Allocution du Comte de Marenches

 

Mon général, mesdames, messieurs, je vais simplement apporter le témoignage de quelqu'un qui à partir de la fin de la campagne d'Italie a été l'aide de camp du général Juin et ensuite son officier de liaison auprès du commandement suprême interallié, ce qui me faisait 2 casquettes que j'ai portées avec honneur et beaucoup de plaisir je dois dire durant la fin de la Deuxième guerre mondiale après l'opération Overlord.

Je vous rappelle tout de même que nous avons entendu ici de savants témoignages, d'experts militaires, d'historiens, mais je voudrais juste un instant vous dire, pourquoi cet effort français, pourquoi les morts, pourquoi l'héroïsme des gens de l'Armée d'active, de l'Armée d'Afrique, de la France Libre et des Pieds Noirs d'Afrique du Nord, pourquoi l'effort impérial français.

C'est très simple, il fallait faire oublier le désastre de 1940 car quand une nation à l'histoire martiale, séculaire, a un coup aussi dur, c'est qu'il s'est passé des choses dans la profondeur de la nation qu'il fallait panser ; vis à vis du monde extérieur et de nos Alliés, il fallait que la France reprenne une place qui était la sienne et que grâce à tout cet effort nous occupons aujourd'hui puisque je vous le rappelle, nous l'oublions souvent, nous sommes parmi les 4 Grands. Et c'est par les combats, par l'héroïsme, par les gens qui se sont battus avec la France Libre d'abord, je pense à El-Alamein, avec ensuite l'Armée d'Afrique, avec la fusion des deux et en Italie sous le commandement de Juin que la France a regagné son honneur militaire, son honneur tout court et qu'elle a pu ensuite faire partie de ceux qui ont participé à la victoire et au fait que nous sommes parmi les 4 Grands et qu'à Berlin aujourd'hui encore et bien il y a un gouverneur militaire français1.

C'est grâce à cet effort extraordinaire des combattants français à l'héroïsme et à la sagacité, à la sagesse, à la pugnacité de ces chefs que la France a pu reconquérir sa place dans le monde et surtout son honneur.

Quelle est la situation au moment ou le général Juin quitte l'Italie ? Le général de Gaulle a besoin d'un bras droit militaire, il a besoin de quelqu'un en qui il a une absolue confiance, il a besoin de quelqu'un de compétent, il a besoin de quelqu'un qu'il connaît depuis toujours depuis Saint Cyr, major pour être exact, et il a besoin surtout de gens qui obéissent à un grand chef, il a besoin de gens compétents et il a besoin surtout de ce grand chef qui a la confiance et qui a l'admiration des Alliés. Et bien tout naturellement, c'est au général Juin qu'il pense et le général Juin peu après la libération de Paris vient d'Italie en Algérie, il fait ensuite un ou 2 allers et retours et il s'installe à Paris, auprès du général de Gaulle dans ce qui est maintenant mesdames, messieurs, l'Hôtel Intercontinental sur les rues de Rivoli et de Castiglione où le général succède à la Gestapo ; ça s'appelle le Continental à l'époque. Et le général Juin est nommé chef d'Etat-Major Général de la Défense Nationale. Il est chargé, disent les textes de l'époque d'animer les forces françaises terrestres, maritimes et aériennes dans le monde. Ces forces, simplement 3 chiffres, pour vous donner une idée, l'armée c'est 230 000 hommes, les forces de souveraineté qui sont répandues un petit peu partout et dans laquelle on va puiser à un moment c'est 150 000 hommes, la Marine, c'est 300 000 tonnes et l'aviation c'est 500 avions servis par une trentaine de milliers d'aviateurs. Voilà si vous voulez la position de la France. Je le rappelle aux plus jeunes d'entre nous, elle est encore partout dans le monde puisqu'il y a encore les empires à cette époque là, il y a l'empire britannique, dont on vous a beaucoup parlé, il y a l'imperium américain tout de même parce qu'il faut l'appeler comme ça et le dernier en date, c'est celui qui est en train de disparaître en ce moment, c'est l'empire soviétique.

Alors, on s'installe à Paris, et immédiatement, le général de Gaulle a besoin de quelqu'un parce qu'il est lui le chef du Gouvernement, d'un homme qui soit en rapport avec les grands chefs militaires alliés. J'ai donc eu l'honneur de vivre à ses côtés, toutes les réunions de la fin de la guerre ou il y a les grands chefs américains, Winston Churchill, son état-major et toutes sortes de gens qui sont maintenant dans les livres d'histoire.

