Point de vue de S. E. Général Vernon Walters

Mon général, mes chers amis et ils sont nombreux dans la salle aujourd'hui, je ne peux pas vous dire la satisfaction que j'éprouve à voir ici tant de visages amis que je n'ai pas vus depuis très longtemps ; mais je dois vous avouer que dans cette salle la personne que je connais depuis le plus longtemps, c'est maître Abdesselam. Nous nous sommes retrouvés à Gibraltar en Novembre de 1942 et quand je pense que cela fait 48 ans, c'est presque terrifiant car moi je ne suis pas suffisamment âgé pour que je me rappelle quelque chose qui a eu lieu il y a 48 ans ; cependant, je me rappelle bien, il était là avec le général Bétouard. Je dois vous dire aujourd'hui que je suis très heureux d'avoir cette occasion de rendre hommage à un des plus grands chefs de toutes les armées que j'ai connus de ma vie et de vous montrer à partir de la position d'un étranger l'image que présentait à l'extérieur le Maréchal Juin.

J'ai vu le Maréchal Juin pour la première fois, en novembre 1942 justement à Alger et je l'ai trouvé à ce moment là impatient de rentrer dans la lutte pour la libération de son pays et surtout pour mettre sur pied une armée qui serait consacrée toute entière à participer la tête haute à la libération de la France.

Après la fin de la campagne de Tunisie, je suis revenu aux Etats-Unis soi-disant pour enseigner dans nos camps militaires les leçons de la campagne de Tunisie. Mais comme jeune officier, je savais que tout ce qui allait se passer d'intéressant à ce moment-là, promotions, décorations, les voyages seraient ce ce côté ci de l'Atlantique ; alors je me suis arrangé pour revenir en Italie comme aide de camp du général Clark qui était le commandant de l'armée américaine en Italie à cette époque. Et une des raisons pour lesquelles il m'a fait venir, il me l'a dit après, c'était qu'il savait qu'il allait recevoir ce corps d'armée français ; il voulait avoir auprès de lui un officier qui avait vécu longtemps en France et qui parlait relativement couramment la langue.

Le maréchal Juin a toujours été extraordinairement bienveillant avec moi ; un jour il était venu voir le général Clark. Quand il a quitté le général Clark celui-ci m'a dit This is one tough guy, c'est un dur, il va leur faire payer. Et tel fut le cas, comme vous le savez, beaucoup d'entre vous ont participé à cette opération de paiement de sa part dans ces extraordinaire divisions, la 3ème division d'Infanterie algérienne, la 2ème d'Infanterie marocaine, la 4ème division marocaine, puis la division française libre et cet extraordinaire groupement de Tabors du général Guillaume.

Une des choses qui nous a frappés avec les Français en Italie c'est qu'ils ne cherchaient pas à passer dans les vallées faciles. Ils grimpaient, ils escaladaient les crêtes, et ils marchaient le long des crêtes ou personne ne les attendait. Je comprends pourquoi une des chansons très populaire du CEF a été Il y a des cailloux sur toutes les routes, parce que sur les routes qu'ils ont suivies il y avait effectivement des cailloux. Nous nous étions encore sur le béton ou l'asphalte alors que eux étaient dans la montagne sur les cailloux.

En Italie les Français du général Juin étaient brûlés d'un désir de montrer que l'Armée française était l'Armée française de toujours, que l'Armée de Verdun était toujours là qu'il y avait eu un trou en 40 et que la véritable fibre de l'Armée française existait toujours. Et je dois vous dire qu'ils ont pleinement réussi à le faire.

Nous avons vu, ce que les Italiens avaient appelé bien avant nous, je crois que c'était peut-être avec Charles VIII, la Furia francese, le long de toutes ces crêtes. J'ai un souvenir particulier du 11 mai, quand nous avons déclenché la grande offensive ; sachant que l'offensive allait partir le soir, je suis allé près du pont de Minturno car je n'avais jamais vu, je dois vous avouer cela semble curieux, je n'avais jamais vu un vrai feu de barrage comme j'en avais entendu parler à la Première guerre mondiale. Et bien à 11 heures du soir le 11 mai, je l'ai vu sauf que ce n'était pas un barrage préparatoire, c'est un barrage qui a accompagné le déclenchement de l'attaque. Le but de l'attaque était qu'il n'y aurait pas de tirs préparatoires qui auraient permis à l'adversaire de savoir que nous allions déclencher l'offensive. Mais je me rappelle, la constatation que m'a faite un camarade quand le barrage s'est arrêté, il a dit maintenant c'est vous qui allez trinquer. Théoriquement dans le barrage c'était l'ennemi qui recevait les coups, alors que quand le barrage a cessé, l'infanterie a commencé à avancer, c'était nous qui étions en train de mourir.

