Discussions et Débats

 

 

Séance du matin :

Général Valentin :

Comme c'est Monsieur le Secrétaire d'Etat qui ouvre la séance je ne veux faire qu'un avant propos en lui adressant au nom du comité d'organisation nos remerciements et en y joignant l'expression de notre gratitude envers les personnalités étrangères qui veulent bien participer à ce colloque.

Le général Valentin passe la parole à M. Méric.

M. Barcellini prenant la suite du Secrétaire d'Etat, appelé par d'autres obligations, le représente et passe la parole au professeur Krautkraemer, professeur à l'Université de Fribourg, spécialisé en histoire contemporaine et auteur d'études sur la France et la guerre de 39 à 42 et plus particulièrement d'un livre sur le tournant de la guerre pour la France en 1942.

Exposé de M. Krautkraemer :

Exposé du major-général Strawson :

Le général Valentin remercie les deux orateurs. Il s'adresse ensuite au major-général Strawson :

Mon général, je voudrais vous dire que vos paroles, la clarté de votre exposé et les allusions précises que vous avez faites vont droit au coeur de ceux qui ont combattu sur ce théâtre d'opération en Tunisie ou en Italie, et notamment pour ceux, souvent oubliés, qui prirent part à cette guerre de Tunisie. Je vous remercie donc en leur nom.

(Pause)

Exposé de M. Spivak

Général Valentin :

Nous allons demander maintenant au professeur Blumenson ses remarques et tout ce qu'il voudra dire concernant cette campagne vue par un américain. Nous savons que c'est un américain qui est presque à moitié français puisque il partage son temps entre les deux côtés de l'Atlantique et qu'il arrive ces jours ci même de Caen où il a travaillé au Mémorial du Débarquement.

Allocution du Professeur Blumenson

Général Valentin :

Je voudrais remercier le Professeur Blumenson. J'admire surtout sa franchise. Il est très louable de la part d'un américain de mettre l'accent comme il l'a fait sur les premières difficultés d'engagement des soldats américains et je puis l'assurer ayant combattu non pas en Tunisie mais en Italie que nous nous sommes rendu compte très vite que les soldats américains avaient bien compris les premières leçons des combats. Je rappellerai que sur notre flanc gauche en Italie nous avions si je ne me trompe une 88ème division américaine qui s'est comportée avec le plus grand talent et beaucoup de courage et de succès. Voilà ce que je voulais ajouter à ce que vient de dire le Professeur Blumenson. Je vais ouvrir maintenant la discussion : certains d'entre vous ont ils des questions à poser ou des remarques à faire au sujet des trois exposés qui ont eu lieu ce matin ?

Questions :

Général Compagnon :

Mon nom est général Compagnon. Je voudrais si vous le permettez faire quatre remarques, trois portant sur ce que j'ai vu et une plus générale. Il y avait à Alger trois grands chefs militaires : le général Juin, les deux autres étant l'Amiral Moreau qui commandait la Marine et le général Mendigal qui commandait l'Air. L'Amiral Darlan comme vous le savez s'est trouvé en position d'être le chef à Alger le 8 Novembre et auprès de lui le général Juin eut un rôle capital dans le retournement qui s'est fait relativement rapidement dans la journée et les trois jours suivants à Alger justement parce que le général Juin était présent. Cela apparait en particulier dans un livre relativement récemment paru, celui de l'Amiral Moreau lui-même Les derniers jours de l'Amiral Darlan où sont publiées les notes qu'avait prises au jour le jour l'Amiral Moreau commandant la Marine lequel avait bien sur comme l'a dit M. Spivak un peu plus de réticence que le commandant des forces aériennes et surtout que le commandant des forces terrestres le général Juin. Je crois que son rôle a été là dans les journées du 9, 10 et 11 novembre capital, je n'étais qu'un petit exécutant loin à l'époque mais on l'a senti même de loin.

La deuxième remarque est sur la pauvreté de l'Armée française quand nous avons été engagés en Tunisie. J'en donnerais un très simple exemple logistique : dans une attaque que le général Juin a prescrit à la division marocaine le long de la dorsale principale à la jonction des deux dorsales, à un endroit qui s'appelle le col du Karachoum, qu'a cité M. Spivak la division marocaine plus exactement le groupement du colonel Lagarde qui commandait l'infanterie divisionnaire de la division a eu un ordre d'attaquer. C'était presque le premier ordre d'attaquer que l'on recevait depuis 1940 ; c'est vous dire l'enthousiasme de ceux qui ont eu à l'exécuter, je l'ai vécu, je peux le dire. Mais la pauvreté était extraordinaire : pour cette attaque pas considérable le colonel Lagarde a touché deux canons de 155 mais il n'y avait qu'un tracteur qu'on lui a prêté pour la journée pour mettre en place les deux pièces de 155, ça été tout l'appui de l'attaque en question.

Troisième remarque, M. Spivak a bien parlé effectivement des chars Tigre, je crois que cela fait apparaître l'importance que Hitler avait attaché à cette campagne de Tunisie car les chars Tigre ont commencé à sortir en novembre et décembre 1942 et à l'époque il existait deux bataillons. Il en a envoyé un à Stalingrad et un en Tunisie, les deux seuls qui venaient de sortir d'usine et beaucoup plus rapidement que ses généraux ne voulaient, Gudérian en particulier, parce que ils n'étaient pas encore tout à fait au point ; nous avons vu ces chars Tigre apparaître en Tunisie fin décembre et surtout à l'attaque du 18 janvier où ils ont été les maîtres sur le terrain. Ils ont surpris parce que pour ceux qui avaient vécu la campagne de 39 - 40, nous n'avions encore jamais vu de chars disposant d'un pareil canon, c'était un véritable canon d'artillerie, il est vrai qu'il avait une petite faiblesse, c'est que je pense qu'il ne tirait pas en site bas autant qu'il aurait fallu et ma foi ça nous a donné quelques chances d'y échapper tout de même.

La quatrième remarque concerne la fin de la campagne illustrée par la prise du Zagouan ; vous me pardonnerez de parler en tant que président des Anciens de la Légion Etrangère mais je fais une intervention devant le représentant des Anciens-Combattants, cette attaque sur le Zagouan a été menée en particulier par une unité qui rentrait du Sénégal, la 4ème demi Brigade qui a été réintégrée dans le 1er régiment étranger ; la prise du Zagouan a coûté beaucoup de pertes, dont des gens connus comme le futur général Gombeau qui a été blessé ; donc il y a eu énormément de pertes, mais cette unité ou plutôt les gens qui y ont appartenu n'ont pas droit à la carte d'Anciens-Combattants car l'unité rentrait du Sénégal et n'a pas fait les 30 jours qui sont nécessaires.

Général Valentin :

Professeur Martel, vous avez demandé la parole.

Professeur Martel :

Contrairement à la plupart des assistants de ce colloque, je n'ai pas participé, pour des raisons d'âge, à la Deuxième guerre mondiale, c'est donc uniquement en universitaire que j'interviendrai, mais en universitaire qui a tout de même enseigné pendant dix ans en Tunisie. Ma première remarque portera sur les problèmes même du début de la campagne en Tunisie et sur l'attitude du Général Barré qui a été le grand sacrifié, l'injustement sacrifié de cette période et j'étais très sensible au fait que M. Spivak l'ait rappelé. Le Général Barré a été laissé sans ordres et il faut bien le dire car il ne s'agit pas uniquement de faire de l'hagiographie ; il a été sans cesse sollicité par le général Juin qui voulait ouvrir un front mais qui ne lui a jamais envoyé d'ordre écrit d'ouvrir le feu et le général Barré a replié ses forces, a assuré la continuité du front et notamment on l'a très justement rappelé a permis de récupérer tout le matériel, et surtout tout le matériel roulant qui était en Tunisie. Le général Barré, il faut bien le dire, a ensuite été totalement éliminé. Ce qui est tout de même à rappeler, c'est que le général Barré a été sollicité à plusieurs reprises soit par les Allemands soit par les représentants du Gouvernement de Vichy de prendre part à la lutte contre les Alliés et qu'il l'a toujours refusé ; alors trop souvent on a présenté le général Barré comme un attentiste ; le général Barré est une des très grandes figures de l'Armée d'Afrique et je crois que comme le Maréchal Juin, lui aussi à la fin de la Première guerre mondiale, parce qu'il avait été blessé, car c'était généralement le cas, avait fait un stage d'officier de liaison avec l'Armée américaine. Il faut quand même bien le dire, la campagne de Tunisie a souffert énormément du problème de Bizerte sur lequel le futur Maréchal Juin avait articulé tout son plan d'opérations qui était de tenir la route et la voie ferrée qui desservait l'Algérie et Bizerte. Contrairement au général Barré, l'Amiral Derrien, il ne s'agit pas de porter de jugements moraux, à obéi aux ordres du Gouvernement français de Vichy, a refusé d'exécuter les ordres de l'Amiral Darlan.