Le général s'installe donc au Continental et dès la Libération de Paris ; vous savez que peu avant il y a eu quelques difficultés avec le Haut Commandement américain, le général Eisenhower, au moment où le général de Gaulle a voulu faire entrer plus vite qu'on ne l'avait programmé la 2ème Division blindée dans Paris ; mais finalement le général Eisenhower s'est rendu aux raisons politiques, j'insiste la dessus, qui faisaient que nous devions nous les Français entrer dans Paris le plus vite possible et nous le devions d'autant plus que je suis de ceux qui pensent que quelques jours plus tard si nous avions tardé il était pensable que nous trouvions les Soviets à l'Hôtel de Ville. C'est un sujet qui a été peu développé depuis, mais qui paraissait à un certain nombre d'entre nous et au patron tout à fait grave et le général de Gaulle était très inquiet de cette affaire ; donc on a donné l'ordre au général Leclerc de faire mouvement avec la 2ème DB sur Paris quelles que soient les conséquences. Le général qui commandait le Corps d'Armée américain dont dépendait la 2ème DB

n'a pas très bien compris ce qui se passait mais enfin il s'est rendu à l'avis politique et surtout il a obéi à la décision du général Eisenhower, qui l'avait finalement décidé. Il est certain, j'en profite à cet instant de vous dire, que pour le général Eisenhower qui est naturellement un militaire pur, il faut le dire, n'a, lui, pas fait la Première guerre mondiale, c'est très important et j'insisterai un peu la dessus dans quelques instants. Sa mission après l'opération Overlord, c'est de battre la Wehrmacht et il n'a pas à connaître, et il ne veut pas connaître autre chose. Et les quelques frictions qu'il peut y avoir au cours de ces périodes très difficiles, avec lui, c'est justement parce qu'il n'est pas un politique, lui, et j'ajoute il n'est même pas un général politique dans ce sens que pour lui : un seul but la victoire ; il a sans doute raison de son point de vue ; mais ce fut le cas, par exemple, je viens de vous en parler, de l'incident ou qui aurait pu être un incident, de la 2ème DB venant libérer Paris ; il y a eu ensuite toute une période extrêmement pénible à la suite de la libération de la France et qui faisait que dans un certain nombre de provinces, je pense à Limoges en particulier, quand le général de Gaulle envoyait un préfet, je crois qu'il y en a eu à peu près je ne me trompe pas 6 ou 7, il était cueilli à l'arrivée par les formations FTP qui elles dépendaient du parti communiste et obéissaient au parti communiste ; après, cela va se tasser parce qu'il y aura le décret Koenig etc, etc, et peu à peu on va les noyer, on va les assimiler dans la 1ère Armée française, mais au début ces gens là forment des maquis et ces maquis sont de véritables régions ; le général de Gaulle envoie le général Juin pour dire au commandant suprême, est-ce qu'on ne peut pas avoir un certain nombre de forces pour aller mettre de l'ordre la dedans. Et la, évidemment, le général Eisenhower, dont la mission est de battre la Wehrmacht et de poursuivre les Allemands qui commencent à faire mouvement vers l'Est renâcle ; il y a un certain nombre de frictions à ce moment là ; on est obligé de faire venir des forces de souveraineté et en particulier une célèbre brigade de Spahis à cheval pour s'occuper un peu des désordres du Limousin, de la région de Toulouse et de Limoges, etc. ; là-dedans il y a d'ailleurs un personnage superbe qui est le général Collet qui a été très longtemps le chef des Cosaques Tcherkesses dans l'Armée du Levant, je raconte ça pour les plus jeunes d'entre nous qui ne savent probablement même plus ce que c'est l'armée du Levant et alors ces cavaliers font du bon travail, ils impressionnent beaucoup les populations locales et les choses finissent par rentrer dans l'ordre. Mais c'est vous dire qu'il y a tout de même un certain nombre de difficultés avec le Haut Commandement. Vous savez tous le mot du maréchal Foch à propos des commandements interalliés, il dit : j'ai moins d'admiration pour Napoléon depuis que je sais ce que c'est qu'un commandement interallié et une coalition. Alors, c'est un peu une boutade parce que finalement dans l'ensemble, les choses marchent bien, la preuve c'est que nous sommes ici aujourd'hui libres. Le général est lui l'homme qui est chargé de représenter les intérêts de l'empire français en guerre auprès des grands alliés non seulement auprès du Commandement Suprême interallié en Europe qui est sous le commandement d'Eisenhower d'abord au Grand Trianon à Versailles et puis ensuite à Reims mais il est également chargé de réfléchir avec un organisme dans lequel il n'y a jamais eu de Français et qui est celui des Chefs d'Etat-Major combinés de Washington. Et là il y a des Américains et il y a un Field-Marshal anglais qui représente les intérêts de l'Empire britannique ; dans ce rôle tout à fait supérieur là si vous voulez il n'est plus un général d'Armée commandant une Armée aussi brillante qu'elle soit il est à un niveau supérieur qui est celui des Chefs d'Etat-Major combinés et des gens qui regardent la planète ; dans cet ensemble il y a, comme vous savez, un théâtre d'opération Europe où nous sommes très présents et duquel nous sommes partie prenante ; sur le territoire européen on se bat ; et puis il y a un autre théâtre d'opération celui du Pacifique ou nous sommes peu présents mais tout de même en Indochine et ailleurs il y a des forces françaises et donc c'est cet organisme qui coiffe l'ensemble de l'effort allié et c'est Juin qui est chargé d'y représenter la France.