C'est le Garigliano qui a 400 ans de distance reparaît dans l'histoire militaire de la France. Personne ne pensait à la Deuxième guerre mondiale qu'on se battrait sur le Garigliano et tel a été le fait ; 440 ans après Bayard, les Français se sont retrouvés sur le Garigliano, mais je crois de l'autre côté. La première fois, ils faisaient face vers le sud, cette fois ci ils faisaient face vers le nord. C'a été un des souvenirs les plus impressionnants que j'ai conservés jusqu'à ce jour. Je crois que nous avons tiré 150 000 obus pendant la première heure le long du front et on voyait des éclairs qui passaient sur la crête, qui descendaient de l'autre côté, et on les voyait sur l'autre crête et encore sur l'autre derrière. C'était un spectacle extraordinaire et j'espère que je n'aurais jamais à le revoir.

Le corps français s'élança le long de ces montagnes impétueux et féroce ; nous avions réussi dans la journée à percer ca et là mais c'était encore très dur, la troupe ennemie était très dure, je n'ai pas besoin de dire à ceux qui ont combattu ce qu'est le soldat allemand, et toute avance était contestée et se payait très cher. Mais je me rappelle un incident assez curieux à ce moment-là ; un matin, nous avions été bombardés, je crois bien que c'était le 11 mai par l'aviation américaine, le général n'était pas là mais il y avait des éclats d'obus, des éclats de bombes dans sa caravane. Alors quand le général Clark avait vu cela en revenant, il était absolument fou furieux ; il s'était déjà battu avec la marine parce que nous avions été mitraillés un jour en allant sur une vedette du front principal à Anzio, alors on ne parlait plus avec la marine. Moi, j'ai renoué les relations avec la marine, juste après la chute de Rome, quand le général Clark voulait une horloge de bateau, de navire plutôt, alors il m'a envoyé avec quelques bouteilles de Whisky voir le commandant d'un bateau dans le port de Civita Vecchia et cela m'a valu l'horloge de la marine. Mais enfin il était furieux contre l'aviation, un peu plus tard le général Juin téléphone, c'est lui qui est à l'appareil, il dit le général Juin on the phone, alors je dit oui, mon général, il m'a dit Walters écoutez, j'ai été bombardé une fois ce matin par l'aviation américaine, j'ai bien voulu accepter que ceci soit une méprise seulement ca se passe pour la deuxième fois maintenant, c'est trop ! Je lui dis mais mon général, nous aussi on a été bombardé ce matin et il m'a dit mon cher Walters, on ne gagne pas à la misère des autres ! J'exige que ça s'arrête ! Alors, j'ai fait ce que j'ai pu. Quand le général Clark est revenu naturellement avec une excitation renouvelée il appelé le général Gordon Savile qui commandait la 15ème force aérienne pour le menacer des pires outrages si cela continuait.

Cela a été un épisode qui n'a pas empêché quand je l'ai revu la fois suivante que le général Juin ait été très gentil avec moi, il ne m'a pas engueulé pour cette affaire. Je crois que le général de Galbert a assisté à ce bombardement et c'est toujours très désagréable.

L'offensive fut couronnée de succès le 5 juin nous entrâmes Français, Britanniques et Américains dans la ville éternelle qui pour la première fois, je crois, était prise par une armée venant du sud. Pyrrhus 1 avait voulu le faire il avait mal fini, mais nous, nous avons finalement réussi à le faire.

Je me rappelle les paroles du général Clark lorsque nous sommes arrivés sur le Capitole, le général Juin est arrivé, Clark lui a dit, Juin sans vous nous ne serions pas ici aujourd'hui. Il me rappelait le mot de Napoléon rendant hommage à Frédéric le Grand2. Ensuite dans cette Rome qui avait coûté tant de sacrifices lorsqu'ils sont descendu le général Clark a invité le général Juin à monter dans sa jeep avec lui et avec le général Kease qui commandait le 2ème Corps d'Armée américain, nous étions au milieu de cette foule italienne complètement déchaînée.

