Problèmes atomiques à l'Etat-Major des Forces Alliées Centre-Europe

Par le Général Valentin

Je vais donc vous parler des problèmes atomiques vus de l'Etat-Major des Forces Alliées Centre-Europe ; ils ont été très largement évoqués par le field-maréchal Carver mais je donnerai peut-être un éclairage non pas différent mais complémentaire.

Les militaires Français, comme leur camarades britanniques avaient trop entendu accuser les Etats-Majors de l'entre-deux-guerres d'avoir préparé la précédente, pour ne faire tout ce qui était en leur pouvoir en vue d'exploiter dans la préparation d'un conflit les possibilités qu'offrait l'arme nouvelle, le nucléaire. Mais, si grande que fût l'entente entre alliés au sein des Etats-Majors intégrés, la loi américaine et les procédures qui, sur le plan militaire, en réglaient l'application, ou les conséquences, ne facilitaient pas les choses.

Le Field-Marshal Carver vous a, dans son exposé remarquable, par sa franchise et l'expérience qu'il a eue de ces rapports entre alliés, montré sur quels points le Maréchal Juin se heurtait à des contraintes ou à de véritables barrières qui limitaient sa liberté d'action de Commandant en Chef Centre-Europe.

Le domaine nucléaire était évidemment l'un de ses soucis principaux. Toutefois, avant d'aborder les deux aspects de cette question dans la mesure où elle concerne essentiellement le théâtre d'opérations Centre-Europe, à savoir l'accès aux données techniques et aux plans américains d'une part, les études menées à l'échelon Centre-Europe de l'autre, je voudrais ne pas éluder l'examen de l'attitude des chefs militaires français relative au développement de l'arme nucléaire nationale. Les auditeurs de ce colloque que l'aventure de ce développement intéresse trouveront toute la genèse et l'aboutissement de l'entreprise dans le compte rendu publié chez Plon sous le titre L'Aventure de la bombe, du séminaire d'Arc et Senans de septembre 1984. Je me bornerai à dire que si, jusqu'en avril 1958, il y eut dans les milieux politiques des tendances très opposées et de grands flottements quant au projet de bombe nucléaire nationale, les chefs militaires français n'échappèrent pas à l'attraction de ces opinions contraires. Les uns étaient hostiles à l'affaire parce qu'ils pensaient que la volonté américaine de garder un monopole, en partie partagé avec les Britanniques, ne nous permettait pas de parvenir à nos fins sans une grave crise dans nos rapports avec les Etats-Unis, préjudiciable au monde occidental. D'autres comme le Maréchal Juin et le Général Guillaume, étaient réticents pour des raisons dues à la situation de la France engagée en Afrique du Nord, et qui ne pouvait à leurs yeux courir plusieurs lièvres à la fois. Ils craignaient que les dépenses nécessitées par le lancement du programme nucléaire n'entraînassent une réduction des crédits des armées classiques. Certes, en 1952, l'argument d'un des fervents partisans de l'arme atomique, le Colonel Ailleret, était de montrer en bon artilleur qu' un très petit nombre d'armes nucléaires faisait sur le terrain l'effet d'un tonnage énorme de projectiles classiques dont le transport coûtait cher, et que finalement l'arme nouvelle était économique. Sans entrer dans une discussion qui n'a pas sa place ici, il est vrai que, si les 2ème et 3ème lois de programme militaire de la Vème République n'ont guère dépassé les prévisions, la 1ère nécessita une rallonge financière importante qui ne put être dégagée que grâce à la fin des opérations d'Algérie. Cette réticence du Maréchal Juin qui correspondait à une situation bien antérieure à 1958, était donc compréhensible ; mais mieux que quiconque, il souhaitait que tôt ou tard nous nous affranchissions des contraintes que, dans l'exercice de son commandement, il avait subies du fait du quasi monopole américain 1