Je voudrais faire trois remarques très rapides, l'une au niveau tactique, il a été fait allusion au rôle de l'aviation alliée pour briser les attaques blindées allemandes à certains moments. Ce sont des épisodes qu'on retrouve à plusieurs reprises en particulier à Xarila pour la force L, ancêtre de la 2ème division blindée engagée à partir de février dans le sud tunisien ; je voudrais rappeler aussi que c'est une tactique qui avait été mise au point par le Maréchal italien de l'Air Balbo et il en est mort. Balbo savait très bien que les Italiens ne pourraient pas arrêter les offensives blindées anglaises sur le front de Libye et en 1940 il a lui-même participé aux opérations ; au retour d'une de ces opérations il a été abattu par sa propre DCA ; il revenait de diriger une contre-attaque aérienne contre une offensive blindée britannique. Je ne sais pas si les Allemands l'avaient prévu mais en tous les cas les Italiens avaient nettement une doctrine tactique de contre-offensive aérienne contre le choc des blindés. Enfin, mais je ne suis pas qualifié pour le rappeler, je pense qu'il y là tout un problème qui est celui de la maîtrise de l'Air et de la maîtrise de l'Océan et qu'il est difficile pour une campagne comme celle de Tunisie d'oublier que les problèmes logistiques des Allemands et des Italiens même si leurs lignes étaient plus courtes entre la Tunisie et la Sicile étaient plus difficiles à régler que ceux des Alliés qui eux avaient totalement la maîtrise de la Méditerranée occidentale. Je vous remercie.

Général Valentin :

D'autres questions ?

Maître Abdesselam :

Le général Strawson tout à l'heure nous a parlé des opérations de débarquement à Alger, Oran et à Casablanca et je voudrais rendre à César ce qui appartient à César et rendre hommage au général Mast. Le général Mast commandait la division d'Alger en 1942 ; depuis plusieurs mois déjà tout au long de l'hiver, du printemps et de l'été, il avait pris, il avait des contacts permanents avec l'ambassadeur Murphy qui représentait le Gouvernement des Etats-Unis à Alger et peut-être ne le sait on pas suffisamment il avait même rencontré clandestinement à Cherchell au cours de l'été 42 le général Clark, Lemnitzer et tout un état-major qui était arrivé en sous-marin, dont on raconte qu'ils avaient été mis en fuite par un petit nombre de garde-champêtres de Cherchell et avaient du se rembarquer en caleçons. Mais toujours est-il que c'est le général Mast qui a facilité considérablement les opérations de débarquement à Alger et je voulais porter témoignage.

Général Delmas:

Je voudrais revenir sur un aspect qu'a évoqué rapidement M. Spivak, c'est le problème de l'influence italienne en Tunisie, en particulier est-ce que cette influence italienne, la colonie italienne nombreuse et son impact sur la population tunisienne autochtone n'ont pas été probablement plus importants qu'on a bien voulu le dire ne serait-ce que sur le recrutement des autochtones tunisiens dans l'Armée d'Afrique du Nord. Est-ce exact et finalement n'a-t-on pas limité le recrutement à un seul régiment qui s'est couvert de gloire certes, le 4ème RTT, mais n'a-t-on pas préféré ne pas aller plus loin ? C'est la question que je pose à M. Spivak ou bien à d'autres présents dans la salle qui seront à même d'avoir étudié le problème sur place en tant qu'acteurs.

Général Bonhoure :

On n'a pas pu recruter davantage en Tunisie parce que l'administration du recrutement dite Armée Tunisienne avait disparu dans la tourmente ; les unités qui ont formé le 4ème RTT venaient du 6ème et je crois du 8ème RTT qui ont été rassemblés et ont formé le 4ème RTT. Il était impossible de faire du recrutement au delà de Sbeitla-Telep. Tout l'appareil de recrutement, la Gendarmerie avaient disparu donc ce n'est pas volontairement qu'on a limité géographiquement et physiquement le nombre d'unités ; on ne pouvait pas faire davantage.

Général Valentin :

Oui, je pense qu'il faut comprendre d'abord qu'au moment ou le recrutement dont parle le général Bonhoure était possible on avait comme seuls effectifs en Tunisie ceux autorisés par l'armistice en ce qui concerne les forces d'Afrique du Nord. Donc on partait d'une situation donnée fort limitée quant au nombre des régiments tunisiens. Après pour faire du recrutement il fallait se trouver dans la zone ou il y a de la population et la zone ou il y a de la population c'est en grande majorité la zone Bizerte, Tunis et le Sahel, c'est à dire la zone dans laquelle nous n'étions plus.

M. Spivak :

En réponse à la remarque qu'à faite le général Delmas à l'époque quand j'ai travaillé sur ce livre le général Delmas était à la tête du service historique de l'Armée de terre et on a bien entendu très souvent parlé de cet ouvrage. Les archives dont nous disposons effectivement confirment tout à fait ce que vous venez de dire puisque tout le travail clandestin de la division étude a été pour ainsi dire totalement perdu, tous les centres mobilisateurs secrets qui ont été mis en place ont été pris de court, ont été pris de vitesse, ont du en partie brûler leurs archives. Ceci étant dit pour ce qui concerne le sud de la Tunisie il ne fait aucun doute que les Maghzen c'est à dire des unités de supplétifs tunisiens ont été recrutés par les Italiens. Ils disposaient de beaucoup de moyens et de beaucoup d'argent ; il y eu des accrochages avec les Méharistes, avec les quelques unités de Légion qu'il pouvait y avoir là-bas et cela a provoqué des pertes, à Gabbès, je crois, où il y eu également des scènes de pillage et à Gafsa

Professeur Martel :

Je voudrais apporter le témoignage d'un adjudant chef des tirailleurs tunisiens qui est devenu lieutenant-colonel de l'Armée tunisienne à qui j'avais posé le problème parce qu'il va au delà du non-recrutement ; il y a eu de très nombreux déserteurs dans les troupes tunisiennes. Alors, je crois qu'il faut bien comprendre que dans les troupes tunisiennes il y avait à la fois des engagés et il y avait des appelés. Les engagés, généralement, sont restés et ont fait leur devoir ; les appelés, il ne faut pas oublier qu'ils se repliaient qu'ils abandonnaient une terre où ils savaient qu'on allait se battre, et abandonnaient leurs familles. C'est une des explications qui m'a été donnée. Deuxièmement, le contexte politique de la Tunisie est très particulier à cette époque. Il est vrai qu'il a été recruté des Tunisiens pour des formations qui se sont battues au côté de l'Axe de même que d'ailleurs il y a eu une petite Légion de volontaires français qui s'est battue aux côtés des Allemands. Il y a eu quelques centaines de Tunisiens qui se sont battus du côté des forces de l'Axe j'en ai retrouvé des traces ; schématiquement au nord l'influence italienne ne joue pas parce que les Italiens apparaissent comme des accapareurs possibles de terre en cas de victoire germano-italienne alors que l'influence allemande a été beaucoup plus forte qu'on ne l'a dit car le Destour, sauf Bourguiba est à cette époque là pro-allemand. Le revirement se fera pendant cette période. Au sud en revanche il est effectif que les Italiens ont recruté mais si on pousse plus loin cette investigation qui est un peu un travail d'affaires indigènes, on se rend compte que les tribus 1 dans lesquelles ont été recrutés ceux qui ont servi les Italiens étaient les mêmes groupes de tribus qui avaient combattu les Français en 1881 ; si on gratte davantage ce sont les mêmes groupes de tribus qui étaient considérées comme pro-anglaises et pro-turcs autour de 1850 et qui déjà étaient anti-françaises ; on a essayé de lever des hommes parmi des Coffs adversaires des groupes des Rheribs. Je dirai que ces querelles existent pratiquement depuis le XVIIème et le XVIIIème siècle ; on retrouve toujours les mêmes groupes de tribus face à face et qui servent indifféremment les uns ou les autres pourvus qu'elles puissent régler leurs comptes entre elles. Mais il est vrai que les Italiens en ont recruté plus qu'on ne le dit.

