La campagne d'hiver du Corps expéditionnaire français en Italie

par le colonel Reynaud

 

Le général de Castelnau disait en 1910 que dans une coalition, il fallait faire preuve de beaucoup de doigté, de beaucoup de souplesse et de beaucoup d'abnégation pour que les idées se trouvent harmonisées et que les faits soient présentés de la même façon. Dans la coalition historique qui est la nôtre, M. le professeur1, j'espère que les faits et les idées seront en convergence, je veux dire la vision française et la vision américaine.

Novembre 1943, après bien des mois de discussions, de tergiversations, d'hésitations, l'Armée française, renforcée, réarmée par les Alliés, instruite, liens resserrés, moral élevé, reprend la lutte en Europe aux côtés des Alliés : l'aventure d'Italie commence.

Mais à dire vrai, elle commence mal. Elle commence mal en raison d'abord de la météo, la pluie, la boue, la neige et la technique ne suit pas. Elle commence mal parce qu'au lieu de pouvoir mettre 2 divisions en ligne seule la 2ème division d'Infanterie marocaine débarque en raison de la pénurie des transports.

Elle commence surtout mal psychologiquement en raison de l'accueil réservé aux Français. Débarquée sous la pluie, la 2ème division d'Infanterie marocaine ne fait que traverser Naples qui lui réserve un accueil maussade et indifférent et je vous citerais bien sur l'accueil réservé au maréchal Juin, je vous citerais la phrase célèbre de Maurice Genevoix lors de la réception du maréchal à l'Académie Française : J'en appelerai, monsieur, à l'homme presque seul, en vérité abandonné, qu'un Douglas parti d'Alger amenait à Naples le soir du 25 novembre 1943. Pour vous accueillir à l'atterrissage, personne... Il faut téléphoner à la mission française auprès de la Vème Armée américaine pour qu'une voiture arrive enfin. Vous l'attendez, dans l'avion même, transi et silencieux, sous la pluie qui tombe à torrents. Comment expliquer cet accueil ? Indifférence, simplicité du temps de guerre, je dirai que les raisons sont multiples, elles sont à la fois simples et dérisoires, profondes et compliquées. Simples et dérisoires, elles sont bassement logistiques, Naples est une ville détruite, il y passe des unités tous les jours et on ne va pas mettre tous les jours une fanfare pour accueillir après tout une division au milieu de dizaines d'autres divisions, une nation au milieu de 14 autres nations.

Ce sont des raisons logistiques, mais il y a des raisons plus profondes qui tiennent à la psychologie, à la politique et au militaire. Les Anglo-saxons sont assez agacés de la publicité que font peu ou prou les Français à propos de la campagne de Tunisie. Le coq gaulois disent les attachés de presse anglo-saxons s'est remis trop bruyamment à chanter. Et puis, il y aussi des rapports conflictuels, de tensions entre certains chefs, vous connaissez tous la visite du général Giraud en Italie, visite qu'il fait au général Clark (que celui-ci mentionne dans ses mémoires) où le général Giraud 2 critique la position de PC du général Clark lui disant : en 14 quand je commandais un régiment j'étais à un kilomètre et demi derrière mon régiment, en 40 quand je commandais une armée j'étais à deux kilomètres derrière mon armée, je vous trouve trop loin et la réponse de Clark fuse oui mais mon général je vous rappelle que vous avez été fait prisonnier deux fois.

Les raisons sont aussi politiques, les Américains et les Britanniques font la guerre, les Français font la guerre, mais malheureusement ils font aussi de la politique et le général Juin parle souvent dans ses mémoires des querelles algéroises. La primauté est la guerre, elle n'est pas pour l'instant autre 3 et Roosevelt dira il faut bloquer la souveraineté française tant que durera la guerre, il y a trop de candidats.

