La situation en Italie à l'automne 1943 et les projets des Alliés pour l'hiver

Par le Professeur Blumenson

 

Lorsque nous jetons un coup d'oeil en arrière sur la Deuxième guerre mondiale, la progression alliée depuis la Tunisie vers la Sicile et le sud de l'Italie semble logique et inévitable, il est difficile même de voir comment autrement la stratégie alliée aurait pu être mise au point. En fait, le débarquement en Italie du sud est intervenu à la suite de discussions longues et ardues et les décisions en ce qui concerne la Sicile et l'Italie constituaient des compromis, de même que la plupart des décisions qui ont été prises pendant la guerre, c'est à dire des compromis entre les Britanniques et les Américains.

Après la Tunisie les Américains ont préféré commencer les préparatifs pour traverser la Manche, depuis l'Angleterre vers la France, l'opération qui en fin de compte était connue sous le nom d'Overlord. Les Britanniques voulaient continuer les opérations en Méditerranée, après la Sicile, pour un grand nombre de raisons, mais c'est la décision de la Campagne d'Italie qui a rendu Overlord impossible en 1943. Le renversement de Mussolini pendant la campagne de Sicile, l'offre du Gouvernement du maréchal Badoglio de capituler ont conduit les Alliés vers la botte de l'Italie en 1943. Entre autres, les raisons pour lesquelles on est entré dans la pointe et le talon de l'Italie ainsi que par les débarquements à Salerne, étaient fondés sur le fait qu'on croyait que Hitler n'avait pas l'intention de défendre l'Italie, au sud de Rome.

Pour Hitler les demandes et les exigences des autres théâtres, et la défection de l'Italie, c'est à dire la capitulation prévue de l'Italie et le besoin qu'il y avait à tenir les terrains, la vallée du Pô industrielle et agricole, ont rendu vraiment la tenue de l'Italie du Sud trop précaire, beaucoup trop dangereuse pour être entreprise par les Allemands.

Les services de renseignements des Alliés l'ont bien comprise la stratégie allemande d'Italie. Les projets étaient bien mis au point sur la base que la stratégie d'Hitler consistait à monter le long de la botte d'Italie au cas où il y aurait une invasion alliée, ou au cas où il y aurait une capitulation de la part de l'Italie, les forces allemandes devaient se retirer bien au-dessus de Rome, sur la ligne Rimini-Pise et défendre les Apennins du Nord. Cependant, la 8ème armée de Montgomery sur la côte est et la 5ème armée de Mark Clark à l'ouest, sur la côte ouest, avanceraient côte à côte sans effort du tout et monteraient le long du territoire italien, prendraient Rome et suivraient les Allemands qui se retiraient de plus en plus jusqu'à la ligne Pise-Rimini. La campagne devait être facile avec peu de surprise.

Eisenhower espérait déplacer son quartier général vers l'Italie non pas à Naples mais directement tout droit sur Rome. Tout semblait très favorable du côté allié. Montgomery a traversé le détroit de Messine, arrivé au sud de l'Italie, les divisions britanniques débarquées facilement à Tarente et le général Mark Clark à Salerne avec un corps britannique et un corps d'armée américain. Au moment de la capitulation du Gouvernement italien, la bataille de Salerne était dure mais les Allemands combattaient pour dégager leurs unités. Alors que Kesselring, qui était le Commandant principal en Italie, Kesselring aurait aimé rejeter les Alliés et les chasser carrément, les jeter à la mer, il a commencé à se retirer petit à petit et lentement vers le Nord, conformément à la stratégie et aux instructions d'Hitler. Au fur et à mesure qu'il procédait à son retrait, il disait que Hitler voulait absolument garder le terrain au sud de Rome étant donné que c'était un terrain excellent qui pouvait être défendu facilement. Enfin, au début du mois de novembre, après que Kesselring dut donner Foggia, Hitler a changé d'avis et a complètement changé sa stratégie. Il a dit à Kesselring de tenir au sud de Rome non pas simplement d'empêcher les Alliés d'entrer dans Rome mais encore, plus important, d'empêcher les Alliés de monter une opération amphibie à travers la mer Adriatique vers les Balkans. Immédiatement Kesselring s'est enterré et a fortifié ses lignes de défense et bloqué ainsi l'avance des Alliés. La ligne d'Hiver des Alliés, en fait, représentait des défenses de postes avancés et pour défendre la ligne de Cassino.