Fin de la séance du matin.

Séance de l'après-midi :

Exposé du professeur Blumenson

Exposé du colonel Reynaud

Le président passe la parole au général Botella :

Je suis président des Anciens Combattants de la 3ème Division d'Infanterie Algérienne, et j'aimerais ajouter le point de vue d'un chef de section de voltige du 7ème RTA 2 sur la campagne d'hiver en Italie. Nous avions des unités déjà aguerries par la campagne de Tunisie, mais nous avons été surpris par la valeur des unités allemandes composées de combattants connaissant parfaitement le combat en montagne et exécutant des contre-attaques grâce à des unités fraîches dissimulées sur les contre-pentes. Je citerai les pertes de ma section de 45 hommes qui a été renouvelées 5 fois pendant les campagnes d'Italie et de France, un tiers de tués, deux-tiers de blessés, dont 30% environ pour le seul hiver italien. Et pourtant, nous n'avons pas connu de difficultés majeures, dans le domaine du soutien, pour mener un combat victorieux, notamment grâce à l'appui logistique de la Vème Armée US qui nous ravitaillait en munitions. J'ajouterais que si nous avons subi beaucoup de pertes, nous n'avons pas gardé de haine contre notre ennemi car le combat était régulier ; ainsi j'ai pu aller plusieurs fois récupérer des blessés et jamais on ne nous a tiré dessus.

Général Crémière

3ème RSA, 3ème DIA. Je voudrais renforcer ce que vient de dire le général Botella ; le conférencier de ce matin d'ailleurs a insisté sur l'idée qu'il fallait faire notre trou et je me souviens de la petite histoire suivante.

Le soir du 2 février, si mes souvenirs sont bons, Montsabert convoque Bonjour à son PC et lui dit : on est en vue de Terelle, il faut prendre Terelle, je n'ai plus personne, à vous de jouer. Alors, Bonjour qui était un cavalier d'avant-garde et qui ne s'embarrassait pas de conjoncture a mis à pied tout ce qui pouvait l'être de son régiment et a fait monter vers Terelle tous ces gens ; nous étions déjà en haut dans les derniers tournants de la route en vue de Terelle et le 3, si mes souvenirs sont bons, on devait attaquer à 14 heures pile. Manque de chance, à ce moment là on devait avoir un tir d'artillerie devant nous une bonne préparation d'artillerie, la neige se met à tomber et on n'y voyait plus, et les observateurs d'artillerie ne voyaient rien, ils ne pouvaient pas diriger le tir. Pas de tir, on démarre quand même ; on part ça se passe bien, il y avait 2 chars et 2 TD 3 sur la route ; aussi longtemps que ces chars et TD roulent, ça se passe bien, de chaque côté de la route, on avait engagé là-dessus, on avait mis tout à cuire et à bouillir, il y avait à tout casser 200 bonhommes, 100 à droite de la route, 100 à gauche, Terelle était à 4 kilomètres à vol d'oiseau. Alors, le tir d'artillerie n'a pu avoir lieu, on débouche avec les appuis de mitrailleuses, nos garçons galopent en avant et on atteint une première crête, on était tout content, ça marchait, et nous trempés comme des barbets, comme vient de le dire Botella ; tout d'un coup l'adversaire déclenche un barrage d'artillerie qui tombe un peu loin, un peu derrière ; tant mieux, mais en même temps on voit apparaître à la crête derrière la crête que nous avions conquise des gars en battle dress, en tenue de combat, si vous voulez, sans aucun manteau, pistolet mitrailleur à la main, mitrailleuses à terre ; ces gens là sortaient d'abris bétonnés, qui étaient derrière la crête, ils étaient frais comme la rose et ils nous fauchaient à bout portant ; l'affaire s'est mal terminée puisqu'on n'a pas pu aller jusqu'à Terelle. Mais c'est pour dire que les Allemands avaient un système de défense redoutable et le général de Galbert qui est là ne dira pas le contraire, ils avaient l'art de la défense à contre-pente, c'est à dire qu'ils attendaient pendant que nos gars montaient à l'assaut et puis quand nous arrivions à bonne portée ils sortaient de leurs abris et à bout portant ou presque ils nous tiraient comme des lapins. Alors là notre artillerie ne pouvait plus jouer puisqu'on était emmêlé les uns avec les autres ; c'était le moment crucial où celui qui était le plus frais gagnait celui qui était le moins frais tombait. Voilà ce que je voulais dire et c'est un phénomène que j'ai toujours remarqué, ça s'est passé à Terelle. A Madona del Radito, j'ai eu l'honneur d'appuyer la compagnie Monge du 4ème RTT, si mes souvenirs sont bons, sa compagnie a attaqué la Madona del Radito avec l'appui de feu des mitrailleuses que j'avais disposées sur la croupe en face, de l'autre côté de la vallée ; même processus, ses tirailleurs ont gravi la montagne (ce jour là par miracle, il ne pleuvait pas), sont arrivés à 10 mètres du haut, on a dit c'est gagné et à ce moment là on a vu surgir à la crête de cette Madona del Radito des grands grenadiers allemands, grenades à la main, pistolet mitrailleur à la main, c'était un spectacle hallucinant, les mitrailleuses qui étaient en appui fauchaient ces grenadiers ; on les voyait tomber comme un château de cartes là on avait eu le meilleur mais cela illustre quand même ce que disait Botella : les Allemands avaient trouvé le bon système pour se défendre dans ces sites montagneux. Il était plus difficile d'attaquer que de se défendre. C'était de la petite histoire, mais ça pèse son poids dans le souvenir.

Colonel Reynaud :

Dans le premier incident que tu rapportes de Terelle, les Allemands dont tu parles vous ont tiré par derrière donc vous étiez passés au dessus d'eux sans les voir ? A contre-pente, en avant ?

Général Crémière :

Pour aller de l'endroit d'où nous débouchions, il y avait une espèce de thalweg ; on montait une crête en pente douce et puis derrière cette crête, il y avait un effondrement, une nouvelle vallée, et puis on remontait vers Terelle, vers le village même. Alors nous sommes arrivés à la première crête et c'est à ce moment là que sortant de derrière cette crête où on ne se doutait pas qu'il y avait un tel creux les Allemands nous ont pris à partie et comme nous n'avions malheureusement pas suffisamment d'appuis de feu à ce moment là pour les contrecarrer, ça nous a coûté très cher ; votre serviteur, son capitaine, et puis beaucoup d'autres ont laissé une partie de leur peau ; on a laissé quand même pas mal de tués, c'est la guerre, ça n'a rien d'extraordinaire. C'est ce que je voulais simplement faire remarquer, c'est que les Allemands se battaient au moindre prix, si vous voulez et nous étions obligés d'attaquer en payant le prix, comme vous l'avez si bien dit mon colonel tout à l'heure.

