Point du vue Allemand

par le Doktor Manfred Kehrig

Le célèbre fondateur de la Reichswehr, le général de corps d'armée Hans v. Seeckt a déclaré dans son livre Gedanken eines Soldaten (Pensées d'un soldat) : l'homme lutte en vain contre trois choses : contre la bêtise, contre les préjugés et contre la bureaucratie militaire. L'histoire des relations germano-italiennes est l'histoire de préjugés réciproques et ces préjugés ont encore aujourd'hui des répercussions. Je me permets de rappeler que l'opinion répandue, à cette époque en Allemagne, est que tous les Italiens sont paresseux, sales et malhonnêtes. D'un autre côté, un homme aussi cultivé que le premier ministre M. Andreotti, a déclaré il y a quelques semaines qu'il aimait tant l'Allemagne qu'il se réjouissait qu'il y en eu deux et qu'il ferait tout pour maintenir ce statu quo. Je n'ai pas besoin de souligner que de telles remarques ne sont guère profitables à une compréhension réciproque et au développement de relations harmonieuses.

Les relations germano-italiennes se sont surtout déterminées au cours de la Première Guerre mondiale. Comme vous le savez, il existait au commencement de la guerre en 1914 un traité d'alliance entre l'Autriche-Hongrie, le Reich allemand et le Royaume d'Italie, garantissant une aide réciproque en cas de guerre, tout en laissant à chacun de pays la possibilité de se déclarer neutre, dans certaines conditions. La déclaration de neutralité de l'Italie en 1914 fut une déception amère pour les deux partenaires de l'alliance et surtout, l'Autriche-Hongrie ne cessa dès lors de reprocher au gouvernement allemand d'avoir, depuis le début, mal évalué la fidélité de l'Italie à l'alliance. La déception se transforma en rancoeur et en animosité déclarée lorsqu'en 1916, l'Italie entra en guerre contre les puissances de l'Europe centrale aux côtés de l'Entente et rompait ainsi les engagements pris avec l'Autriche-Hongrie et l'Allemagne. Cette trahison italienne détermina l'ensemble des relations germano-italiennes après la Première Guerre mondiale et influença de manière déterminante l'idée que se faisait l'Allemagne de la fiabilité de l'allié italien, malgré toutes les déclarations tendant à dire le contraire. Le comportement au combat de l'armée de Terre italienne sur tous les fronts pendant la Première Guerre mondiale n'a pas contribué à accroître la considération de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie pour l'Italie : les combats de l'Isonzo, supportés avec succès, qui purent démontrer vraiment la puissance de combat de l'armée de Terre italienne qui combattait avec le soutien matériel déterminant de la France et des Etats-Unis ; le démantèlement d'une grande partie de l'armée de Terre italienne à l'été et à l'automne 1917 par les forces austro-hongroises et allemandes, qui faillit provoquer la défaite militaire du royaume italien, lequel ne put être sauvé que grâce à l'intervention rapide d'une division française sur le sol italien. Le comportement de l'armée de Terre italienne à la fin de la guerre fut considéré comme particulièrement honteux lorsqu'elle repassa à l'attaque après la conclusion de l'armistice et fit ainsi prisonniers près d'un demi-million de soldats austro-hongrois.

Je ne veux pas cacher ici que les relations de l'Allemagne avec le nouveau royaume d'Italie étaient plus que tendues depuis déjà 1890. La raison en était, entre autre, que l'école historique, qui prenait son essor en Allemagne à la fin de la première moitié du XIXème siècle, se consacrait avant toutes choses à des recherches sur le Moyen-Age allemand et se concentrait particulièrement sur la politique de l'Empereur du Saint Empire Romain Germanique. Le Moyen-Age allemand est surtout marqué par la querelle entre l'Empereur et le Pape au sujet de la suprématie religieuse et laïque dans la vieille Europe. Les combats que les empereurs allemands durent livrer contre les républiques aristocratiques et les villes italiennes pendant leurs nombreuses campagnes romaines aboutirent à généraliser, l'opinion que les armées des Chevaliers allemands qui combattaient avec bravoure et, plus tard, les armées de mercenaires du XIVème siècle avaient été vaincues par le manque de loyauté et la trahison de ces Welches. Le célèbre roman de Félix Dahn Kampf um Rom (La bataille de Rome) a joué à cet égard un rôle très important et le livre, malgré toutes ses idées erronées, a aujourd'hui encore un grand nombre de lecteurs allemands.