Ce rappel étant fait, j'aborde le sujet des rapports entre l'Etat-major des Forces Alliées Centre Europe et les organismes américains ou SHAPE concernant les questions atomiques. Celles-ci entre SHAPE et Centre-Europe, étaient confiées à un officier supérieur de l'Armée US, en poste à Fontainebleau, qui servait d'intermédiaire dans les deux sens. Il faisait de son mieux pour faciliter les relations tout en gardant le secret qui était imposé. Le colonel que j'ai connu en 1953-54 était un officier remarquable qui, plus tard, commanda la VIIème Armée US. Dans les exercices annuels d'Etat-Major, SHAPE envoyait à Fontainebleau ou aux Forces Françaises d'Allemagne un petit détachement dont un membre faisait un exposé qui, selon le thème, dévoilait quelques objectifs des

plans. Mais ceux ci n'étaient pas dans leur ensemble communiqués aux Français. Cependant quelques années plus tard, le Général Norstad devenu Commandant Suprême en Europe, qui avait peu à peu compris combien cette exclusion était frustrante, fit lire à un général français en service à SHAPE une grande partie des plans de frappe.

Pour les officiers des Etats-majors interalliés, des cours étaient organisés avec un assez grand luxe de moyens à Oberammergau en Bavière. Il y avait des stages à plusieurs niveaux, l'un pour les généraux, les autres pour les officiers supérieurs occupant des postes dans les quartiers-généraux, soit dans les branches plans-opérations, soit dans les sections logistique. On y apprenait toute la technique nécessaire pour choisir les armes en fonction de la nature des objectifs, les données relatives à la puissance, au rayon d'efficacité et aux effets des armes, les procédures de demande de tir, les délais etc... Ces connaissances étaient assez primaires, mais elles étaient indispensables et furent fort utiles ensuite aux Français pour conduire leurs études propres. Mais il s'agissait dans cette école plus de travaux d'exécution que d'exercice de réflexion, et il ne filtrait point de renseignements sur les plans réels. Bien entendu l'accueil matériel était parfait et la distraction des stagiaires était assurée par des soirées théâtrales à Garmish fort bien organisées.

A noter également dans cette période 52-56 un voyage offert par les Américains à Las Vegas pour une trentaine d'officiers alliés, auquel participèrent le Chef de la Division Opérations du Général Juin, et le futur général Gallois.

Les règles ainsi établies dans les rapports SHAPE-AFCENT concernant les questions nucléaires n'empêchaient évidemment pas le commandant en Chef Centre Europe de faire étudier les conditions d'emploi de l'arme atomique. C'est en partie à cette fin que le Maréchal Juin chargea le Général, alors Colonel, Beaufre de mettre sur pied un groupe d'Etudes tactiques Interallié (le GETI) qui reçut, par des directives d'Août 1952 et de Décembre 1952, la mission de préparer une Instruction sur l'emploi des grandes unités dans le secteur Centre Europe, et une "section" particulière relative aux problèmes que poserait le recours à l'arme atomique tactique. En ce qui concerne l'instruction sur l'emploi des grandes unités, le Field-Marshal Carver vous a parlé des idées du Maréchal quant à l'utilisation qu'il préconisait, dans les vides d'un des champ de bataille défensif, de petites formations très légères et mobiles susceptibles de se dérober pour permettre de frapper l'ennemi atomiquement. Mais je vous rapporte une petite anecdote. Le Maréchal Juin avait lu comme jeune officier l'instruction sur l'emploi des grandes unités de 1913, remarquable par sa concision et sa clarté. Peut-être était-ce Paul Valéry, alors rédacteur au ministère de la Guerre, qui l'avait rédigée ? Juin fit dire à Beaufre de s'inspirer de son style et de sa forme précise et lapidaire. Beaufre ne sachant comment la trouver me demanda de la rechercher. Dans le fatras de l'après-guerre, même 7 ans après, c'était malaisé : je finis par la trouver à l'EMAT, l'envoyer à Beaufre après l'avoir lue avec intérêt. Le Colonel Beaufre eut au début quelque mal à lancer les études de son GETI. En effet comme la logistique, l'instruction était une prérogative nationale, et le rôle des Etats-majors interalliés se bornait à la préparation et à la conduite des grands exercices de Postes de commandement, ainsi qu'à l'élaboration de directives très générales. Les officiers alliés du GETI n'étaient pas chauds pour marcher sur les pelouses de leurs commandements et Etats-majors nationaux. Néanmoins le Colonel Beaufre fit un travail considérable et publia plusieurs tomes d'études que j'ai retrouvés au Service Historique de l'Armée. Sur l'emploi tactique des Grandes Unités, les principes directeurs sortirent en avril 54 ; en novembre 1955 un rapport intitulé Aspects tactiques de la bataille aéroterrestre vit le jour. Il traitait de la manoeuvre défensive, et des possibilités de l'offensive et contre offensive. Sans entrer dans les détails qui ne sont pas à leur place dans un colloque que je ne voudrais pas transformer en un pédant cours de tactique, je vous dirai seulement que Beaufre y envisageait, en fonction de la manoeuvre offensive adverse, un découpage dans le temps et dans l'espace d'une manoeuvre défensive correspondant aux moyens que souhaitait voir se développer le Maréchal Juin, dont le Field-Marshal Carver vous a parlé.