Général Botella : 

L'utilisation de la contre-pente, l'armée française en avait connu les inconvénients quand l'adversaire la pratiquait, en particulier à Waterloo ou Wellington, le duc de Fer avait parfaitement entraîné ses bataillons à l'utiliser.

Général Henry :

Je voudrais aborder le problème des rapports humains entre le général Juin et le Corps expéditionnaire, la base dont nous étions. A la base, je crois que nous étions tous conscients de la nécessité de racheter la défaite de 40, et quand je dis tous, je comprends aussi nos musulmans qui eux aussi avaient souffert de cette défaite et qui eux aussi avaient le sens de l'honneur et voulaient racheter cela. Alors, je crois qu'à la base, si vous voulez, il y avait une volonté au départ. A l'autre extrémité, il y avait le général Juin, avec sa personnalité qui était vraiment extraordinaire dans ce domaine, très direct, très ouvert, etc. Mais ce que je voudrais faire ressortir ici, c'est qu'il y a eu des moyens de transmission étonnants entre lui et nous parce que je constate que tout ce qui est dit de ses raisonnements, de ses impressions, etc, nous le partagions. Ces moyens de transmission il serait intéressant de les étudier et mon intervention sera seulement un souhait, c'est que soit étudié cet ensemble de moyens entre autre le journal Patrie ; je ne sais pas si vous vous souvenez de Patrie, dont on ne parle pas, il était parfait me semble-t-il, il reflétait exactement ce que nous ressentions donc une étude serait à faire. Bien sur, les circonstances s'y prêtaient parce qu'on avait quand même une connaissance de la situation assez bonne. Moi, j'ai vu tomber sur le Croce des tracts annonçant que le débarquement se déroulait à Anzio, c'était le 22 janvier, ma foi, les tracts sont venus vers chez nous, on vivait la situation, ça facilitait les choses mais je pense qu'il y avait aussi à l'Etat-Major du CEF des gens qui transmettaient bien la communication et dans un sens et dans l'autre. Je me souviens d'être arrivé à Rome en juillet et d'avoir été accueilli par des taxis qui portaient sur le pare-brise la mention Commandement militaire français à Rome avec le petit drapeau tricolore, d'avoir traversé Rome qui était plein de pancartes avec l'hirondelle de notre circulation routière. Rome était fléchée à la française. Au Commandement militaire français à Rome, on m'a donné un prospectus avec un plan de la ville et tout ce qu'il fallait pour s'orienter dans la ville et la mention in fine que le Pape recevait les militaires des armées alliées qui devaient se présenter à midi à la porte de Bronze ; il y avait une organisation absolument extraordinaire qui soutenait tout ça. Alors, c'est ça que je souhaiterais qu'on étudie un peu. Ce n'est pas nuire aux qualités du général, je crois que c'est au contraire montrer comment il a su faire faire ce travail d'information.

Exposé du colonel Gaujac sur la Campagne d'Italie.

Point de vue du Docteur Kehrig sur les opérations d'Italie.

Général Bonhoure :

Pour revenir, puisque c'est un colloque sur le Maréchal Juin, revenir un peu sur le sujet et parler des plans du Maréchal Juin pendant la campagne d'Italie, on nous a démontré qu'il y avait eu plusieurs plans, plusieurs manoeuvres envisagées dont celle d'Atina ; ces plans n'ont pas toujours été admis par les Alliés puisqu'on a même pas répondu à ses premières lettres mais même ces grands subordonnés ont été parfois incrédules et le général Juin a eu a lutter à l'intérieur de son CEF pour imposer ses idées et ses plans à ses subordonnés.

Le premier plan, la première opération est l'opération du Monna Casale ; on a passé rapidement sur le Monna Casale, mais tactiquement le Monna Casale c'était le premier objectif donné par le CEF à ses deux divisions ; l'action finissait en sifflet sur les jumelles du Monna Casale. Un des grands subordonnés du général Juin qui n'était pas le général de Montsabert me disait : mais c'est de la folie. Si on nous avait proposé un plan tactique comme ça à l'Ecole de Guerre on aurait foutu l'élève à la porte. Et en effet le Monna Casale a été une opération menée par deux divisions, elle a réussi avec pertes mais elle a bien réussi. Et cette question me préoccupait quand j'étais dans l'intimité du général, je lui ai posé la question, mais pourquoi cette histoire de Monna Casale a-t-elle soulevé tant de critiques de vos subordonnés. Et il m'a dit mais ils avaient raison et il m'a fait cette réponse si un de mes élèves à l'Ecole de Guerre avait fait un thème comme ça je l'aurais foutu à la porte, exactement ce qu'on m'avait dit. Je ne connaissais pas la 3ème DIA que je n'avais jamais engagée, c'était son premier combat en Italie, j'étais sûr de la 2ème DIM qui avait fait ses preuves au Pantano et à la Mainarde. Mais si je donnais cet objectif à la 2ème DIM, la 3ème DIA aurait un complexe d'infériorité puisqu'on ne l'engageait pas dans la première opération importante. Si je ne donnais pas cet objectif à la 3ème DIA et qu'elle campe sur place, elle était fille perdue pour toute la campagne d'Italie car elle était en état d'infériorité. Il fallait que cela soit la victoire des deux divisions et il fallait que cela soit la victoire du CEF c'est là que la victoire du Monna Casale a été le ciment du CEF. Et le Maréchal me le disait souvent.

Mais s'il y a eu des difficultés pour imposer cela au début, la deuxième grande difficulté fut d'imposer son plan de la bataille du Garigliano à ses cinq subordonnés, car ça ne s'est pas passé aussi facilement qu'on le dit ou qu'on l'a écrit. Il a réuni le 28 avril tous ses subordonnés à Sessa Aurunca pour expliquer sa manoeuvre ; la manoeuvre était très compliquée car il y avait a escalader le massif du Petrella Famera et un cisaillement de deux divisions en pleine opération, la 4ème DMM et les Tabors qui coupaient l'axe d'opération de la 3ème DIA. Alors c'était vraiment quelque chose d'extraordinaire et contraire à tous les principes de l'Ecole de Guerre ; quand il a réuni ses subordonnés tous anciens brillants élèves de l'Ecole de Guerre ont critiqué le plan et il y eut des éclats de voix très sérieux et même un de ses subordonnés a été menacé d'être relevé de son commandement s'il n'obéissait pas. Donc, il a eu du mal à imposer sa volonté même à l'intérieur de son CEF. Je voudrais que les historiens insistent sur ce point.

Deuxièmement pour les Alliés ça été très difficile, il avait expliqué verbalement son plan au général Clark. Pour le préciser, il a réuni son état-major, au mois d'avril, il y avait là le 2ème Bureau, le 3ème Bureau et son chef d'état-major, un état-major restreint, il a expliqué ses vues, très brièvement ce qu'il voulait. Dès le lendemain, sur son bureau le chef d'état-major lui apportait un projet d'instruction particulière et secrète qui avait été rédigée par le colonel Pedron pendant la nuit et le 2ème Bureau lui donnait deux plans de renseignements, un plan de renseignements et un plan de recherche de renseignements et c'est avec ces documents qu'il est allé chez le général Clark et qu'il l'a enfin convaincu. Voilà ce que je voulais préciser mais ne croyez pas que la bataille d'état-major était aussi facile que ça.