Après la Première Guerre mondiale, l'Italie faisait certes partie des vainqueurs du Reich allemand et de la monarchie austro-hongroise, mais elle ne pouvait guère jouir de sa victoire car ses grandes prétentions territoriales ne furent pas toutes prises en considération lors des conférences de la paix en France. L'Italie prit sa place dans la commission internationale d'armistice, instaurée à Paris à la suite de la conférence des vainqueurs, avec 24 sous-commissions uniquement en Allemagne, et qui contrôlait le respect des dispositions sur le désarmement. Mais l'Italie, dès le début, ne put se décider à coopérer très activement, ce qui fut certes remarqué du côté allemand sans que l'on ait pu en tirer toutefois des conclusions politiques. Cependant, en 1923, l'Italie fut le premier pays vainqueur à envoyer à nouveau un attaché militaire et naval à Berlin, sans qu'il y ait eu d'amélioration des relations entre la Reichswehr et l'armée italienne. Il ne faut pas dissimuler que l'Etat autoritaire érigé par Mussolini jouissait d'une popularité croissante parmi les militaires allemands et que, dans ce genre d'organisation gouvernementale, on attendait une délivrance de la néfaste querelle des partis de l'époque.

En 1929, les tensions entre l'Allemagne et l'Italie étaient à ce point apaisées sur le plan militaire que la Reichswehr, sous la conduite du chef

de la direction des armements et du matériel de l'armée de Terre, le général de division Ludwig, put envoyer une délégation en Italie, composée également d'officiers de marine, laquelle visita non seulement des écoles militaires mais également des ateliers de production militaire. Lors de cette visite, la délégation allemande fut plusieurs fois reçue par le Maréchal Balbo, créateur de l'armée de l'Air italienne, et pour terminer par Mussolini également. Celui-ci déclara qu'il comprendrait tout à fait si les Allemands s'efforcaient de contourner les dispositions militaires du traité de Versailles, il conseilla à la délégation allemande de s'armer secrètement et, lorsque cet armement serait substantiel, de redéclarer tout d'un coup la souveraineté militaire. Il termina en disant que celui qui se transformait en agneau devant les loups serait mangé. La délégation allemande revint en Allemagne, porteuse de cette attitude favorable du gouvernement italien vis-à-vis de la Reichswehr. Le ministre des armées Groene entama immédiatement des négociations avec l'attaché militaire et naval italien sur l'envoi d'un attaché militaire qui devait travailler dans le secret et observer surtout le développement de l'armée de l'Air italienne. L'ingénieur diplômé v. Richtofen, alors capitaine, et qui devint plus tard maréchal au cours de la Deuxième Guerre mondiale, fut désigné pour cette tâche. Richtofen resta à Rome de 1929 jusqu'à fin 1932, jouissant d'une grande considération, non seulement de la part de l'armée de Terre italienne mais également de la part de l'armée de l'Air. Il put ainsi résumer ses innombrables impressions et découvertes du milieu militaire italien dans plus de 500 rapports adressés au ministère des Armées allemands. La rapidité de la constitution de l'armée de l'Air allemande en 1935 est due en grande partie aux renseignements intéressants fournis par Richtofen en Italie.

Après 1923, le commandement de la marine allemande s'intéressa également de plus en plus à l'Italie en tant qu'allié potentiel pour contraindre la flotte britannique à diversifier ses forces, car on supposait toujours qu'il y aurait un règlement définitif avec la Grande-Bretagne pour la maîtrise des mers du globe. La Marine italienne, considérée aussi bien comme pro-française que comme pro-britannique, ne montra jusqu'en 1938 que peu de compréhension pour les tentatives d'approche allemandes. Ce ne fut qu'après la signature du Pacte d'Acier que quelques accords opérationnels dans l'éventualité d'un conflit en Europe purent être conclus avec les Italiens. Lorsque que débuta la Deuxième Guerre mondiale, l'Italie, comme vous le savez, n'entra que tardivement en guerre aux côtés de l'Allemagne, contre la France et l'Angleterre, et non seulement n'obtint alors aucun succès dans les Alpes mais se fit en plus taper sérieusement sur les doigts. Cet échec militaire, abstraction faite des opérations douteuses menées par les Italiens en Afrique, conforta le commandement en chef de la Wehrmacht et l'état-major général de l'armée de Terre dans leur opinion sur l'insuffisance de l'efficacité militaire du royaume italien.

