Le Théâtre Centre-Europe. Le Commandement du Maréchal Juin.

par le Field Marshal Lord Carver

Monsieur le Président,

Je vous remercie vivement de votre accueil et de vos aimables propos. C'est pour moi, anglais, un plaisir et un honneur que d'avoir été invité à prendre la parole devant cette assistance.

Mesdames, messieurs je ne sais pas ce qu'aurait pensé le Maréchal Juin de l'idée de faire venir parler de lui un maréchal anglais devant les anciens de son illustre corps expéditionnaire. J'imagine qu'il en aurait été étonné, encore qu'une lettre qu'il avait adressé au général Giraud en janvier 1943 donne une indication de ce qu'il pensait des généraux britanniques. Vous vous rappelez qu'à l'époque Giraud s'est vu confier le commandement en chef de toutes les forces françaises en Afrique du Nord, où venait d'avoir lieu le débarquement anglo-américain, Juin conservant pour sa part le commandement des forces terrestres. Janvier 1943 était une période d'anxiété. L'armée allemande en Tunisie menaçait la dorsale Est, que défendait du Nord au Sud l'un des corps d'armée de la 1ère armée britannique du général Anderson, le détachement de l'armée française conduit par Juin, et le 2ème corps d'armée américain, qui venait d'arriver, sous le commandement du général Fredendall. La 8ème armée du général Montgomery, dans laquelle je servais, était encore loin, puisqu'elle venait juste de prendre Tripoli en Libye, et ne pouvait donc encore agir de façon à réduire la vulnérabilité du commandement d'Eisenhower en Afrique du Nord française.

Juin avait compris que l'urgence de la situation exigeait de faire taire les susceptibilités nationales et proposait de faire placer ses forces, ainsi que celles du général Fredendall, sous le commandement général du Britannique Anderson. A Giraud, réticent, il avait écrit en ces termes pour l'en persuader :

Je viens de voir le général Anderson... Je l'ai trouvé détendu et confiant comme il l'est toujours avec moi, depuis un certain temps déjà, mais encore sous le coup de ce que vous lui avez dit touchant l'état d'esprit de l'armée française à l'égard des Anglais. J'entends bien que vous ne lui avez tenu ce langage que pour mieux le convaincre des difficultés qu'il aurait à assumer le commandement total. C'était un argument de poids encore qu'un peu spécieux. Je ne crois pas qu'il s'y soit mépris, car il est manifeste qu'en Tunisie la plus grande cordialité s'est établie dans les premiers jours entre les deux armées. Les grands chefs militaires britanniques sont ce qu'ils sont. Ce que nous prenons chez eux pour de l'incompréhension, ou de la résistance, n'est souvent que le résultat d'un défaut ou d'une lenteur d'imagination. Mais ce sont des soldats qui se comportent en soldats, même quand ils sont tirés par des ficelles se rattachant à Londres et dont ils n'ont au fond qu'une vague conscience. C'est pourquoi il importe à mon avis de ne pas les brusquer et de ne pas créer entre eux et nous, sur le plan moral, une équivoque dangereuse. J'ai personnellement en eux une très grande confiance. Rappelez-vous la phrase de Foch dans ses Mémoires. Il n'a jamais rien pu obtenir des Anglais, même à l'époque du Commandement unique, autrement que par la persuasion et dans un climat soigneusement entretenu de confiance. On ne leur donne pas les ordres.

Vu sous l'optique britannique, les deux grands services que rendit le Maréchal Juin à la cause alliée pendant la Seconde guerre mondiale furent d'avoir su convaincre les forces françaises d'Afrique du Nord, sur qui il exerçait un puissant ascendant, de rallier la cause alliée, et d'avoir pris la tête du Corps expéditionnaire français en Italie, pour franchir la ligne Gustav dans les monts Aurunci en mai 1944 et ouvrir ainsi la route de Rome.

Mais mon propos ce soir n'est pas de relater ses hauts faits de guerre, mais de m'attacher à sa contribution à l'alliance occidentale après la guerre. Il ne faudra pas perdre de vue à cet égard que Juin avait son coeur en Afrique du Nord, où il était né et où il avait été élevé, et auprès des soldats d'Afrique du Nord avec qui il avait effectué la majeure partie de sa carrière militaire.