C'est dans cette Rome qui avait coûté tant de sang, tant d'effort aux Français que le général Juin fit enterrer ses camarades dans le cimetière français du Monte Mario ou je suis très souvent allé par la suite.

Après la chute de Rome, le général Marshall, chef d'Etat-Major était venu pour voir où on en était. D'abord il était allé en Normandie ; d'ailleurs nous avons été furieux du débarquement en Normandie parce que nous combattions en Italie depuis un an ; j'entendis la radio allemande qui annonçait le débarquement, les lancers de parachutistes en Cotentin disant que la flotte s'approchait du mur de l'Atlantique et que les batteries allemandes avaient ouvert le feu. Je n'ai pas voulu réveiller le général pendant la nuit, c'était à 3 heures du matin mais je l'ai réveillé à l'aube et je lui ai dit mon général le débarquement a commencé en Normandie hier soir, il m'a regardé un instant il m'a dit les salauds, ils ne nous laissent pas les titres des journaux pour une seule journée !

Mais alors lorsque le général Clark a raconté au général Marshall le comportement du Corps expéditionnaire français, Marshall a dit mais alors il faut donner à Juin la médaille des Services Distingués qui est une très haute distinction. Le général Clark en tant que commandant de l'Armée avait la faculté de donner toutes sortes de décorations ; quand on se promenait en jeep j'avais un petit sac avec les Silver Stars, et toutes sortes de choses et même des insignes de grade parce qu'il avait aussi faculté de promotion sur le champ de bataille. Mais une Distinguished Services Medal venait uniquement des Etats-Unis, était approuvée par une mythique commission et tout venait ensemble médaille, document, diplôme, signature et tout le reste. Alors le général Marshall a dit : il faut lui donner la médaille de Services Distingués. Clark m'a répété Walters une médaille de services distingués, je lui ai dit mais mon général je ne peux pas. Trouvez m'en une tout de suite ! me dit Clark. Alors je me rendis auprès d'un général à la 5ème Armée qui en avait une et qui avait moins de pouvoir de résistance que les autres et j'ai eu la sienne. Je lui racontais ce qui s'était passé. Alors, il m'a donné sa médaille, le général Marshall a décoré le général Juin et puis il l'a remercié de ce qu'il avait fait. Et je dois vous raconter comme les commandants de Corps américains ne sont pas ici, que le général Clark a dit si j'avais eu d'autres commandants de Corps d'Armée comme Juin, il y a longtemps que l'on serait déjà ici.

Quelques jours plus tard, en tant qu'aide de camp, je vis sur mon bureau un papier, c'était une proposition pour la médaille des Services Distingués parfaitement normale dans tous les sens sauf la dernière phrase : vous êtes priés d'accepter immédiatement cette proposition étant donné que la médaille a déjà été remise par le chef d'Etat-Major des Armées ! Alors, j'ai compris qu'il y avait pas de commission mythique sur les demandes desquelles on ne puisse passer si on avait une autorité suffisante.

Juin, symbole d'audace mais quand même de bienveillance et de retenue à l'égard de la vie de ses soldats, a été toujours à la tête de ses hommes jusqu'au moment ou près de Florence le Corps expéditionnaire français a été retiré du front italien pour participer au débarquement. Mais avant cela il y eu une cérémonie de prise d'armes à Sienne, vous aviez une fête énorme à Sienne le 14 juillet tout à fait extraordinaire ou le général s'était arrangé pour qu'on fasse aussi la fête du Palio en dehors du temps normal etc... mais les Italiens étaient très contents de le faire surtout que pas un seul obus n'était tombé sur Sienne. Ce qui représentait beaucoup de discipline.

Six jours plus tard, il y a une prise d'armes sur le terrain d'aviation de Sienne où le général Juin a décoré des personnalités françaises et américaines. J'étais le plus jeune qui allait être décoré. Alors on est venu en avion de la 5ème Armée et les Allemands ayant bombardé le terrain de Sienne, la prise d'Armes était sur une partie du terrain d'aviation, l'autre partie étant hors d'usage. C'était rare à l'époque parce qu'on voyait très peu d'avions de bombardement allemands et il y avait des cratères sur la piste, alors le pilote a dit il vaut mieux que je revienne. Pas question dit le général Brag, le chef des opérations ; moi je veux ma médaille, dit-il, on descend. Et je voulais la mienne aussi. Alors on s'est posé et j'ai reçu ma première Croix de Guerre des mains du général Juin, il m'a dit Walters, celle là vous l'avez bien gagnée. Quand je pense à ce que les autres avaient fait, je n'étais pas sûr qu'il avait raison.