Je reviendrai ultérieurement sur cette opinion, car je voudrais, tout d'abord, examiner l'attitude des personnalités diplomatiques et militaires marquantes qui ont influencé les relations germano-italiennes depuis le début de la Deuxième Guerre mondiale. L'ambassadeur allemand von Mackensen ne transmit pas à Berlin d'images réalistes des relations avec l'Italie en général et de sa fiabilité politique en particulier. Son représentant, le Prince von Bismarck, ministre plénipotentiaire, mit cependant le ministère des Affaires Etrangères en garde contre une surestimation des Italiens dans différents domaines et ne cessa de signaler que non seulement ils n'étaient pas très motivés pour un conflit avec les puissances occidentales et surtout avec l'Union Soviétique mais, qu'en outre, l'économie italienne n'était pas assez puissante pour supporter une guerre mondiale sur les mers avec un prolongement économique. L'attaché militaire allemand également, le général de division von Rintelen, ne cessa de mettre en garde l'état-major général de l'armée de Terre et le commandement en chef de la Wehrmacht contre les insuffisances militaires des Italiens et demanda expressément de n'adresser aucune demande aux forces armées italiennes qui, selon lui, n'étaient pas à la hauteur, tant sur le plan de la formation que de l'équipement et de la motivation. Le commandant sud de l'armée de l'Air, le futur maréchal Kesselring, était aussi de cet avis. Les opinions de Kesselring étaient également partagées sans restriction par le futur général commandant le 14° corps d'armée blindé, le général de l'arme blindée cavalerie von Senger-Etterlin, qui par ailleurs, tout comme Kesselring et le commandant en chef sud de la Marine, le vice-amiral Löwisch, éprouvait une réelle sympathie pour les Italiens. Rommel pensait tout autrement.

Pendant la Première Guerre mondiale, Rommel avait participé avec sa compagnie aux combats de l'Isonzo et avait donné l'assaut lors de la grande bataille de rupture pendant l'été et l'automne 1917, notamment à Monte Matajur, un fait qui lui valut la plus haute distinction militaire, l'ordre Pour le Mérite. Après la Première Guerre mondiale, il s'était exprimé de manière extrêmement irrespectueuse sur la combativité de l'armée de Terre italienne et l'on peut dire en un mot qu'il n'éprouvait que du mépris pour les Italiens. Son opinion sur l'efficacité des forces armées italiennes se renforca encore sur le théâtre de guerre africain, lorsqu'il dut intervenir en 1940 pour soutenir l'allié italien. Hitler, tout comme la Marine allemande, avait toujours voulu repousser l'Italie au second plan en tant que puissance européenne et considérer par ailleurs l'ensemble des pays du bassin méditerranéen comme espace économique allemand. Ses rapports avec les Italiens furent certes déterminés de manière décisive par son amitié pour Mussolini à partir de 1933 mais son jugements sur les classes dirigeantes italiennes, notamment sur la Maison Royale et sur le peuple italien dans son ensemble, fut et resta négatif. Le jugement le plus dur fut peut-être celui du commandement en chef de la Wehrmacht sur les forces armées italiennes et leur commandement. Le général de corps d'armée Jodl en particulier se distingua à ce sujet.

Le commandement en chef tenait les forces armées italiennes pour une armée non motivée, combattant sans méthodes d'instruction et méthodes tactiques modernes, luttant sans équipement moderne et dirigée par des cadres démodés. Le commandement allemand ne fut visiblement pas conscient que l'Allemagne livrait une guerre de coalition pendant la Seconde Guerre mondiale, tout comme pendant la Première Guerre mondiale, et que ce type de guerre exige une disposition à la concession et une grande considération pour le partenaire le plus faible de la chaîne. La Seconde Guerre mondiale fit apparaître clairement que l'Allemagne n'avait pas appris sa leçon en ce qui concerne le commandement d'une guerre de coalition. Le retrait de l'Italie de l'alliance fin 1943 conduisit le commandement allemand à considérer les Italiens en général comme peu fiables, incapables sur le plan militaire et politique et ayant mauvais caractère.

Je n'ai fait ici que rapporter les jugements de personnalités et organes de commandements allemands sur les forces armées italiennes, tels qu'ils se trouvent dans les documents militaires et diplomatiques allemands. Cela ne signifie pas que je partage ces jugements en ce qui concerne leur contenu mais il est important que vous ayez une idée claire de l'opinion allemande de l'époque, pour comprendre le comportement des Allemands en Italie de 1943 à 1945.

Je vous remercie de votre attention.

 

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