Présidence et Conclusions du Général Schmitt

Chef d'Etat-Major des Armées.

Air field-maréchal, Monsieur l'Ambassadeur et mon général, Messieurs les officiers généraux, Mesdames, Messieurs, je voudrais tout d'abord en débutant cet exposé de conclusions remercier très chaleureusement les membres du Comité d'organisation de ce colloque. Nous leur devons beaucoup de gratitude pour avoir eu l'idée de ce rassemblement du souvenir et pour avoir su la concrétiser dans les meilleures conditions.

A titre personnel, j'ai ressenti comme un honneur et un plaisir l'invitation qui m'était faite de venir tirer les conclusions de ces deux journées consacrées à la mémoire de l'illustre soldat que fut le maréchal Juin.

Je mesure aussi le risque qu'il y a à s'exprimer devant tant d'historiens, de chercheurs spécialistes, personnalités de tous horizons, témoins parfois proches de l'action d'un personnage ancré dans l'histoire des armes de la France. Je regrette beaucoup, croyez le bien, que les exigences de ma fonction ne m'aient pas permis de suivre autant qu'il eut fallu et autant que je l'aurais souhaité tous les exposés, tous les débats, tous les travaux. Je suis toutefois convaincu qu'ils auront contribué très significativement à une meilleure connaissance du chef interallié exceptionnel que fut le maréchal Alphonse Juin.

A cet égard, je dois vous dire que le choix du thème de séminaire comme le moment m'a paru extrêmement judicieux. Je pense en effet ne pas être le seul a avoir trouvé passionnante et tout particulièrement d'actualité cette nouvelle réflexion sur la personnalité du maréchal Juin centrée cette fois sur son rôle et son comportement comme chef interallié.

Cette approche m'ouvre l'opportunité d'établir une passerelle entre les années 50 qui font déjà parti de l'histoire et la période actuelle dont on peut-être certain qu'elle en constituera une page particulièrement mémorable.

Je vais en profiter, même si ce faisant je m'écarte un tout petit peu de ma mission, ce qui n'est pas bien pour un militaire, qui est de tirer des conclusions.

Voici, ce que disait en 1910, le général de Castelnau, je cite : L'activité et la souplesse diplomatique sont particulièrement mises à l'épreuve dans une guerre de coalition, il ne suffit pas de réaliser avant la lutte une entente complète et loyale, il importe encore de la maintenir dans des milieux facilement excités et facilement irritables, il faut la défendre contre les malentendus, les défiances, les intrigues, les convoitises et parfois même contre les événements. Cette citation un peu longue, vous me le pardonnerez, me paraît assez bien dépeindre le climat psychologique dans lequel le général Juin commandant du Corps expéditionnaire français en Italie a pu vivre son épopée victorieuse. Doigté, discrétion, persuasion, lui ont été alors nécessaires outre bien évidemment toutes ses qualités d'homme de guerre et d'homme tout court hors du commun.

Mais plus encore cette citation du général de Castelnau me parait correspondre parfaitement à l'ambiance dans laquelle le vainqueur du Garigliano a du et su vivre dans un premier temps la mise en place du commandement des forces terrestres en Centre-Europe sous Eisenhower, dans un deuxième temps la fin de ses responsabilités de 1er commandement d'AFCENT.

Me référant à ce que je sais du poids et des exigences de la fonction de commandant Centre-Europe non pas pour l'avoir vécu, mais pour avoir été fréquemment en contact depuis 10 ans avec les généraux ayant tenu ou tenant le poste de Commandant d'AFCENT, appréciant aussi le rôle éminent qu'il n'a cessé de jouer parallèlement comme conseiller du Gouvernement français et considérant qu'enfin l'épineux problème que pose fréquemment les relations interalliées, je ne peux qu'être admiratif devant l'action menée par le maréchal.

Il faut être d'une trempe exceptionnelle pour résister à une telle pression. Tout juste le maréchal se permettra-t-il cette observation quelque peu désabusée confiée à un ami : Vous ne savez pas ce que c'est que de travailler avec une armée de coalition appréciation toute proche de celle de Castelnau, vous en conviendrez.

Mais dans l'exercice de ce commandement qu'il a été le premier a avoir assumé, le maréchal Juin n'a pas seulement su maîtriser les problèmes relationnels interalliés. Alors même que son patriotisme et son sens élevé du devoir le poussaient à s'investir dans chacune des crises que traversait notre pays, Dieu sait s'il y en eu à cette époque, le maréchal Juin confronté au problème majeur de la sécurité collective en Europe consacrait toute son intelligence, toute sa volonté créatrice à adapter l'outil militaire aéroterrestre interallié aux conditions nouvelles de la situation géopolitique et géostratégique du moment.

