dit au sujet de votre intention de changer de temps en temps ... 64

Pershing a rendu cette lettre publique en la reproduisant dans Mes Souvenirs. March l'a citée dans La Nation en guerre comme un exemple de l'incapacité de Pershing de travailler en équipe avec ses supérieurs légaux et autorisés. Il cherchait un béni-oui-oui comme chef d'état-major à Washington afin d'être tout à fait indépendant de toute autorité ou direction. Si March avait eu connaissance de cette lettre, a-t-il affirmé, il y aurait eu une confrontation 65

Commentaire : March avait peut-être raison de penser qu'il y aurait eu une confrontation mais il avait tort de penser qu'il en serait sorti vainqueur. Bien que l'ordre général n° 80 du département de la guerre, promulgué par March en août 1918, affirme que le chef d'état-major a la préséance sur tous les officiers de l'Armée 66le public (y compris probablement Baker aussi) voyait Pershing comme l'homme le plus important de l'Armée, celui duquel dépendait le succès des forces américaines. Baker avait confiance en March, mais il avait aussi confiance en son commandant en Europe. Si jamais les choses en étaient venues au point où Pershing décide qu'il ne pouvait plus travailler avec March - ce qui, soit dit en passant, ne s'est jamais produit - il se peut bien que ce soit le chef d'état-major qui démissionne plutôt que le chef du corps expéditionnaire. Pershing avait déjà vu trois chefs d'état-major se succéder depuis qu'il était à la tête du corps expéditionnaire 67

Pershing aurait commis une grave erreur s'il avait forcé la démission de March. En dépit de tous ses défauts - sa vanité, son irritabilité et sa mesquinerie - March était un très bon chef d'état-major. Il servait à la fois la nation et le corps expéditionnaire admirablement. Il pouvait bien être très difficile et même, d'après certains, , il n'en est pas moins vrai qu'il faisait bien son travail et il est fort douteux qu'un autre - n'importe quel autre au sein de l'Armée - aurait pu faire autant, aussi rapidement et aussi bien. Georges C. Marshall était de cet avis et l'on ne saurait guère le taxer d'être un des hommes de March 68Une fois par le passé, Pershing avait tenté de choisir un homme du corps expéditionnaire et de l'envoyer à Washington comme chef d'état-major : le général de division John Biddle. Cette expérience s'est soldée par un échec. Non, March était l'homme qu'il fallait à ce poste 69

Les seize chefs d'accusation qui précèdent représentent les critiques principales sur Pershing que l'on trouve dans La Nation en guerre. Cela ne veut pas dire qu'il n'y en ait pas d'autres ; au contraire, il y en a quelques-uns de tout à fait mineur. Il s'agit généralement d'opinions qu'il est impossible de prouver ou de remarques offensantes faites au passage. La préface de March, par exemple, implique que son livre est d'une fidélité scrupuleuse, contrairement aux suppositions et conjectures de Mes Souvenirs 70Il y en a d'autres : March a cité le télégramme envoyé par Pershing à Washington protestant que les crinières des chevaux que l'on lui envoyait n'était pas réglementairement taillées comme exemple de son extravagance 71Le traitement de Lord Reading dans Mes Souvenirs était ridicule. Il semblait justifier la prétention des critiques de l'Armée que nous sommes, en tant que classe, bornés et sans vision 72La censure à l'intérieur du corps expéditionnaire était excessive. C'était probablement la raison de la fausse attribution de la célèbre citation, Lafayette, nous voilà ! à Pershing plutôt qu'au colonel Charles E. Stanton, qui l'a effectivement prononcée. Le nom de Pershing était le seul dont les journalistes avaient la certitude qu'il passerait à travers la censure 73Enfin, March a cité avec une délectation évidente une phrase de Frederick Palmer, qui avait servi dans le quartier général du corps expéditionnaire et qui, par la suite, a écrit des biographies de Baker et de Pershing. D'après Palmer, qui se base sur une étude des archives du Département de la Guerre, dès l'été 1918, l'Armée aux États-Unis était mieux organisée que ne l'était le corps expéditionnaire. Il y avait moins de délais pendant que des commissions délibéraient, moins d'effort perdu dans des changements de projets et l'autorité était déléguée avec plus de confiance et de coordination 74

