Juin de l'Italie à Fontainebleau

par le colonel Pujo

Avant de traiter le sujet qui m'a été imparti, je voudrais, mon général, vous parler un peu de l'Ecole de Guerre. Hier, certains orateurs ont évoqué les rapports entre le maréchal Juin et l'Ecole de Guerre et à ce sujet je voudrais vous rapporter une anecdote qui m'a été contée par son ancien aide de camp, Hubert de Noblet. Tout le monde sait que le maréchal Juin, quand il était élève à l'Ecole de Guerre, juste après la guerre en 1919, n'a pas été un élève exemplaire, les notes que vous avez dans votre coffre-fort le démontrent amplement. Douze ans après, le colonel Juin a été appelé comme professeur du cours de tactique générale à l'Ecole de Guerre, ce qui était fort flatteur, mais ce qu'il n'a pas pris pour tel. Alors que d'autres, à cette même époque, faisait des pieds et des mains pour avoir un poste à l'Ecole de Guerre, lui même a fait des pieds et des mains pour avoir un commandement en Afrique du Nord, ce qu'il a obtenu assez rapidement. Donc il n'est resté comme professeur à l'Ecole de Guerre que quelques mois. Ne jugeons pas trop vite ! Je voudrais vous rapporter cette anecdote : nous sommes le 11 mai 1944 au PC du général Juin, à Sesa Aurunca, le général a donné ses ordres, c'est le soir, tout va démarrer. Le général sait que c'est une minute extrêmement importante dans sa vie, tout va se jouer dans les heures qui viennent son sort personnel et le sort du CEF. Il marche de long en large dans son PC fumant cigarette sur cigarette (à ce moment-là il fumait encore, la maréchale ne le lui avait pas encore interdit). Il s'arrête devant son bureau où il y avait un gros dossier, il le frappe de sa main et il dit : Vous voyez Noblet, ce dossier, (c'était le dossier de l'opération), un jour on l'enseignera à l'Ecole de Guerre. Donc, le général qui était à un moment crucial de son existence, dirigeait sa pensée vers la vieille maison de l'Ecole Militaire. D'une certaine manière il offrait déjà d'avance, sa victoire, la victoire du CEF qui se levait là-bas derrière les Monts Aurunci, à l'Ecole de Guerre. Je voulais vous en apporter le témoignage.

Le sujet que je dois traiter s'intitule Juin de l'Italie à Fontainebleau.

Cet exposé sert de transition entre le première partie de ce colloque, consacré à l'action du Général Juin en Afrique du Nord et en Italie, période de 1942 à 1944, et la seconde partie du colloque axée sur le rôle du Maréchal Juin, commandant le théâtre d'opération Centre Europe, de 1951 à 1956.

Je me bornerai à évoquer les principaux événements qui se sont produits entre le 20 juillet 44 date à laquelle le Général Juin quitte le commandement du CEF en Italie et le début de septembre 1951, quand il prend le commandement du secteur Centre Europe à Fontainebleau.

Sept années au cours desquelles le général Juin a occupé deux grands postes :

- chef d'état-major de la Défense Nationale (juillet 44 - mai 47)

- résident général au Maroc (mai 1947 - septembre 51)

Pendant le temps où il a exercé ces hautes responsabilités, quelles furent les principales interventions au niveau interallié, notre colloque étant axé sur ce thème à l'exclusion des problèmes purement nationaux ?

Au titre de chef d'état-major de la Défense Nationale. Quel rôle devait-il jouer ?

L'ordonnance du 4 avril 1944 avait confié au général de Gaulle, chef du gouvernement provisoire, la charge de chef des armées. Il était assisté, pour ce faire, d'un comité de la Défense Nationale et d'un état-major. Le chef de cet état-major, en l'occurrence le général Juin, a donc été pour la France l'interlocuteur des grands chefs militaires alliés, particulièrement le général Eisenhower pour les questions opérationnelles et le général Marshall pour les problèmes d'équipement et de mise sur pied des forces françaises.