Je dois dire que j'ai souvent regretté après la guerre et durant ces dernières années qu'on n'ait pas parlé de son rôle en tant que chef d'Etat-Major de la Défense Nationale. Ensuite, certes, Maréchal de France, il sera commandant du plus grand secteur de défense, le Centre-Europe ; mais il me semble très important de valoriser le succès qui fut le sien quand il s'est agi de l'honneur militaire français, de gagner la confiance, et si possible le respect, l'amitié voire, l'affection d'un grand nombre de chefs alliés. C'est ce que fit Juin dans ce poste de chef d'Etat-Major de la Défense Nationale.

Alors dans toute cette période superbe mais tragique à la fois, l'humour ne perd pas ses droits et comme mes amis Bob Abdesselam et Walters, je vous conterai une anecdote, exemple du fameux humour britannique. Un des hommes les plus chéris du général était le lieutenant-colonel Pedron, que je salue, c'était un des grands penseurs opérationnels de l'Etat-Major particulier du général et il a très vite acquis une grande notoriété auprès du commandement suprême interallié entre autre du G3 opérations ; je me rappelle un jour nous sommes allés tous les deux, Pedron étant breton comme son nom l'indique, voir le chef du bureau des opérations, le 3ème bureau qui était le lieutenant-général Sir John Whitley et dont le français n'était pas exactement ce qu'il aurait dû être ; de Pedron, l'anglais n'était pas extraordinaire et alors à un moment le Britannique s'efforcait de parler français on parle de papiers secrets de classifications et de choses comme ça et Sir John lui dit : Pedron, est ce que vous connaissez la différence entre Secret et Top Secret. Alors, Pedron très militaire et ne s'attendant pas à avoir un coup d'humour va être surpris comme vous même d'ailleurs et lui dit mon général, je crois que si, je crois que le Top Secret, c'est au dessus du Secret, bien entendu et le Secret c'est un tampon noir et le Top Secret c'est un tampon rouge. Puis il dit non Pedron, vous ne savez pas, moi je vais vous expliquer Secret, c'est brûler après avoir lu et Top Secret, c'est brûler avant d'avoir lu.

Il y avait de bons moments dans cette affaire ; je sais que nous sommes en retard sur le programme mais je vais vous raconter quelques détails pour expliquer comment fonctionnait cette énorme boutique, d'abord à Versailles ensuite à Reims parce que pratiquement il ne reste pas beaucoup de survivants qui ont vécu et qui ont été les acteurs et les témoins de cette affaire.