Général Valentin :

Je voudrais faire une remarque sur tout ce qui viens d'être dit par le général Bonhoure, mais aussi sur les croquis du colonel Gaujac. Parce que moi j'ai appartenu à ce qu'on pourrait appeler le petit échelon mais un peu intermédiaire quand même ; l'artilleur, c'est dans la nature des choses, et je ne voudrais pas que les tirailleurs ou gens de l'arme blindée prennent mal ce que je dis, mais l'artilleur a en général une zone d'action plus large que le chef de section d'infanterie, c'est normal. Je voudrais vous dire que pour les gens qui étaient à mon échelon nous avons eu dans l'ensemble une impression de grande cohérence et ayant combattu un petit peu partout, je dois dire que je n'ai jamais vu qu'au CEF, je n'ai ressenti qu'au CEF une impression de si grande cohérence. Je ne doute pas qu'en particulier dans la nuit du 11 au 12 mai pour ceux qui étaient sur le terrain, je parle des fantassins et des officiers de liaison d'artillerie auprès de l'infanterie, il y ait eu de la pagaille, mais ça c'est la pagaille inhérente au fait qu'il y a plusieurs unités dans un espace très restreint et que forcément tant que l'ennemi est encore là qui résiste et même a des éléments derrière vous, il y a forcément du désordre dans la nuit. C'est inévitable, mais dès qu'on a pu avancer, prendre du champ les flèches compliquées du colonel Gaujac moi je ne les ai pas beaucoup ressenties parce que ces mouvements en avant correspondaient toujours à des directives qui étaient très simples et très claires et le fait que l'on changeât les groupements ou sous-groupements n'intervenait pas beaucoup parce que les hommes étaient presque toujours les mêmes et qu'on se connaissait assez bien pour pouvoir entre voisins passer sous les ordres de l'un ou de l'autre. De telle sorte que dans l'avance, je ne dis pas jusqu'à Rome mais jusqu'à 30-40 kilomètres de Rome, nos avances et en particulier grâce aux renseignements des Piper Cub, nous ont paru assez bien réglées assez nettes et dans la nature des choses. Je pense que sur ce point, les affaires étaient peut-être plus simples qu'il ne peut y paraître quand on assiste à cet amphi. Je voudrais ajouter à propos de ce qu'a dit le général Bonhoure, la chose suivante, je pense que le maréchal Juin d'après ce que j'ai lu aimait bien l'Ecole de Guerre mais pas avec passion. De sorte que s'il a dit comme le général Dody (qui lui était beaucoup plus Ecole de Guerre que le maréchal Juin) qu'effectivement il aurait mis une plus que mauvaise note à celui qui aurait proposé l'affaire du Monna Casale, pour les exécutants il n'a pas paru du tout extraordinaire que les deux divisions aient à agir sur le Monna Casale. D'abord, il y avait deux jumelles sur le Monna Casale alors c'était symbolique et puis nous nous avions déjà eu notre compte à la 2ème DIM parce que je ne sais pas si on vous a parlé de la Mainarde et de la Costa San Pietro mais c'étaient deux affaires, il y a des camarades ici présents qui ont connu bien la Costa San Pietro, je vous assure que ce sont des affaires qui nous ont laissé, surtout la Costa San Pietro un rude souvenir. On était des vainqueurs mais à quel prix. Alors nous n'avons pas été tellement choqués qu'il y ait une opération comme la Monna Casale, pas du tout même. Je voudrais terminer cette intervention, peut-être un peu trop longue, en vous disant ceci, moi j'ai eu un souvenir que je n'oublierai jamais, nous étions au repos au mois d'avril, avant l'offensive du 11 mai 1944, nous avons eu une prise d'armes dans un endroit très beau où on voyait la tête de pont et les collines, les hauteurs que les Anglais avaient brillamment conquises, cette fameuse tête de pont du Garigliano, dont nous sommes partis ensuite ; c'était dans la plaine on voyait ces montagnes et le maréchal Juin, général Juin alors nous a fait un discours assez bref ; comme on l'a dit tout à l'heure il nous a dit, vous avez combattu durement, ça été très dur, on n'a pas toujours fait ce que je voulais, on a fait des débordements à portée de fusil mais surtout nous avons fait notre trou, c'est la phrase exacte qu'il a employée que le colonel Reynaud a rappelée. Mais ensuite il nous a dit : maintenant ça va changer car cette fois nous n'allons pas faire une manoeuvre du même genre ; ce que nous ferons sera tout différent, je vais vous emmener très loin. Et bien, dans ma carrière militaire, qui a été assez longue, j'ai rarement entendu un chef dire exactement ce qu'il allait faire et que dans la réalité les choses se fassent comme il l'avait dit. Alors, j'ai un bon souvenir de cette journée, de cette prise d'armes et du laïus que j'avais entendu.

Général Crémière :

Je m'excuse d'être bavard comme ça mais je voudrais faire trois remarques. La première c'est le matin du 12 mai, ce n'est un secret pour personne, à l'état-major du CEF, on sent que ça n'a pas marché. Il me semble que le conférencier, ce n'est pas une critique, c'est simplement comment dirai-je un constat, n'a pas fait suffisamment ressortir ce qui se passait dans l'esprit du Maréchal. Pour lui, ce ratage c'était une semi-catastrophe quand même, parce que c'était son plan. Alors, il a fait ce qu'un grand soldat fait d'ordinaire, il est allé voir sur place, il est allé jusqu'aux PC de compagnies et il a vu en descendant les gars, les blessés, les morts, etc, de là il s'est fait une idée en demandant aux capitaines commandant les compagnies pourquoi ça n'avait pas marché. Alors, tous ont dit la même chose, je n'ai pas inventé ça, je le tire des mémoires du Maréchal, tous ont répondu la même chose, ils ont dit si ça n'a pas marché c'est parce qu'on a été surpris par l'armement ennemi lance-flammes en particulier qui nous ont fait des dégâts terribles ; des unités du 4ème RTM ont été complètement lessivées par des lance-flammes et on n'a pas pu les neutraliser parce que il faisait nuit. Cela a frappé le Général et en même temps il raconte dans son bouquin, je ne pouvais pas m'empêcher de voir dans la cuvette du Cerasola le charnier qu'était en train de créer notre artillerie sur les contre-attaques allemandes. Alors, quand il est revenu à son PC, il faut voir cet homme, c'est son affaire, si ça rate c'est le prestige qu'il a acquis au mois de novembre - décembre qui va dégringoler, c'est son plan qui va rater et il faut prendre une décision. Sa décision, il la prend et moi je m'incline et je salue bien bas le caractère le plus ferme, en quelque sorte du Maréchal d'avoir pris la décision de remettre ça le lendemain et ce coup là avec les appuis d'artillerie, c'est à dire en faisant une préparation.

Et cela m'amène à ma deuxième remarque, je rends hommage moi cavalier, aux artilleurs du CEF. Et je ne me formalise pas du tout de ce que vous avez pu dire tout à l'heure mon général Valentin. Je dis simplement que l'artillerie pendant cette bataille a été quelque chose de prodigieux, j'en ai deux exemples, je ne les ai pas inventés, il m'ont été rapportés par le général Besançon qui si mes souvenirs sont bons commandait à l'époque l'AD3 et il s'agit du moment où les avant-gardes de Montsabert ont débouché au col Labastia vers Esperia, il y avait un groupement de chars d'infanterie qui progressait et le Piper qui était en dessus signale une colonne blindée qui monte, c'était un bataillon de la 4ème Panzer qui montait à notre rencontre. Besançon m'a dit, j'ai rassemblé d'abord 4 puis tous les groupes disponibles susceptibles de tirer là, il y en avait 16 et quand ils ont eu fini leur tir, on est avancé l'arme à la bretelle, il n'y a eu simplement qu'à dégager la route et le commandant de cette unité a été fait prisonnier, il y a sa lettre d'ailleurs qui figure dans les archives de la 3ème DIA. Le deuxième point que je voulais souligner qui est assez significatif, nous avions, le conférencier l'a très bien montré, de l'avance, le Corps expéditionnaire français dans la percée était en tête, vers Pico les Américains marchaient à peu près à notre hauteur, mais comme Monte Cassino était tombé un peu plus tardivement, à la date du 19 mai, il y avait un décalage sur notre flanc droit qui était assez significatif et qui gênait beaucoup la 1ère division française libre. Aux abord de Ponte Corvo, ce n'était pas commode. Là je ne crois pas que cela soit le général Besançon ce fût le commandant de l'artillerie du CEF, qui a rassemblé ce qu'il avait sous la main pour tirer sur Ponte Corvo ; il a fait tomber pendant 5 minutes sur les lisières de Ponte Corvo, 1000 coups minutes, après quoi la division canadienne ou hindoue, je ne me souviens plus, a pénétré dans Ponte Corvo pratiquement l'arme à la bretelle. Alors c'est un coup de chapeau que je voulais rendre aux artilleurs parce qu'ils ont mis en oeuvre un procédé qu'on n'avait pas vu appliquer en 39-40, pas du tout en ce que j'avais vu dans cette campagne 39-40.