Il se sentait moins à l'aise à Paris et n'avait nulle envie de quitter Rabat, où il était résident général de France, pour l'atmosphère d'intrigues et de querelles politiques qui caractérisait la IVème République. Après la signature du Traité de Bruxelles en 1948 et la création de l'organisation militaire de l'Union de l'Europe Occidentale, alors que le Maréchal Montgomery venait d'être nommé président du Comité des Commandants en Chef, il refusa abruptement le poste de Commandant en Chef des forces terrestres que lui offrait le Président Auriol et le Premier Ministre Queuille. Il considérait que l'Union de l'Europe Occidentale n'était pas une idée heureuse et qu'elle était contraire aux intérêts de la France. Qu'aucune défense véritable de l'Europe ne pourrait s'organiser sans le concours des Etats-Unis, et que l'Union ne reviendrait qu'à une chose : servir de couverture à la Grande-bretagne, dans sa situation de porte-avions anglo-américain.

Le général de Lattre de Tassigny fut nommé à sa place. Juin n'avait pas compris que, tant pour Ernest Bevin que pour Georges Bidault, le Traité de Bruxelles et la création de l'organisation militaire de l'Union de l'Europe Occidentale avaient pour objectifs premier de prouver aux Américains que les nations d'Europe de l'Ouest étaient prêtes à consentir un effort pour leur défense, afin de les convaincre de leur apporter leur soutien et leur concours.

En avril 1949, lors de la signature du Traité de l'Atlantique Nord, dans lequel les Etats-Unis s'engageait à soutenir leur défense de l'Europe de l'Ouest, Juin se montra donc favorable à la création de son organisation militaire et fut nommé Représentant Français au Comité des Chefs d'Etat-Major du Groupe Régional Europe Méridionale-Méditerranée Occidentale qui ouvrit ses bureaux au Palais de Chaillot, tout en conservant ses fonctions de résident général de France au Maroc.

Avec le départ de de Lattre pour l'Indochine en novembre 1950, Juin, bien que toujours stationné au Maroc en sa qualité de résident général de France, reprit toutes les fonctions nationales et alliées de de Lattre. En janvier 1951, il fut nommé Inspecteur général des forces armées, président du Comité des Chefs d'Etat-Major, conseiller militaire officiel du Gouvernement français et représentant du Gouvernement français dans tous les conseils alliés. Lors de la création de l'organisation militaire de l'OTAN en avril 1951, avec la nomination au commandement suprême allié en Europe du général Eisenhower, qui établit son quartier général au camp Voluceau à Rocquencourt, l'ancien siège de l'Union de l'Europe Occidentale à Fontainebleau devint le commandement du théâtre Centre-Europe, et Juin fut nommé commandant en Chef des forces terrestres alliées en Centre-Europe. Tout comme le général Norstad du l'US Air Force, qui combinait les fonctions de commandant des forces aériennes alliées de l'OTAN Centre-Europe et celles de commandant de l'armée de l'Air américaine en Europe, Juin était subordonné au général Eisenhower, en sa qualité de Saceur au commandement suprême allié en Europe. Toujours au Maroc, Juin était représenté à Fontainebleau par un adjoint, le général Guillaume, mais il avait pris soin de nommer sur place le général Pedron, qui avait appartenu à son état-major en Afrique du Nord et en Italie, en qualité de chef du Troisième Bureau.

Telle était la situation quand je suis arrivé à Fontainebleau en Mai 1951 en qualité de chef de la section plans au 4ème Bureau, qui était commandé par le colonel français Cazenave. Juin s'était peut-être plaint dans sa lettre de 1943 à Giraud que les officiers britanniques étaient tirés par des ficelles se rattachant à Londres, mais il était évident pour les officiers britanniques de Fontainebleau que leurs collègues français étaient tirés par des ficelles se rattachant à Paris et, via Paris, à Rabat. En septembre 1951, Juin regagna la France pour exercer ses fonctions nationales à Paris et ses fonctions alliées par d'occasionnelles visites à Fontainebleau.

Ce qui le préoccupait surtout à l'époque, c'est de n'exercer aucun commandement sur les forces de l'Air qui auraient eu à soutenir des groupes d'armées en temps de guerre, de n'avoir aucune autorité sur elles. Norstad était, certes, censé lui fournir ce soutien mais il ne lui était pas subordonné.

Il était par ailleurs très préoccupé par le fait que eu égard à la nette supériorité dont auraient disposé les forces soviétiques par rapport à celles de l'OTAN et à la faible profondeur de manoeuvre qu'il aurait eue avant que l'ennemi n'atteigne le Rhin, tout dépendait de la menace d'utilisation des armes nucléaires américaines, sur lesquelles il n'avait aucune prise et dont il ne connaissait pas même les plans d'utilisations par les Américains. Il aurait aussi voulu faire refluer vers la France les lignes de communication logistique des forces britanniques et américaines en Allemagne, plutôt que de continuer à les faire passer par Hambourg et par Brême, comme si elles n'étaient toujours que des forces d'occupation.