Le général Eisenhower avait été nommé le grand patron de l'affaire Overlord, en remplacement d'un autre, le grand Américain dont je vous rappelle qu'à sa mort trois présidents des Etats-Unis suivirent le convoi funèbre. Dans leurs discours, ces trois présidents dirent de lui qu'il fut sans doute le plus grand américain du siècle. Je me souviens de lui avec beaucoup d'émotion : nous autres européens, nous lui devons infiniment plus que nous ne pensons lui devoir. Je regrette qu'ici on ne lui ait pas rendu un hommage digne de ce colosse de l'histoire, de ce géant dont parle ainsi le général Juin dans ses mémoires, j'ai nommé le général Georges Marshall. Or le président n'a pas voulu se défaire de lui pour devenir le commandant en chef de l'opération Overlord et donc il a dit à Georges Marshall de trouver quelqu'un et c'est le général Eisenhower qui a été nommé. Mais il faut savoir que Eisenhower était l'homme de Marshall, il était un officier subalterne, quand le général Marshall était déjà depuis des années le Chef d'Etat-Major de l'Armée des Etats-Unis.

Je m'adresse maintenant aux historiens. Les gens qui avaient fait la guerre en 17-18 en ce qui concerne nos amis américains, étaient toute une équipe qu'on appelait les Pershing Boys et ils n'ont pas connu la France de 1940, suivez mon regard douloureux, ils se rappelaient la France de 17 et 18 et ces gens là se nomment Marshall, qui était le chef du 4ème Bureau de Pershing, ils se nomment Patton qui était l'aide de camp, ils se nomment Bradley qui était à l'Etat-Major, ils se nomment Mac Arthur qui commandait la Rainbow Division. Pourquoi est-ce qu'on avait nommé Blackjack, c'était son surnom, Pershing commandant en Chef ? C'est très simple parce que l'Amérique étant une république et une démocratie neuve n'avait pas comme les vieux pays d'Europe une division de la Garde et c'était le régiment de cavalerie de Washington qui faisait office de troupe d'honneur si vous voulez elle était commandée par un cavalier brillant qui s'appelait Pershing. Et ce Pershing avait un aide de camp qui s'appelait Patton ; en 1916, les Etats-Unis décident de faire une expédition au delà du Rio Grande à la frontière mexicaine pour, j'emploie un mot romain, pour ravager, donner une leçon à quelques mexicains qui faisaient des histoires sur la frontière du Texas et pour cette opération ; une brigade de cavalerie à cheval, bien entendu et des éléments d'artillerie ; ils remportent un grand succès et Pershing est encore plus connu qu'avant quand il était le commandant du fameux régiment de Washington. Savez-vous qu'il a en face de lui, mais vous le connaissez tous grâce à John Wayne, grâce au cinéma western, il a en face de lui un homme qui porte un nom illustre il s'appelle Pancho Villa.

Au cours de la Deuxième Guerre mondiale, nous revenons maintenant au Continental et au SHAFE. Ce sont ces officiers qui sont devenus les grands patrons ; je veux dire aux historiens et je suis prêt à leur raconter en détail une des raisons pour laquelle la France a été parmi les 4 Grands en dehors de l'effort extraordinaire dont on vous a parlé, c'est parce que le Président des Etats-Unis avait comme principal conseiller Georges Marshall. Et que Georges Marshall aimait la France, il aimait la France parce qu'il ne l'avait pas vue dans les moments de misère de 40, mais qu'il l'avait vue dans la gloire de 1917-1918. Et ce que je vous raconte là, j'en ai parlé au Président Truman, parce que mon père était l'aide de camp français et confident de Pershing, c'est comme cela que ça c'est passé et cela a eu un rôle extrêmement important dans les décisions, ce n'était pas tellement notre poids dans le monde, mais c'était ce souvenir extraordinaire des américains de la Première guerre mondiale, de l'effort de la France Libre et de la victoire d'Italie aux mains de Juin.