Et puis, il y a des raisons militaires. Il s'agit d'une coalition et les Anglo-saxons trouvent déjà qu'il y a énormément de difficultés à faire la guerre à deux. Si on rajoute un troisième partenaire cela deviendra encore plus difficile. Donc restons entre Britanniques et Américains. Et puis, ne l'oublions pas 40 à marqué fortement les Anglo-saxons. L'armée qui passait pour la première armée du monde a été battue en un mois. Nous sommes et Clark le dit out of map, hors course. Tout cela, voilà les raisons profondes.

Ce qui fait qu'en un mot, les Français ne sont que tolérés en Italie et je citerais encore, je citerais beaucoup, un extrait paru dans le livre édité par la 3ème division d'Infanterie algérienne ou il est dit : Nous n'étions alors qu'une unité dont les importantes instances avaient obtenu l'emploi sur un front où la présence française semblait acceptée comme un symbole plutôt que désirée comme un renfort efficace4.

Le général Juin en est parfaitement conscient. Il lui faut gagner sa place, il lui faut simultanément obtenir la confiance de son chef, et des chefs alliés, démontrer les qualités de l'outil de combat que représente le Corps expéditionnaire français et faire preuve de ses qualités tactiques et stratégiques, opérationnelles en quelque sorte. En un mot, il s'agit de redresser le courant, et comme le dit le général lui-même de faire son trou, sans rien brusquer, en souplesse. Et il écrit le 25 novembre, quatre jours après son arrivée : J'ai le sentiment que nous n'arriverons à faire notre trou ici qu'en usant de doigté et de discrétion. Les Américains ne sont pas gens qu'on bouscule ... Ils redoutent les interférences dans leur jeu et les interventions extérieures qu'ils soupçonnent d'avoir été provoquées. A cet égard, les Français leur paraissent toujours un peu agités et il importe d'abord de gagner leur confiance, surtout avant la bataille. Je m'y efforcerai et cette confiance acquise, notre place s'agrandira d'elle-même.

La campagne d'hiver se résume, passer moi l'expression, à faire son trou, c'est à dire gagner la confiance du général Clark et des chefs alliés, c'est à dire retrouver ses lettres patentes, c'est à dire faire passer ses idées. C'est ce que de décembre 43 à mars 44 le général Juin et le Corps expéditionnaire en entier vont tenter et réussir. Ce ne sera ni facile, ni simple. Mais le général de Gaulle leur a dit : Nous avons fort à faire, nous Français, pour retrouver notre place de première armée du monde. Cette place nous le retrouverons morceau par morceau, piton par piton, grâce à vous 

Faire son trou, c'est d'abord, gagner la confiance. Dans ses paroles comme dans ses actes le général Juin va mettre tout en oeuvre pour obtenir et garder cette confiance. D'abord, celle de son chef, ensuite celle des Alliés.

Au départ, la chose n'est pas facile, le professeur Blumenson nous a parlé tout à l'heure, des relations entre le général Clark et le général Juin. Et bien, sans démagogie aucune, sans mettre en avant l'orgueil national, sans mettre en avant son expérience au combat dont on nous a parlé, le Commandant du Corps expéditionnaire va au fil des jours gagner cette confiance.

Il va se montrer, d'abord, un subordonné loyal et actif. Il demande et il obtient que la dénomination de Corps expéditionnaire français soit substitué à celle de 1ère Armée française ou Armée A. Ce faisant, il se met délibérément aux ordres du général Clark.

S'il veut éviter à tout prix que le Corps expéditionnaire français soit employé en morceau, par Combat Team, pour boucher les trous, s'il veut obtenir un créneau français, son créneau, il n'en propose pas moins au général Lucas de relever la 34ème division d'Infanterie américaine par la 2ème division d'Infanterie marocaine. Pris de pitié pour leur malheureuse infanterie, je proposai la relève de la 34ème division d'Infanterie par la 2ème division d'Infanterie.

Pendant ce temps, dans l'attente de ce créneau, le commandant du Corps expéditionnaire, discrètement, sans jamais porter ombrage aux chefs alliés, s'installe et veille à la bonne exécution de l'action du général Dody. Il peut parfois ne pas être d'accord et il le dit au général Lucas, entre autre pendant l'affaire du Pantano. Mais, il obéit loyalement, il écrit : Personnellement je déplore l'abandon de la manoeuvre initiale, c'est à dire le débordement. Mais on en peut se dérober à cet effort, entrepris sur tout le front de la Vème armée au prix des mêmes sacrifices et qui peut, du reste porter ses fruits.