Mon dernier point rejoint mais va peut-être un peu clarifier ce que le colonel Gaujac a dit sur les différents enjeux entre les trois participants à l'opération ; quand il s'agissait de bâtir un plan d'opération, vous avez bien dit : les Britanniques voulaient le boulevard de la vallée du Liri, la Casilina et aller à Rome. C'était leur objectif, ils avaient travaillé le long de la côte adriatique : les communiqués de leur action n'avaient pas beaucoup de retentissement et la 8ème Armée après le brio dont elle avait fait preuve en Libye ne pouvait pas se satisfaire de petites affaires comme celle-là, par conséquent l'ambition de la 8ème Armée et par voie de conséquence d'Alexander, c'était d'arriver en tête à Rome. Les Américains, Clark avaient deux soucis, le premier était cette épine d'Anzio dans le pied dont il était bien embêté parce que si j'en crois ce que notre officier de liaison me racontait chaque obus allemand qui tombait dans la poche d'Anzio faisait mouche : les gens étaient tellement serrés que les artilleurs allemands là-dedans faisaient des cartons formidables. Alors l'ambition première de Clarck était de délivrer cette poche, lui donner de l'air, et puis secondairement, bien entendu, Rome.

Quant au Maréchal Juin, notre général, lui son ambition était de continuer ce qu'il avait voulu faire, qu'il avait commencé si bien à faire pendant la campagne d'hiver, c'était de rendre à nos armes le prestige qu'elles méritaient, qu'elles avaient perdu et il avait une idée, il n'avait qu'une idée, il avait l'obligation de le faire car de Gaulle n'aurait pas pu s'affirmer comme il s'est affirmé si pour la première fois où il engageait quelque chose qui ressemblait à une armée française, on n'avait pas obtenu de succès décisifs. Donc, pour Juin l'opération était de percer et de montrer que s'il avait pas été avec eux les autres seraient restés là ou ils étaient. Alors voilà les trois observations que je voulais faire et je crois qu'elles méritaient d'être faites ; ce n'est pas du tout une critique que je fais à l'endroit du conférencier car il a très bien parlé de cette affaire et je vais m'arrêter là.

Général Valentin :

Je ne voudrais pas que cela tourne au dialogue entre le général Crémière et moi mais je donnerai une précision je crois d'ordre historique concernant cette préparation de l'attaque du 11 mai. Le problème avait été discuté et le général Poydenot qui commandait l'artillerie de la 2ème DIM et qui serait bien venu aujourd'hui mais vu son âge n'a pu à le faire 4 avait préconisé qu'il y eût une préparation d'artillerie avant le déclenchement de l'attaque. Il n'y a pas eu de préparation d'artillerie pour des raisons de surprise. L'attaque a été lancée avec des tirs considérables d'accompagnement c'est à dire qu'au moment où les fantassins ont débouché en même temps l'artillerie tirait plus loin, elle tirait dans les profondeurs et même à 300 mètres des premiers fantassins, mais le contact au Cerasola pour ceux qui l'ont vu, c'était les barbelés les uns contre les autres et même des paquets de cigarettes que dans les périodes calmes les types s'envoyaient entre Allemands et Français. Donc, on a écarté pour des raisons de surprise et de secret la solution de la préparation d'artillerie et évidemment la réaction, que vous a dite le général Crémière, des acteurs de première ligne, c'est de dire il n'y avait pas eu d'écrasement par l'artillerie ou l'aviation avant l'attaque. Quand le général Juin est venu à l'Ornito, le 12 mai, qu'on lui a montré ça, qu'il a vu les gens qui revenaient, qu'il a vu autre chose, à savoir que nous avions fait des plans de feu, extrêmement complets du fait que nous avions pas mal de renseignements et c'est essentiel pour faire les plans de feu, il n'a pas hésité à décider que la reprise de l'action se ferait avec une préparation d'artillerie. En fait on a déclenché tous les tirs d'arrêts chaque fois qu'il en était besoin et en plus le lendemain matin, le 13 quand la préparation a commencé, une nouvelle contre-attaque allemande s'est trouvée prise sous le feu et décimée.

Professeur Blumenson :

J'ai quelque chose à dire si je le peux, que le général Clark voulait que le général Juin et les Français partagent la victoire à Rome avec les Américains et Clark a demandé à Juin s'il pouvait avoir une division française pour mettre sous les ordres d'un Corps d'armée américain pour que la division française puisse entrer dans la ville ; Juin a demandé à de Gaulle et de Gaulle a dit non. J'ai l'impression que la victoire de Juin et les Français en mai et juin, font penser à la situation des Américains en Sicile, dont le problème était d'arriver à Messine avant les Anglais, c'était symbolique pour eux et j'ai l'impression que c'était la même chose pour les Français en Italie, est-ce que j'ai raison ? Je dois dire une chose de plus, je m'excuse de bavarder ainsi, le colonel Reynaud a dit que les Français étaient tolérés en Italie mais j'ai l'impression que les Français avaient déjà prouvé leur valeur en Tunisie, surement les exploits du général Koeltz, des généraux Welvert et Barré et il faut ne pas oublier le général Juin, avaient déjà prouvé aux Alliés que les Français étaient des soldats de grande valeur et on ne pouvait pas vraiment faire la campagne d'Italie sans les Français. On avait besoin des Français et on était sûr qu'ils allaient très bien faire. Merci.

Lord Carver :

Il y a deux points que j'aimerais mentionner qui portent sur une question plus large, c'est que si le général Lucas était sorti de Anzio pour aller plus loin, il aurait subi un désastre ; lorsqu'on regarde la vitesse avec laquelle les Allemands ont réagi, peut-être Lucas était-il trop prudent mais si ça avait été l'opposé c'aurait été un désastre. L'autre point que je voulais souligner, quelqu'un dans l'assistance a suggéré que les Britanniques étaient désireux d'arriver à Rome ; ceci est faux, ce que les Anglais voulaient absolument faire c'est que les Allemands soient coupés de Rome. Rome n'était pas considérée comme un objectif immédiat et l'intention c'était que la 5ème Armée sur la gauche du Corps expéditionnaire français agisse sur l'axe Velletri-Valmontone pour couper la retraite allemande ; ce projet à été mis en échec par Clark. Donc c'est une fausse impression qu'on a quand on dit que Alexander voulait que les troupes canadiennes, britanniques soient les premières à rentrer à Rome. Un autre commentaire porte sur toute la campagne, la situation stratégique paradoxale était que plus on allait vers le sud, plus on pouvait attirer les Allemands vers le sud, plus les choses étaient difficiles pour eux et plus des efforts étaient nécessaires de leur part pour défendre leurs positions ; plus ils montaient vers le nord, plus leur tâche devenait facile et impliquait moins d'effort ; mais d'autre part si nous n'avions pas continué à les attaquer en avançant vers le nord ils n'auraient pas eu à faire beaucoup d'efforts. Et que dire à nos propres troupes si elles n'avaient pas la tâche d'attaquer l'ennemi ? c'est là où se situe le paradoxe de toute cette campagne. Mon autre point porte sur ce qu'on va sans doute dire demain matin ; parfois il y a eu un malentendu en ce qui concerne la position britannique au moment où le Corps expéditionnaire français a été retiré. Winston Churchill et Alexander avaient cette idée peu réaliste selon laquelle si on maintenait toutes les troupes en Italie, elles pourraient repousser les Allemands jusqu'à Vienne et y devancer les Russes. Or les Russes restèrent pendant 3 mois à Budapest. Ce qui préoccupait le chef d'Etat-Major britannique pendant cette période, c'est d'éviter une longue pause pendant laquelle, rien ne s'étant produit en Italie, les Allemands auraient pu transférer des troupes en France ce qui eût fait que la libération de la France aurait été beaucoup plus difficile qu'elle ne l'a été en fait. Merci beaucoup.