Avec votre permission, je vais vous raconter une autre anecdote parce qu'on a beaucoup parlé ici de chiffres on a beaucoup parlé de technique, on a beaucoup parlé de stratégie, moi je vais vous parler du coeur et je vais vous montrer un côté des militaires professionnels, entre autre de nos amis américains, que peut-être on connaît moins. Une fois au cours d'une des nombreuses missions que j'ai eu l'honneur de faire avec mon patron, ou envoyé par le général de Gaulle, j'avais parlé très longuement à un bon ami à moi qui était une sorte d'aide de camp du général Marshall et qui s'appelait le colonel Georges. Georges était un ancien sous-officier et était avec le général depuis 30 ans et avant qu'il y ait les réunions, les déjeuners et dîners, ca a duré deux, trois jours, cette mission, je dis à Georges : tu sais le général Juin est un homme de coeur, c'est d'abord un grand soldat, il a été la première fois blessé en 1912 dans le Rif, c'est aussi un homme de coeur, c'est un homme qui comprend que les soldats ne sont pas des gens froids mais des gens de coeur, d'ailleurs quand on est un type froid on ne se fait pas tuer, des gens, vous l'avez tous vu, des gens qui savent mourir sont ceux qui ont bien vécu avant, ca ne paraît pourtant pas évident mais c'est comme ca et Georges me raconte l'histoire suivante que je vous livre : je ne l'ai jamais raconté jusqu'à ce jour. Il m'a dit : Au plus fort de la guerre, Pershing notre patron à tous est à l'hôpital Walter Reed, le Val de Grâce américain, il est très malade ; il est grabataire et non seulement il est malade et grabataire mais très souvent, il ne se rend plus compte de ce qui se passe, puis par moment il a des moments de lucidité, ce qui arrive n'est ce pas souvent aux gens âgés ou aux gens gravement malades, chaque semaine, le général Marshall, le Lazare Carnot américain si vous me permettez une comparaison, c'est lui qui a fait de 200 000 hommes 11 millions de combattants, chaque semaine, le général Marshall, en tenue, va à l'hôpital, il va voir dans l'appartement où est Pershing et il a sur lui 2 cartes sur un dépliant, ici le Pacifique et là l'Europe et quand il est à l'entrée de la chambre du général Pershing grabataire, il salue et dit général Marshall au rapport et il s'approche du général et lui fait un compte-rendu des opérations dans le Pacifique et en Europe quels que soient les événements ; quand c'est fini il se redresse il rectifie la position, il salue Pershing dans son lit et il s'en va. Et Marshall m'a dit, ça c'est un homme. Alors j'ai dit au général Juin, si vous permettez mon général, vous savez vous connaissez d'ailleurs le livre de mon père et du général de Chambrun sur l'effort américain en 17-18, est-ce que je peux vous suggérer d'aller vous incliner devant la tombe de Pershing, il dit oui, on fera ça de bonne heure, on sortira de l'hôtel personne ne nous verra, ce qui a été fait. Les gens naturellement l'avaient vu, la sécurité tout simplement, ce qui fait que le lendemain quand il y a un grand déjeuner donné par Marshall ou il y a toute la défense des Etats-Unis, on parle technique, on parle de tout ce que vous voudrez et à la fin du toast, le général Marshall dit, nous avons salué l'organisateur, le soldat, le combattant, le héros, l'homme d'Italie, etc, etc, mais ce que nous saluons surtout c'est un homme de guerre qui a du coeur car mon général Juin je me permets de vous dire, nous savons ce que vous avez fait hier matin et ca nous va droit au coeur et le grand homme avait la larme à l'oeil. Alors ça c'est un côté des Etats-Unis et c'est un côté de la profession de soldat qui souvent échappe au civil mais que je voulais vous raconter aujourd'hui à propos du général Juin.

Pour continuer, vous savez que dans cet hiver 44-45, la grande affaire a été l'offensive von Rundstedt, qui s'est déclenchée le 16 décembre et là pendant quelques jours et quelques semaines tout le monde a cru que c'était peut-être une contre-offensive extrêmement dangereuse et là il y a eu un certain nombre de craquements dans le dispositif interallié, nos amis britanniques, je dois dire, lorgnaient sérieusement sur la Manche et sur ses bords. Les Américains eux voulaient contenir la percée et nous nous avions peur naturellement de l'évacuation de l'Alsace qui avait été ordonnée par Eisenhower ; il y a eu deux lettres dramatiques, il y a eu des séances tout à fait dramatiques ou je dois dire nous avons été sauvés en tout cas le point de vue français par le grand lion britannique Winston Churchill, c'est lui qui est venu et autant que je m'en souvienne parce que j'étais présent physiquement dans la pièce entre autre pour faire le secrétariat, c'est Churchill qui a expliqué finalement au général Eisenhower que bien sur il y avait une affaire politique qui était prépondérante et qu'il fallait peser et la technique militaire et le politique, que si on rendait l'Alsace au Gross Deutschland on faisait cadeau à Hitler d'un coup fantastique dont il avait terriblement besoin à l'époque et qu'en plus il n'était pas impensable que des troupes spéciales et la Gestapo revenue en Alsace se vengent terriblement sur l'ensemble des populations ; cette page est dans tous les livres d'histoire et c'est entre autres dans les mémoires du Maréchal Juin ; j'ai eu le grand honneur d'aller avec lui à toutes ces discussions et à la réunion où Churchill accompagnée de Lord Aisley qui était son conseiller personnel et d'un très grand soldat britannique le Maréchal Lord Allenbrook qui était vraiment le bras droit du Premier ministre et un homme tout à fait éminent. Il y a eu des séances absolument extraordinaires et une lettre du général de Gaulle, une lettre du général Juin que j'ai du porter au commandant suprême interallié tout seul, pauvre malheureux, devant ce géant et moi pauvre petit officier de rien du tout ; ces séances tout à fait intéressantes, il faudra peut-être les consigner un jour quelque part par écrit.