Non seulement cette localisation ne convenait évidemment pas à des bases censées apporter leur soutien à des forces en lutte contre les troupes soviétiques en Allemagne, mais elle se prêtait de surcroît à un repli éventuel des hommes en dehors du territoire français, via la Mer du Nord ou la Manche, et non en France comme l'auraient permis des lignes de communication basées là. Il sut en convaincre les Américains qui installèrent une organisation logistique importante en France - avec les ports de Rochefort et de La Rochelle - mais se heurta au refus des Britanniques qui, après maintes tergiversations, finirent par installer leur base principale à Anvers.

C'était peut-être ce contentieux avec le Gouvernement britannique, dans lequel je me trouvais impliqué, qui poussa un jour Juin à déclarer dans un accès de colère :

Vous ne savez pas ce que c'est de travailler avec une armée de coalition ! Les problèmes sont déjà difficiles sans cela. Je veux remanier mon commandement Centre-Europe, mais je me heurte aux Anglais. Ah ! ils ne sont pas commodes à manier... Encore, avec certains Américains on peut s'entendre, mais les Anglais sont terribles.

Les autorités britanniques m'ont d'ailleurs relevé en octobre 1952 des fonctions que j'occupais alors, pour avoir pris parti pour l'Alliance dans ce différend, au lieu de soutenir avec elles que l'organisation des lignes de communication de l'armée britannique en Allemagne ne regardait pas l'Alliance, puisqu'aux termes de la doctrine de l'OTAN, la logistique relevait des compétences nationales. Elles ont dû par la suite se féliciter de leur prudence lorsqu'en 1966 de Gaulle fit sortir la France de l'organisation militaire de l'OTAN, forçant les Américains à retirer leurs installations du territoire français. Le maréchal Montgomery, qui était alors l'adjoint de Ridgway au commandement suprême allié en Europe, fut enclin à plus d'indulgence à mon égard, puisque de lieutenant-colonel, il me fit colonel et me nomma à son état-major personnel pour organiser sa session d'études annuelle à l'intention des officiers supérieurs de l'OTAN.

Tant dans ses fonctions nationales que dans ses fonctions alliées, Juin était très soucieux d'améliorer qualitativement et quantitativement les forces que la France mettait à la disposition de l'Alliance. L'attitude forte qu'il avait adoptée dans cette affaire ne lui valait pas les faveurs des hommes politiques. Mais ils ne purent cependant pas lui refuser de l'élever à la dignité de Maréchal de France en 1952 quand, à titre posthume, fut conférée cette dignité à de Lattre, mort dans des circonstances dramatiques à son retour d'Indochine, et à Leclerc, victime d'un accident en 1947.

La situation s'améliora pour Juin, dans ses responsabilités alliées, quand le général Gruenther succéda en qualité de Saceur au désagréable Ridgway en 1953. Il avait été chef d'Etat-Major du général Mark Clark en Italie. Gruenther était non seulement extrêmement intelligent, mais très convivial aussi. Juin et lui, que rapprochait leur goût pour le bridge, s'étaient toujours bien entendus. Il s'ensuivit une réorganisation du commandement Centre-Europe, Juin étant promu commandant en chef des forces alliées en Centre-Europe, avec trois commandants sous ses ordres, le général français Carpentier, à la tête des forces terrestres, l'Amiral français Jaujard, maintenu dans ses fonctions d'officier général de la Marine, mais sans responsabilité de commandement sur les forces navales, et le général Embry de la Royal Air Force, à la tête des forces aériennes. Juin s'en félicitait dans un sens, puisqu'il obtenait ainsi l'autorité sur les forces de l'Air qu'il avait toujours réclamée, mais il déplorait cependant de voir s'interposer un commandant des forces terrestres entre lui et les deux groupes d'armées dotées de leurs forces aériennes tactiques auxiliaires, l'une sous le commandement britannique, l'autre sous le commandement américain. En témoigne cet écrit :

Ce théâtre d'opérations est trop étroit pour que l'on puisse avoir une pyramide de commandements. On sera tout de suite acculé et dans une situation dramatique... Je veux pouvoir manier directement les ensembles de groupes d'armées - ATAF... On l'a bien vu en 1940 la superposition Gamelin et Georges ne pouvait pas marcher. Nous sommes tenus par l'étroitesse du secteur.