Mais c'est une des coïncidences extraordinaires de l'histoire, quand j'avais débarqué à Safi, en novembre 42, c'est le 2ème régiment de tirailleurs marocains qui s'est opposé à notre débarquement. A Sienne, j'étais l'officier le plus jeune, qui avait été décoré ; j'étais donc à gauche de la ligne des officiers, à droite il y avait le premier drapeau d'unité c'était celui du 2ème régiment de Tirailleurs marocains. On voit d'où nous étions venus. Il y a eu une grande réception finale ou les cuisiniers français nous ont montré ce qu'ils pouvaient faire avec du meat and beans et des rations de campagne américain, c'était absolument méconnaissable.

Après cela je n'ai pas vu le général Juin pendant un certain temps, je l'ai vu en 45 alors qu'il était chef d'Etat-Major de la Défense Nationale, je suis venu avec des généraux brésiliens qui avaient participé à la campagne d'Italie, il nous a reçus à l'Intercontinental, je l'ai trouvé toujours le même très maître de lui-même très sûr de ce qu'il faisait et ensuite je l'ai vu avec le général Eisenhower quand il a été question pour lui de quitter la résidence du Maroc pour venir prendre le commandement du Centre-Europe. Le maréchal Juin avait une certaine résistance a quitter le Maroc que je comprends très bien et je voudrais espérer que si j'avais été à la place je serais venu en Europe ; mais je ne suis pas sur de dire que je l'aurais fait. Eisenhower lui a dit Juin nous avons peu d'hommes pour défendre l'Europe donc il nous faut des hommes comme vous. Et je suis allé le chercher le général Eisenhower pour l'amener à Brême pour assister à l'arrivée des 2 premières divisions américaines de renfort qui venaient en Europe à ce moment-là.

Il y avait dans cet homme quelque chose d'extraordinairement presque contradictoire une espèce de bienveillance de bonne mine et en même temps une audace et une profonde réflexion sur les grands problèmes stratégiques ; je me rappelle cette discussion sur le ventre mou de l'Europe, Clark était d'accord avec lui mais les politiques avaient décidé autrement et naturellement l'offensive s'est poursuivie vers le nord de l'Italie et nous avons perdu les 2 Corps d'Armée, le Corps d'armée français et le Corps d'armée que composaient les divisions 36 et 45 américaines qui sont arrivés dans le midi de la France pour ainsi dire pour gagner une bataille qui était déjà gagnée , car les deux forces se sont retrouvées bien au sud de Paris, celles qui venaient de Normandie et celles qui venaient du Sud, ce qui n'est en rien pour diminuer l'effort qu'ont fait ces soldats.

Ensuite, j'ai vu le général Juin exerçant ce commandement en chef de l'Europe centrale où ont été en grande partie lancées des bases de la réconciliation et de la fin de la grande guerre civile européenne qui durait depuis 1815. C'est dire que le général Juin non seulement a contribué à gagner la guerre d'une façon extraordinaire à réorganiser l'Armée française à la fin de la guerre mais aussi à lancer en grande partie le mouvement qu'a mené a bien le général de Gaulle, la réconciliation franco-allemande. Je disais justement que le chancelier Kohl m'avait déclaré il n'y a pas longtemps : je voudrais entrer dans l'histoire comme le chancelier allemand qui a fait avec la Pologne ce que De Gaulle et Adenauer ont fait avec la France et l'Allemagne. Ainsi Juin est un homme qui a servi en temps de paix, c'est un homme qui a servi en temps de guerre, un homme qui est à la hauteur de ce qu'on a dans l'esprit quand on pense à l'histoire militaire française. Et je dois vous dire qu'amateur d'histoire militaire, j'ai été très heureux la première fois que je l'ai vu avec le bâton de maréchal de France. Il y a eu des difficultés pour rétablir cette dignité. Elle le fut d'abord à titre posthume mais ce fut heureux qu'il y ait un maréchal de France vivant et personne ne le méritait plus qu'Alphonse Juin.

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Notes:

1 Roi d'Epire qui, venu aider les Tarentins en lutte contre Rome, fut vainqueur à Héraclée en 280 AV JC, mais fut finalement battu à Benevent et réembarqua (d'où victoire à la Pyrrhus)

2 paraphrase des mots prononcés par Napoléon à Postdam après Iéna devant le tombeau de Frédéric le Grand.

 

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