Exposé sur la fin de la campagne d'Italie (Septembre 1944 - Mai 1945)

par Maître Robert Abdesselam

Hier après-midi et ce matin même, plusieurs orateurs et notamment le colonel Reynaud et le colonel Gaujac, vous ont rappelé d'une manière passionnante les extraordinaires pages d'histoire écrites par le CEF en Italie de fin 1943 à juillet 1944. Ils l'ont fait en professionnels de la stratégie, voire en historiens, décortiquant le mécanisme de la bataille d'une manière quasi-scientifique.

Il m'appartient de vous donner maintenant le point de vue français sur l'après campagne, mais je ne pourrai le faire qu'en amateur car je n'ai ni leur talent ni leur compétence ! Je ne sais même plus lire une carte ou un croquis, à fortiori si le nord est à droite, n'en déplaise au général Bonhoure1.

Il m'appartient à présent de vous donner le point de vue français sur l'après campagne. Mission d'autant plus délicate que, chacun le sait, le 22 juillet 1944, le CEF avait cessé d'exister à Castelfiorentino, quelques kilomètres au sud de Florence, et la bataille d'Italie s'était ensuite limitée pendant de longs mois à des combats de flanc-garde destinés à fixer sur place l'adversaire en attendant l'ouverture d'un front plus vaste et plus puissant de la Mer du Nord à la Méditerranée.

Ainsi en avait décidé le Haut Commandement Allié à l'initiative des politiques : la première clause du contrat signé par Roosevelt et Churchill avec Staline à Téhéran ayant été remplie, restait à honorer le seconde, l'ouverture d'un front occidental continu en France pour soulager les armées soviétiques.

Pourtant, depuis l'hiver, Juin avait élaboré un plan consistant à poursuivre l'offensive contre un Kesselring vaincu et totalement désorganisé, puis à pousser vers le nord-est par la Vénétie, l'Istrie pour ensuite pénétrer en Autriche, ce qui aurait ouvert la route de Berlin.

Hélas, en dépit du soutien apporté par des chefs de guerre aussi prestigieux que Maitland-Wilson, Alexander ou Clark, et même par le Général de Gaulle sur le plan gouvernemental, il n'avait pu faire prévaloir ses vues. Les jeux étaient faits et la logistique du général Marshall déjà en marche.

Enorme erreur stratégique ou tribut payé aux impératifs de la guerre moderne dans laquelle l'aspect industriel prend le pas sur l'audace et l'intuition des militaires ? L'histoire jugera comme l'avait déjà dit le Général Juin. Il semble d'ailleurs qu'elle ait déjà jugé car bien des experts considèrent aujourd'hui que l'adoption de son plan aurait sans doute raccourci la guerre de plusieurs mois, considérablement réduit les pertes en vies humaines, et évité à notre pays les destructions qu'il a connues. Il est vraisemblable aussi que Staline n'aurait pas été en mesure d'imposer sa loi à Yalta.

Mais revenons à l'Italie. je me bornerai donc évoquer l'après-campagne d'un tout petit nombre des éléments du CEF restés dans la péninsule jusqu'à la victoire, principalement en rappelant des souvenirs personnels.

En effet, lorsqu'en juillet 1944, après avoir pris San Gimignano et Castelfiorentino au nord de Sienne, les dernières unités furent retirées du front pour se regrouper dans le sud en vue du débarquement en Provence, le Commandement laissa derrière lui outre quelques services, principalement à Naples et à Rome, une ou deux compagnies muletières et une petite douzaine d'officiers de liaison.

Si le prêt des premières aux Alliés, elles qui avaient fait merveille dans les Monts Sabins, pouvait s'expliquer au moment ou se préparait l'attaque sur les Appenins - elles furent d'ailleurs rapidement rebaptisées Royal Brele Task Force par les Anglais de l'Armée qu'avait auparavant commandée Montgomery - le maintien des seconds paraissait anachronique en l'absence de troupes françaises avec lesquelles faire la liaison.