La Nation en guerre de March, écrite comme réponse à Mes Souvenirs de guerre de Pershing, a provoqué beaucoup de remous dans les milieux militaires 75Le général Georges C. Marshall Jr., qui pendant cinq ans avait servi d'aide de camp à Pershing après la Première Guerre mondiale et qui estimait les qualités et de Pershing et de March, déplorait de telles attaques personnelles par des militaires sur leurs collègues 76C'est pour cette raison que Marshall n'a jamais écrit ses propres mémoires après la Deuxième Guerre mondiale, malgré une offre d'un million de dollars pour le faire 77Ce dernier avait vu beaucoup de batailles mais il s'était promis de ne jamais partir en campagne littéraire comme l'avaient fait le commandant en chef du corps expéditionnaire américain et le chef d'état-major. Pour lui, la entre Pershing et March était un excellent exemple de ce qu'il fallait éviter à tout prix.

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Notes:

1 Professeur à John Carroll University, Cleveland (Ohio), États-Unis.

2 Professeur à Kent State University, Kent (Ohio), États-Unis.

3 John J. Pershing, My Experiences in the World War, 2 vols. (New York : Frederick A. Stokes Company, 1931) ; Peyton C March, The Nation at War (Garden City, New York : Doubleday, Doran, 1932).

4 Donald Smythe, Pershing : General of the Armies (Bloomington, Indiana : Indiana University Press, 1986), pp. 88, 259 à 260.

5 Smythe, p. 293.

6 Smythe, p. 294. Harry Emerson Wildes, "Of Making Many Books", Philadelphia Public Ledger, le 21 septembre 1932, dont une copie se trouve dans la collection des Peyton C. March Papers à la Library of Congress, boîte 11.

7 Herman L. Collins, "General March, Chief of Staff", The Lafayette Alumnus (3 novembre 1932), p. 4.

8 March, pp. 284-286, 354-355.

9 Pershing, 1, xv.

10 Lettres de Baker à Hugh L. Scott, le 26 février 1931, et de Baker à Frederick Palmer, les 17 et 28 mars 1931, Newton D. Baker Papers, Library of Congress, boîtes 204 et 184.

11 March, pp. 267-268.

12 Donald Smythe, Guerilla Warrior : The Early Life of John J. Pershing (New York : Scribner, 1973), pp. 66-110.

13 Ibid., pp. 133-174, 186-204, et 217-282.

14 Smythe, Pershing, pp. 1, 2-4.

15 March, pp. 61-63, 68.

16 Ibid., pp. 244-249.

17 James G. Harbord, The American Army in France, 1917-1919, (Boston : Little, Brown and Company, 1936), p. 64.

18 Pershing, 1, 152.

19 March, pp. 269-270. Voir aussi, Joel A. Setzen, "Background to the French Failures of August 1914 : Civilian and Military Dimensions", Military Affairs (avril 1978) : 87-90 et les pages consacrées à Foch dans l'ouvrage de J.F.C. Fuller, War in the Modern World.

20 Correlli Barnett, The Swordbearers : Supreme Command in The First World War (New York : Morrow, 1965), pp. 227-232, 239.

21 Edward Spears, Two Men Who Saved France : Petain and de Gaulle (New York : Stein and Day, 1966), pp. 69-128 ; Smythe, Pershing, p. 56.

22 March, pp. 250-251.

23 Fox Conner, "Divisional Organization", Infantry Journal (mai-juin 1933), pp. 165-68 ; U.S. Department of the Army, Historical Division, United States Army in the World War, 1917-1919, 17 volumes (Washington D.C. : U.S. Government Printing Office, 1948), 2, 406-612.

24 March, pp. 256-261.

25 Smythe, Pershing, pp. 115, 151, 187.

26 Edward M. Coffman, The War to End All Wars : The American Military Experience in World War I (New York : Oxford University Press, 1968) p. 305 ; B.H. Liddell Hart, "Pershing and the World War", New York Times Book Review, le 26 avril 1931, IV, p. 26.