En tout cas il y a un autre homme dont je voulais vous parler, c'est l'homme qui était le Weygand de la Seconde Guerre mondiale, le lieutenant-général Bedell-Smith. Bedell-Smith était une sorte de self made man militaire et il était le chef d'Etat-Major, le grand chef d'Etat-Major du Commandement suprême interallié et c'est lui si vous voulez qui dirigeait d'une main de fer l'Etat-Major ; on le disait brutal, on le disait tout ce que vous voudrez, en réalité cette espèce de brutalité apparente cachait un coeur d'or et c'était finalement un homme très bon ; mais je dois dire que pour maintenir toute cette coalition et faire obéir des commandants de Groupe d'Armées, il avait fort à faire et alors il avait des expressions dont je vous livre une, il disait toujours, je dirai d'abord en anglais et ensuite en français ou plutôt en américain, il disait toujours à propos des maux d'estomac qu'avaient les gens en sortant de son bureau, il disait Alex don't forget ulcers I don't have them, I give them autrement dit, Alexandre, les ulcères, moi j'en ai pas je les donne aux autres ; or le malheureux est mort d'un ulcère figurez vous après avoir été patron de l'Ambassade des Etats-Unis à Moscou et après avoir été le chef de la CIA ; voilà ! Mais je voudrais lui rendre un grand hommage parce que c'est un homme extrêmement modeste et c'est lui si vous permettez qui faisait beaucoup et pour employer un terme commun, c'est lui qui faisait une grande partie du boulot.

Eisenhower avait un rôle non négligeable qui n'a pas été tellement décrit par la suite. Vous savez que parmi les Américains les plus dangereux il y a ce n'est pas seulement en Amérique, il y a les politiciens n'est ce pas, et les politiciens américains quand il sont membres du Congrès, c'est çà dire du Sénat et de la Chambre des Représentants, et qu'ils arrivent dans une forme redoutable quelque fois sustentée (parce qu'il faut quand on voyage au loin, ce qu'ils appellent eux-mêmes les Path finding missions c'est à dire qui consistent à aller voir comment ça se passe sur place) sont des gens extrêmement redoutables et les commandants d'armées et groupes d'armées n'avaient pas besoin en plus de la Wehrmacht qui était l'organisation magnifique que l'on sait, de ses redoutables membres du Congrès des Etats-Unis qui seraient venus jusqu'aux commandements de groupe d'armées, même plus bas s'il fallait, pour leur expliquer comment il fallait conduire les opérations et les troupes. Et un des rôles d'Eisenhower non négligeable c'était de retenir dans une nasse tous ces braves gens à Versailles et à Reims et c'est ainsi que les autres on pu avoir un petit peu la paix. En outre dans ses fonctions il s'est servi beaucoup du général Juin d'abord pour le conseiller ; j'ai assisté à une extraordinaire séance ou il parlait de la bataille d'Allemagne, du passage du Rhin etc et il disait entre autres qu'on allait passer dans la Ruhr et le général lui a fait remarquer qu'il connaissait bien la Ruhr par ce que il avait été en Allemagne et que, je me rappelle encore ce détail, les corons sont des petites rues de rien du tout, les chars ne passeront pas ; au lieu de dire au général Eisenhower écoutez mon général ca ce n'est pas bon et voilà comment il faut faire il lui disait toujours c'est merveilleux mais est-ce que ça ne serait pas encore mieux si c'était avec tel détail et en l'occurrence 8 jours après, je suis retourné avec lui voir le général Eisenhower et celui-ci lui a expliqué doctement qu'il avait beaucoup réfléchi et que les petites rues dans les corons, etc... Le rôle de Juin fut extrêmement important à ce moment-là et est absolument inconnu hier et aujourd'hui.