Ses interventions au niveau opérationnel ont été évoquées ce matin (...) je n'ai pas à y revenir : ce sont essentiellement l'affaire de Strasbourg et les projets d'offensive au-delà du Rhin. C'est aussi, de manière moins spectaculaire mais non moins utile, la liaison permanente maintenue entre le bureau opération de la DN et celui de SHAEF (Supreme Headquarters Allied Expeditionnary Forces).

Le général Juin en apportera lui même le témoignage dans une conférence qu'il prononcera en janvier 1947 devant le comité France-Amérique. Je le cite :

Je dois dire que pendant toute cette campagne de France et d'Allemagne, j'entretenais avec le grand quartier allié les meilleurs relations, sans y avoir voix délibérante, j'y étais très souvent appelé et consulté. J'avais établi au surplus une liaison très étroite entre mon

bureau des opérations et celui du SHAEF, en sorte qu'il y avait un échange constant de vues et d'idées. Nos avis étaient, en général, appréciés et souvent utilisés pour la conduite générale des opérations.

Ses interventions au niveau de la mise sur pied des forces françaises :

Quand le général Juin prend en charge son poste à la DN fin juillet 44, la question du réarmement de nos forces est dans une certaine impasse.

Les Américains s'étaient engagés à Anfa, en janvier 43, suite à leur négociation avec le général Giraud, à fournir des équipements pour onze tranches divisionnaires et pour une force aérienne de 1000 appareils.

Finalement huit tranches divisionnaires et un nombre restreint d'avions avaient été fournis.

Quand le général de Gaulle prend en main les affaires en avril 44, il réitère à Washington des demandes beaucoup plus ambitieuses : 36 divisions et une armée de l'air de 2800 appareils.

Mais le général Eisenhower, qui est en train de préparer Overlord, se préoccupe de ses besoins propres, qui sont d'une autre nature : il prévoit de lever dans les territoires libérés - donc pour commencer en France - la valeur de 175 bataillons pour assurer la protection des armées et des lignes de communication.

Les points de vue sont donc parfaitement antagonistes :

- le point de vue français, exprimé par le général de Gaulle, devant le général Marshall, à l'occasion d'un voyage aux Etats-Unis en juillet 44 : il s'agit pour lui de reconstruire une armée française et d'encadrer les FFI, issus des mouvements de résistance sur le sol national.

- le point de vue allié, exprimé par le général Eisenhower devant le Combined Chief of Staff (CCS), décidant en dernière instance des ordres de priorité pour la création et l'équipement des forces : il s'agit de décharger les unités combattantes, constituant le corps de débarquement, des missions de servitude concernant les arrières et les voies de communications.

Le général Juin prend donc en charge, fin juillet 44, un dossier qui est bloqué. Après l'avoir étudié, il écrit au général Marshall qui lui répond sans ambages : les demandes françaises ne peuvent être honorées.

Le général Marshall vient à Paris vers la mi-octobre 44 : il a une longue séance de travail avec le général Juin au cours de laquelle ces problèmes sont bien mis à plat.

Le général Juin fait alors à nouveau travailler son EM, en prenant en compte l'ensemble des études, des demandes et des propositions formulées depuis le début.

Muni d'un solide travail de synthèse, il aura, un mois plus tard, une nouvelle séance de travail, cette fois avec le général Bedell-Smith, chef d'état-major d'Eisenhower.

Une entente s'établit sur un document qui sera transmis au CCS. Celui-ci donnera son accord : ce sera le plan dit du 30 novembre qui servira de charte pour la mise sur pied et l'équipement de l'armée française.

Ce plan comprend notamment 120 bataillons de sécurité et de communication mis à la disposition du SHAEF et huit nouvelles tranches divisionnaires suivants un programme échelonné jusqu'en août 1945.