Pendant plus de 5 ans, entre autre sujets de réflexion, le maréchal se penchera sur le pouvoir de l'atome. Il incitera d'ailleurs, je le rappelle au passage, le Gouvernement français à, je le cite, accéder à l'aristocratie des puissances atomiques. Il étudiera la défense de l'avant, le réarmement allemand, l'organisation du commandement allié.

En définitive, le maréchal Alphonse Juin est de ceux à qui l'occident doit une grande reconnaissance car il a contribué a donner à l'alliance atlantique une cohérence, une détermination qui lui ont permis de faire face aux coups de boutoir staliniens, de résister à l'usure du temps et au bilan d'emporter sur le bloc de l'Est une victoire indéniable.

Victoire indéniable, même si elle n'a pas été remportée sur le terrain? Au risque de paraître un peu pédant, je me permettrai de citer Sun Tsu : Il n'est pas de plus grande victoire que d'obtenir les fruits de la guerre sans faire la guerre.

Il me paraît en effet certain que les événements qui se passent aujourd'hui à l'Est consacrent la fragmentation de ce qui n'est déjà plus que l'ex-bloc communiste, si tant est qu'il soit encore communiste.

Pour éclairer ce propos permettez-moi au passage d'évoquer devant vous l'expérience très intéressante que je viens de vivre à Vienne, représentant la France au séminaire des doctrines militaires dans le cadre des négociations à 35 sur les nouvelles mesures pour le développement de la confiance et de la sécurité. Croyez-bien que pour les 16 pays de l'alliance représentés dans ce forum mais aussi pour les neutres et les non alignés, y compris le Saint-Siège, les discours tenus par les pays du Pacte de Varsovie, en séance plénière, mais surtout en conversation bilatérale, ont été très éclairants, très révélateurs de l'état du bloc oriental. A des degrés divers, en fonction de leur situation et de leurs préoccupations du moment, les pays du Pacte ont tenu à se démarquer des propos tenus par le Grand Frère soviétique, faisant état notamment de leur volonté de faire évoluer les structures du Pacte, de renoncer à une tutelle et à une présence militaire trop pesante, de mettre sur pied des politiques de défense nationale. Le représentant de l'Union Soviétique lui même n'avait de cesse que de faire référence à la nouvelle pensée ; mais au fond réfléchissons-y cette pensée est-elle vraiment nouvelle et n'en viendraient-ils pas dans tous les domaines à penser comme nous ?

Toute aussi symptomatique cette attitude de la délégation hongroise refusant de parler en russe au cours de nos entretiens ou bien celle de ce général roumain faisant son exposé publique en français.

Pour toutes ces raisons, et même s'il serait inopportun de pavoiser, je crois que l'on peut dire dans notre cercle restreint que l'occident est en passe de remporter une victoire complète. Sa conception de la démocratie fondée sur les droits de l'homme et le pluralisme, s'impose face au centralisme démocratique en usage dans des républiques se disant démocratiques sans l'être, son système économique fondé sur l'économie de marché et d'initiative est appelé à secourir les pays ayant fait choix du dirigisme et du collectivisme qui sont a présent en faillite.

Enfin, et on ne le dit pas assez, l'Occident a su faire preuve de fermeté en matière de défense, refusant de plier devant un adversaire qui a tardé à comprendre le pouvoir égalisateur de l'atome et qui s'est obstiné dans une course aux armements conventionnels que son économie ne lui permettait pas et qui se voit obligé de rechercher la négociation et de prendre l'initiative d'une réduction de ses forces. Quand on a pour objectif, comme les pays de l'Alliance, la paix et la liberté, on peut je crois vraiment parler aujourd'hui de victoire.

Mais dans l'euphorie de cette victoire dont les plus forts moments pour l'instant ont été le franchissement du Mur de Berlin et la chute de Ceaucescu, nous devons, je pense garder la tête froide et agir au mieux de nos intérêts, en évitant de réunir les conditions conduisant à des radicalisations et à des affrontements, cela s'est passé dans les années 20. Or agir au mieux de nos intérêts s'avère actuellement difficile car la redistribution des cartes à l'Est de l'ex-rideau de fer est loin d'être terminée et parce que nous vivons une phase de grande instabilité.

Il est parfois difficile de faire admettre que si la diminution des tensions et une recomposition de la carte politique de l'Europe orientale conduisent dans le court terme à une atténuation de la menace, il ne faut cependant pas oublier que tant que les arsenaux demeurent cette menace pourra renaître car les tensions naissent de la politique menée par les Gouvernements beaucoup plus vite que les arsenaux ne se constituent.