Pour vous dire un trait encore sur cet homme génial et modeste, je lui dis à l'époque (jusqu'à sa mort je lui ai dit mon général, par ce qu'il m'avait autorisé même maréchal de France à continuer à l'appeler mon général), je vous dirai un jour pourquoi, est ce que vous me permettez de raconter ça de l'écrire peut-être et il m'a dit ça ne sert à rien, il n'y a que le résultat qui compte et bien messieurs, je vous le dis, je vous dis bas képi, je vous dis chapeau. Cette affaire était très importante, au moment du passage du Rhin, il est allé un jour à Namur dans la soirée il y avait là Bradley, il y avait là Patton et il y avait tout le monde, je dois dire qu'à cause de la personnalité extraordinaire de Patton, c'est lui qui avait l'ordre de recevoir alors qu'il était, je le dis avec toute réserve un modeste commandant d'armée mais vis à vis du commandant de groupe d'armée c'est lui qui avait l'air d'être le patron à table et ailleurs et il nous a raconté une histoire extraordinaire, absolument extraordinaire et que je vais vous raconter en franglais parce qu'il parlait franglais ; il nous a dit voilà, ce matin, this morning, on a apporté dans mon headquarters, (il y avait Patton et Juin et l'aide de camp du général Patton et votre serviteur) on a apporté dans mon headquarters, un général nazi et alors quand il est entré il a fait Heil Hitler et moi je lui ai donné un coup de ... il était knock out et j'ai dit à mon aide is that right Mac ?, Yes sir, emportez ce type dans le POW Camp. Alors, il est parti, on riait naturellement. Après il dit, c'est différent, on a apporté dans mon headquarters un général, c'était un général de cavalerie, is that right Mac - Yes sir, alors il dit c'est différent et il met sa superbe main sur sa poitrine comme ca, il dit c'est un cavalier, c'est un gentleman comme moi, j'ai invité lui a déjeuner, et ensuite, j'ai donné ma voiture pour emmener lui dans le POW. C'est vous dire que comme avait dit Churchill c'était probablement la dernière guerre pour les gentlemen. Il y avait à l'époque des gens de très grande personnalité, mais ces gens de grande personnalité ont été d'abord étonnés par l'effort qui a été fait en Tunisie par cette armée misérable comme les soldats de l'An II et qui ont fait tout ce qu'ils pouvaient dans des conditions infiniment difficiles, ils ont été ensuite étonnés, surpris et ravis de cette campagne d'Italie ou nous avons retrouvé notre honneur sur les traces de Bayard et surpris enfin quand ils ont vu les possibilités géopolitiques et stratégiques du général Juin auprès du général Eisenhower, auprès des chefs d'Etat-Major combinés à Washington ; j'ai vu ça de très près parce que figurez vous j'ai rencontré le général Eisenhower, c'était un poste qui ne devait pas venir à un pauvre lieutenant de spahis, mais il a dit à Juin il faut un officier de liaison personnel entre nous en dehors de la mission et le maréchal lui a dit pourquoi pas Alexandre et il a dit d'accord ; le général Juin était un peu surpris, et la dessus le grand homme m'a pris littéralement par le bras, nous sommes sortis, Juin a descendu les escaliers, il m'a amené chez Eisenhower et il m'a présenté à Eisenhower dans des termes que je ne vous dirai pas parce que je rougirais. Il a dit c'est le fils du confident, de l'homme que Pershing adorait, alors il faut avoir une confiance entière en lui, c'est ce qui s'est passé. Et grâce à Juin, grâce aux circonstances, grâce à Marshall, grâce à l'amitié, grâce à l'affection et grâce à l'admiration de tous ces gens portée les uns pour les autres, et bien nous avons pu faire ce que vous savez, nous avons pu finir cette guerre honorablement, nous avons pu écarter le fascisme noir et l'autre qui n'a pas beaucoup compté ; malheureusement si la démarche de Juin, la remontée vers l'Italie soutenue par Churchill avait été acceptée, peut-être est-ce que nous aurions évité les 40 ans des Soviétiques à 210 km en Thuringe, de Strasbourg et de la frontière française, mais ceci comme disait Kipling est une autre histoire.

Merci de m'avoir écouté.

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Notes:

1 Exposé fait en février 1990.

 

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