Cette loyauté, cette activité, les succès obtenus aussi, et peut-être surtout, par la 2ème division d'Infanterie marocaine portent en effet leurs fruits : le 3 janvier 44 à 12 heures, le général Juin prend le commandement d'un créneau. Il dispose maintenant de 2 divisions. Et déjà le climat a changé, je n'en veux pour exemple que le fait signalé par le général Carpentier que la sentinelle de garde au PC de Clark lui rende les honneurs. Mais plus important est le passage de commandement entre le général Lucas et le général Juin. Le commandant du CEF écrit : Le général Lucas avait tenu à marquer de façon solennelle le passage de commandement, des détachements de troupes américaines et françaises, avec des musiques, rendaient les honneurs et les hymnes nationaux furent échangés. J'ai tenu à remercier le général Lucas de ce geste particulièrement émouvant. Et le général Clark lui-même subjugué, impressionné par l'allant de troupes françaises semble avoir modifié son opinion.

L'obtention d'un créneau, l'action personnelle qu'il peut maintenant mener directement ne modifie pas l'attitude du commandant du Corps expéditionnaire. Et le 6 janvier 44, il écrit : Bien entendu, j'agirai toujours en plein accord avec le général commandant la Vème Armée et dans le cadre de ses directives.

Une loyauté qui ne l'empêche pas d'avoir des idées et de tenter de les faire passer, de les mettre en pratique : ... mais je persiste à penser, écrit-il, que mon action directe sur nos deux divisions... peut être génératrice de succès sans pertes excessives.

Les batailles de Cassino et l'opération Shingle, le débarquement à Anzio, qui de janvier à février 44 vont voir les Alliés tenter de percer les défenses allemandes, permettent au général Juin d'asseoir définitivement sa position vis à vis de son chef. Pendant toute cette période, malgré les aléas, peut-être surtout à cause d'eux, il est un subordonné fidèle, loyal et actif du général commandant la Vème Armée.

C'est ainsi que le 20 janvier, le général commandant le Corps expéditionnaire français, malgré les indices de renforcement de l'ennemi sur le San Croce - Carella, face à la 2ème DIM, décide de maintenir l'attaque prévue le 21 janvier. C'est ainsi, que le 22 janvier, date du débarquement à Anzio, il ordonne un renforcement de l'action pour attirer l'adversaire et par là soulager l'action du 6ème Corps. L'heure n'est donc pas venue de relâcher l'étreinte, écrit-il, les violents coups de boutoir assenés par nos troupes constituent, sans nul doute, une contribution précieuse à la manoeuvre d'armée. Vous remarquerez, aussi, chaque fois, la référence à l'armée, à l'échelon supérieur.

Mais c'est surtout pendant les temps difficiles que le général Juin montre sa loyauté. C'est ainsi qu'il accepte de participer le 25 janvier à la tentative de débordement par le nord du musoir de Cassino, c'est à dire la prise du Belvédère. Un pari contre l'impossible dira le général de Montsabert. Affaire vraiment risquée ... débordement à portée de fusil dit le général Juin. Mais ce risque, qu'il sait couteux, il l'accepte pour d'abord redonner son épée à la France et puis par solidarité au combat, parce qu'à Anzio, la situation du 6ème Corps d'Armée américain est devenue difficile.

C'est alors, le changement de la direction d'effort du Corps expéditionnaire français du nord-ouest au sud-ouest. C'est le remaniement du dispositif en une seule nuit, la nuit du 25 au 26 janvier par une seule route de tout le Corps expéditionnaire. C'est le sacrifice de la 3ème division d'Infanterie algérienne sur le Belvédère et les attaques répétées sans cesse sur le même massif du 25 janvier au 3 février. C'est la remontée en ligne du 4ème régiment de Tirailleurs tunisiens le 28 février pour relever le 351ème régiment d'Infanterie américain sur le Castellonne. Afin, dit le général Juin, de donner la main au plus tôt à la tête de pont d'Anzio.