27 March, Nation at war, pp. 267-269.

28 Pershing, Mes Souvenirs, 2, 180-181.

29 March, pp. 60-63.

30 Coffman, pp. 141-142.

31 Harbord, p. 192.

32 Smythe, Pershing, pp. 174-176, 246-247.

33 Ralph A. Curtin, interview, Washington, D.C., le 3 août 1963.

34 March, pp. 133-134.

35 Ibid., p. 153.

36 Pershing, 2, 149. Voir aussi 2, 176.

37 On n'a envoyé qu'environ 5 000 hommes, au lieu des 100 000 demandés. Coffman, p. 360.

38 March, p. 207.

39 Ibid., pp. 283-284.

40 Coffman, p. 195.

41 Pershing, 1, 161, 1, 285.

42 March, pp. 275-276.

43 Hugh L. Scott, "Report of Military Observations in England and at the British and French Fronts", le 14 décembre 1917, Hugh L. Scott Papers, Library of Congress, boîte 70.

44 Smythe, Guerilla Warrior, pp. 6, 14 ; Smythe, Pershing, pp. 72-73 ; Pershing, 1, 11-12, 2, 64.

45 March, pp. 194-195.

46 Smythe, Pershing, pp. 113-117.

47 Ibid., pp. 283-284 ; G.I. Jones à Peyton C. March, le 22 août 1932, Peyton C. March Papers, Library of Congress, boîte 23 ; Annie S. Peck, lettre à la rédaction, New York Times, le 26 août 1932.

48 March, pp. 290-291.

49 Ibid., p. 291.

50 Pershing, 1:185.

51 Pershing à James G. Harbord, le 5 décembre 1932, John J. Pershing Papers, Library of Congress, boîte 88.

52 Pershing, 2, 393.

53 Newton D. Baker à Hugh L. Scott, le 26 février 1931, Baker Papers, boîte 204 ; Baker à Frederick Palmer, les 17 et 28 mars 1931, Baker Papers, boîte 184 ; Georges C. Marshall à Pershing, les 24 novembre et 2 décembre 1930, Pershing Papers, boîtes 354 et 124.

54 March, pp. 270-271.

55 Ibid., pp. 253-254.

56 Ibid., pp. 185, 254.

57 Pershing, 2, 395.

58 Un exemple de cette tendance serait la demande de Pershing de 100 divisions en Europe dès 1919. Voir Smythe, Pershing, p. 146.

59 March, p. 264.

60 Ibid., pp. 264-265.

61 Peyton C. March, "Further Reminiscences of a War Time Chief of Staff", Conférence présentée à l'Ecole supérieure de guerre (Army War College), Washington, D.C., le 3 février 1931, p. 6 (polycopié), exemplaire dans les Baker Papers, boîte 154.

62 March, pp. 265-266.

63 Pershing, 2, 101.

64 Ibid., 2, 223.

65 March, pp. 266-267.

66 "Army Appropriations Act" du 12 mai 1917, dans U.S. Statutes at Large, XL, Part 1, p. 46.

67 Les trois étaient Hugh L. Scott, Tasker H. Bliss et John Biddle.

68 Marshall à Pershing, les 24 novembre et 2 décembre 1930, Pershing Papers, boîtes 354, 124.

69 Pershing, 1, 226, 229 ; Smythe, Pershing, pp. 46-48 ; Edward M. Coffman, The Hilt of the Sword : The Career of Peyton C. March (Madison, Wisconsin : University of Wisconsin Press, 1966), pp. 248-249.

70 March, p. vi.

71 Ibid., p. 283.

72 Ibid., pp. 88-89.

73 Ibid., pp. 220-222.

74 Ibid., p. 274.

75 Dans un commentaire sur les mémoires de Pershing, le secrétaire Baker a écrit : "Il comprenait bien ses propres problèmes, mais n'a apparemment pas du tout saisi les nôtres". Baker à Peyton C. March, le 1er mars 1931, March Papers, boîte 23. Voir aussi Smythe, Pershing, pp. 292-293.

76 Smythe, Pershing, pp. 293, 247-248 ; Forest C. Pogue, Georges C. Marshall : Education of a general, 1880-1939 (New York : The Viking Press, 1966), p. xiii.

77 Herbert Mitgang, "Ranking the Generals", New York Times Book Review, le 28 juin 1987, p. 3.

 

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