Il y avait alors plusieurs questions importantes pour absorber son attention. Les problèmes de l'Armée française en Indochine étaient à l'évidence une source d'inquiétude constante, qui atteignaient en outre l'aptitude de la France à fournir à l'Europe des forces armées, et étaient une source de friction permanente entre officiers supérieurs français et hommes politiques, tandis que planait sur nos têtes, plus énigmatique que jamais, la retraite à Colombey les Deux Eglises.

Autre question importante : les changements à opérer dans la tactique, l'organisation et les équipements face à la possibilité de voir l'ennemi, de même que l'OTAN, recourir éventuellement aux armes nucléaires sur le champ de bataille. En 1952, le général Beaufre, alors chef du groupe d'études tactiques interallié de l'OTAN à Ahrweiler, près de Bonn, avait réalisé une étude sur le sujet, qui allait servir de point de départ à un rapport que rédigeait le général Pedron pour Juin. Il envisageait quantité de petites positions défensives très espacées les unes des autres, bien enfouies dans le sol par protection contre une attaque nucléaire - Juin les appelait le Bouclier - et des forces mobiles légères, équipées de roquettes et de canons nucléaires, destinées à intervenir dans les vastes intervalles vacants.

Il les avait baptisées le Javelin. Il estimait que les divisions blindées et d'infanterie traditionnelles étaient trop vulnérables à une attaque nucléaire et trop coûteuses à entretenir dans les effectifs nécessaires à de traditionnelles opérations classiques. Il se rendait compte qu'il n'y avait aucun espoir que l'OTAN parvienne à l'objectif ambitieux de 100 divisions qu'elle s'était fixé lors de la conférence de Lisbonne en 1952. Il estimait en tout état de cause que 100 divisions de type classique étaient inadaptées à une guerre nucléaire, en particulier si leur mise en oeuvre dépendait de la mobilisation des réserves. Il était néanmoins urgent d'accroître les forces disponibles. Il proposa donc la création de ce qu'il appelait la Force de Complément, à propos de laquelle il écrivit en ces termes au Ministre de la Défense Jules Moch.

Certains aspects particuliers des rapports de forces qui se trouveraient en présence dans un éventuel conflit m'ont amené à penser qu'il est indispensable d'apporter des compléments aux grandes unités classiques dont la mise sur pied progressive est prévue dans les plans actuels. Celles-ci, dont la majeur partie doit constituer le gros des forces terrestres du secteur Centre-Europe, risquent en effet d'être dangereusement insuffisantes pour meubler un front de bataille que l'adversaire aura rapidement la possibilité de noyer sous un flot de combattants de tout pied vivant sur le pays et fonçant en tous terrains sans souci de pertes. Les intervalles que notre commandement sera obliger de créer pour réaliser ailleurs les concentrations nécessaires, seront des points du front mal gardés et vulnérables, ou l'adversaire aura la possibilité d'engouffrer sa horde pour surgir sur nos arrières et stériliser nos actions... La loi du nombre jouera à plein, comme elle a joué en Corée depuis le début de la campagne, et nous ne pourrons éviter le désastre que si nous adoptons une tactique simple mettant en jeu les concentrations nécessaires sur les points critiques sans négliger pour autant la lutte sur les arrières et les autres parties du front. Le problème se pose donc d'accroître encore nos forces...

Mais les grandes unités coûtent cher et nos difficultés financières et autres de l'heure, ainsi que le caractère limité en temps de paix, et aléatoire en temps de guerre, de l'aide américaine rendent nécessaire la mise sur pied, en plus du corps de bataille déjà prévu, de forces de complément efficaces, moins chères et équipées de matériels français.

Il ne fut pas entendu. Il continua cependant de soutenir les thèses qu'avaient développées Beaufre et Pedron quant à la manière de conduire les opérations le jour où les deux parties feraient appel aux armes nucléaires. Voici ce qu'il disait dans la conférence qu'il a donné à l'Ecole de Défense de l'OTAN :

Il est hors de doute que les gros engins mécaniques, actuellement utilisés dans le combat terrestre sont devenus trop vulnérables aux coups d'un ennemi, qui a perfectionné et multiplié ses moyens d'attaque, et qu'on peut imaginer sans grand effort qu'ils seront très rapidement la proie des rockets, du napalm et des charges creuses de toutes nuances, sans parler des moyens de destruction atomique. C'est pourquoi il devient urgent et indispensable, devant l'insuffisance reconnue et prolongée pour un temps indéterminé des moyens mis en oeuvre en Europe par la coalition atlantique, de définir une organisation et des méthodes de combat terrestre permettant d'équilibrer les masses ennemies avec des effectifs beaucoup plus faibles servant des matériels d'une grande capacité de feu et de mouvement. On arrive ainsi à répudier la doctrine des fronts continus, qui s'oppose au principe de l'économie des forces et laisse toute initiative à l'adversaire pour préparer et développer sa manoeuvre de rupture et anéantissement.