Le sacrifice en effet est lourd, mais les résultats sont importants ; surtout, désormais, le général Juin qui a gagné un grand prestige, s'est révélé dans une situation de crise, je cite le général Clark, malgré son age et ses étoiles comme un subordonné loyal. Désormais la confiance du Commandant de la Vème Armée américaine lui est acquise et ce jusqu'à la fin.

Mais faire son trou, c'est aussi retrouver ses lettres patentes. C'est montrer à tous, Alliés et Allemands, que 40 n'est pas la fin de la France militaire. Car avoir la confiance de son chef ne suffit pas, il faut aussi faire ses preuves. Le général Juin écrit : Il fallait pour que le général Clark, réaliste fervent, en fût bien convaincu de la valeur des Français qu'il put en juger lui-même à l'épreuve du feu.

Le général Juin en est conscient, mais aussi ses cadres et ses hommes : notre prestige a disparu dans la défaite, il nous faut regagner l'estime de nos Alliés. C'est bien ce que ressent le Commandant du Corps expéditionnaire français quand il lance son ordre du jour à ses hommes le 25 novembre 1943 en mer. Je cite L'heure tant attendue a enfin sonnée. Le moment est venu pour vous de montrer la foi qui vous anime et de témoigner votre valeur militaire et de votre esprit de sacrifice. Dans les jours qui vont suivre, la France qui combat et celle qui souffre, la France tout court et nos Alliés auront les yeux fixés sur la petite armée française d'Italie et ses premiers engagements. Soyez dignes de la glorieuse mission de salut qui vous est confiée. Soyez dignes de vous-mêmes et du passé qui vous regarde. Et dans le même sens vont les phrases du colonel Pedron du 3ème Bureau du Corps expéditionnaire français : L'expérience qu'elle va faire, c'est la première attaque de la 2ème division d'Infanterie marocaine, aux côtés des troupes alliées sous les yeux du monde partagé entre un désir hostile et une sympathie inquiète, décidera de la réputation de la France en tant que nation militaire...

Tous le savent. Il faut, et nous le disions pour le Belvédère tout à l'heure, redonner son épée à la France. Il en résulte, au Corps expéditionnaire français, une véritable fureur offensive, qu'on va trouver tout au long de la campagne d'Italie.

On la retrouve tout d'abord dans le discours, puis bien sûr dans les actes. Dans le discours, la lecture des textes, dans les ordres du jour, dans les rapports, dans les compte-rendus, dans les ordres d'opérations, dans les messages, dans les citations, et pourtant il s'agit d'une littérature très particulière, tous ces documents nous montrent de façon claire cet esprit offensif, et quant à la défensive, s'il faut prendre une attitude défensive, elle est elle-même agressive.

Des ordres du jour, je vous ai cité celui du général Juin : Soyez dignes de la glorieuse mission de salut qui vous est confiée. Mais c'est le général Dody avant de quitter l'Afrique du Nord qui dit : Vous serez soutenus par la volonté de renouer la chaîne glorieuse de notre histoire... Soyez dignes du poste d'honneur qui vous est confié. Et le général de Gaulle : Jusqu'à Paris le chemin est long. Le retrouver avec gloire et honneur, c'est la seule chose qui compte. On retrouve donc cet esprit dans les ordres du jour.

On le retrouve dans les citations ; bien sur c'est une littérature un peu dithyrambique, mais elle assez remarquable parce qu'elle montre en effet deux termes qui sont là en permanence : offensive et sacrifice. Dans toutes les citations individuelles et j'allais dire d'unités, ces deux termes sont en exergue.