Si j'ai exposé un peu longuement cette question, c'est qu'elle me semble illustrer clairement ce que l'on pourrait appeler la méthode Juin :

- d'abord l'étude approfondie d'un problème, avec son état-major, du travail professionnel, fouillé, complet, exhaustif.

- puis le contact personnel, en l'occurrence avec Marshall et Bedell-Smith, où Juin ne cherche pas à imposer à tout prix sa solution, mais à comprendre la position de son interlocuteur.

- enfin un accord de synthèse, dégagé grâce au climat de confiance et de compréhension né de ces contacts.

La guerre se termine le 7 juin 45. Le cessez le feu pour le théâtre d'opérations européens est signé à Reims par le général Bedell-Smith et le général Soustaporov. Le général Juin désigné pour représenter la France à cette cérémonie ne peut s'y rendre, il est encore à San Francisco pour la conférence donnant le coup d'envoi à l'organisation des Nations Unies.

Dès son retour il se voit chargé par le général de Gaulle d'une mission de conciliation dans un contentieux qui s'est envenimé avec les Alliés. Il s'agit du contrôle des territoires limitrophes sur la frontière franco-italienne, les cantons de Brigue et de Tende ainsi que le Val d'Aoste. Le général de Gaulle les a fait occuper par le détachement des Alpes du général Doyen.

L'affaire a fait beaucoup de bruit. Le Président Truman, en personne, est intervenu, menaçant de suspendre la distribution d'équipements et de munitions à l'armée française.

De Gaulle charge Juin, qui débarque d'Amérique, de trouver une solution. Juin s'envole aussitôt pour Naples où il voit le général Alexander, en charge du théâtre d'opérations. Leurs relations personnelles confiantes et amicales, facilitent la mise sur pied d'un accord.

Pour terminer ce chapitre du rôle du général Juin, en tant que chef d'EM de la DN dans le gouvernement du général de Gaulle je ne saurais mieux faire que de citer le jugement prononcé par de Gaulle lui-même dans ces mémoires.

Après avoir affirmé que Juin sera, à mes côtés, comme l'un des meilleurs seconds et des plus sûrs conseillers militaires qu'ait eu jamais un guide de la France, il ajoute : Juin savait arrondir les angles de mes rapports avec les Alliés, s'employant à amortir les chocs auxquels, parfois, ma manière d'être exposait les subordonnés.

Quand de Gaulle quitte le pouvoir en janvier 46, le général Juin demeure à son poste à la DN.

Le gouvernement va le charger de traiter à nouveau un différend avec un Allié. Cette fois, l'Allié, c'est la Chine de Tchang Kaï Chek et l'objet du différend, c'est l'occupation du Tonkin par une armée chinoise.

Au moment de la capitulation du Japon en août 46, les Alliés ont décidé que la péninsule indochinoise serait temporairement contrôlée par les Britanniques au sud du 16ème parallèle, par les Chinois au nord de cette ligne. Dès qu'un corps expéditionnaire français peut-être envoyé à Saïgon, sous les ordres du général Leclerc, les Britanniques se font un plaisir de lui céder la place.

Mais les Chinois se trouvaient bien au Tonkin et n'avaient nullement envie de quitter cette riche province, si bien qu'ils accueillent à coups de canon les premiers éléments français à leur arrivée à Haïphong.

La mission du général Juin était d'obtenir le départ des Chinois, ce qu'il fit.

Voici donc Juin, l'Africain, face aux généraux chinois et au continent asiatique. Ce contact avec l'Extrême-Orient le laisse mal à l'aise et sceptique, quant à l'avenir de la présence française sur ces terres lointaines.

Plus que jamais il estime que la défense de la France se situe en priorité, dans l'ensemble formé par la métropole et l'Afrique du Nord.

Quand le Gouvernement français lui propose, au début de 1947, de remplacer à Saïgon l'Amiral D'Argenlieu, il décline fermement cette offre. A plusieurs reprises, dans les huit années suivantes, il sera sollicité de prendre en charge la responsabilité de ce conflit lointain. Il refusera toujours estimant sa présence plus nécessaire en Afrique du Nord.