En ce qui concerne l'arme atomique, un volume comprenant les études, assez complètes déjà, de Beaufre sortit en décembre 1953. Si nous nous reportons à cette époque, qui est celle de la première explosion thermonucléaire soviétique, nous concevons que nous sommes à un tournant, le monopole américain encore existant dans la pratique tendant à être remplacé progressivement par un équilibre. Se reportant aux idées des spécialistes des USA, Beaufre constate qu'il y a deux écoles qu'il étudie dans ce qu'il appelle deux phases : la première correspondant au temps où on ne disposait que d'un très petit nombre d'armes, et seulement du côté américain, d'où des procédures très centralisées ; la seconde où de part et d'autre on pourrait tirer une quantité importante de projectiles ; une plus grande décentralisation serait alors possible, sinon nécessaire. C'est cette tendance qui conduisit les Etats-Unis à construire les lanceurs Honest John dont les premiers arrivèrent en Europe en 1958 et équipèrent ensuite toutes les armées de l'OTAN. Chaque division eut alors sa batterie d'Honest John. Beaufre vit l'intérêt qu'il y avait à envisager des tirs groupés, une quinzaine d'armes permettant la quasi destruction ou du moins la neutralisation d'une zone de déploiement de division. La conséquence de ce danger pour le parti qui est la cible est le choix entre la nécessité de s'enterrer, ce qui diminue de beaucoup la vulnérabilité, mais est long et suppose des moyens d'enfouissement, et la mobilité notamment celle des blindés, qui offrent une bonne protection aux radiations.

Le Colonel Beaufre intégra aussi, dans ses études, d'excellents articles ou propositions d'auteurs britanniques, relatifs à l'emploi de l'arme nucléaire pour renforcer la défense des coupures.

Mais surtout son examen détaillé des doctrines d'emploi possibles le conduisit à préconiser contrairement à certains spécialistes américains les tirs de frappe, ce qui fut repris ultérieurement par son successeur au GETI le Colonel Le Puloch et aux Forces Françaises d'Allemagne par le Général Crépin. En fait, disposant de moyens de renseignements plus nombreux et plus modernes, les Américains considéraient comme possibles des tirs sur objectifs inopinés et sélectifs, tandis que les Français, moins bien pourvus et conscients que le renseignement restait une prérogative nationale pour l'essentiel, voyaient dans des tirs groupés sur zone la solution la plus efficace.

Je terminerai cet exposé, que l'auditoire m'excusera d'avoir rendu par moment un peu trop technique et austère, en insistant sur l'importance des travaux, ordonnés par le Maréchal Juin lui-même, pour l'avenir de la doctrine d'emploi des forces françaises de manoeuvre. En effet, je vous ai dit que le successeur du Colonel Beaufre avait été le Colonel Le Puloch. Or celui-ci quelques années plus tard fut le Chef d'E-M de l'Armée de Terre. Sous son impulsion l'Armée de Terre fut organisée en forces mécanisées disposant de lanceurs Pluton, et bâtie en quelque sorte autour de l'arme atomique tactique.

Si donc il est vrai que le Maréchal Juin, pour les raisons que je vous ai exposées, ne fut pas à l'époque un partisan de la mise en chantier d'une force nucléaire stratégique, sa contribution à la production et à la doctrine d'emploi d'une arme tactique fut décisive.

Je vous remercie de votre attention.

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Notes:

1 En outre, les techniciens affichaient des désaccords. Au cours d'un conseil en 1954, un ingénieur général du Génie maritime attaqua fortement le projet de bombe atomique, qu'il jugeait irréaliste, et demanda que tous les crédits fussent affectés à la propulsion nucléaire, estimée réalisable.

 

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