On le retrouve dans les rapports ; les termes offensive, initiative, exploitation figurent en permanence ainsi dans le rapport du commandant du Corps expéditionnaire n°459 : ce dernier, et il parle du général de Montsabert, ne voulant pas que ses troupes aient lutté farouchement trois jours de suite, pour finalement n'en tirer aucun profit, me dit qu'il était prêt à attaquer à 11 heures pour reprendre le terrain perdu. Ainsi le rapport de la 3ème division d'Infanterie algérienne : il faut profiter des occasions... avoir un sens spécial qu'on pourrait appeler la pointe de l'esprit offensif. Il exige une grande célérité dans les décisions... une exécution rapide.

L'exploitation commence à l'échelon du combattant de première ligne... Pour permettre aux exécutants d'exploiter ... il ne faut pas les brider.

C'est l'avant qui mène... Les commandants de régiments doivent avoir une large initiative.

La manoeuvre en souplesse doit être hardie. On n'a de vrais succès qu'en sachant courir des risques.

Il faut en profiter ...

Offensive, offensive, offensive, mais c'est surtout dans les ordres qu'éclate, cette fureur offensive. Des exemples abondent tant au niveau divisionnaire qu'aux échelons régimentaires. Il y a là une véritable incitation à l'attaque, une volonté délibérée de percer, de faire le trou. C'est ainsi que le 15 janvier, l'ennemi paraissant déséquilibré suite aux attaques et aux succès français du Monna Casale et d'Acquafondata, le général Dody décide de gagner l'adversaire de vitesse et une nouvelle fois de tenter de le prendre à revers. Il donne ses ordres : Au 4ème RTM, le 15 janvier, 11 heures 20, Vous savez la situation de l'ennemi.

... à coups de canons et de mortiers vous êtes... pour aujourd'hui même l'outil d'exploitation de la division qui fera tomber à revers tous les cols et pistes venant de la route San Biagio, Atina.

Allez y à fond. Il n'y a pas de temps à perdre.

Ordre au 5ème régiment de Tirailleurs marocain : Tout va très bien, de mieux en mieux.

Il s'agit d'exploiter, aujourd'hui même la faiblesse de l'ennemi malgré la nôtre.

Votre mission est à coups de canons et de mortiers ... de faire tomber le San Croce, de nettoyer San Biagio, puis d'aller ce soir même au plus loin...

Ordre au 8ème régiment de Tirailleurs marocain : Vous devez crever l'ennemi au nord de San Biagio. Allez-y.

Encore un ordre le même jour au 4ème régiment de Tirailleurs marocain : Ouvrez la porte à coups de projectiles et engagez le régiment sans vous préoccuper de la 3ème DIA ni des cavaliers qui sont à votre gauche.

Il s'agit de trouver le terrain libre et, s'il ne l'est pas, de faire une brèche. 

C'est la même volonté que l'on trouve à la 3ème DIA dont on dit du chef qu'il est un manoeuvrier hors de pair, toujours en avant, au point le plus sensible de sa ligne de bataille, prompt à saisir l'opportunité des événements. Le 12 janvier 1944, ordre du général de Montsabert : Exploiter à outrance... en poussant résolument de l'avant sans vous préoccuper des liaisons avec les voisins.

... Poussez en avant, tous les moyens, je veux tous les moyens...

Et aux discours répondent immédiatement les actes. C'est dans le sang, à l'épreuve du feu que le Corps expéditionnaire français doit retrouver ses lettres patentes. De décembre 43 à mars 44, jour après jour, patiemment, obscurément, sous les projectiles, dans la boue, la neige, le froid, le Corps expéditionnaire français, même âme pour un seul but, dira encore Genevoix, entreprend la réhabilitation de l'Armée française.