Aussi profitant d'un voyage à Naples, avais-je été voir le Chef d'Etat Major du Général De Lattre afin de solliciter de lui une nouvelle affectation pour mes camarades et pour moi. Ma cause à peine plaidée, la porte de son bureau s'ouvrit et je vis apparaître avec effroi le Roi Jean ; deux fois déjà j'avais injustement subi ses foudres : à Opme, près de Clermont-Ferrand en décembre 1940 lorsque Chef de Chantier de Jeunesse, j'avais dû laisser sa garde prétorienne sans ravitaillement pendant 48 heures faute de pouvoir acheminer le fourgon hippomobile sur

une route de côte verglacée - à Tunis ensuite, fin 1943, pour n'avoir point fait ouvrir à deux battants la porte de la Résidence Générale dans ce pays où tout est fait de prestige, m'avait-il dit, alors que De Gaulle lui même s'était toujours contenté d'un seul ! Le futur maréchal de France ne fit pas mentir le proverbe et trancha, superbe : Vous servirez là où l'on vous a ordonné de servir.

Nous reprîmes donc tristement le chemin des unités alliées, qui dans son ancienne division, qui dans une nouvelle, qui encore se partageant entre l'Etat-Major du Général Clark à Livourne puis à Florence et le front qui n'en était éloigné que d'une vingtaine de kilomètres.

Pas davantage que nous, qu'ils fussent américains ou anglais, les commandants de ces unités ne s'expliquaient notre présence à leurs côtés ; tous cependant nous adoptèrent avec une infinie gentillesse, au point de nous considérer comme les leurs et de nous substituer parfois à leurs propres officiers. Peut-être, pensais-je alors, s'agissait-il d'impressionner l'ennemi : plus tard, en effet, lors de la ruée sur la plaine du Po, il me fut donné de participer à la prise d'un nombre considérable de prisonniers ; or tous, des généraux aux simples soldats, à la seule vue du drapeau tricolore discrètement imprimé sur mon casque et sur ma jeep, étaient pris d'une franche panique, panique qui se transformait en terreur lorsque je leur dévoilais mon patronyme berbère. Ils me suppliaient alors de les remettre aux Yankees persuadés qu'ils étaient que j'allais les égorger sur le champ !

Pourtant plusieurs épisodes inattendus vinrent égailler ce morne hiver. Ainsi, la prise de Florence, début septembre 1944 où avec quelques camarades, nous traversâmes l'Arno avant les troupes régulières de concert avec les envoyés de Maurice Couve de Murville, alors délégué du gouvernement d'Alger en Italie, et cohabitâmes quatre jours avec les Allemands qui n'en finissaient pas de retraiter sans que le moindre coup de feu soit échangé de part ou d'autre lors d'insolites rencontres aux coins des rues.

Ainsi, cette patrouille, en montagne et dans la neige, vers les avant-postes allemands que je fus invité à accompagner une nuit de février 1945, patrouille au cours de laquelle j'avais peine à ramper ébloui que j'étais par les lames acérées et brillantes que mes compagnons portaient dans leur bouche : c'étaient des Sikhs d'une unité indienne !

Enfin, il y avait les trop rares séjours à Rome, au PC de la Mission Militaire Française auprès des Forces Alliées à la Villa Médicis, mission que nous avions irrévérencieusement baptisée la coûteuse du nom de son chef, le Général Le Couteulx de Caumont auquel nous allions rendre compte. C'était l'aspect diplomatique et mondain de notre campagne.