Les interceptions par les Alliés des messages radios des Allemands ont fait connaître au Commandement Allié qu'il n'y aurait pas de progrès facile qui pourrait être accompli en Italie, il n'y aurait pas d'avances rapides sur Pise et Rimini, il n'y aurait pas de campagne favorable. Eisenhower a bien compris qu'il serait incapable de passer directement d'Alger à Rome dans un avenir proche. Or le terrain de l'Italie est extrêmement difficile pour effectuer des manoeuvres mécanisées, si bien qu'il est très difficile de comprendre comment les Alliés ont fait pour rentrer sur ce terrain.

Il semble que la connaissance des intentions d'Hitler qui ont été révélées par les renseignements alliés les ont attiré vers l'Italie car nous pensions obtenir une victoire très rapide et pouvoir faire des progrès rapides vers le nord aussi bien que d'avoir besoin de peu combattre. En changeant d'idée, en décidant de tenir l'Italie du Sud Hitler obligeait les Alliés à un combat très difficile ou les avantages étaient aux mains des défenseurs et l'absence de routes a canalisé les opérations des Alliés et facilitait aux Allemands d'empêcher l'avance des Alliés.

Dès que les Alliés ont compris qu'ils devaient combattre dur pour monter vers le Nord, ils ont cherché à faire intervenir des opérations amphibies pour faire un contournement autour des positions allemandes. Naturellement toutes ses études ont conduit au débarquement à Anzio. Entre-temps, les troupes françaises étaient en train d'être réequipées, réentrainées, reformées et à l'automne 43 les Alliés ont décidé d'utiliser un corps d'Armée français initialement au départ avec deux divisions, et les incorporer à l'Armée de Clark. La raison pour laquelle les troupes françaises devraient combattre aux côtés des Américains, c'est parce que leur matériel était américain. Le commandant des forces expéditionnaires était naturellement le général Juin et il s'est rendu en Italie avant l'arrivée des unités de ses troupes.

Le 1er octobre 1943, le général Juin a rendu visite au général Clark qui aussitôt a pris la décision de montrer à Juin quelles étaient les conditions de combat en Italie. Ils ont voyagé ensemble, ils se sont rendus sur le front près de Naples et en route vers Naples, ils ont rencontré Matthew Ridgway, qui commandait la 82ème division aéroportée. Il a informé Clark que les troupes américaines ou britanniques étaient en train de libérer Naples. Du fait que le général Juin n'était pas un de ses commandants de Corps d'Armée et du fait que le général Juin était en visite, le général Clark l'a laissé et est entré seul à Naples. Mais Clark pensait que l'apparition de Juin en Italie, c'était vraiment une grande chance pour lui, car aussitôt l'arrivée du général Juin en Italie, Naples, la plus grande ville tombait aux mains des Alliés était capturée par Clark. Il a décidé de pousser très rapidement en direction de Rome celà obligeait Clark à rechercher une opération amphibie, car Rome était le premier objectif d'importance non seulement pour des raisons politico-militaires mais également pour des raisons psychologiques.