Les exemples abondent, qui couvriraient des pages entières et éclairent cette volonté d'exorcisme de cette fureur offensive. C'est l'attaque et la prise du Pantano, la montagne des cadavres pour les Américains en souvenir de ceux des leurs qu'ils n'ont pu ramener dans leurs lignes. Pantano où le 5ème RTM perd 297 hommes dont 16 officiers. Ce sont les combats de la Mainarde du 18 au 28 décembre, la Costa San Pietro, le Monna Casale. C'est enfin, paroxysme : le Belvédère. Le Belvédère où du 25 janvier au 3 février, la 3ème division d'Infanterie algérienne mais surtout le 4ème régiment de Tirailleurs tunisien va subir un grand et noble sacrifice, je cite le général Juin, on avait vu revenir, le coeur débordant de pitié et de fierté tout ensemble, hâves, hirsutes dans leurs capotes en haillons et trempés de boue, les glorieux survivants de ce régiment. Le 4ème régiment de Tirailleurs tunisien a perdu 1372 hommes, 38 officiers, 160 sous-officiers, le chef de Corps tué, tous les Comandants de compagnies tués ou blessés. Il n'est pas seul au Belvédère ; le 1er bataillon du 7ème régiment de Tirailleurs algérien montait le 28 janvier avec 600 hommes redescend le 6 février avec 85 hommes : 2 officiers, 11 sous-officiers, 72 hommes. Pour voir la difficulté de ces combats, la cote 689 prise 4 fois, 778 prise 3 fois, 919 prise 2 fois contre-attaquée 4 fois, 856 prise 2 fois contre-attaquée 12 fois.

Le bilan est lourd, mais dit le général Juin : on peut dire que l'Armée française a retrouvé ses lettres patentes et c'est là assurément le meilleur gage de notre pays. Les Alliés ont pu juger par le feu de la valeur du Corps expéditionnaire français. Le trou est fait, Américains et Britanniques sont subjugués et le général Clark écrit : Ces opérations ont été menées par vos troupes avec vigueur, ténacité et succès et elles ont ouvert la voie à une exploitation ultérieure. Le général Alexander : vos avances... furent dignes des plus beaux éloges, et la manière dont toutes ses opérations ont été menées est dans la ligne des plus belles traditions des armées françaises. Churchill lui-même : Acceptez mes compliments pour la façon magnifique dont vos troupes combattent. C'est une grande aide pour nous que de compter de fortes unités françaises aux côtés des combattants anglais et américains. Cela rappelle le vieux temps et présage des nouveaux. Les Allemands eux-mêmes, et Kesselring parle des excellentes forces du Corps expéditionnaire français. Le péril ne pouvait être conjuré de ce côté que par des divisions d'élite.

Non ! L'armée française n'était pas morte !

Mais faire le trou, c'est aussi, c'est enfin jouer un rôle dans la conduite des opérations, voire de la guerre, c'est infléchir les décisions, c'est faire passer ses idées, persuader son chef, ses chefs de la justesse de ses vues et bientôt de faire le trou dans le dispositif adverse.

Tâche difficile, car nous le savons, les Français ne peuvent, ni ne doivent jouer aucun rôle dans la conduite de la guerre ; les maîtres du jeu opérationnel en Italie sont les Britanniques et les Américains. pourtant le commandant du Corps expéditionnaire français va s'efforcer de persuader ses chefs, dont il estime les conceptions tactiques et stratégiques erronées ou du moins pas tout à fait adaptées au terrain. Elles pêchaient, dira-t-il, dans le cas concret en question par une méconnaissance de certains principes stratégiques ... et surtout de la configuration du terrain de l'Italie péninsulaire. C'est en effet méconnaître le rôle tyrannique joué par le terrain à la guerre en pays montagneux que de s'imaginer qu'on pousserait aisément des blindés du Rapido sur Rome par le seul corridor étroit du Liri.

Mais il est difficile de parler de l'action du général Juin en Italie sans avoir au préalable défini la situation des Alliés en novembre-décembre 1943, 5 mois après le débarquement en Sicile. L'île avait été libérée le 15 août, le débarquement avait été facile le 3 septembre en Calabre, le 9 à Tarente, mais le 9 septembre il avait été beaucoup plus difficile à Salerne. Et l'opération Avalanche n'avait du son succès qu'a une poussée finale. Bientôt la remarquable résistance allemande appuyée sur un terrain qui facilite la défensive favorisée par la météo, l'utilisation des unités blindées alliées sur ce terrain qui n'est pas fait pour elles amènent le 6 octobre lors de sa visite à Naples le général Juin à écrire : Une fois la tête de pont de Salerne conquise, les éléments de la 5ème Armée ont développé leur action soit dans un terrain extrêmement mouvementé et coupé, soit dans les plaines basses au sol lourd voire marécageux, très compartimentées :

- les grandes unités blindées n'ont pas trouvé leur emploi, sauf par pelotons ou au maximum escadrons, poussant des pointes sur les routes ;

- les grandes unités motorisées liées aux routes n'ont pu se déployer, donc manoeuvrer.