A la veille de l'ultime offensive, cependant, nous fûmes récompensés de notre patience. C'était au lendemain de l'attaque finale sur la plaine du Po. A 6 heures du matin, après une nuit passée à entamer les défenses ennemies au nord de Pistoia, je fus convoqué séance tenante au QG de Florence pour y rencontrer notre patron, lequel désormais Chef d'Etat-Major de La Défense Nationale venait rendre visite à ses anciens compagnons d'armes, Clark et les autres. Après nous avoir réconfortés et décorés, le Général Juin nous invita à l'accompagner sur l'observatoire où il devait plancher. Il y avait là une véritable constellation : le Field Marshal Alexander, Commandant en Chef en Italie, le Général Clark, tous les commandants de Corps d'Armée et de divisions et d'autres encore. Mon Général, nous avons attaqué hier matin sur tels et tels objectifs ; qu'en pensez-vous ? lui demanda Clark. A mon avis, répondit le Général Juin, vous devriez faire ceci et cela, et aussitôt le Général Grunther, Chef d'Etat-Major, de passer les ordres. Comme pour le Garigliano, c'était le plan de bataille proposé par Juin. Sans doute, les chefs alliés avaient-ils alors regretté que les vues de notre futur Maréchal n'aient pas prévalu un an plus tôt ! Nous, en tous cas, nous n'avions jamais été aussi fiers d'être français !

La fin de la campagne s'acheva en trombe : nos hommes voulaient être partout où s'écrivait l'histoire pour se consoler de n'avoir point été conviés à participer aux batailles de France et d'Allemagne. C'est ainsi que je retrouvais à Vérone et au Col du Brenner des camarades venant de la VIIIème Armée britannique sur l'Adriatique, puis à l'entrée de Milan, la veille du 1er mai, dans une nuit d'orage, ceux qui avaient longé la mer Thyrénienne.

Je fus alors chargé avec un camarade et nos chauffeurs pieds-noirs de notre première vraie liaison en dix mois : il s'agissait de rejoindre Beaulieu où se trouvait le QG du Général Doyen, Commandant du Détachement d'Armée des Alpes. De Savone à Imperia, nous jouâmes à cache-cache avec les Allemands en retraite et arrivâmes finalement sans encombre au Monte Carlo Country Club, souvenirs sportifs obligent, pour apprendre la reddition de Kesselring. C'était le 2 mai 1945.

La paix revenue, je me suis souvent interrogé sur les raisons pour lesquelles le Haut Commandement avait privé une poignée de jeunes officiers, tous volontaires, de l'honneur de participer à la libération de leur pays, alors même que l'expérience qu'ils avaient acquise sur le terrain pendant une année de campagne du CEF aurait pu être mieux utilisée.

Je n'ai trouvé une réponse plausible à cette question que bien plus tard, lorsqu'au hasard de mes pérégrinations à travers le monde, il m'a été donné d'évoquer la Campagne d'Italie, notamment celle du Nord à l'occasion de réunions politiques ou professionnelles, voire au cours de dîners mondains.

A l'ONU comme à Los Angeles, à New Delhi comme à Auckland ou à Sydney, j'ai rencontré de nombreux camarades de combat. Tous ou presque, y compris un éphémère Premier Ministre, Ian Smith de Rhodésie dont le chasseur avait été descendu au dessus de la Toscane à deux pas de moi, se souvenaient de l'officier de liaison français attaché a leur unité et en avaient conclu tout naturellement que l'armée française avait poursuivi sa marche en avant au delà de l'Arno.

Alors j'ai compris que, déjà, nous avions été sacrifiés à ce que l'on a appelé par la suite une opération de relations publiques ! En nous affectant à des missions parfois périlleuses mais toujours militairement inutiles sur un théâtre extérieur, il s'agissait sans doute de maintenir une présence française à la plupart des échelons des forces alliées, même en l'absence de troupes régulières.

De Lattre avait eu raison et j'ai dès lors rendu hommage à la perspicacité de nos chefs.

Je vous remercie Monsieur le Président.

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Notes:

1 Allusion à une erreur, en séance, dans la projection d'une carte, qu'il fallait rectifier par une rotation de 90 degrés !

 

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