Colonel Gaujac :

Si vous permettez, je voudrais rajouter ceci à ce qu'a dit le field-marshal Lord Carver c'est que non seulement les Britanniques n'avaient pas l'intention d'entrer dans Rome mais voulaient détruire la 10ème Armée à hauteur de Valmontone ; même certains Américains le général Truscott notamment qui venait d'Anzio et qui était le successeur de Lucas a refusé d'exécuter les ordres de pivoter vers la gauche ; il venait d'aller vers le nord, il lui eût fallu tourner à gauche vers Rome ; lui aussi avait en tête de détruire les Allemands, de les coincer à hauteur de Valmontone et il a mis 24 heures avant d'exécuter les ordres qui lui étaient donnés par le général Clark ; ça c'est une des grandes controverses de l'époque mais je pense qu'il n'y avait pas que les Britanniques qui avaient cette idée là.

Deuxième journée

Séance du matin :

Le général Lasnier-Lachaise, président de séance :

Je vous remercie de me donner l'occasion de participer à ce colloque passionnant, qui pour moi représente aussi un certain nombre de souvenirs de la campagne d'Italie puisque j'étais dans une unité de bombardement rééquipée par les Américains en bombardiers moyens B26 Maraudeur. Cette première partie de la matinée est consacrée à la fin de la campagne d'Italie après la prise de Rome et je donne tout de suite la parole au colonel Gaujac que vous avez déjà entendu hier et qui va ouvrir le feu. Je vous remercie.

Exposé du colonel Gaujac.

Le général Lasnier-Lachaise, président de séance :

Je donne la parole maintenant au Docteur Kehrig.

Exposé du docteur Kehrig

Général Valentin :

Je remercie le docteur Kehrig car pour tous ceux qui étaient en Italie je pense qu'il a été très intéressant de voir quelles étaient les vues d'ensemble et le développement de la stratégie allemande telle qu'on vient de nous la décrire.

Le général Lasnier-Lachaise, président de séance :

Je passe maintenant la parole à Maître Abdesselam.

Exposé de Maître Abdesselam.

Général Valentin :

Permettez-moi de souligner le style élégant avec lequel Maître Abdesselam nous a fait sortir des choses austères et de dire que nous le remercions. Je voudrais avant la pause remercier tout particulièrement le Major-général Strawson qui va être obligé de repartir avant midi et de lui dire combien nous avons été sensibles a tout ce qu'il a dit, combien son exposé a été brillant et lui exprimer toute notre gratitude d'avoir participé à ce colloque.

D'après le programme nous aurions maintenant à tirer les conclusions de la campagne d'Italie ; nous avons du retard et je pense que la plupart d'entre vous ont tiré d'eux mêmes les conclusions en écoutant ce que les orateurs ont dit ; par conséquent je dirai simplement deux choses qui sont si vous voulez ce que moi je tire comme conclusions de la campagne d'Italie. La première, je rappelerai une phrase du maréchal Joffre ; on faisait remarquer en 1913 au maréchal Joffre qu'il avait été nommé Généralissime et on lui demandait s'il pensait quelles étaient les raisons de cela, s'il y avait une raison particulière ; le maréchal Joffre a répondu : il y a beaucoup de mes pairs qui sont en tactique ou en stratégie probablement plus forts que moi mais je crois que j'ai deux qualités qui sont nécessaires et peut-être les ai-je plus que les autres. La première qualité c'est le choix des hommes et la deuxième qualité c'est l'esprit de décision. Pour ceux d'entre nous qui avons assisté aux préparatifs de l'opération du 11 mai, cette affaire du choix des hommes nous a paru capitale. Le général Juin avait choisi le général Sevez pour tenir le secteur avant l'offensive c'est à dire au moment ou il fallait être extrêmement prudent, ne rien dévoiler, être très discipliné et faire en sorte que l'adversaire ne se rende compte de rien et le général Sevez était bien l'homme qui convenait pour cela ; si on avait mis à sa place le général de Montsabert, je pense qu'on aurait vu beaucoup plus de poussière sur les routes. Ensuite, à chaque division il a donné effectivement le rôle qu'il fallait, je n'insisterai pas en ce qui concerne les autres généraux mais je pense que la fougue du général de Montsabert a été parfaitement bien exploitée par le général Juin, qu'il a été placé exactement là où il fallait. Voilà pour le choix des hommes.

Quant à l'esprit de décision, je ne vous rappelerai pas ce qui a été dit hier, il y a eu une décision grave à prendre dans la journée du 12 mai et le général Juin a pris la bonne décision. J'ajouterai une chose : Ce fut je crois la grande leçon de 40 pour les chefs français et peut-être pour tous les officiers même à des échelons plus bas, c'est que les tactiques, les doctrines statiques étaient extrêmement dangereuses, qu'il fallait avoir l'esprit d'initiative, l'esprit de manoeuvre que ce soit l'esprit offensif ou s'il y a à faire de la défensive la faire intelligemment bref user de ce que le Maréchal de Saxe appelait la ruse et la dextérité. La dextérité, je crois que le maréchal Juin a su en user.

Le chef d'état-major de l'Armée de Terre, le général Forray, malgré ses occupations et vous savez quelles sont les occupations d'un chef d'état-major a bien voulu venir présider la fin de la séance de ce matin. Je lui en suis reconnaissant.

Général Forray :

Merci, mon général. Je me bornerai à passer la parole au général Vernon Walters.

Exposé du Général Vernon Walters.

Général Forray :

Je crois que je me permettrai à ce niveau et en votre nom à tous de remercier le général Walters pour son exposé particulièrement vivant ; il fait resurgir les évènements pour les gens qui comme moi ne les ont pas vécus et étaient plus jeunes. Merci, mon général. Je crois que maintenant nous devons entendre le comte de Marenches apporter son témoignage.

Exposé du comte de Marenches.

Général Forray :

Merci, monsieur d'avoir su passer à travers l'anecdote et vous élever au niveau de l'humain ce qui je crois est l'essentiel pour les armées d'hier et je crois pouvoir le dire, pour les armées d'aujourd'hui sans doute, certainement pour celles de demain.

Séance de l'après-midi :

Président de séance, général de Bellecombe, commandant l'Ecole Supérieure de Guerre.

Le Président passe la parole au colonel Pujo.

Exposé du colonel Pujo.

Général de Bellecombe :

Avant de vous donner la parole pour poser quelques questions, je voudrais remercier le colonel Pujo de son exposé ; je reviendrai à son anecdote, à son intéressante anecdote initiale : je peux lui dire que si le maréchal Juin n'a pas voulu prendre le cours de tactique générale de l'Ecole de Guerre, non seulement maintenant son plan d'opérations d'Italie est étudié par le cours d'histoire militaire mais il est un des piliers du cours de tactique générale ; c'est un juste retour des choses.

Colonel Gaujac :

Une question au colonel Pujo, est-ce que le général Juin a eu a traiter du problème d'Ulm c'est à dire des Français qui ont débordé dans le secteur américain et qu'il a fallu ramener dans le secteur français est-ce aller jusqu'à son niveau ou bien est-ce resté au niveau en dessous groupe d'Armées par exemple ?

Colonel Pujo :

Je n'ai pas trouvé dans les dossiers de votre service, mon colonel, d'archives concernant cette affaire, je sais en effet que les Français ont débordé et qu'il y a eu un des accrochages assez sérieux avec les éléments alliés mais personnellement je n'ai pas trouvé de document sur la question peut-être que le général Bonhoure ou que le général Lecomte en savent plus que moi sur ce point précis.

Général Bonhoure :

Cette affaire, restée sur le plan local a été traitée par le général commandant l'Armée française en Allemagne, évidemment il y a eu des échos à Paris mais elle n'a pas dépassé le cadre de l'Allemagne, c'était réglé sur place par la 1ère Armée française.