Or seule la manoeuvre permettra de relancer l'action et enfin de faire la décision. Dès le mois de décembre, le 3ème Bureau du Corps expéditionnaire français écrit : attaquer de front serait une pure folie, entrainerait de grosses pertes et ne donnerait que des résultats éphémères. Il faut donc les faire tomber (les positions ennemies), par la manoeuvre, en créant sur un point choisi, l'événement, qui , en permettant de pénétrer dans le dispositif, portera une menace sans réplique sur tout le système défensif de l'adversaire. Et le général ajoute dans un rapport du 7 décembre : il faut éviter les attaques frontales qui n'aboutiraient qu'à des opérations genre Vosges 1915 ; il faut déborder largement et rapidement pour se rabattre ensuite sur les arrières ennemis. Et il ajoute : nous ferons, nous, tout ce que nous pourrons, avec l'intention de pousser notre pointe aussi profondément que possible.

Faire le trou en un mot. Le premier ordre donné à la 2ème DIM est tout à fait dans cette ligne : Déborder largement au Nord par les hauts la résistance frontale le Pantano et se rabattre au Sud ... Malheureusement le plan ne pourra être exécuté et le Pantano sera pris vous le savez de front, comme le sera d'ailleurs la Mainarde.

Il n'empêche que le général Juin qui dispose maintenant de 2 divisions n'abandonne pas l'espoir de reprendre la manoeuvre de débordement et d'enroulement des défenses ennemies : Je ne perds pas de vue les bénéfices que l'on peut tirer d'une action par le Nord de mon secteur...

Malheureusement les Alliés ont des idées différentes : On dirait que le commandement Allié, obnubilé par Cassino et l'abbaye n'arrive pas à ce dégager de cet objectif immédiat, à élargir son horizon et à concevoir enfin une vraie manoeuvre d'armée.

Pour eux, il s'agit de gagner l'entrée de la vallée du Liri, axe d'effort principal, de percer les défenses ennemies, d'engouffrer les moyens blindés dans la vallée du Liri le long de la nationale 6, la Via Casilina. Dans un couloir, dit le général Juin, étroit, facile à obstruer par des bouchons et des champs de mines et constamment soumit à des feux de flan.

L'on connaît les résultats de l'offensive du 12 janvier, offensive décalée dans le temps, qui permet aux Allemands chaque fois de se rétablir. On sait que le Corps expéditionnaire français atteindra le Rapido, on sait que le 10ème Corps d'Armée britannique fera sa tête de pont au-delà du Garigliano, tête de pont qui servira ultérieurement. Malheureusement le 2ème Corps d'Armée américain ne réussira pas à franchir le Rapido, la rivière sanglante. Clark modifie alors son plan d'opération et décide avant de forcer le passage du Rapido de s'emparer, auparavant du musoir de Cassino et des hauteurs qui le dominent au Nord-Ouest. Un débordement à portée de fusil, dira le général Juin.

Mais un débordement qui grâce à la prise du Belvédère, va donner l'occasion au général de relancer ses idées. Et le 28 janvier, il écrit qu'il était offert à la Vème Armée de profiter de la tête de pont du Belvédère pour prendre à revers les défenses ennemies... La position conquise par la 3ème DIA constituant une magnifique base de départ pour une action en direction du Sud-Sud-Ouest. Mais on en l'écoute pas : Mon avis, dira-t'il, n'avait aucune chance d'être retenu, étant donné que les Français n'étaient pas dans le coup et qu'on ne leur demandait plus que de se maintenir sur le Belvédère.