Alors, de tous les sites de débarquement sur la côte d'Italie, Anzio était le meilleur endroit pour faire une tête de pont. Anzio était très très loin et se trouvait derrière la Ligne Gustav allemande et l'apparition de troupes alliées à l'arrière des Allemands pourrait effrayer les Allemands et les obliger à se retirer, à se replier et à quitter leur position de défense. Malheureusement, l'aventure comportait des risques, Anzio était très loin du front principal et aucune liaison rapide ne pourrait être effectuée entre de ces deux fronts. On pouvait le prévoir non seulement en raison de la distance qui était de l'ordre de 75 miles, en raison du mauvais terrain, très accidenté qui les séparait. De plus, d'autres problèmes sont intervenus, des risques d'ordre logistiques, de troupes, de dispositifs, etc... et vers la fin de 1943 alors que tous les membres du Haut Commandement allié voulaient exécuter cette opération amphibie à Anzio, les risques semblaient trop grands. Alors, à contre-coeur cette opération a été abandonnée et abandonnée à peu près au moment où le général Juin, où le corps expéditionnaire français du général Juin, a soulagé le 6ème Corps américain sur le flanc droit de l'Armée dans un terrain extrêmement montagneux. Alors la désignation d'Eisenhower comme commandant d'Overlord et le départ d'Eisenhower en décembre 43 aboutit à la désignation de Wilson comme remplaçant de Eisenhower dans la Méditerranée. Cela a vraiment transformé la campagne italienne en un théâtre britannique. Churchill est rentré malade à son retour de ses rencontres de Yalta et il a récupéré au Maroc français. Winston Churchill est celui qui a rendu possible l'opération Anzio. Churchill voulait absolument une victoire britannique en Italie, il voulait absolument s'emparer de Rome, la meilleure façon de s'en emparer c'était en activant Anzio. Donc il a demandé la réunion des commandants principaux et les a fait venir au Maroc. Ils l'ont convaincu qu'il fallait entreprendre l'opération Anzio en dépit des dangers qui existaient. Ainsi, le 10ème Corps d'Armée britannique, les deux corps américains et le Corps expéditionnaire français commandé par le général Juin ont attaqué au mois de janvier 1944 tous ensemble pour arrêter les Allemands et pour si possible pénétrer la Ligne Gustav, pour immobiliser les Allemands et pour établir la liaison avec Anzio. Or le 6ème Corps américain sous le commandement du Général Curtis débarquait à Anzio et avait établi une base solide, mais le débarquement n'a pas fait renoncer les Allemands à la Ligne Gustav. Les Allemands n'étaient pas du tout effrayés et même ils ont avancé très rapidement pour contenir cette tête de pont à Anzio. Et tout de suite, ce sont ouverts 2 fronts en Italie. Les Alliés n'ont absolument pas pu faire la liaison par terre pendant quelques mois. Le bombardement massif, qui a lieu le 15 février, de l'abbaye bénédictine à Monte Cassino n'a eu d'autre effet, malheureusement, que de détruire ce monastère. Le bombardement qui est intervenu le 15 mars, bombardement de Cassino, a eu peu d'effets aussi sinon la destruction de la ville. Les opérations en Italie ont été bloquées au mois de mai et il y a eu peu de changements jusqu'à ce que le général Alexander poursuive son attaque en mai et jusqu'à ce que le général Juin ait emporté cette victoire merveilleuse dans la montagne.

Il faut dire quelque chose de très particulier à propos des relations entre le général Clark et le général Juin. Clark avait 48 ans, Clark est le commandant le plus jeune et le général Juin avait 56 ans, donc 8 ans de plus que Clark. Clark a quitté West Point en 1917, Juin a terminé ses études à Saint Cyr en 1911, Clark a commandé un bataillon pour quelques jours seulement avant d'être grièvement blessé pendant la Première guerre mondiale. Juin avait beaucoup d'expérience, beaucoup de service au combat avant d'être blessé en 1915. Juin de plus avait d'autres services de guerre en 1940 avant sa capture. Du point de vue de l'âge, de l'expérience et aussi de l'ancienneté, le général Juin vraiment avait la supériorité sur Clark. Juin aurait pu refuser de servir sous les ordres de Clark en Italie, puisqu'il était son cadet, mais il a choisi de servir sous le commandement de Clark et les deux se sont merveilleusement bien entendus et sont devenus très très amis. Juin, parfois, faisait des suggestions à Clark, donnait des conseils sur la conduite de la bataille et Clark n'a absolument pas rechigné. Je ne sais pas si Clark a accepté les suggestions, s'il a suivi les suggestions de Juin, mais ils se traitaient vraiment avec une admiration mutuelle et avec un respect réciproque.

Dans un théâtre qui manquait toujours de troupes pour garnir le dispositif, il parait peu concevable que les Alliés aient pu combattre cette campagne en Italie sans à peu près 100 000 hommes de troupes françaises commandées par le général Juin : cela semble absolument inconcevable à mon point de vue, comment cette campagne aurait pu se dérouler et comment elle aurait pu réussir.

Je vous remercie beaucoup.

 

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