Il semble que la solution doive être recherchée dans la concentration a priori des moyens disponibles dans les zones fortes couvrant les terrains d'aviation et les pièces essentielles de l'armature logistique et par conséquent largement établie en profondeur. Dans ces zones, la défense devra se faire tenace et agressive, cependant que, dans les intervalles, on cherchera, bien au contraire, à entraîner l'ennemi dans la profondeur par le moyen d'éléments retardateurs légers qui, se dérobant d'un seul coup et à point nommé, livreront l'ennemi aventuré à des attaques atomiques soigneusement préparées.

Il devient un fervent adepte des forces mobiles légères qui seraient utilisées en essaims, comme la cavalerie d'autrefois, dans le dos de l'ennemi et dans les intervalles des positions défendues. Le principe analogue à celui qu'avaient défendu certains des premiers partisans britanniques de la guerre blindée qui ne se révéla pas très heureux dans la tactique adoptée par les blindés britanniques pour affronter les Allemands en Libye en 1941 et 1942.

Juin faisait une distinction entre le recours à des armes nucléaires à fission et l'utilisation d'armes à fusion. Il jugeait possible de faire appel aux premières sur le champ de bataille sans courir le risque que l'ennemi ne recoure pour autant aux secondes contre la France. Pour se prémunir de la bombe à fusion, il était partisan de la création d'une force de dissuasion nationale française. Une guerre thermonucléaire, disait-il, est impensable, nous irions à la destruction de l'humanité. On ne sait pas du tout jusqu'où se propageraient les effets de rayonnements. Dans une guerre atomique (avec des armes à puissance limitée) il faut se disperser de plus en plus. Quand on me demande de définir ma stratégie, je dis que c'est des grands vides... J'ai de la peine à faire admettre ça : on veut toujours se serrer les coudes... Pour cette guerre, il faut des unités très légères, des divisions très maniables. Ce qui ne veut pas dire qu'il ne faut pas s'enterrer pour échapper aux radiations des explosions, mais il faudra continuer à rester mobile : c'est dans la mobilité que l'on trouvera la meilleure protection sous menace atomique.

Il y avait une autre possibilité pour accroître les forces de l'OTAN disponibles sur le théâtre Centre-Europe, qui aurait naturellement consisté à réarmer l'Allemagne. Juin n'était pas hostile au principe ; il y était même favorable. On sait en revanche combien il était opposé au plan Pleven de création d'une armée européenne. Il y voyait, à juste titre, un expédient politique pour concilier les exigences des Américains, qui voulaient bien assigner des forces à la défense de l'Europe de l'Ouest, mais une fois que celle-ci aurait elle-même accru les siennes, et qui jugeaient que cela ne pourrait se faire réalistement qu'avec le concours de l'Allemagne, et d'autre part les réticences de quantités de Françaises et de Français, ainsi que de citoyens des autres pays que l'Allemagne avait occupés pendant la guerre, de voir l'Allemagne ressuscitée en une nation dotée de ses propres forces armées.

Juin comprenait qu'en restreignant la liberté d'action de l'Allemagne, en particulier sur le plan militaire, le plan Pleven entamerait aussi la liberté d'action de la France. Il était notamment très préoccupé par le fait que l'aptitude de la France à utiliser ses forces pour des enjeux d'ordre national, hors du théâtre européen, en serait gravement affectée. Il s'opposait à ce que la France se trouve ainsi d'autant plus dépossédée de sa propre défense que celle-ci serait remise aux mains de l'OTAN, laquelle était à dominance anglo-saxonne. Il savait en outre, en soldat avisé, qu'une organisation supranationale de la sorte, dont les plus grosses unités nationales seraient des bataillons - des brigades par la suite - serait incapable d'emporter l'adhésion des hommes, sans laquelle il n'y a pas de motivation au combat. Comme en 1959 l'avait écrit d'Algérie le général Challe à Michel Debré : On ne propose pas à des soldats d'aller se faire tuer pour un objectif imprécis.