Les Alliés continuent de vouloir percer frontalement ; et parce que le général Freyberg l'exige avant d'attaquer, le général Clark autorise les bombardements massifs des 15, 16 et 17 février sur l'abbaye du Mont Cassino.

Le Commandant du Corps expéditionnaire français ne peut rester les bras croisés : le 20 février il propose au général Alexander de regrouper le Corps expéditionnaire français pour reprendre le mouvement par Atina ; le général Alexander commandant le groupe d'Armées lui répond et lui ordonne de conserver une attitude défensive. Cette décision, écrit immédiatement le général Juin, témoignait d'un entêtement obstiné et de la méconnaissance de ce que doit être une véritable manoeuvre d'Armée.

Le 21, il envoie au Commandant de la Vème Armée une note concernant ses vues sur Atina : plaque tournante de la défense adverse, menace sur le flanc de l'Armée et par là limite de la manoeuvre. Il faut donc prendre Atina et seul le Corps expéditionnaire est en situation de le faire.

Des remarques qui sont faites sans condescendance, qui sont celles d'un subordonné qui a des idées et qui aimerait en persuader ses chefs : Il ne fut même pas répondu à la lettre du 21 février dira le général Juin. L'affaire est trop engagée, c'est encore une fois un échec couteux. Cette fois Alexander et Clark paraissent ébranlés par la résistance de l'adversaire. Le 21 mars, alors que le général Clark lui a demandé de lui prêter un régiment pour attaquer Cassino et que le général Juin a refusé, le 21 mars donc, le général Clark visite le général Juin qui lui fait valoir qu'en cette affaire, la sagesse était de négliger son amour propre, qu'il fallait à tout prix faire cesser ces attaques couteuses et inutiles et bâtir un nouveau plan.

J'ai repris devant lui ma théorie des manoeuvres d'ensemble larges et voyant loin, qui seules permettraient de s'enfoncer profondément et de faire tomber par débordement des obstacles très durs comme celui de Cassino.

Il ne lui fut pas répondu à ce moment là, mais dit le général Juin, j'ai l'impression que le général Clark en son for intérieur partage cette opinion. On peut dire que peut-être là le général Juin n'a pas fait le trou et qu'il est dans une période que l'on pourrait appeler de vaines suggestions mais l'époque n'est pas loin où les idées du général Juin vont devenir celles de son chef.

Persuader, retrouver ces lettres patentes, gagner la confiance, morceau après morceau, piton après piton, dans le froid, la neige, la boue, par le feu, le fer et le sang, les souffrances d'hommes comme disait Genevoix, au cours de cette campagne d'hiver de décembre 43 à mars 44, les Français on fait le trou. Ils ont repris leur place.

Qu'après notre défaite, et je cite encore le général Juin, de 1940, une petite armée française, surgie des profondeurs de l'Empire, ait, dès son apparition sur les champs de bataille de l'Italie, rempli d'étonnement et d'admiration nos Alliés eux-mêmes, cela tient du miracle.

C'est qu'en vérité l'Armée française n'était pas morte. La campagne désastreuse de 1940, entreprise sous le signe de l'impréparation matérielle, n'avait pas tué son âme, formée au cours des siècles de notre Histoire et fondée sur les traditions les plus glorieuses dont puisse s'enorgueillir une armée. Ayant retrouvé des armes de qualité grâce à la générosité et au génie créateur de nos alliés américains, elle devait, à coup sûr, avec les mêmes hommes et les mêmes chefs, s'avérer immédiatement comme un incomparable outil de guerre.

Et j'ajouterai, pour finir, peut-être un peu provocateur, après la campagne d'hiver, tout allait paraître plus facile à l'Armée française retrouvée.

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Notes:

1 Le colonel Reynaud s'adresse au Professeur Blumenson qui l'a précédé.

2 dont le général Juin disait qu'il avait l'habitude de donner des leçons.

3 celle de la conquête du pouvoir politique.

4 Ce n'était pas toutefois l'avis des combattants des divisions américaines en ligne, qui ont acceuillis les unités françaises les relevant comme le messie.

 

 

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