Général de Bellecombe :

Je vais passer la parole au Field-Marshal Lord Carver pour son exposé.

Exposé de Lord Carver.

Général de Bellecombe :

Je tiens à vous remercier de cette remarquable intervention et je vais passer tout de suite la parole au Professeur Carlier.

Exposé du professeur Carlier :

Général de Bellecombe :

Merci, monsieur le Professeur de cet excellent exposé.

M. Diomède Catroux :

Pouvez-vous préciser l'influence de la guerre de Corée sur le développement de l'arme aérienne en Europe.

Professeur Claude Carlier :

La guerre de Corée a eu une répercussion importante sur l'équipement des forces aériennes en Europe en ce sens que le concept d'avion intercepteur léger vient de l'expérience de la guerre de Corée.

En effet, les Américains se sont aperçus lors des attaques de bombardement aérien que les appareils de la Corée du Nord, les MiG 15 soviétiques - plus ou moins pilotés d'ailleurs par les pilotes nord-coréens - passaient à travers la défense constituée par les chasseurs d'escorte américain. Ils prenaient pour cible un bombardier, l'abattaient puis s'échappaient par le haut ou par le bas.

Les Etats-Major occidentaux ont alors décidé de développer un concept d'intercepteur léger qui permettrait, avec un minimum de moyens radars, d'abattre les appareils ennemis. Ce concept a donné naissance à quatre familles célèbres d'appareils. 

En ce qui concerne la France, c'est pendant le plan quinquennal aéronautique 1951-1955 qu'ont été étudiés et réalisés plusieurs prototypes : Trident, Baroudeur, Griffon, Durandal, Mirage 1. C'est finalement ce dernier qui a été choisi mais dans une version plus performante qui devient le Mirage III. L'appareil anglais est l'English Electric Lightning, le Soviétique est le MiG 21, l'avion américain est le Lockheed F-104 Starfighter. Ces quatre appareils ont été conçus à partir de l'expérience de la guerre de Corée même si, partant du concept d'intercepteur léger, on a finalement abouti à un concept d'intercepteur moyen où lourd.

Une autre leçon retenue de la guerre de Corée est que le bombardier, pour limiter sa vulnérabilité, devait aller aussi vite que les chasseurs voire plus vite qu'eux. Le développement du moteur à réaction a permis cette évolution. La France s'est dotée d'un bombardier stratégique le Mirage IV qui est un avion aussi rapide que les intercepteurs puisque c'est un bombardier de la catégorie Mach 2. Les Américains, de leur côté, ont développé un bombardier stratégique supersonique, le Convair B-58 Hustler, quadriréacteur qui ne reste pas très longtemps en service dans l'armée de l'Air américaine. Tout ceci signifie qu'au début des années 60, les intercepteurs ne peuvent pas intercepter les bombardiers ce qui entraîne le développement du missile pour rattraper le bombardier.

Colonel Gaujac :

C'est une manière de répondre à l'intervenant et un peu au professeur Carlier : une des conséquences aéroterrestres de la guerre de Corée, c'est d'abord que les Américains ont créé une aviation légère de l'armée de Terre en découvrant le peu d'intérêt que l'Air Force manifestait aux problèmes terrestres de l'US Army. Et la deuxième qui aurait certainement fait plaisir au Maréchal Juin, c'est que on s'est aperçu que pour un fantassin, il était plus intéressant d'être appuyé par l'artillerie que par les forces aériennes tactiques car les obus tombaient plus près, plus vite, et avec plus d'efficacité que les bombes d'avions qui avaient tendance à arriver trop tard ou au mauvais endroit et pas forcément avec une grande efficacité.

Général Sciard :

Je voudrais poser une simple question du point de vue politique et militaire : il est étonnant de voir que lorsque le général De Lattre est parti en Indochine on lui ait conservé son commandement des forces terrestres en Europe et que parallèlement lorsque le général Juin était au Maroc, résident général du Maroc on lui a aussi conservé un commandement sur le théâtre européen. Ma question relève un peu de la politique dans ce domaine, est-ce que on peut concevoir qu'un homme comme le général De Lattre qui était engagé absolument dans la bataille pouvait en même temps assurer des fonctions de commandement sur ce théâtre d'Europe.

Général Valentin :

Je vais essayer de répondre à cette question, il n'est pas tout à fait exact que les 2 commandements dont vous parlez pour chacun de ces 2 grands chefs aient été conservés simultanément ; en fait il y a eu une sorte de recouvrement par ce qu'on était dans des périodes de changement d'organisation, périodes dont on savait qu'elles étaient des phases de changement. Autrement dit ce n'était qu'une sorte de maintien temporaire pour ne pas risquer, tant que des décisions fermes de réorganisation n'étaient pas prises, un faux pas. Voilà la vérité. Alors outre ce que vous venez de dire il est vrai que le maréchal Juin, quand il était commandant en chef Centre-Europe remplissait également des fonctions concernant l'ensemble des armées françaises. Il était membre du Conseil de Défense etc mais ceci, je pense que le général Lecomte le dirait mieux que personne, ceci n'était pas du tout incompatible.

Général Sciard :

J'ajoute que lorsque le maréchal, le général De Lattre est parti en Indochine, je l'ai entendu dire aux capitaines que nous étions : la meilleure preuve que le combat que vous menez ici est un combat mondial c'est que je ne le sépare pas du combat de la défense terrestre en Europe ; il disait : je me bats ici comme je me battrais sur le théâtre européen et c'est pour vous que je suis venu ; mais c'est un même combat. Alors est-ce qu'il y avait pas là non plus une question je dirais de rapprochement.

Général Valentin :

Je maintiens ce que je vous ai dit, le général De Lattre pouvait parfaitement dire, c'était peut-être même son devoir d'expliquer comme il l'entendait sa mission et comment cette mission se plaçait dans le cadre d'une sorte de mission beaucoup plus générale mais qu'il ait temporairement pendant un temps très court conservé une sorte de double chapeau est du au fait que la réorganisation, le passage d'un système à l'autre n'étaient pas encore accomplis. Il ne faut pas si vous voulez confondre le discours et puis le fait précis d'une réorganisation qui se fait en général avec quelques délais et qui n'est pas quelque chose d'instantané.

Je vais poser une petite question parce qu'il y a des officiers ici qui sont certainement aptes à prendre la question au vol. Le field-maréchal Lord Carver nous a très remarquablement expliqué quelles étaient les idées du maréchal Juin dans le domaine qu'on peut qualifier à la limite entre la stratégie et la tactique ; mais ces idées supposaient certains équipements et notamment dans ces intervalles dont il nous a parlé, l'emploi de blindés légers, de petits engins qu'on a même appelés les engins maréchal Juin. Il y a ici des officiers qui sont assez au courant de cela qui pourraient peut-être nous dire comment eux-mêmes, s'ils ont travaillé sur ce point, avaient vu la chose.

Général Bonhoure :

Tout le monde a vu le maréchal travailler sur ce sujet et préconiser un engin qu'avait d'ailleurs présenté le général Pedron et dont quelques exemplaires ont été réalisés par Panhard et par Tranier qui travaillait chez Panhard, c'était un engin de 2 places.

Le général Schmitt, chef d'Etat-Major des Armées est accueilli par les membres du comité d'organisation et prend la présidence. Le général Schmitt s'adresse au général Valentin :

Les problèmes atomiques dont vous allez nous entretenir font toujours partie de nos préoccupations, je dirais sont au premier rang de nos préoccupations et par conséquent nous allons tous vous écouter avec beaucoup d'attention, mon général, je vous donne la parole.

Exposé du général Valentin.

Conclusions du général Schmitt.

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Notes:

1 les Rheribs et les Merazigs

2 Régiment de Tirailleurs Algériens

3 Tank-destroyers (chasseurs de chars)

4 Le général Poydenot est mort peu après ce colloque le 23 février 1990.

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