Nommé Résident Général au Maroc en mai 1947, Juin souhaite rester à ce poste aussi longtemps que possible pour veiller personnellement à l'évolution de ce pays vers l'indépendance, dans l'ordre et dans le calme.

Mais en Europe la situation s'est tendue. Les relations Est-Ouest se sont gravement détériorées depuis la fin de la guerre. Coup sur coup, c'est l'occupation de la Tchécoslovaquie par les forces de Moscou, puis le blocus de Berlin.

L'organisation d'une défense commune face à la menace soviétique s'impose. Au mois de mai 1948, le pacte de Bruxelles est signé entre cinq pays d'Europe Occidentale - Grande Bretagne - France - Belgique - Hollande - Luxembourg. Le commandement des forces ainsi regroupées, sous le terme Western Union, est confié au maréchal Montgomery. Les gouvernements concernés conviennent de demander au général Juin de prendre le commandement des forces terrestres de cette organisation.

Mais Juin estime que cette affaire est mal engagée suivant ses propres termes elle n'associe que des faiblesses. Les forces terrestres sont inexistantes : la Grande Bretagne n'a que peu d'effectifs sur le continent, la France aligne des grandes unités dont la subs-tance est de plus en plus vidée par les ponctions effectuées au profit du corps expéditionnaire en Indochine, ... et l'Allemagne n'est pas encore réarmée. Juin le dit crûment dans une lettre adressée au ministre de la DN, Paul Ramadier : Cette création, survenant au moment où chacun nous sait désarmés sur le continent... est purement artificielle et vide de substance. On ne peut y voir, en bonne logique, que le dessein caché d'assurer dans l'immédiat une couverture hâtive de la Grande-Bretagne, équipée en porte-avions et incluse dans l'aire stratégique de l'Amérique.

En fait, Juin pense que si l'on doit faire quelque chose de sérieux c'est avec l'Amérique que l'on doit le concevoir dans le cadre d'une organisation atlantique. Quant à lui, il estime que sa présence en Afrique du Nord est plus utile et il décline la proposition qui lui est faite.

Mais bientôt l'aggravation de la crise Est-Ouest, devenue la guerre froide, décide les Etats-Unis à s'engager dans un système collectif de défense en Europe. C'est la signature en avril 1949 du Pacte Atlantique.

L'organisation militaire prévue par ce Pacte comporte pour l'Europe un Commandement suprême confié au général Eisenhower.

Celui-ci, au début de l'année 1951, après avoir visité les douze pays signataires du Pacte, arrête sa conception stratégique. Il voit l'Europe comme une forteresse flanquée de deux bastions, l'un comprenant le Danemark et la Norvège, l'autre Italie. Il en déduit l'articulation de son commandement : un Amiral anglais au Nord, un Américain au sud et pour le centre un général français.

Eisenhower demande, nommément, au Gouvernement français qu'il désigne pour ce poste le général Juin.

Cette fois Juin, conscient de l'extrême gravité de la situation en Europe et des problèmes délicats posés par la mise sur pied de ce commandement interallié accepte, non sans regret, de quitter le Maroc.

J'ai retrouvé dans les archives du Service Historique le mémorandum de la conversation qui s'est tenue entre le général Eisenhower et un membre du gouvernement français le 2 février 1951. Le général exprime son souhait très vif d'avoir Juin pour le commandement du Centre-Europe. Le ministre lui demande si ce choix est exclusif de tout autre. Et Eisenhower lui donne comme ultime argument qu'en période de crise, je le cite : 

On peut toujours s'entendre avec le général Juin sur des bases raisonnables, tandis qu'un autre général, dans ce cas, ne songerait qu'à aiguiser sa hache de guerre.

Voici, Messieurs, dans quelles conditions Juin s'est trouvé, sept ans après l'Italie, au commandement de Centre Europe à Fontainebleau.

 

 

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