Tout au long de cette controverse, en 1953 et 1954, Juin fit valoir au Premier Ministre français qu'il n'avait pas d'objection de principe à la mise en place d'une Communauté Européenne de Défense qui comprendrait les Allemands, mais qu'il était résolument hostile à la configuration précise envisagée pour cette armée européenne, et sur laquelle il n'avait pas été consulté. En sa qualité de Maréchal de France, il ne se sentait pas tenu de respecter le décret de 1939 qui obligeait les officiers en fonctions à demander l'autorisation avant de s'exprimer en public. Les grands généraux français s'étaient beaucoup vu reprocher depuis 1945 de s'être abrités derrière ce décret pour ne pas faire entendre leur voix avant la guerre sur les déficiences de la défense française. On sait aujourd'hui qu'il réussit par cette campagne à influencer l'Assemblée Nationale, au point de lui faire rejeter en 1954 le Plan Pleven dont elle avait approuvé le principe en 1952. La garantie que donnèrent alors les Britanniques de maintenir leurs forces stationnées sur le continent - l'équivalent de quatre divisions et d'une force aérienne tactique de l'époque - et de ne pas les en retirer contre le gré des autres puissances signataires du Traité de Bruxelles, permit de dénouer la crise. Pierre Mendès France accepta en conséquence que l'Allemagne de l'Ouest soit admise de plein droit au sein de l'OTAN, à qui elle devait fournir douze divisions en 1958.

Je suis convaincu que cette solution était préférable au Plan Pleven, tant du point de vue militaire que du point de vue politique, et que le Maréchal Juin, qui en fut l'artisan, joua là un rôle précieux pour l'Alliance.

Au plus fort de la crise en 1954, il avait offert de démissionner de ses fonctions de commandant en chef des forces alliées de Centre-Europe à l'OTAN, mais le général Gruenther avait refusé, si bien qu'il se trouva dans la situation incongrue d'être maintenu dans ses fonctions à l'OTAN, le jour où le Gouvernement français le releva de toutes ses attributions nationales. La situation dura jusqu'en juillet. Mendès France le rétablit alors dans presque toutes ses fonctions antérieures, et il resta donc en poste jusqu'à sa retraite en octobre 1956. Son ami le général Gruenther avait alors été remplacé au commandement suprême allié en Europe par le général Norstad. Les troubles commençant à s'annoncer en Algérie, Juin avait proposé à l'OTAN de créer un commandement en Afrique du Nord et de lui en confier la responsabilité. Mais ni le Gouvernement français ni les autorités de l'OTAN n'y furent favorables. Ainsi Alphonse Juin se retira-t-il, à près de 68 ans, d'une carrière militaire active, à laquelle il avait consacré sa vie depuis qu'il avait intégré Saint-Cyr septième sur quatre cents en 1909. 

Il avait toujours été un soldat dans l'âme, prêt à livrer bataille dans n'importe quelle situation, qu'il s'agisse de combat militaire ou politique. Ses alliés le respectaient et l'admiraient pour son courage, sa détermination, son bon sens et son humour pince-sans-rire.

Humour dont j'eus un échantillon la seule fois que nous nous trouvâmes en présence. C'était à la session annuelle d'étude du Maréchal Montgomery au commandement suprême allié en 1953.

Montgomery fixait des intervalles très stricts entre les interventions et le débat qui suivait. Il sonnait la cloche ou donnait un coup de sifflet pour que les officiers supérieurs regagnent la salle. Entre Juin et l'Amiral Mountbatten, alors commandant en chef de l'OTAN pour le secteur Méditerranée, c'était à qui reprendrait place le dernier. Nous discutions ce jour-là des problèmes de la Méditerranée, dont une maquette en toile avait été déroulée dans le hall. Au son de cloche, Montgomery se tenait dessus ; j'étais à ses côtés. Juin le dépassa sans grande hâte pour reprendre sa place, en marmonnant en coin, croyant que Montgomery ne comprenait pas le français :

Que faites-vous donc là ? Il n'y en a qu'un qui ait pu marcher sur l'eau sans couler, et ce n'est pas vous !

Montgomery, qui avait à moitié compris, m'en demanda confirmation en anglais puis dit : Je ne suis peut-être pas Jésus-Christ, mais lui, c'est sûrement le diable !

Monsieur le Président, mesdames, messieurs, je vous remercie pour votre attention.

 

 

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