Et s'il faut plusieurs décennies pour réaliser un outil militaire crédible, il ne faut que quelques jours pour changer d'hommes et de politique. Certes, il ne faut pas décevoir l'aspiration légitime des peuples à une réduction des arsenaux ni celle de leurs dirigeants soucieux de dégager ainsi des ressources au profit du développement, les dividendes de la paix comme disent les médias. Encore faut-il que le processus correspondant s'accomplisse sans risque avec le souci de préserver la stabilité des équilibres et la paix. Il faut, je ne cesse de le dire à mes interlocuteurs divers, que le désarmement se fasse dans l'ordre.

C'est pourquoi la France encourage toutes les initiatives favorisant une meilleure maîtrise des armements tout en assurant la pérennité de sa dissuasion, tout en affirmant et en démontrant sa solidarité avec ses alliés et ses amis. La coopération entre nos nations constitue une voie à privilégier pour fortifier les tendances positives que nous observons aujourd'hui et pour assurer à terme la préservation et le développement des droits de l'homme et des valeurs de liberté que la France partage avec un grand nombre de démocraties.

Je lis et j'entends ici ou là : le pacte se désagrégeant et ne constituant plus une menace, que faut-il faire de l'Alliance ? C'est une question qui me paraît au minimum prématurée. Ne l'oublions pas : si l'alliance a vu le jour, le 4 avril 1949, avant le pacte de Varsovie, c'est pour faire face aux coups de force successifs de l'URSS seule, pas de ses alliés actuels : Pologne, le 19 janvier 1947, Tchécoslovaquie le 22 février 1948, blocus de Berlin le 24 juin 1948. L'Alliance atlantique est une alliance défensive, il suffit pour s'en convaincre de relire l'article 5, ses membres ayant adhéré librement. Enfin, elle n'a pas seulement vocation à une défense militaire, elle a en effet d'autres dimensions, le texte du traité de Washington est très clair à cet égard, je cite rapidement : Les Etats parties au présent traité déterminés à sauvegarder la liberté de leurs peuples, leur héritage commun et leur civilisation fondée sur les principes de la démocratie, les libertés individuelles et le règne du droit s'engagent...

Je suis pour ma part convaincu que ce n'est pas au moment ou ses principes triomphent qu'il faut contester l'Alliance même si elle peut et doit probablement évoluer dans des directions que la France à d'ailleurs proposées alors que nous savons les uns et les autres que la puissance militaire soviétique classique et nucléaire restera considérable.

A l'instar de leurs illustres devanciers des années 50, les responsables actuels de la défense des pays européens doivent faire face à un problème immense et grave qui est la mise en place d'une nouvelle identité européenne de la défense et d'un équilibre de sécurité durable. Monsieur Chevènement, ministre de la Défense l'a rappelé récemment, il faut faire un effort accru de concertation avec nos alliés européens et contribuer à l'émergence d'un mole d'équilibre à l'Ouest du continent, bien entendu lié à nos alliés américains et canadiens.

Dans cette période mouvante où l'impossible d'hier devient réalité, l'exemple du maréchal Juin, premier commandant Centre-Europe mérite, je crois, toute l'attention de ceux qui ont en charge la conception et l'élaboration du dispositif de sécurité européenne future. Il leur faut en effet faire un double effort de réalisme au jour le jour et d'imagination à long terme. Projection dans le futur en imaginant et en recherchant les conditions d'une stabilité durable en Europe à un niveau d'armement conduisant à la parité à un seuil plus bas compatible avec les risques envisageables non seulement sur le continent mais dans sa périphérie et même ailleurs pour les pays qui comme le nôtre ont des intérêts disséminés dans le monde. Stabilité, parité, suffisance, transparence sont les mots clefs employés à cette tribune, il y a peu, par Monsieur Dumas, ministre des Affaires étrangères.

J'ajoute qu'il faudra faire preuve de réalisme quotidien pour faire en sorte que pendant toute la durée du processus devant conduire à cet état stable, jamais la sécurité ne puisse être mise en cause. Dans ce grand mouvement de l'Europe de demain, la confiance doit prendre le pas sur la méfiance mais sans jamais que la vigilance soit mise en défaut. C'est à mon avis un défi qu'aurait aimé relever le maréchal Juin.

Messieurs, je crois que nous pouvons être heureux et fier d'avoir pendant ces 2 journées tous ensemble contribuer à entretenir son souvenir. Quant à moi permettez-moi de vous en féliciter et de vous en remercier.

 

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